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Full text of "Les petits Bollandistes : vies des saints de l'Ancien et du Nouveau Testament, des martyrs, des pères, des auteurs sacrés et ecclésiastiques ..., notices sur les congrégations et les ordres religieux, histoire des reliques, des pèlerinages, des dévotions polulaires, ..."

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The Redemptorists of 
the Toronto Province 

from the Library Collection of 
Holy Redeemer Collège, Windsor 



University of 
St. Michael's Collège, Toronto 



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University of Toronto 



http://www.archive.org/details/lespetitsbolland05gu" 



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LES PETITS BOLLANDISTES 



VIES DES SAINTS 



TOME CINQUIÈME 




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Cet Ouvrage, aussi bien pour le plan d'après lequel il est conçu que pour 
les matières qu'il confient, et qui sont le résultat des recherches de F Auteur, est 
la propriété de V Editeur qui, ayant rempli les formalités légales, poursuivra 
toute contrefaçon, sous quelque forme quelle se produise. L'Editeur se réserve 
également le droit de reproduction et de traduction. 



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PETITS BOLLANDISTES 

VIES DES SAINTS 

de l'Ancien et du Nouveau Testament 

des Martyrs, des Pères, des Auteurs sacrés et ecclésiastiques 

DES VÉNÉRABLES ET AUTRES PERSONNES MORTES 83 ODEUR DE SAINTETÉ 

NOTICES SUR LES CONGRÉGATIONS ET LfiS ORDRES RELIGIEUX 

Histoire des Reliques, des Pèlerinages, des Dévolions populaires, des Monuments dus à la piété 
depuis le commencement du monde jusqu'aujourd'hui 

D'APRÈS LE PÈRE GIRY 

dont le travail, pour les Vies qu'il a traitées, forme le fond de cet ou7ragc 
LES GRANDS BOT.LANDISTES QUI ONT ÉTÉ DE NOUVEAU INTÉGRALEMENT ANALYSÉS 

SB8IUS, RIBADUEIRA, GODESCARD, BAILLET, LES HAGIOLOGIES ET LES PROPRES OF CHAQUE DIOCÈSE 

tant de France que de l'Etranger 
ET LES TRAVAUX, SOIT ARCHÉOLOGIQUES, SOIT HAGIOGRAPHIQUES, LES PLUS RÉCENTS 

Avec l'histoire de Notre-Seigueur Jésus-Christ et delà Sainte Vierge, des Discours sur lesMystèreset les Fêtes 

une Année chrétienne 

le martyrologe romain, les martyrologes français et les martyrologes de tous les Ordres religieux 

une Table alphabétique de tous les Saints connus, une autre selon l'ordre chronologique 

une autre de toutes les Matières répandues dans l'Ouvrage, destinés aux Catéchistes, aux Prédicateurs, etc. 

Par Ms r Paul OTJÉRIIV 

CAMÉRTEK i>E SA SAINTETÉ LÉON XIII 






SEPTIÈME ÉDITION, REVUE, CORRIGEE ET CONSIDÉRAPLEMENT AUGMENTÉE 
(Huitième tirage) 



TOME CINQUIÈME 

DU 24 AVRIL AU 18 MAI 




PARU 

BLOUD ET BARRAL, LIBRAIRES-EDITEURS 

4, RUE MADAME, ET RUE DE RENNES, 59 



1888 



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HW.YÏEMEMER LlBRARY,j#NDSOR 






VIES DES SAINTS 



XXIV JOUR D'AVRIL 



MARTYROLOGE ROMAIN. 

À Sévis, au pays de Grisons, saint Fidèle de Sigmaringen, de l'Ordre des Mineurs Capucins, 
qui, envoyé en ce lieu pour prêcher la foi catholique, fut tué par les hérétiques et mérita ainsi 
d'être mis au rang des Martyrs par le pape Benoit XIV. 1622. — A Rome, saint Sabas, officier de 
l'armée, qui, ayant été accusé de visiter les chrétiens dans les prisons, confessalibrement Jésus-Christ 
devant le juge : celui-ci le fit brûler avec des torches ardentes et jeter dans une chaudière pleine 
de poix bouillante, d'où, étant sorti sans lésion aucune, il convertit soixante-dix hommes par ce 
miracle, lesquels, ayant persévéré dans la confession de la foi, passèrent par le tranchant da 
glaive : pour lui, il fut enfin jeté dans le fleuve, où il acheva son martyre. 272. — A Lyon, dans 
la Gaule, saint Alexandre, martyr, qui, dans la persécution d'Antoninus-Vérus, après avoir été 
longtemps détenu en prison, fut d'abord tellement déchiré par la cruauté de ceux qui le 
fouettaient, que les jointures de ses côtés étant rompues, on lui voyait jusqu'aux intestins, et 
ensuite fut attaché à une croix sur laquelle il rendit son bienheureux esprit. Avec lui souffrirent 
trente-quatre autres chrétiens, dont la mémoire se célèbre en d'autres jours. 178. — Le même jour, 
les saints martyrs Eusèbe, Néon, Léonce, Longin et quatre autres, qui, dans la persécution de 
Dioclétien, après de cruels supplices, furent frappés du glaive *. Vers 303. — En Angleterre, le 
décès de saint Mellit, évèque, qui, envoyé en Angleterre par saint Grégoire, convertit les Saxons 
Orientaux avec leur roi. 624. — A Elvire, en Espagne, saint Grégoire, évèque et confesseur 2 . 
i\ e s. — A Brescia, saint Honoré, évèque. 586. — En Irlande, saint Egbert, prêtre et moine, 
personnage d'une humilité et d'une continence admirables. 729. — A Reims, les saintes vierges 
Beuve et Dode. 673. 

MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ. 

A Pignerol, les saints martyrs Maurice, Georges et Tibère, de la glorieuse légion Thébaine. 

— A Audi, le décès de saint Cérase, premier évèque d'Eause, qui gouverna saintement soa 
diocèse au milieu des plus grands troubles de l'Eglise. I er s. Sa fête se célèbre à Auch le 27 avril. 

— En Auvergne, saint Robert, fondateur et premier abbé de la Chaise-Dieu, de l'Ordre de Saint- 
Benoit. 1067. Il est nommé au martyrologe romain le 17 avril. — Au diocèse de Blois, saint Dye 3 , 
premier anachorète, qui parut dans le pays blésois. La cellule qu'il se bâtit sur le bord de la Loire 

1. Eusèbe, Néon, Léonce, Longin et leurs quatre compagnons souffrirent à Nicomédie. Leur conversion 
ast attribuée à saint Georges. 

2. Saint Grégoire d'Elvire fut fort mêlé à la querelle des Ariens. Il prit parti pour Lucifer de Ca- 
gliari dans la condamnation sans merci des évêques qui avaient failli. Lucifer l'entraina dans son 
schisme. Sans doute saint Grégoire fut de bonne foi, mais il est curieux de remarquer avec quelle com- 
plaisance Baillet s'étend sur ce bon évèque, dont on ne sait presque rien, précisément parce que Rome a 
reconnu sa sainteté malgré la participation qu'il prit à un schisme. (Voir la Vie de Lucifer de Cagliari.) 

8. Deodatas. 

Vies des Saints. — Tome V. i 



2 24 AVRIL. 

est l'origine de l'église et du bourg qui portent son nom. Tour à tour, ascètes studieux et mission 
naires actifs ; prêtres dévoués et laboureurs infatigables; manœuvres et savants, les anachorètes 
du moyen âge ont fait, parmi les classes moins privilégiées de la société, ce que les évèques ont 
fait parmi les grands; ce qui n'empêchait pas les rois de rechercher les inspirations des déserts 
embaumés du parfum de la sainteté : ainsi Clovis et, plus tard, son fils Childebert, marchant contre 
les Goths ariens, vinrent s'agenouiller aux pieds de l'ermite de Saint-Dyé et lui recommander le 
succès de leurs armes. Les reliques du saint ermite ont été dispersées parles Huguenots en 1518. 
Mort après 531. — A Mortain, en Normandie, saint Guillaume Firmat, prêtre et solitaire, dont la 
vie a été un modèle de toutes sortes de vertus, mais surtout d'humilité et de charité. On l'invoque 
principalement pour les maux de tète '. Vers 1090. — A Perthe, près de Haute-Fontaine, diocèse de 
Langres, saint Léger ou Lézer. i er , in e ou vu» s. — A Paris, le vénérable Gaston de Renty, baron de 
Landelle, célèbre par sa grande charité envers les pauvres, dont le corps était à Citré, près de 
Jouarre, dans l'église de Saint-Pons. 1639. — A Saint-André-de- Villeneuve d'Avignon, sainte Ven- 
t ur e. — Au diocèse d'Arias, saint Benoit-Joseph Labre, illustre par sa pauvreté et sa sainteté, 
béatifié par le pape Pie IX *. 1783. — A Fontevrault, la vénérable Pétronille de Chemillé, née 
de Craon, veuve et première abbesse de ce célèbre monastère. Elle suivit d'abord le bienheureux 
Robert d'Arbrisselles, comme les saintes femmes de l'Evangile suivaient Notre-Seigneur. Son 
existence fut traversée de nombreuses contradictions ; mais elle eut le courage de mépriser lei 
jugements des hommes et de marcher sans détour dans la voie du ciel. 1149. 

MARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEUX. 

Martyrologe des Bénédictins. — En Angleterre, saint Mellit. 

Martyrologe des Camaldules et de Vallombreuse. — En Angleterre, saint Mellit, etc. 

Martyrologe des Mineurs conventuels. — A Septempeda, dans la Marche d'Ancône, le bien- 
heureux Bentivoglio, confesseur, de l'Ordre des Mineurs, qui, plein de miracles et de bonnes 
œuvres, et, comblé de la grâce d'oraison et de contemplation, monta au ciel le 25 décembre. — 
Le samedi, avant le quatrième dimanche après Pâques, à Assise, dans l'Ombrie, la dédicace de la 
basilique de Saint-François, qu'Innocent IV consacra solennellement, que Grégoire IX. soumit 
immédiatement au Saint-Siège, et qu'il rétablit comme le chef-lieu et la mère de tout l'Ordre des 
Franciscains, et enfin que Benoit XIV érigea en basilique patriarcale et en chapelle papale. 

Martyrologe des Servîtes. — Le saint Bon Larron, nommé au martyrologe romain le 25 mars. 

Martyrologe des Capucins. — A Sévis, dans le canton des Grisons, saint Fidèle... 

ADDITIOISS FAITES D'APRÈS LES ROLLANDISTES LT AUTRES HAG10GRAPHES. 

A Gironna, en Espagne, saint Daniel, anachorète et martyr. Vers le ix e s. — Chez les Grecs, 
sainte Elisabeth, vierge et thaumaturge, qui, absorbée en Dieu, fut trois ans sans lever les yeux 
au ciel. Avant le x a s. — En Angleterre, saint Wilfrid, archevêque d'York, premier du nom, qui 
convertit les Saxons du sud. Il fut deux fois chassé de son siège, et deux fois rétabli 3 . 709. — 
Dans le même pays, saint Hechberact, qu'on présume avoir été le maître du savant Alcuin. viii« s. 
— A Bomarzo (Polymartium), en Toscane, saint Anselme de Mugnono, confesseur, qui, inconnu 
pendant sa vie, fut glorifié après sa mort. Bien que ses reliques soient en très-grande vénération, 
et que sa fête soit célébrée avec solennité, on ignore l'époque où il a vécu. — A Guatemala, en 
Amérique, le vénérable François Colmenario, regardé comme Saint par les habitants du pays, à 
la conversion desquels il avait travaillé en bon ouvrier du père de famille. 1590. 



SAINTE BEUVE ET SAINTE DODE, VIERGES, 

PREMIÈRES ABRESSES DE SAINT-PIERRE DE REIMS 
673. — Pape : Adéodat. — Roi de France : Childéric II. 

Vierges,vous êtes le paradis terrestre, prenez garde à Eve. 
Ambr., in Cant., rv. 

La vertu toujours louable, en quelque sujet qu'elle se rencontre, est 
encore plus admirée quand elle est jointe à une naissance illustre, parce 

1. Voir au 28 février. — 2. Voir sa vie au 16 avril. — 3. Voir sa vie au 12 octobre. 



SAINTE BEUYE ET SAINTE DODE, VIERGES. 3 

qu'elle est alors d'un plus grand exemple, ou parce qu'elle suppose un plus 
grand effort pour se dégager des charmes et des intérêts du monde. Telle 
est celle de sainte Beuve ; d'une naissance royale, et, au rapport de Flodoart, 
fille de Sigebert, roi d'Austrasie, cette Princesse s'est appliquée entièrement 
aux exercices qui conduisent au plus haut point de la perfection. 

Elle fut élevée dans tous les sentiments d'une piété chrétienne; et 
comme on remarquait en elle une grande vivacité d'esprit, accompagnée 
d'une mémoire excellente , ceux qui avaient soin de son éducation lui 
donnèrent de bonne heure la connaissance des saintes lettres. Ce fut par la 
lecture de ces livres saints qu'elle apprit la science des Saints, et qu'elle 
conçut ce divin feu qui l'embrasa et la consuma toute sa vie. Son esprit 
s'étant fortifié par l'âge, Dieu lui fit la grâce de pouvoir reconnaître, au 
milieu du luxe et des pompes de la cour, la caducité des choses humaines; 
que la gloire du monde échappe; enfin, qu'elle s'évanouit comme un songe, 
et qu'après tout il faut un jour paraître devant le tribunal de la justice di- 
vine, où les rois mêmes n'auront pas d'autre appui que leur innocence. 
Après s'être souvent entretenue de ces salutaires pensées, elle forma la 
résolution de se retirer du monde et de renoncer à toutes ses espérances, 
pour se revêtir de la qualité glorieuse de très-humble servante de Jésus- 
Christ. 

Sainte Beuve avait un frère nommé Balderic ou Baudry, homme d'une 
grande sainteté et que notre Sainte aimait tendrement ; elle eût cru faire 
tort à leur amitié de lui cacher un dessein de cette importance. Balderic, 
rebuté du siècle, et songeant à la retraite aussi bien que sa vertueuse sœur, 
loua son dessein et l'exhorta à ne pas résister plus longtemps au Saint- 
Esprit. Il fut donc convenu que Beuve se retirerait à Reims, dans un mo- 
nastère fondé par Clotilde, reine de France, et que son frère l'accompa- 
gnerait dans cette ville, pour l'assister de ses conseils; cela ne se put 
exécuter sans laisser au roi Sigebert, et à toute la cour, un extrême regret 
de leur absence. 

Enfin Beuve prit le voile de la sainte religion ; ce fut alors que, délivrée 
des embarras de la grandeur, elle se donna à Dieu sans réserve. Il ne se 
pouvait rien ajouter à son humilité, à sa douceur et à sa modestie; elle 
affligeait son corps par de très-rudes austérités ; elle pleurait et priait les 
nuits entières, et observait un jeûne très-rigoureux. Mais comme le monas- 
tère était hors des murailles de Reims, et que, durant la guerre, il se trou- 
vait exposé à tous les dangers que courent les maisons religieuses bâties à 
la campagne, sainte Beuve et saint Balderic, son frère, environ l'an 650, 
firent construire dans Reims la magnifique maison de Saint-Pierre, afin que 
tant de saintes vierges pussent servir Dieu avec plus de sûreté, et peut-être 
avec plus de commodité. Saint Nivard, qui fut bientôt après (600) arche- 
vêque de Reims, en dédia l'église sous le nom de la Sainte Vierge et du 
prince des Apôtres. 

Au même temps et sous le même archevêque, saint Gombert, homme 
de haute condition, fonda, en l'honneur de saint Pierre, un autre couvent 
de vierges, auprès de la porte Bazé, autrefois Basilicaris, et cette maison 
s'appelait le monastère Royal ou Fiscal. Ces deux maisons, portant toutes 
deux le même nom de Saint-Pierre, ont souvent été confondues par les 
auteurs. 

Beuve s'y retira dès qu'elle le put, avec un grand nombre de filles. Il 
fallait donner un chef à cette troupe religieuse. La naissance de Beuve, ses 
bienfaits récents, mais principalement sa sainteté, ne permirent pas de 



4 24 AVRIL. 

balancer longtemps sur le choix d'une supérieure. Beuve, d'une commune 
voix, fut appelée à la dignité d'abbesse ; mais sa modestie lui fit trouver 
cette charge trop pesante pour ses forces; elle considérait combien il fallait 
de prudence et d'adresse pour conduire tant de religieuses, combien de 
vertu pour leur servir d'exemple ; elle savait qu'il est plus facile de suivre 
que de guider, et d'obéir à une seule que de commander à plusieurs. Mais, 
comme saint Balderic, qui avait beaucoup de pouvoir sur son esprit, lui 
conseilla de déférer à son élection et d'accepter par humilité un honneur 
que d'autres eussent recherché par orgueil, l'assurant que, puisque la Pro- 
vidence l'appelait à cette dignité, elle lui donnerait des grâces pour s'en 
acquitter dignement, Beuve se rendit à ses raisons, et l'on peut dire qu'elle 
accepta le commandement par obéissance. La suite fit bien connaître que 
le Saint-Esprit avait eu la principale part dans ce choix, tant elle apporta 
d'exactitude à l'accomplissement de son devoir. Aussi, comme elle est la 
première abbesse de Saint-Pierre, selon l'ordre du temps, elle l'est de 
même en mérite, et toutes celles qui sont venues depuis n'ont été que les 
copies d'un si excellent original. 

Quoiqu'elle donnât beaucoup de temps aux affaires de sa maison, elle 
ne négligeait pas pourtant ses exercices de piété ; elle redoubla même 
l'austérité de ses jeûnes et l'ardeur de ses oraisons. On croit généralement 
qu'elle établit dans son monastère la règle de saint Benoît. Cette sainte 
abbesse se distinguait des autres religieuses, non par les insignes de sa 
dignité, mais par sa vertu. Les livres sacrés étaient sa principale étude : 
c'est là et dans l'oraison qu'elle s'inspirait pour faire à ses compagnes des 
exhortations toutes pleines de l'esprit de Dieu. Elle leur conseillait surtout 
le travail manuel, pour ne pas donner de prise sur elles au démon : car il 
est certain que l'oisiveté est la porte funeste par où Satan se glisse dans les 
âmes les plus innocentes. 

Tandis que Beuve se traçait glorieusement un chemin à l'éternité, Bal- 
deric, qui s'était confiné dans la solitude de Montfaucon, s'acquérait une 
merveilleuse réputation de sainteté, gouvernant de son côté une abbaye 
dont il était le fondateur; il quittait néanmoins quelquefois son désert 
pour visiter sa sœur, et alors ils s'entre-communiquaient leurs lumières et 
s'animaient réciproquement à la vertu. Ce fut dans une de ces visites que 
Balderic fut attaqué de la maladie dont il mourut. Beuve eut besoin de 
toute sa constance pour supporter la perte d'un frère si tendrement aimé. 
Cependant, elle se soumit à l'ordre do la Providence, et baisa humblement 
la main qui l'avait frappée. Saint Balderic fut enseveli au monastère de 
Saint-Pierre, qu'il avait fondé à Reims, comme nous l'avons dit. Transporté 
plus tard à Montfaucon, et déposé dans l'église de Saint-Laurent, où le Saint 
s'était, de son vivant, préparé un tombeau, et ensuite à Verdun, il fut enfin 
ramené à Montfaucon et mis dans l'église de Saint-Germain, qui était celle 
de l'abbaye, et Dieu honora son tombeau de plusieurs miracles. Son corps 
a depuis été transporté à Montfaucon, dans l'église de Saint-Laurent, où il 
avait choisi sa sépulture. 

Sainte Beuve ne survécut pas longtemps à son bienheureux frère; ses 
jeûnes et ses veilles, avec le nombre des années, l'ayant extrêmement affai- 
blie, elle connut bien que Notre-Seigneur voulait mettre un terme à ses 
longues et pieuses fatigues. Elle se disposa à la mort avec les sentiments 
d'une âme qui n'a vécu que pour Dieu et qui a mis en lui toutes ses espé- 
rances, et elle s'endormit enfin du sommeil des justes, pour aller recevoir 
au ciel la couronne due à son incomparable vertu. 



SAINT ROBERT, PREMIER ABBE DE LA CHAISE-DIEU. 5 

Sainte Dode, sa nièce, et fille d'une de ses sœurs, succéda à sa dignité 
et à son mérite ; elle avait été formée à la piété par son illustre tante, qui 
découvrit en elle d'heureuses dispositions au bien dès ses plus tendres an- 
nées; elle ne trouva jamais de difficulté dans la vertu, ni dans les pratiques 
de la pénitence ; surtout elle brûlait d'un amour incroyable pour la chas- 
teté. Son père et sa mère l'avaient accordée à un des principaux seigneurs 
de la cour de Sigebert ; elle rejeta ce parti, et comme le jeune prince la 
voulait enlever d'entre les bras de sa chère tante, il tomba de son cheval et 
mourut de sa chute. Depuis cette fâcheuse aventure, Dode persévéra tou- 
jours dans l'amour du céleste Epoux: on voyait revivre en elle l'humilité, la 
modestie et la charité de sainte Beuve ; abbesse, elle était saintement familière 
avec ses filles, compatissait à leurs infirmités et supportait leurs faiblesses 
avec douceur, sans rien relâcher pourtant de la rigueur de la disciplina 
monastique. Elle s'appliquait aussi, autant qu'il était nécessaire, aux affai- 
res temporelles de la maison, et obtint du roi Pépin un privilège considé- 
rable pour son monastère. Enfin, Dode possédait toutes les bonnes qualités 
qui peuvent rendre une supérieure recommandable. Lorsqu'elle eut long- 
temps été un modèle accompli de sainteté, Dieu la ravit à la terre et lui fit 
part de sa gloire, pour laquelle elle avait renoncé à celle du monde. 

Les reliques de ces deux saintes Abbesses, Beuve et Dode, sont conser- 
vées dans le monastère de Saint-Pierre, occupé aujourd'hui par les dames 
de la Congrégation du bienheureux Pierre Fourier. 

Ce récit a été fait d'après les mémoires de l'abbaye même de Saint-Pierre, et d'après les Bollnndistes. 



S. ROBERT, PREMIER ABBE DE LA CHAISE -DIEU 

1067. — Pape : Alexandre II. — Roi de France : Philippe I er . 



Tends la main an pauvre, si tu veux obtenir de Dieu 
grâce et pardon. 

Eccli., vu, 36. 

Saint Robert, de la noble famille des barons d'Aurillac, chanoine et tré- 
sorier de l'église de Saint-Julien de Brioude, puis fondateur de l'abbaye de 
la Chaise-Dieu, — la plus célèbre de l'Auvergne — eut pour père Gérard, 
et pour mère Reingarde. Cette dernière, sur la fin de sa grossesse, allant à 
un château près de sa maison, se sentit si vivement pressée des douleurs 
de l'enfantement, qu'elle fut obligée de mettre ce fils au monde dans une 
solitude. Il donna, dès sa naissance, des signes de sa sainteté à venir : car 
il ne fut pas possible de lui faire prendre le lait d'une femme qui était 
dans le désordre, bien qu'il prît sans peine celui des femmes vertueuses ; 
mais quand sa mère fut en état de le nourrir elle-même, elle ne s'en dé- 
chargea plus sur personne. 

Dès qu'il eut l'âge propre aux études, il fut mis chez les ecclésiastiques 
de Saint-Julien de Brioude, où il apprit la piété avec la science. Il y reçut 
d'abord la tonsure et fut ensuite nommé chanoine de cette église à cause 
des belles qualités qui commençaient à éclater en lui : car on le voyait déjà 
très-affectionné à la vertu, et ses actions surpassaient celles d'un enfant de 
son âge. Toute sa jeunesse fut si innocente, que l'on n'y saurait remarquer 



6 24 AVRIL. 

une offense un peu notable. Il passait souvent des nuits en prière dans les 
églises. Sa charité pour les pauvres qui étaient malades le portait à laver 
leurs ulcères et leurs plaies de ses propres mains. Plusieurs furent par là 
miraculeusement guéris. Cette tendresse pour ceux qui souffraient s'accrut 
avec l'âge; pour leur prodiguer plus facilement ses charitables soins, il 
bàlit un hôpital dans Brioude, où il les réunit. Etant prêtre, il disait tous 
les jours la messe avec beaucoup de dévotion. Il travaillait avec grand zèle 
au salut des fidèles et à la conversion des pécheurs, et cependant il voulait 
qu'on le crût fort imparfait et un serviteur entièrement inutile. 

Le feu du saint amour s'embrasant de plus en plus en son cœur, il réso- 
lut de se retirer à Cluny : ce monastère était alors dans sa première ferveur, 
sous la conduite du saint abbé Hugues ; mais lorsqu'il pensait exécuter son 
dessein dans le dernier secret, avec un seul associé, le bruit s'en répandit 
parmi le peuple ; on s'en émut, et comme s'il eût été question du salut du 
pays, on courut après lui et on le ramena à Brioude. Il en demeura si 
confus et si saisi, qu'il en tomba malade de douleur. Etant guéri, et voyant 
son dessein arrêté par un ordre de la Providence, il voulut essayer s'il ne 
pourrait pas pratiquer, dans le monde, les mêmes exercices qu'il eût pu 
faire dans un monastère. Mais il vit trop de difficultés : il entreprit donc le 
voyage de Rome, afin d'obtenir, par l'intercession des saints Apôtres, de 
vivre en quelque solitude hors des embarras du siècle. 

Lorsqu'il fut de retour dans son pays, un soldat, nommé Etienne, vint 
le consulter sur ce qu'il devait faire pour obtenir la rémission de ses fautes 
passées et en faire pénitence. Le saint Prêtre lui conseilla de renoncer en- 
tièrement au monde et à ses maximes, de changer de milice et de s'enrôler 
dans celle de Jésus-Christ. Le soldat répondit qu'il le ferait volontiers, pourvu 
que ce fût en sa compagnie ; également surpris et ravi de cette réponse, 
notre Saint découvrit son secret à ce soldat, qu'il regardait comme un ange 
que Dieu lui envoyait. Ils délibérèrent donc ensemble sur ce dessein et sur 
les moyens de l'exécuter. Etienne, armé de foi et de confiance, alla en la 
ville du Puy, en Velay, rendre ses vœux en l'église Notre-Dame, afin qu'elle 
leur obtînt la bénédiction de son Fils, pour le succès de leur entreprise. 
En revenant, il découvrit, dans les montagnes, une solitude où s'élevaient 
les restes d'une église abandonnée, qu'il jugea très-propre pour leurre- 
traite : c'était à cinq lieues de Brioude, vers le levant, près de la source de 
la Sénoire. Dès que Robert eut entendu la description de ce désert, il lui 
plut. Etienne gagna à Dieu, dans le même temps, un autre soldat nommé 
Dalmase, que Robert associa avec joie à leur sainte vie. 

Après avoir d'abord éprouvé ses deux compagnons pendant quelques 
mois, Robert se relira avec eux dans cette solitude. Il n'y avait là nul com- 
merce avec le monde, ni presque rien de ce qui est nécessaire pour l'en- 
tretien de la vie. De plus, la rusticité et la barbarie des habitants voisins 
étaient extrêmes ; et, au lieu d'assister nos solitaires, et de leur fournir les 
choses nécessaires, ils les chargeaient d'injures et de menaces. Néanmoins, 
ne perdant pas courage, ils mirent aussitôt la main à l'œuvre et se bâtirent, 
d'abord près de l'église, une petite cellule avec des branchages ; ensuite, ils 
distribuèrent entre eux leurs exercices, de telle sorte qu'Etienne et Dal- 
mase devaient travailler des mains pour faire subsister la communauté : 
Robert s'appliquait à l'étude et instruisait les autres ; tous se rejoignaient, 
pour la prière, dans l'église dont nous avons parlé. Leur vie était parfaite- 
ment bien réglée ; ils donnaient une grande partie de leurs provisions aux 
pauvres qui se présentaient, sans se rien réserver pour le lendemain. Dieu 



SAINT ROBERT, PRETER ABBÉ" DE LA CHATSE-BIEU. 7 

fit connaître que cela lui était agréable : car un jour que Robert avait 
donné à un pauvre tout le pain qui était resté la veille, comme Dalmase 
s'en plaignait, un des deux seigneurs qui avaient cédé ce désert aux trois 
ermites (c'étaient deux frères, chanoines du Puy), un de ces seigneurs, 
disons-nous, leur envoya trois chevaux chargés de vivres. 

Cependant la réputation de ces saints solitaires courut bientôt dans le 
pays; plusieurs personnes du clergé et du peuple se joignirent à eux, pour 
consacrer toute leur vie au service de Dieu ; les habitants mêmes se défi- 
rent de leur humeur farouche, touchés de leurs saintes exhortations, de 
leur vie exemplaire et des actions miraculeuses que la main de Dieu opé- 
rait par saint Robert. Ce saint homme guérissait les malades et chassait les 
esprits des corps des possédés : par modestie, il attribuait ces merveilles 
aux mérites des saints martyrs Agricole et Vital, à qui l'église était dédiée. 

Enfin, le nombre des ermites devint si considérable, que l'on jugea utile 
de bâtir un monastère, afin qu'ils fussent mieux logés et vécussent plus en 
communauté. Il y eut alors une sainte émulation parmi les personnes de 
piété, pour contribuer à cet ouvrage : les uns donnaient ce qui était néces- 
saire à la construction, les autres consacraient des biens considérables à 
l'entretien des futurs religieux. Ainsi fut fondée l'abbaye de la Chaise-Dieu 
(Casa UeiJ, en 1050 ; l'évêque de Clermont, Rencon, alla lui-même, quoi- 
que déjà sur le déclin de l'âge, trouver le pape saint Léon IX, et obtint la 
confirmation (avec des privilèges) du nouveau monastère , pendant que 
Robert faisait ratifier parle roi de France, Henri I er , les donations dont nous 
avons parlé. Lorsqu'ils furent tous deux de retour, l'évêque fit la dédicace 
du monastère, donna l'habit religieux à Robert, et l'établit, malgré lui, 
abbé, selon qu'il l'avait décidé avec le Pape. 

Robert fit observer la règle de saint Benoît à ses religieux, qui atteigni- 
rent bientôt le nombre de trois cents. Il ne renferma pas son zèle dans les 
limites de son monastère : il rétablit plus de cinquante églises delà contrée 
qui avaient été ruinées par les guerres. 

Après avoir travaillé à la sanctification de ses frères et à la sienne, il 
mourut de la mort des justes, le 24 avril, vers l'an 1067. 

Avant de se mettre au lit, d'où il devait comme d'un marchepied s'en- 
voler au ciel, il voulut célébrer la messe une dernière fois, en se faisant 
soutenir à l'autel. Au moment où il mourut, un de ses religieux vit la Mère 
de Dieu venir le consoler, et un autre aperçut son âme s'élevant dans les 
airs sous la forme d'un globe de feu. 

Ce que nous avons dit de saint Robert comme fondateur d'abbayes et 
restaurateur d'un grand nombre d'églises, peut faire conjecturer les diver- 
ses manières dont il a été représenté. Les circonstances de son heureuse 
mort et les quelques faits légendaires qui vont suivre ont également inspiré 
les artistes. 

Saint Robert, prêchant à Avignon, deux jeunes étourdis s'emparèrent de 
ses gants et se les renvoyaient comme une balle : or, voilà que dans un des 
trajets, lesdits gants s'accrochèrent à un rayon de soleil si haut que les 
joueurs ne purent les reprendre. — Etant à Allanche, dans les montagnes de 
l'Auvergne, il se disposait à célébrer la messe, lorsque le cuisinier vint lui 
dire qu'il n'avait rien trouvé pour dîner. Servez ma messe, répondit le 
Saint, et Dieu pourvoira à nos besoins. Il n'était pas à la Préface, qu'un 
aigle passant au-dessus de l'église laissa tomber un énorme poisson qui ser- 
vit au repas du Saint et de sa suite. Une autre fois il dit au cuisinier de 
jeter des anguilles qu'il se préparait à servir sur la table ; on apprit quel- 



24 AVRIL. 



ques jours après que celui qui les avait vendues avait été mis à mort pour 
avoir empoisonné la marchandise, etc. 



Voir les Bollandistes et les Annales de Baronius. 



SAINT FIDÈLE, CAPUCIN ET MARTYR 



J 517-1622. — Papes : Grégoire XIII; Grégoire XV.— Empereurs : Rodolphe II; Ferdinand II. 
Roi de France : Louis XIII, le Juste. 



Soyez fidèle jusqu'à la mort et je vous donnerai la 

couronne de vie. 

Paroles du Père gardien de Fribowrg, adressées à 
notre Saint le jour où il reçut l'habit de novice. 

Marc Rey, — c'était le nom de notre Saint avant son entrée en religion 
— naquit en 1577, à Sigmaringen , petite ville de la principauté de 
Hohenzollern ; son père, Jean Rey, et sa mère Geneviève de Rosenberg, 
nobles et catholiques, lui donnèrent une éducation digne de ces deux titres. 
Il fit ses premières études à l'université de Fribourg, en Rrisgau, qu'il édifia 
par sa sagesse, si bien qu'il mérita le surnom de philosophe chrétien : il ne 
se distingua pas moins dans l'étude de la jurisprudence, et fut reçu docteur 
en l'un et l'autre droit. Prié d'accompagner trois jeunes gentilshommes des 
premières familles du pays, qui se proposaient de visiter les différents 
royaumes de l'Europe, il y consentit et se montra pour eux, dans ce voyage, 
le plus tendre des amis, le plus zélé des pères, ne perdant aucune occasion 
de former leur esprit par de sages maximes. Ses principales étaient : 
« Qu'un jeune homme doit mépriser les vaines parures ; que si l'on s'ajuste 
comme une femme, on est indigne de la gloire, qui ne se peut conquérir 
qu'en souffrant les peines et en foulant aux pieds les plaisirs... Qu'avant de 
commander aux autres il faut se vaincre soi-même; se rappeler que nos 
sujets sont nos semblables, que nous devons les soulager, étant d'une na- 
ture exposée à la douleur et aux misères comme eux ». Faites au moins une 
exception pour les ingrats, lui dit un des jeunes seigneurs; comment se 
résoudre à leur faire du bien? — « Comment, répliqua le Saint? Ne devez- 
vous pas, d'un côté, vous attendre à trouver plus ou moins d'ingratitude 
dans tous les hommes, et d'un autre, ne verrez-vous plus en chacun d'eux la 
personne même de Jésus-Christ, à qui s'adresse votre bienfait et qui ne 
l'oubliera pas, lui? » En formant les autres à la vertu, il ne se négligeait 
point lui-môme. Il s'approchait souvent des saints mystères, exhortait, sou- 
lageait les malades dans les hôpitaux, visitait les églises, demeurait des 
heures entières au pied des autels dans la douce conversation de Notre- 
Seigneur, et le recherchait encore dans les pauvres, auxquels il donnait 
tout, jusqu'à ses habits. 

Au retour de ce voyage, il se sépara de ses trois disciples, malgré leurs 
prières et leurs regrets: son adieu fut qu'ils devaient ne jamais perdre de 
vue la crainte du Seigneur, commencement de la sagesse, et ne plus faire 
consister leurs titres de noblesse que dans la vertu. Pour lui, s'étant perfec- 
tionné dans la science des lois, il exerça à Colmar, en Alsace, la profession 
d'avocat, avec beaucoup de distinction et d'intégrité. Il préférait souvent 



SAINT FIDÈLE, CAPUCIN ET MARTYR. 9 

la cause du pauvre à celle du riche : jamais de médisance dans ses plai- 
doyers, jamais rien de ce qui eût pu nuire à l'honneur de la partie adverse; 
mais ses raisons étaient si solides, ses conclusions si sages, qu'il avait la plus 
grande influence sur la décision des juges. Il vit bientôt pourtant qu'il est 
difficile d'être en même temps un riche avocat et un bon chrétien. Cédant 
à cette crainte et aux impulsions divines, il quitta le monde et se retira 
chez les Capucins de Fribourg, où il prit l'habit en 1612, et reçut le nom de 
Fidèle. 

Bientôt le nouveau religieux marcha à pas de géant dans la voie de la 
perfection. Il ne fut pourtant pas inaccessible a la tentation. Il éprouva que 
pour être hors des occasions du monde, on n'est pas à l'abri des suggestions 
de l'ennemi du salut, que les solitudes les plus reculées, les antres les plus 
horribles, les rochers les plus escarpés ne sont pas toujours de sûrs rem- 
parts à la vertu ; que l'homme porte partout avec lui un fond de passions 
qu'on ne peut détruire que par une attention continuelle sur soi-même, 
une fidèle correspondance à la grâce, avec laquelle on est toujours victo- 
rieux, quand on le veut sincèrement. L'ennemi du salut entreprit donc de 
s'emparer de son esprit : il lui ût naître des doutes sur le bien qu'il aurait 
pu faire en restant dans le monde ; il lui représenta qu'il aurait continué 
d'être le zélé défenseur des lois, le protecteur de la veuve et de l'orphelin, 
le père des pauvres, et qu'il aurait ainsi donné plus de secours à son pro- 
chain qu'il ne pourrait faire en menant une vie privée et cachée dans la so- 
litude ; et que son salut aurait été aussi bien assuré dans le siècle que dans 
la religion. Cette tentation si habile ne laissa pas d'ébranler un moment la 
fermeté du Saint. Ses passions enchaînées depuis longtemps commencèrent 
à vouloir se licencier. Ses talents, ses commodités, ses aises, la perte de sa 
fortune, sa réputation, tous ces avantages ensevelis sous l'habit religieux le 
faisaient pencher tantôt vers la religion et tantôt vers le monde. Il alla 
trouver le Père maître des novices, qui lui fit comprendre que ses doutes 
venaient de l'esprit de ténèbres, et qu'il fallait s'adresser au Seigneur pour 
connaître sa volonté. <t mon adorable Sauveur ! s'écria le zélé novice, ren- 
dez-moi cette joie salutaire et cette sérénité d'esprit dont je goûtais les 
douceurs dans les heureux commencements de ma vocation; faites, ô mon 
Dieu ! en me découvrant votre volonté, que je triomphe de mon ennemi et 
de mes passions ». Cette prière fut si agréable à Dieu, qu'il rendit à son ser- 
viteur la paix et la force. Il vit clairement la source de ses incertitudes, et 
cette vue lui redonna un nouveau courage, une nouvelle ardeur pour ses 
exercices spirituels, un nouvel attachement pour Dieu. Il voulut rompre à 
jamais avec le monde. Avec la permission du supérieur, il envoya chercher 
un notaire, fit de ses biens une fondation au séminaire, en faveur de plu- 
sieurs jeunes ecclésiastiques, afin de leur faciliter les moyens de continuer 
leurs études ; il leur légua en commun sa bibliothèque, afin qu'ils pussent 
en profiter tous ensemble, et ainsi dépouillé, il se disposa à entrer à jamais 
dans l'heureuse pauvreté des enfants de saint François. 

a Pour me conformer » , dit-il dans l'acte testamentaire qu'il fit 
avant sa profession, « à la parfaite résignation, à la charité, par laquelle 
Jésus-Christ , notre rédempteur, suant le sang et l'eau dans le Jardin 
des Oliviers, et enfin mourant sur l'arbre de la croix, s'est résigné, re- 
commandé et offert à son père; de même j'offre et consacre, par cette 
mienne dernière volonté et disposition, mon corps et mon âme, comme 
un sacrifice vivant éternel, d'un cœur contrit, au service perpétuel de 
la divine Majesté et de la Très-Sainte Vierge Immaculée, du séraphiqua 



10 24 AVRIL. 

père saint François ; et comme je suis sorti tout nu du sein de ma mère, de 
même, dépouillé de toutes les choses de la terre, je m'abandonne entre les 
bras de mon Sauveur ». Il se félicitait souvent depuis de l'heureux échange 
qu'il avait fait avec Dieu : « Il rendait à Dieu les biens de la terre, et Dieu lui 
donnait en retour le royaume du ciel ! » Il disait encore que Dieu, ne nous 
ayant rendus à la vie qu'en endurant la mort, nous ne pouvions conserver 
cette vie que par le môme moyen, en mourant à nous-mêmes; et que, puis- 
que notre récompense sera de nous réjouir toujours dans le ciel, il ne faut 
pas craindre de toujours souffrir sur la terre. Aussi souffrait-il toujours, ajou- 
tant aux mortifications de la règle, toutes les mortifications volontaires que 
l'obéissance lui permettait. Les meubles les plus pauvres, les habits les plus 
usés étaient un des grands objets de son ambition: leshaires, lescilices,les 
ceintures armées de pointes de fer, les disciplines suppléaient au martyre 
après lequel il soupirait; l'Àvent, le Carême et les Vigiles, il ne vivait que 
de pain, d'eau et de fruits secs : « Quel malheur », disait-il, « si je combattais 
mollement, soldat sous un chef couronné d'épines! » Que dirons-nous de 
ses prières où on l'eût pris pour un ange parlant à Dieu dans le ciel ; de ses 
méditations dans lesquelles détournant tout à fait son regard de la créature, 
il contemplait les perfections de Dieu et ses propres misères; de son humi- 
lité qui lui faisait disputer aux jeunes religieux les emplois les plus vils; de 
sa dévotion envers la sainte Vierge, sa plus ferme espérance après Dieu, et 
.; il se croyait redevable de toutes les grâces qu'il obtenait? 

Ses supérieurs avaient hâte de rendre tant de vertus utiles au prochain. 
Lorsqu'il eut fini son cours de théologie, et qu'il eut été élevé au sacerdoce, 
il fut chargé d'annoncer la parole de Dieu et d'entendre les confessions: il 
remplit ce ministère avec le plus grand succès, surtout à Weltkirchen, où 
on l'envoya en qualité de supérieur du couvent, et où il opéra des conver- 
sions qui tenaient du prodige, entre autres celles de plusieurs calvinistes. 
Une maladie contagieuse s'étant mise parmi la garnison, et ensuite parmi 
les habitants de Weltkirchen, Fidèle se voua tout entier au service des pes- 
tiférés : on le trouvait à toute heure et partout, dans les hôpitaux, dans les 
maisons et les places, soignant le corps, soignant l'âme, et plus d'une fois 
guérissant les deux à la fois par des miracles. Sa réputation devint telle, que 
la Congrégation de la Propagande, établie par Grégoire XV, ayant demandé 
au provincial des Capucins des missionnaires zélés et redoutables à l'erreur, 
pour arrêter le torrent de l'hérésie qui envahissait la Suisse et surtout le 
canton des Grisons, on le mit à la tête de cette mission. Il accepta avec 
d'autant plus de joie, qu'il espérait avoir beaucoup à souffrir chez ces 
peuples grossiers, chez ces hérétiques violents et irrités. Il comptait même 
sur le martyre. Chacun de ses pas fut marqué par des conversions ; dans 
les premières conférences qu'il eut avec les Calvinistes, il ramena à la vé- 
rité deux gentilshommes. Qui n'eût été convaincu en entendant cet Apôtre 
défier les ministres protestants , et renverser toutes leurs raisons ; en le 
voyant marcher pieds nus, catéchiser les enfants, chercher les brebis égarées 
à travers les glaces, les rochers escarpés et les précipices? Ses adversaires 
ne trouvant pas d'autre moyen de répondre à la puissance de sa parole et de 
ses exemples, résolurent sa mort, sous prétexte qu'ils voulaient affranchir 
leur pays du joug de l'Autriche, et que ce moine leur prêchait la servitude ; 
il leur prêchait au contraire la liberté des enfants de Dieu, les invitant à 
secouer la servitude du démon. Quant à l'Autriche, il leur fit remarquer en 
ami qu'elle pourrait réprimer durement les révoltés, envahir la Suisse et la 
ruiner par le fer et le feu. Informé qu'on cherchait l'occasion de verser son 



SAINT LÉGER, PRÊTRE. 11 

sang, il ne prit d'autre précaution que celle de se confesser, et continua ses 
travaux apostoliques, voulant mourir les armes à la main. Il signait ses 
lettres, à cette époque : Frère Fidèle qui doit bientôt être la pâture des vers. Il 
se rendit le 24 avril 1622, de Grusch à Sévis, où il exhorta fortement les 
Catholiques à rester inviolablement attachés à la foi . Pendant qu'il prêchait, 
un Calviniste lui tira un coup de mousquet qui ne l'atteignit pas ; et comme 
on le priait de mettre sa vie en sûreté, il répondit qu'il ne craignait pas la 
mort et qu'il était prêt à verser son sang pour la cause de Dieu. Etant parti 
le même jour pour retourner à Grusch, il tomba entre les mains d'une 
troupe de Calvinistes qui avaient un ministre à leur tête. Il le traitèrent de 
séducteur, et voulaient le forcer à embrasser la prétendue réforme : « Je 
suis venu pour réfuter vos erreurs, et non pour les embrasser, leur répondit- 
il, et je n'ai garde de renoncer à la doctrine catholique, qui est la doctrine 
de tous les siècles. Au reste, sachez que je ne crains pas la mort. » Un de la 
troupe l'ayant renversé par terre d'un coup d'estramaçon, il se releva sur 
les genoux et fit cette prière: « Seigneur Jésus, ayez pitié de moi; sainte 
Marie, mère de Dieu, assistez-moi ». Il reçut ensuite un second coup, qui 
le renversa -de nouveau par terre, baigné dans son sang ; on le perça ensuite 
de plusieurs coups de poignard : c'est ainsi qu'il mourut martyr, à l'âge de 
quarante-cinq ans. Quelque temps après, les Calvinistes furent défaits par 
les impériaux, comme le Saint le leur avait prédit, et le ministre qui les 
commandait fut si frappé de cette prédiction, qu'il se convertit et abjura 
publiquement l'hérésie. Le corps de saint Fidèle fut porté à Weltkirchen, à 
l'exception de sa tête et de sa jambe gauche qui en avaient été séparées par 
ses meurtriers, et qui furent placées dans la cathédrale de Coire. De nom- 
breux miracles s'étant opérés par son intercession, Benoît XIII le béatitia en 
1729, et Benoît XIV le canonisa en 1745. 

Son attribut est la massue ou estramaçon , espèce de lourde épée à 
large tranchant, instrument avec lequel il fut assommé. On le représente 
avec un crucifix à la main, portant une large blessure à la tête. Saint Fidèle 
est le premier martyr d'entre les missionnaires envoyés par la Propagande. 

Voir la Vie de saint Fidèle, publiée, en 1745, par Théodore de Paris, Capucin. 



SAINT LÉGER, PRÊTRE (i er , ra e ou yn e siècle). 

Léger, prêtre, préposé au clergé de Perthe, mena une vie céleste sur terre. Il avait tant de 
douceur et d'humilité, qu'il était le serviteur de ses subordonnés, plus que leur maître. D'un signe 
de croix, il délivra un possédé du démon qui était en lui ; par ses prières, il guérit un homme 
malade d'une contraction des membres. Il mourut heureusement dans une vieillesse très-avancée : 
il fut enseveli dans l'église de Perthe. Cette église, dévastée et incendiée par les barbares, fut 
restaurée ensuite par l'évoque de Chàlons. Un aveugle, nommé Haybert, recouvra la vue à son 
tombeau, vers l'an 805. Et ce miracle fut cause que le corps du Saint fut levé de terre et placé 
honorablement dans une châsse derrière l'autel. Il fut brûlé sur la fin du xvm e siècle par les 
impies. La dévotion envers le saint prêtre fut ravivée par divers signes de sa puissance. Au 
u.» siècle, on conduisit sa châsse en procession dans les campagnes désolées par une longue 
sécheresse et le ciel répandit sur les sillons la pluie désirée. 

On voit, près de l'église de Perthe, un puits que saint Léger, unissant le travail des mains à 
une oraison constante, a creusé lui-même. Les pèlerins, qui affluaient à son tombeau, buvaient de 
cette eau regardée comme salutaire contre les maladies : plusieurs personnes ont encore aujouid'hui 
la même confiance. Tous les ans, le 23 juin, on fait une procession au puits de saint Léger. 

Propre de Langres et Saints de la Haute-Marne. 



12 24 AVRIL. 

SAINT MELLIT, 

PREMIER ÉVÊQUE DE LONDRES, PUIS ARCHEVÊQUE DE GANTORBÉRY (624). 

Mellit, moine d'Italie, fut d'abord abbé d'un monastère à Rome. En 601, saint Grégoire le Grand 
le mit à la tète d'une seconde colonie de missionnaires qu'il envoyait à saint Augustin, en Angle- 
terre. 11 fut le premier évèque de Londres ou des Saxons orientaux. Il baptisa le roi Sébert avec 
une grande partie de ses sujets. Ce fut avee le secours des libéralités de ce prince qu'il jeta les 
fondements de l'église de Saint-Paul à Londres l , et du monastère de Saint-Pierre à Thorney *, 
lequel est aujourd'hui connu sous le nom de Westminster. On assure que saint Pierre lui-même 
vint consacrer l'église élevée en l'honneur du grand Apôtre, la veille du jour où Mellit se préparait 
à faire cette cérémonie. 

Sébert, qui mourut vers l'an 616, laissa ses Etats à ses trois fils, Sexred, Séward et Sigebert. 
Ces princes n'avaient jamais renoncé à l'idolâtrie, mais ils avaient caché leurs sentiments du 
vivant de leur père. Lorsqu'ils le virent mort, ils professèrent publiquement le paganisme, et 
permirent à leurs sujets de retourner au culte des idoles. Cela ne les empêchait pas d'assister 
quelquefois à la célébration de nos mystères; ils voulurent même engager le saint évèque a leur 
donner de ce beau pain dont leur père avait mangé si souvent. Ils entendaient, par ce pain, la 
divine Eucharistie. Mellit leur déclara « qu'il ne pouvait leur accorder ce qu'ils demandaient, à 
moins qu'ils ne fussent baptisés ». Ils regardèrent ce refus comme un outrage, et chassèrent le 
Saint de sou église et de leurs Etats. 

Les trois princes furent tués, après un règne de six ans, dans une bataille qu'ils livrè- 
rent aux Saxons occidentaux : mais le culte des idoles ne cessa pas aussitôt dans leurs Etats ; 
ce ne fut qu'en 628, selon l'auteur des annales saxonnes, que le peuple reprit la profession du 
christianisme. 

Saint Mellit, chassé de son église, avait passé en France; mais il revint en Angleterre quelque 
temps après. En 619, il succéda à saint Laurent sur le siège de Cantorbéry. Il arrêta, par la vertu 
de ses prières, un incendie qui avait déjà réduit en cendres une grande partie de cette ville. Il 
mourut le 24 avril 624. 

Voyez Bbde, les Fasti de le Kève, Goscelin et Capgrave. 



SAINT EGBERT, PRÊTRE (729). 

Egbert naquit en Angleterre, vers l'année 639, de parents nobles, et passa de bonne heure en 
Irlande, qui était au vn e siècle pour les Iles Britanniques l'école générale de la piété et des sciences. 
Il entra au couvent 'le Rathmelsige : il y faisait provision de sciences et se formait à la vie 
monastique, lorsque, en 664, le pays fut affligé de la peste. Il en fut atteint lui-même, et, 
dans cet état, il fut si vivement touché de ses péchés, qu'il promit à Dieu de le servir avec 
plus de fidélité qu'auparavant, s'il voulait prolonger ses jours. Non content de cela, il fit le 
vœu de renoncer pour toujours à sa patrie, de réciter tous les jours le psautier, indépendamment 
du bréviaire ordinaire, et de jeûner toutes les semaines une fois, pendant vingt-quatre heures, à 
moins qu'il n'en fût empêché par quelque maladie. Lorsqu'il fut rétabli, il accomplit scrupuleusement 
sa promesse, et observa, en outre, trois jeûnes par an, durant lesquels il ne vivait que de pain et 
d'un peu de lait : c'était avant Noël, avant Pâques et après la Pentecôte. Ces pratiques lui firent 
faire de grands progrès dans la perfection, et le préparèrent dignement à la prêtrise, à laquelle i] 
fut élevé quelques années plus tard. Egbert se proposa de porter la lumière de la foi aux Allemands 
et aux Frisons ; mais saint Boisil, prieur de Mailros, qui connaissait le besoin de son propre pays, 
lui fit dire que Dieu n'exigeait pas qu'il fit de si grands voyages pour développer ses talents, et lui 
conseilla de laisser à d'autres le soin de convertir les infidèles, et de se rendre aux îles d'Ecosse 
et d'Irlande, afin d'y instruire les moines. Malgré ces conseils, il se disposait à partir pour l'Alle- 

1. En 604. — 2. En 609. Ce monastère fut rebâti par les rois Edgar et saint Edouard le Confesseur. 



MARTYROLOGES. 13 

magne ; mais, quelques jours après son départ, il s'éleva une violente tempête qui , menaçant 
d'engloutir le vaisseau, rappela à l'esprit du Saint les avis de Boisil, et le força de retourner et de 
faire voile vers les petites îles. 

Il débarqua à l'Ile de Hy ou Iona, aujourd'hui Colmkille, nom qu'elle tire de saint Colomb, 
située au nord de l'Irlande, du côté de l'Ecosse. Les moines de cette île étaient alors en grande 
réputation ; et ce fut celte réputation qui contribua à accréditer l'erreur selon laquelle, de même 
que les quartodécimans, ils célébraient avec les Bretons et les Ecossais d'Irlande la fête de Pâques 
à la quatorzième lune, erreur condamnée au concile de Nicée ; tandis que les Anglais, convertis 
par Augustin et les antres missionnaires de saint Grégoire le Grand, suivaient l'usage de l'Eglise 
romaine, et ne la célébraient que le dimanche suivant. Cette divergence occasionna une grande 
scission dans les églises britanniques, et causa bien du scandale parmi les fidèles accoutumés à 
regarder ce point de discipline comme une des bases de leur religion. L'entêtement avec lequel 
ces bons moines tenaient à leur erreur les exposa à perdre les fruits de leur pénitence et le 
mérite de leur parfaite obéissance. Egbert, à son arrivée parmi eux, s'attacha principalement à 
les convaincre sur ce point. La douceur avec laquelle il s'y prit lui gagna bientôt toute leur con- 
fiance, il leur montra la différence qui existe entre les articles essentiels de foi et les choses de 
pure discipline, et les amena au point de se conformer à l'usage de Rome, à l'égard de la célé- 
brafion de la fête de Pâques et de quelques autres pratiques. Ceci arriva en 716. Egbert vécut 
encore treize ans, et mourut le dimanche de Pâques (c'est-à-dire le nouveau dimanche de Pâques, 
pour les Irlandais), au moment où il venait de célébrer la sainte messe. Il était âgé de quatre- 
vingt-dix ans. Le jour de sa mort fut le 24 avril 7i9 ; il est nommé en ce jour dans plusieurs 
martyrologes : le nouveau martyrologe romain fait, en outre, l'éloge de son humilité et de son 
abstinence. Les Bénédictins le placent parmi les Saints de leur Ordre, parce qu'ils croient que les 
communautés qu'il forma prirent, durant sa vie ou peu de temps après sa mort, la Règle de 
saint Benoit. 

Tiré de Baillet, sous le 24 avril, d'après divers endroits de l'Histoire ecclésiastique du vénérable Bède, 
qui vivait du temps de saint Egbert. Voyez aussi les Acta SS., t. in Aprilis, p. 313-315; Batavia Sacra, 
part. 1, p. 32; Rsess et Weis, t. v, p. 311, et les Antiquités de l'Eglise anglo-saxonne, par le docteur John 
Lingard, p. 52$, qui prouve que c'est à saint Egbert qu'il faut rapporter l'honneur d'avoir établi les mis- 
sions en Allemagne : en effet, ce furent saint Wibert, saint Willibrod, les deux saints Edwald, et autres 
disciples de saint Egbert qui répandirent la lumière de l'Evangile dans la Frise et dans le nord de la 
Germanie. 



XXV* JOUR D'AVRIL 



MARTYROLOGE ROMAIN. 

A Alexandrie, la naissance au ciel de saint Marc l'Evangéliste. Disciple et interprète de 
l'apôtre Pierre, il écrivit l'Evangile à la prière des chrétiens de Rome, et avec son Evangile il se 
rendit en Egypte, prêcha le premier Jésus-Christ dans la ville d'Alexandrie et y établit une église. 
Ensuite, ayant été arrêté pour la foi chrétienne, il fut lié avec des cordes, et traîné violemment 
sur des cailloux dont il fut grièvement blessé. Enfin, il fut resserré en prison, où les anges le 
visitèrent et le fortifièrent, et Notre-Seigneur, lui apparaissant aussi, l'appela au royaume des 
cieux la huitième année de l'empire de Néron. 68. — A Rome, les Litanies-majeures à Saint-Pierre ». 

1. Les grandes litanies sont mentionnées dans tons les martyrologes latins; quelques-uns ajoutent 
qu'elles furent instituées par saint Grégoire : ce qu! ne veut pas dire qu'il est l'auteur des litanies elles- 
mêmes; mais seulement qu'il les fit célébrer en l'honneur de saint Pierre. Il existe un décret de ce Pon- 
tife, relatif a la célébration annuelle des grandes litanies (Regist. liv.ii); il commence ainsi: « La solennité 
de cette dévotion annuelle, mes bien-aimés Frères, nous avertit que nous devons célébrer la grande 
litanie avec un cœur pieux et zélé, etc. » Le même Pape, a l'occasion de la peste qui sévissait, institua la 
litanie appelée Septiforme. La constitution qu'il fit à cette occasion est datée du 27 août; elle est nien- 



14 25 AVRIL. 

YI8 g. — A Syracuse, les martyrs saint Evode, saint Hermogène et sainte Calliste '. — A 
Antioche, saint Etienne, évêque et martyr, qui, ayant beaucoup souffert de la part des hérétique» 
qui rejetaient le concile de Chalcédoine, fut précipité dans le fleuve Oronte, sous l'empereur Ze- 
non. 479. — Au même lieu, les saints Philon et Agathopode, diacres 2 . n» s. — A Alexandrie, 
saiut Amen 3 , évèque, disciple de saint Marc et son successeur dans l'épiscopat, qui se reposa dans 
Notre-Seigneur, illustre par ses vertus. Vers 86. — A Lobes, la naissance au ciel de saint Erliin, 
évêque et confesseur. "37. 

MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ. 

A Agen, le décès de saint Phébade ou Phiary, évèque. Sa fête se célèbre à Agen, le 26 avril. 
— A Lyon, saint Rustique, évèque, qui fut élevé de la magistrature séculière, où il se compor- 
tait saintement, à ce siège primatial, qu'il honora beaucoup par ses vertus; il a été loué par saint 
Ennodius de Pavie. 500. — Dans la même ville, mémoire de la pieuse et illustre dame Syagrie, 
que saint Ennodius de Pavie a appelée le Trésor de l'église de Lyon, et qui, sur l'avis de saint 
Rustique, mentionné tout à l'heure, donna l'argent nécessaire pour le rachat de six mille prison- 
niers italiens ». v« s. — A Metz, saint Cramace, évèque et confesseur. Vers 545 — A Liège, saint 
Florebert, évèque, successeur de saint Hubert. 746. — A Auxerre, le bienheureux Héribald, évèque, 
qui avait été abbé de Saint-Germain, où on l'invoquait aux litanies. 11 fut un de ceux qui écri- 
virent au clergé de Paris, sur la promotion d'Enée. après la mort d'Ercanrad IL Vers 857. — A 
Cluny, le bienheureux Hermann, comte de Seringahen, et très-parfait religieux. 11 avait une dévo» 
tion particulière pour les saints Anges qui se plaisaient à converser familièrement avec lui ; il 
composa un traité en leur honneur, mais cet ouvrage n'a pas survécu aux désastres du monastère 
de Waldsasse, en Allemagne, dont il était abbé. 1222. — A Réome, dans le diocèse de Dijon, 
saint Sylvestre, deuxième abbé de ce monastère. Ses reliques furent dispersées par les Calvinistes. 
572. — A Cerne, le vénérable Jean de la Barrière, instituteur de la Congrégation des Feuillants, 
sous l'Ordre de Citeaux et la règle de saint Benoit, inhumé à Saint-Bernard des Thermes. 1600. — 
A Ouimperlé, dans la petite Bretagne, saint Guirloès ou Durlo. premier abbé du monastère de ce 
nom. On voit encore son tombeau dans une chapelle basse de l'église Sainte-Croix de 'Juimperlé. 
1037. — Au même lieu, mémoire de trois autres abbés, successeurs de saint Guirloès, les saints 
Jean, Vital et Viiigomar ou Juugomar. Le dernier fut enterré à iNotre-Dame de Quimper. xi 6 s. 
— A Argentan, en Normandie, translation solennelle de saint Mansuet, dont les reliques furent 
apportées des catacombes de Rome, par le P. Louis François, de l'Ordre des Capucins, et données 
en 1G3S à l'église paroissiale d'Argeman, sa ville natale 6 . — Aujourd'hui, procession à Notre- 
Dame de Courbefosse, près de Fougeroiles, dans le diocèse de Laval. Les habit.mts de Fougerolles 
ont toujours eu en Notre-Dame de Courbefosse une dévotion et une confiance entières. Ils affirment 
qu'ils ne l'ont jamais priée en vain. Dans le principe, c'était un ermitage dont les deux ermites 
s'unirent à l'abbaye de Saviguy en M75. Vendue à la Révolution, menacée d'être revendue à un 
étranger en 1860, la chapelle fut rachetée parles cotisations des habitants de Fougerolles. 

ADDITIONS FAITES D'APRÈS LES BOLLANDISTES ET AUTRES HAGIOGRAPHES. 

Mémoire de saint Anien , cordonnier d'Alexandrie d'Egypte, à qui saint Mare remit un doigt 
qu'il s'était coupé avec son trauchet. C'est pourquoi les métiers qui exposent aux coupures ont 

tionnée par Grégoire de Tours, dans son Histoire des Francs (liv. x, en. 5), et par Paul, diacre, dans son 
Histoire des Lombards (liv. m, ch. 2). Saint Grégoire n'ordonnait pas seulement des prières publiques à 
Rome, mais encore dans les autres parties de l'Eglise, quand il se présentait quelque nécessité urgente. 
L'usage des litanies est très-ancien dans l'Eglise ; saint Basile (ep. 63), parle des litanies qui avaient lieu 
à Néocésarée des le temps de saint Grégoire le Thaumaturge, évêque de cette ville, vers le milieu du 
III e siècle. C'était un usage très-ancien dans l'Eglise latine de faire des processions ou litanies aux tom- 
beaux des Martyrs. (Voir Tertullien, liv. n, a son épouse, et saint Jérôme, ep. 22, a Eustochie.) Chaque 
évêque en célébrait dans son église. Les plus célèbres de toutes sont celles que saint Mamert, évèque de 
Vienne, institua vers l'an 452 : nous devrions dire qu'il les rétablit, car on pourrait montrer par des textes 
de Sidoine Apollinaire (ep. ad Aprum. 14, liv. v), de saint Césaire d'Arles (homél. 33), et de saint Augus- 
tin (serm. 173). qu'elles existaient déjà. — Baronius. 

1. On ignore l'époque du martyre de saint Evode, de saint Hermogène et de sainte Calliste, leur sœur. 

2. Les saints Philon et Agathopode paraissent être les mêmes qui accompagnèrent à Rome saint Phi- 
lippe d'Antioche et en ramenèrent ses reliques. Le premier était du clergé de Tarse, et le second de celui 
d'Antioche. Saint Ignace fait mention d'eux dans ses lettres aux habitants de Philadelphie, de Tarse, 
d'Antioche et de Philippes. 

3. La vie de saint Anien est racontée dans celle de saint Marc, passim. 

4. Voir la vie de saint Epiphane de Pavie. 

5. Plusieurs protestants firent leur abjuration à cette occasion, et il s'opéra un grand nombre de gué- 
risons miraculeuses. 



SALYT MARC l'ÉVANGÉLISTE. 15 

choisi saint Marc pour leur patron. SG. — En Afrique, les saints Noble, Marcie, Hermemphe, For- 
tuné, Joconde, martyrs. — Chez les Grecs, sainte Nice ou Victoire, martyre. An 303. — A Nico- 
médie, saint Publius, soldat et martyr. Publitis était un favori de l'empereur Licinius. Témoin des 
cruautés exercées envers un saint évèque, il jeta ses armes par un mouvement de sainte indigna- 
tion. — En Irlande, saint Mackallée et saint Mackalde ou Maccull, évèques l . V e s. — A Slepe, 
dans le comté de Huctingdon, en Angleterre saint Yves, évèque persan, qui passa dans la Grande- 
Bretagne où il prêcha la foi, à peu près à la même époque que saint Augustin, au vu» siècle. Ua 
laboureur trouva son corps encore entier en 1001. — Chez les Grecs, huit saints anachorètes qui 
furent mis à mort en haine de Jésus-Christ. Epoque incertaine. — Encore chez les Grecs, saint 
Macédoine, évèque de Constantinople, qui racheta par une confession éclatante des commence- 
ments peu honorables. An 516. — A Vienne, en Dauphiné, saint Clarence, évèque *. Avant l'an 625. 
— A Hispelli, dans l'Ombrie, saint Fidèle. Sa vie est enveloppée d'obscurité. — A Syracuse, eu 
Sicile, saint Robert, abbé. Vers le vin 6 s. — A Plaisance, sainte Franque, vierge, abbesse de 
l'Ordre de Citeaux 3 . An 1218. — Au Mont-Alcin, en Toscane, le bienheureux Philippe ou Phi- 
lippin, de l'Ordre des Frères Mineurs. Il fut un des compagnons de saint Antoine de Padoue, et 
mourut à quatre-vingt-sept ans, sur la fin du xin 6 s. 



SAINT MARC L'EVANGELISTE 

68. — Papes : Saint Pierre ; saint Lin. — Empereur : Néron. 



Je suis la chaire de Marc. Ma règle divine me fat 
donnée par Marc : Toujours avec Rome. 
Inscription araméenne gravée sur la chaire dé 

saint Marc conservée à Venise. 

La fondation de l'Eglise d'Alexandrie se rattache à l'activité apostolique 
de saint Pierre. Il entrait dans les desseins de la Providence que les plus 
illustres sièges de la chrétienté pussent montrer à leur origine le nom de 
celui que Jésus-Christ avait établi le fondement de son Eglise, le pasteur 
universel des agneaux et des brebis. Dans les Actes des Apôtres, nous le 
voyons à la tête de l'assemblée des fidèles à Jérusalem ; c'est lui qui orga- 
nise l'Eglise d'Antioche, qu'il gouverne pendant quelques années. De la 
métropole' de l'Orient il transporte sa chaire à Rome, capitale de l'Occident 

1. Le premier, saint Mackallée, était évèque dans le pays de Hi-Fialgia. C'est là une ancienne déno- 
mination. Hi-liaigia serait la Lagénie ou Leinster, dans le comté de Mcath. C'est des mains de saint 
Mackallée que sainte Brigitte reçut le voile. D'après les Bollandistes, il mourut en 456. 

Le second, saint Mackalde, était d'abord un principicule du pays qui levait ses contributions à la façon des 
brigands. Les prédications de saint Patrice lui déplaisaient fort, ainsi qu'à ses gens. La mort de l'Apôtre 
fut résolue dans un conseil tenu par la bande, u Voici comment il faut nous y prendre », dit nn de leurs 
orateurs : « Que l'un de nous se place vivant dans une bière : nous irons au-devant de l'imposteur et le 
supplierons de ressusciter le prétendu mort. Au moment où le faiseur de miracles se mettra a marmotter 
ses incantations, le soi-disant mort se lèvera et ce sera le signal des coups de bâton sous lesquels nous 
l'accaolerons ». Ce qui fut dit fut fait. On attendit le saint homme au passage. Mais quel ne fut pas l'é- 
tonnement, l'épouvante des meurtriers, lorsqu'en découvrant leur camarade, ils trouvèrent réellement 
mort celui qui auparavant était plein de vie. A ce spectacle, Mackalde et ses gens se convertirent. Comme 
pénitence, saint Patrice imposa au ci-devant chef de brigands de quitter sa patrie, théâtre de tant da 
crimes, et de se confier au hasard des flots, Dieu devant charger ceux-ci de le porter vers le lieu qu'il 
devrait habiter. Son esquif aborda a l'île de Man, célèbre par les mystères des druides, mais déjà alors 
éclairée des lumières de l'Evangile par deux saints Lvêques, sous la conduite desquels Mackalde se plaça 
et auxquels il succéda dans les fonctions pastorales quand le dernier d'entre eux fut mort. Les AA. SS* 
placent en 403 le commencement de l'épiscopat de saint Mackalde. 

Les deux évèques qui évangélisaient l'île de Man, lorsque saint Mackalde y aborda, étaient Conindrius 
et Pomulus, envoyés par saint Patrice. Mais ils y avaient été précédés par saint Germain, autre disciple 
de saint Patrice, et qui a toujours été considéré comme l'apôtre de l'Ile : la cathédrale de Peel-Castle est 
dédiée sous son nom. Pour en revenir a saint Mackalde. on montre encore, dans l'île de Man, une mon- 
tagne où il vécut d'abord en solitaire, et qui a été appelée de son nom Saint-Alaughold. Une église port» 
aussi son nom, où l'on a conservé ses reliques jusqu'à la prétendue Réforme. 

2. Voir au jour suivant. — 3. Voir au 27 avril. 



16 23 avril. 

et du monde entier. Enfin par Marc, son interprète et son disciple, il fonde 
l'Eglise d'Alexandrie. Ce sont les propres paroles d'Eusèbe : « Pierre, dit 
l'historien du iv e siècle, établit aussi les églises d'Egypte, avec celle d'A- 
lexandrie, non pas en personne, mais par Marc, son disciple. Car lui-même 
pendant ce temps s'occupait de l'Italie et des nations environnantes ; il 
envoya donc Marc, son disciple, destiné à devenir le docteur et le conqué- 
rant de l'Egypte • ». Voilà pourquoi les Eglises de Jérusalem, d'Antioche et 
d'Alexandrie resteront les premières après l'Eglise mère et maîtresse de 
toutes les autres : elles formeront comme autant de rayons de la primauté 
apostolique, dont la plénitude se concentre clans le siège de Rome. 

Il y a tout lieu de croire qu'avant l'arrivée de saint Marc quelques se- 
mences de christianisme avaient déjà été répandues à Alexandrie. Saint Luc 
cite parmi les Juifs présents à Jérusalem le jour de la Pentecôte, des habi- 
tants de l'Egypte et du territoire de la Libye voisine de Cyrène 2 : en ren- 
trant dans leur pays, ces hommes encore tout émus des merveilles de la 
prédication apostolique , ne pouvaient manquer de rapporter ce qu'ils 
avaient vu et entendu. Malgré le peu de relations qui existaient entre les 
juifs de la Palestine et ceux de l'Egypte, on comprendrait difficilement que 
les grands événements accomplis à Jérusalem n'eussent pas trouvé de re- 
tentissement parmi ces derniers. Mais ce n'étaient là que des pierres d'at- 
tente qui demandaient à être réunies et façonnées avec soin pour servir de 
fondement à un édifice durable et régulier. 

Saint Marc était Hébreu d'origine : son style 3 , rempli d'hébraïsmes, ne 
permet pas d'en douter. Le vénérable Bède 4 , qui le dit d'après la tradition, 
ajoute qu'il était de la race sacerdotale d'Aaron. Un ouvrage attribué à 
saint Jérôme 5 le dit également. Les Juifs et les Païens d'Alexandrie l'appe- 
laient le Galiléen 8 ; ce qui laisserait à entendre qu'il pouvait être de la pro- 
vince de Galilée, patrie de saint Pierre, dont il fut l'interprète et le com- 
pagnon. 

Plusieurs auteurs anciens et modernes 7 disent que saint Marc a été du 
nombre illustre des soixante-douze Disciples de Jésus, et qu'il a brillé parmi 
eux par sa foi et son ardeur, comme un astre splendide parmi les innom- 
brables étoiles de la milice céleste. Toutefois, cette vive lumière se serait un 
instant éclipsée, d'après ce que rapporte saint Epiphane ; ce Père dit, en 
effet, qu'il fut un des soixante-douze Disciples qui se scandalisèrent avec les 
Capharnaïtes de ce que, dans son Discours sur l'Eucharistie, Notre-Seigneur 
avait dit : Si vous ne mange: la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son 
sang, vous n'aurez point la vie en vous; qu'il se retira avec beaucoup d'au- 
tres ; mais que saint Pierre le convertit et le ramena à Jésus-Christ après la 
Résurrection. C'est là, sans doute, une des raisons qui portèrent saint Marc 
à s'attacher ensuite plus particulièrement à saint Pierre. Cet Apôtre l'ap- 
pelle son fils dans sa première épître : l'Eglise qui est dans Babylone (c'est-à- 
dire dans Rome), dit-il aux Eglises d'Orient, et mon fils Marc vous saluent 8 . 
Ce Disciple, en suivant saint Pierre dans ses voyages apostoliques, lui ser- 
vait à' interprète, comme nous l'apprennent plusieurs saints Pères 9 . Ils sont 

1. Théophanie d'Eusbbe, ouvrage retrouvé en grande partie par le cardinal Maï, Patrum nova biblio- 
theca, t. rv, p. 120. 

2. Actes des Ap., n, 10. — 3. Tillemont, Godescard.— 4. Beda, in Marcum, p. 92. — 5. S. Hieron., in 
Marc, pr., p. 87. — 6. Acta S. Marci, n. 5, ap. Boll. 25 apr., p. 348. 

7. Tillem.; Dom Calmet, Dict. biblique, art. Disciples; Baronius, anno 33, n. 13, Annal. Dans la Chro- 
nique d'Alexandrie, p. 62, saint Marc est le cinquante-huitième disciple d'entre les septante-deux. 

8. 1 Petr., v, 13; Orig. S. Jérôm. 

9. S. Papias, ap. Euseb., 1. m, c. 39; S. Irénée, 1. m, c. 11; Tertull., adv. Marcion., 1. iv, c. *; 
S. Jérôm., de viris ill., c. 8, et in chronic; Till., Godesc. 



SAINT MARC L'eVANGÉLISTE. 17 

néanmoins partagés sur ce titre d 'interprète. Selon les uns. on doit entendre 
par là qu'il donnait la l'orme et le style aux épîtres de l'Apôtre. Selon les 
autres, cette fonction consistait à rendre en grec ou en latin ce que saint 
Pierre disait en sa propre langue. Ou bien encore elle consistait à expliquer 
en particulier aux croyants ce que saint Pierre avait enseigné à tous d'une 
manière générale, qui demandait différentes explications et interprétations. 
C'est, du moins, ce que font entendre les Actes de son apostolat d'A- 
quilée, où l'on voit que les disciples et les auditeurs de saint Pierre viennent 
trouver saint Marc pour cet effet, comme pour un autre motif dont nous 
parlerons ci-après. 

Lorsque saint Pierre, délivré de la prison d'Hérode, vers l'an 42, se ren- 
dit à Rome, saint Marc l'y accompagna. Il travailla avec le Prince des Apô- 
tres à semer la bonne semence de la parole de vérité dans une cité qui, 
jusqu'alors, avait été la citadelle de l'erreur. Une immense multitude de 
fidèles ne pouvait se rassasier d'entendre la parole de vie ; elle accourait 
pour entendre saint Pierre, dont la doctrine inondait de lumière toutes les 
intelligences. Il ne lui avait pas suffi de l'entendre avec avidité ; elle vint 
trouver son disciple Marc *, qu'elle pria avec instance de lui exposer de 
nouveau la prédication de son maître, et de la lui transcrire, même par 
écrit, afin qu'elle pût ainsi en faire le perpétuel objet de ses méditations du 
jour et de la nuit. Des vœux si justes furent entendus. 

Sur ces entrefaites, saint Pierre envoya saint Marc prêcher l'Evangile à 
Aquilée, ville alors très-considérable et très-célèbre. Le Disciple s'acquitta 
avec un grand zèle et avec un grand succès de son apostolat ; une multitude 
innombrable embrassa la foi, et forma dès lors une Eglise très-remarquable 
par sa science religieuse comme par la fermeté de sa foi. Ce fut là, comme 
il est rapporté dans ses Actes, que, voyant l'heureuse avidité des croyants â 
pour la parole de Dieu, il acheva ou transcrivit la rédaction de son Evangile, 
où il donna en abrégé les faits contenus dans l'Evangile de saint Matthieu, 
mais en y ajoutant quelquefois des choses très-importantes. On dit que 
l'amour que témoignait saint Pierre pour le silence, lui avait appris cette 
concision et cette brièveté. Selon saint Irénée, Eusèbe et Origène, il mit 
par écrit les choses que saint Pierre avait coutume de prêcher ; ce que les 
Romains l'avaient prié de rédiger pour leur usage. C'est pour cela que, selon 
la remarque de saint Chrysostome, il ne rapporte point ce que le Sauveur 
dit à l'avantage du Prince des Apôtres, lorsqu'il l'eut reconnu solennelle- 
ment pour le Christ et le Fils de Dieu : il ne parle point de la circonstance 
où il marcha sur les eaux. Mais il raconte son renoncement avec beaucoup 
d'étendue et de détails. Par humilité, le saint Apôtre supprimait dans sa 
prédication tout ce qui lui était avantageux et honorable. Il publiait avec 
les sentiments de la plus vive componction le crime qu'il avait commis en 
renonçant son divin Maître. Il rapporte aussi des traits dont saint Matthieu 
n'avait point parlé, comme l'éloge de cette pauvre veuve qui mit deux pe- 
tites pièces de monnaie dans le tronc dutemple, et l'apparition de Jésus aux 
deux Disciples qui allaient à Emmaus. 

Eusèbe 3 et saint Jérôme * disent que saint Pierre apprit par la révélation 
de l'Esprit de Dieu, que saint Marc avait écrit son Evangile, et fut comblé 
de joie de voir le zèle que les chrétiens avaient témoigné pour la parole de 
vérité. Il approuva cet ouvrage, et, par son autorité, en établit l'usage dans 

1. Euseb., 1. h, c. 15 ; S. JéVôm., de viris ill., c. 8 ; S. Clem. Alex., v. 565. 

2. Dandolo, in chron. ap. Boll., p. 347. 

S. Euseb., 1. h, c. 15. — 4. S. Hier., de vir. ill., c. 8. 

Vies des Saints. — Tome V. «> 



18 25 AVRIL. 

l'Eglise. C'est pour cette raison, dit Baronius, que quelques-uns le lui ont 
attribué, comme nous le voyons dans Tertullien l et dans saint Jérôme 8 ; 
ou plutôt, selon que l'observe Tertullien même, c'est parce que ce qui est 
mis au jour parles Disciples, s'attribue aisément au Maître. On lit même 
dans un ouvrage qui porte le nom de saint Athanase, que ce livre ne con- 
tient que les paroles de saint Pierre. — Cet Evangile a été généralement 
reçu et reconnu comme authentique dans toute l'Eglise catholique, et même 
communément parmi les sociétés hérétiques. 

L'antique siège patriarcal d'Aquilée a toujours été très-illustre dans l'E- 
glise, et considéré comme l'un des plus puissants, des plus étendus et des 
plus élevés en dignité, comme remontant aux temps apostoliques, et comme 
ayant été fondé par l'Evangéliste saint Marc 3 . 

André Dandolo, duc de Venise, dans ses Chroniques *, assure que saint 
Marc, arrivant dans un des faubourgs d'Aquilée, appelé Murétana, où dans 
la suite on construisit une église en mémoire de cet événement, annonça 
au peuple la parole de Dieu, la confirma par des prodiges et convertit 
ainsi une foule innombrable d'habitants. On en cite un entre plusieurs au- 
tres. Un jeune homme nommé Arnulphe, fils d'Ulphus, était couvert de la 
lèpre, et demeurait retiré dans le faubourg d'Aquilée ; saint Marc le guérit 
et le rétablit dans une parfaite santé. A la vue de ce prodige, Ulphus se 
convertit et reçut le baptême avec toute sa famille. 

Les Actes cités plus haut rapportent que la ville d'Aquilée se montra si 
heureuse et si flattée d'avoir été honorée de la visite et de la prédication 
d'un tel Apôtre du Fils de Dieu, qu'elle lui construisit une chaire d'ivoire, 
où il siégea durant quelque temps, et particulièrement durant celui où il 
écrivait son Evangile. Cette chaire, où aucun des Pontifes, ses successeurs, 
n'a osé s'asseoir depuis, a été conservée jusqu'à nos jours, et se montre en- 
core aujourd'hui en Italie. 

Parmi les fidèles d'Aquilée, il s'en trouva un, nommé Hermagoras, qui, 
en peu de temps, parvint à une si grande perfection, que le saint Evangé- 
liste, éclairé du Saint-Esprit, prévit aussitôt qu'il serait digne d'occuper le 
sommet du sacerdoce. Il le prit pour l'accompagner lor» de son retour à 
Rome. Il l'amena ensuite en présence du bienheureux Pierre, prince des 
Apôtres. Le premier pasteur de l'Eglise le revêtit du caractère et du pouvoir 
sacerdotal, l'élevaàla dignité pontificale et lui confia le gouvernement de 
l'Eglise d'Aquilée. Ce fut dans cette ville qu'il reçut la couronne du martyre, 
le 12 juillet, avec Fortunatus, son diacre, et qu'il alla jouir auprès de Jé- 
sus-Christ, le Prince des Pasteurs, de l'éternelle béatitude du royaume 
céleste. 

Lorsque saint Marc eut accompli en Italie l'objet de son voyage, il reçut 
du Prince des Apôtres le commandement d'aller prêcher en Afrique, et de 
là à Alexandrie, capitale de l'Egypte et du Midi, afin d'y ériger une église 
principale au nom du Chef de la chrétienté. C'est ce qu'attestent les Actes 
de saint Marc, les décrets du papeGélase, de même que toute la tradition 
de l'antiquité 5 . 

Le saint Evangéliste débarqua vers Cyrène, dans la Pentapole. Il annonça 

1. Tertull., ado. Marcion., 1. iv, c. 5. — 2. S. Hier., ibid., c. 2. 

3. Ughel., t. v, Italix Sacrx; Palladius, de Olivis, 1. v; Thon»., archid. Spalst.. Eist. Spalat., c. 3. 

4. Chron., 1. iv, c. 1; et Ordéricus Vitalis, Eist. ecclésiast., 1. Il, c. 20, p. 18?, éd. Migne. 

5. Actus Apost. Alex.; Gelasius, in décret, de lib. apoc.; F.useb., Epipli., Hiw., Eutych., t. r, p. 323; 
Beda, S. Petrus, episc. Alex.; Sulp. Severus; Elmacin, Abu'.phanige, Enassal el p usieurs autres auteurs 
orientaux, tant chrétiens que musulmans; Hist. P. C. Alexandrinorum. 



SAINT MARC l'ÉVANGÉLISTE. 19 

l'avénement du Christ et son Evangile dans ces vastes régions africaines, 
dans la Libye, dans la Marraarique (aujourd'hui royaume de Barca), dans le 
pays des Ammonites, dans la Thébaïde, dans la Cyrénaïque, dans la Nubie, 
une partie de l'Ethiopie, dans toute l'Egypte, et dans les régions voisines et 
limitrophes l . Il y avait apporté son Evangile, il convertit une multitude 
innombrable de païens ; ces misérables esclaves des idoles, ou plutôt des 
démons, se livraient dans leurs temples profanes à toutes sortes de péchés, 
d'impuretés, d'abominations. La puissance ennemie que Notre-Seigneur 
Jésus-Christ est venu combattre et détruire à son avènement sur la terre, 
les portait à manger des viandes immolées aux idoles, et à commettre toute 
espèce de crimes. Saint Marc, arrivant au milieu d'eux, et armé de la divine 
parole, guérissait les malades et les infirmes, rendait nets les lépreux, 
chassait un grand nombre d'esprits malins. Le spectacle de tant de miracles 
que la grâce de Jésus-Christ Notre-Seigneur opérait par son Apôtre, porta 
les Africains à croire au Fils de Dieu. En conséquence, ils détruisirent leurs 
temples d'idoles. La hache à la main, ils abattirent leurs bois sacrés, et, 
ayant ainsi donné une preuve éclatante de leur conversion au vrai Dieu, ils 
furent baptisés au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. 

Dès lors, l'Evangile de ce saint disciple de Jésus-Christ se répandit dans 
les provinces africaines de Tripoli, de Cyrène, de la Pentapole, de la Thé- 
baïde et de l'Egypte, pays alors florissants par le commerce, l'industrie, la 
fertilité du sol, par la science et la civilisation romaine. Ces pays continuè- 
rent de jouir des bienfaits du Christianisme pendant sept à huit siècles d'in- 
violable attachement à la foi du Christ. Enfin ils retombèrent dans la bar- 
barie après que l'hérésie et le paganisme eurent repris la domination dans 
ces immenses contrées. Aujourd'hui que la foi y est éteinte, on n'y voit 
partout que des amas de montagnes nues et abandonnées, que des vallées 
stériles et presque désertes. — Manifestement, la vie s'en est retirée avec le 
Christianisme. 

Après avoir prêché, pendant environ douze ans, dans les diverses parties 
de la Libye, dans les régions Pentapolitaines, dans la Marmarique et dans 
l'Ammoniaque, il résolut de porter le flambeau de l'Evangile dans la Thé- 
baïde et dans l'Egypte 2 , selon la révélation qu'il en avait eue du Saint- 
Esprit. Semblable à un intrépide athlète, le bienheureux Evangéliste saint 
Marc se mit donc en marche avec une grande promptitude pour aller livrer 
de nouveaux combats aux dieux du paganisme. Il fit ses adieux aux fidèles 
de l'Afrique, et leur dit : — Le Seigneur m'a parlé, et m'a donné le com- 
mandement de partir pour Alexandrie. Les fidèles le conduisirent jusqu'au 
vaisseau, et, après avoir mangé avec lui le pain (eucharistique), ils le quit- 
tèrent, en lui disant : — Que le Seigneur Jésus-Christ rende heureux votre 
voyage ! Le saint Evangéliste pria Dieu de conserver ses frères et de les 
fortifier dans la foi jusqu'à ce qu'il revînt les visiter. Puis il partit pour 
Alexandrie, où il arriva en deux jours, dans la septième année de l'empire 
de Néron (commencé l'an 60 au mois d'octobre) 3 . Descendu du vais- 
seau, il arriva dans un lieu nommé Bennide, à l'entrée de la ville. Au moment 
où il y entra, son soulier se rompit. A cette vue, le Saint, éclairé d'en haut, 

1. Ibid. et S. Petr. Alex.; Ordericus Vitalis, Eist. eccl., 1. h, c. 20. 

2. Eutychius; Acta S. Marci; Bède, 25 apr.; Tillem.; S. Jérôm., de vins ill., c. 8; Chronlcon Orien- 
tale, ab Ecchellertsi oersum; Boll., 25 apr.; Ordericus Vitalis, loc. cit.; Dom Ceillier, dans son Histoire des 
auteurs ecclésiastiques, t. ier, p. 492, et la plupart des écrivains qui se sont occupés des Actes de S. Mare, 
font observer qu'on ne peut douter de leur antiquité, et qu'ils contiennent plusieurs faits véritables de la 
vie de snint Marc, consignés dans la tradition de l'église d'Alexandrie. 

S. Ghron. Orient, ibid. Tillemont. 



20 25 AVRIL. 

dit : — Ma marche sera désormais plus libre. Il aperçut à l'instant un 
homme, qui s'occupait du métier de cordonnier ; il lui donna sa chaussure 
à raccommoder. Pendant que ce dernier s'occupait de cet ouvrage, il se fit 
une large blessure à la main et s'écria de douleur : — Unus Deus ! Ha, mon 
Dieu ! (Car toute la corruption de l'idolâtrie n'a jamais pu empêcher que, dans 
les occasions imprévues où l'on voit mieux paraître les mouvements natu- 
rels, l'âme des païens même ne parût chrétienne, dit Tertullien, en recon- 
naissant un seul Dieu, et en ne s'adressant qu'à lui seul.) Aussi cette parole 
donna-t-elle de la joie à saint Marc, et lui fit-elle espérer que Dieu l'assis- 
terait en cette rencontre. — En effet, dit-il, Dieu a rendu heureux mon 
voyage. Puis s'adressant à Anianus, le cordonnier, il lui parla de ce Dieu 
unique qu'il avait invoqué, ainsi que de Jésus-Christ, par le pouvoir 
de qui il lui fit espérer de le guérir. En même temps il fit un peu de 
boue avec sa salive, en mit sur la plaie, et invoqua le nom du Sauveur, 
en disant : — Au nom de Jésus-Christ, fils de Dieu, que votre main reçoive 
la guérison. 

Et au même instant la main d' Anianus fut guérie. Le cordonnier, frappé 
à la vue du pouvoir de cet homme, et de la prodigieuse efficacité de sa pa- 
role, considérant d'ailleurs l'extérieur mortifié du Saint, lui dit : — Je vous 
conjure, ô homme de Dieu, de daigner descendre dans la maison de votre 
serviteur, pour y prendre votre réfection ; car aujourd'hui vous m'avez fait 
éprouver les effets de votre bonté. Le visage du bienheureux Marc parut 
joyeux : — Que le Seigneur, lui dit-il, vous donne le pain de vie descendu 
du ciel ! En même temps Anianus l'obligea avec une double violence d'en- 
trer chez lui. 

Lorsque saint Marc entra dans la maison, il dit : — Que la bénédiction 
du Seigneur soit ici ! Prions, mes frères. Tous ceux qui l'accompagnaient 
se mirent alors en prières. Après qu'ils eurent rendu grâces au Seigneur, 
Anianus dit à l'Apôtre : — Je désire connaître d'où vous êtes, et de qui vient 
cette puissante parole de vie dont vous nous avez parlé. Marc lui répondit : 
— Je suis le serviteur du Seigneur Jésus-Christ, le fils de Dieu. — Je serais 
très-désireux de le voir, reprit l'homme d'Alexandrie. — Je vous le ferai 
voir, repartit saint Marc. 11 commença aussitôt à lui faire connaître l'Evan- 
gile de Jésus-Christ, et à lui montrer comment les oracles des Prophètes 
s'étaient accomplis en Jésus. — Quant à moi, reprit l'hôte d'Alexandrie, je 
n'ai jamais entendu parler des Ecritures dont vous nous entretenez ; je ne 
connais que l'Iliade et l'Odyssée : ces deux poëmes tiennent lieu de toute 
science aux yeux des Egyptiens. Alors saint Marc commença à lui annoncer 
clairement Jésus-Christ et à lui montrer, de même, que toute cette science, 
que toute cette philosophie (homérique et profane) n'est que folie aux yeux 
de Dieu. 

Après avoir écouté attentivement la doctrine du bienheureux Marc et 
avoir considéré les signes miraculeux et les éclatants prodiges qu'il opérait, 
l'homme d Alexandrie crut en Dieu, et fut baptisé avec toute sa famille et 
avec une grande foule de personnes du même endroit (de la ville). 

Dans tout l'univers, il n'y avait point de pays plus livré que l'Egypte 
aux superstitions du paganisme. Dans toute l'antiquité, l'Egypte avait été 
le siège de l'empire de Satan, le principal centre du culte idolàtrique. Mais 
les temps de bénédiction prédits par les prophètes étaient eniin arrivés ; et 
saint Marc fut l'instrument dont Dieu se servit pour vérifier les prédictions 
de ses serviteurs. En peu de temps, il forma à Alexandrie une Eglise très- 
nombreuse ; et bientôt le nombre des chrétiens s'y multiplia d'une manière 



SAINT MARC L' EVANGÉLISTE. 21 

prodigieuse. Et saint Marc, comme le rapporte Eusèbe 1 , établit plusieurs 
églises dans Alexandrie, c'est-à-dire qu'il divisa la ville en cantons ou en 
paroisses, suivant notre manière de parler : ordonnant que les chrétiens de 
chaque canton s'assembleraient en un lieu déterminé, sous la direction 
d'un prêtre qui en serait chargé, pour y recevoir les sacrements et y enten- 
dre la parole de Dieu. Cette distribution des paroisses d'Alexandrie s'était 
conservée et s'observait au commencement du iv e siècle, comme le rapporte 
saint Epiphane 2 . Dans la plupart des autres villes, tout le peuple se réunis- 
sait en un même lieu, sous la présidence de l'évêque 3 . 

Les progrès du Christianisme dans Alexandrie, dans les villes voisines et 
dans toute l'Egypte furent si étonnants ; le nombre des Egyptiens et des 
Africains convertis fut si considérable, du temps même de saint Marc, que 
l'on peut dire que ce saint Evangéliste accomplit littéralement et presque 
complètement les anciens oracles des Prophètes, qui avaient annoncé la 
conversion au Messie de ces riches et florissantes contrées *. 

Mais les puissances infernales ne supportèrent pas le spectacle de la des- 
truction de leur règne en Egypte, sans opposer la plus vive résistance à 
celui qui brisait si puissamment leurs forces. Elles excitèrent les âmes de 
ceux qui, dans Alexandrie, restèrent attachés à leurs idoles : elles les soule- 
vèrent tumultueusement contre l'homme de Dieu. « Les païens de la ville », 
est-il écrit dans les Actes de saint Marc, « à la vue de la multitude de ceux 
qui croyaient au vrai Dieu, éclatèrent en murmures contre ce Galiléen qui 
était venu à Alexandrie pour ruiner les sacrifices des dieux, pour empêcher 
leurs cérémonies et leurs solennités. Ils cherchèrent donc l'occasion et le 
moyen de le mettre à mort, et ils lui tendirent quantité de pièges. 

Or, le bienheureux Marc, connaissant le dessein de ces païens, crut devoir 
se retirer pour un temps. Avant son départ, il ordonna pour évêque d'Alexan- 
drie saint Anien, et avec lui trois prêtres, savoir : Melius, Sabinus et Cerdon, 
et sept diacres, puis onze autres prêtres pour demeurer avec le patriarche 
Anien : de ce nombre on devait prendre un jour celui qui succéderait au 
patriarche décédé. 

Cela accompli, le saint Evangéliste reprit le chemin de la Pentapole, et 
arriva, ajoute Eutychius, à Barca, ville principale de cette province afri- 
caine. D'après Eusèbe 5 , c'était la huitième année de Néron, et la soixante- 
deuxième de Jésus-Christ. Saint Marc demeura encore deux ans dans la 
Pentapole ; il y confirma les fidèles qu'il y avait laissés avant d'aller en 
Egypte, et il établit des évêques et d'autres ministres dans ces divers pays 
d'Afrique. Puis il revint en Egypte. 

1. Euseb., 1. n, c. 18. — 2. S. Epiph., i.xix, c. 1. 

8. Un grand nombre d'auteurs, après saint Jérôme et Eusèbe, veulent que les Thérapeutes ou moines 
Juifs, dont l'historien Philon a décrit la manière de vivre, assez semblable à celle de nos ascètes, fussent 
des chrétiens que la parole de suint Marc avait poussés a embrasser la perfection évangélique. MgrFreppel, 
dans son Cours d'éloquence sacrée (Clément d'Alexandrie, 2« leçon), démontre que l'ouvrage de Philon 
date de sa jeunesse et non de sa vieillesse. Or, lorsque Philon était jeune, le christianisme n'avait pas 
encore été prêché à Alexandrie et dans l'Egypte. Philon, né trente ans avant Jésus-Christ, aurait eu 
quatre-vingt-dix ans lorsque saint Marc arriva a Alexandrie, vers l'an 60. Or, dès l'année 40, il avait été 
envoyé en ambassade auprès de Caligula, pour demander à ce prince sa protection contre les mauvais 
traitements dont les juifs étaient l'objet de la part des païens. Il est à supposer que l'ouvTage qu'il avait 
composé pour dédire les mœurs pures et la vie contemplative des Thérapeutes ou serviteurs de Dieu, 
flgu: ait dans son bagage d'apologiste de la nation et de la religion juive. • S'il m'est impossible n, continue 
Mgr Freppel, « de voir des chrétiens dans les Thérapeutes de Philon, je me hâte d'ajouter que le christia- 
nisme devait trouver un accès facile auprès d'une classe d'hommes animés de pareilles dispositions *. Ces 
bonnes dispositions expliquent en partie le succès prodigieux de la mission de saint Marc. 

A. Cf. Isaïe, xix, 18 et suiv.; xi/v, 14 j xlvi, 18. 

6. Ordericus Vitalis, Hist. eccl., 1. il, c. 30, p. 182, éd. Migne. 



22 25 avril. 

A sa rentrée 1 dans Alexandrie, le saint Evangéliste eut la joie de trouver 
les fidèles augmentés en foi et en grâce, de même qu'en nombre. Ils avaient 
construit une église ou lieu d'assemblée dans un endroit appelé Bucoles, 
situé près du rivage de la mer. Ravi de joie à la vue des grands progrès du 
Christianisme, il se mit à genoux, et rendit gloire à Dieu. Il encouragea les 
chrétiens à persévérer ; il pria pour eux, puis il se retira. L'auteur de la 
Chronique Orientale * dit qu'il partit pour Rome, et qu'il y fut présent au 
martyre de saint Pierre et de saint Paul. 

Il revint de Rome en Egypte et à Alexandrie, où il vit que les églises 
se multipliaient de plus en plus et devenaient tous les jours plus floris- 
sants. 

Mais les païens 3 ne pouvaient plus souffrir les grands miracles que Dieu 
opérait par lui, ni supporter plus longtemps les railleries que les chrétiens 
leur faisaient au sujet de leurs idoles, devenues alors manifestement impuis- 
santes devant la vertu miraculeuse du saint Apôtre. Saint Marc chassait ces 
fausses divinités des lieux où elles avaient été adorées depuis si longtemps : 
il rendait l'ouïe aux sourds, la vue aux aveugles, la santé aux malades. A la 
vue de tant de prodiges, les Gentils crièrent que c'était un magicien. Ils 
cherchaient à se saisir de sa personne, sans pouvoir trouver le moyen d'exé- 
cuter leur désir. Aussi frémissaient-ils d'envie et de rage ; et au milieu de 
leurs spectacles publics, des festins et des fêtes de leurs idoles, ils s'é- 
criaient : — Qu'elle est grande la puissance de cet homme 4 ! Dieu voulut 
qu'ils ne pussent le découvrir, et que son serviteur administrât encore cette 
église durant quelque temps. Mais son heure était enfin arrivée. C'est pour- 
quoi un jour de dimanche, où les chrétiens célébraient leur grande fête de 
Pâques, et les païens la fête de leur dieu Sérapis, le vingtième jour du mois 
Pharmuthi, le huitième d'avant les calendes de mai, c'est-à-dire le 2-4 avril 
de l'an G8, les païens se réunirent et envoyèrent quelques gens pour s'em- 
parer de la personne de l'Apôtre : ces hommes le trouvèrent au moment 
même où il célébrait la prière de l'oblation et du sacrifice. Ils se saisirent 
de lui, lui mirent une corde au cou, et le traînèrent en criant : — Traînons 
ce buffle à Bucoles ! (C'était un lieu plein de roches et de précipices, situé 
sur le littoral et destiné pour nourrir des bœufs.) 

Pendant qu'on le traînait ainsi depuis le matin jusqu'au soir, et que l'on 
couvrait la terre et les pierres de son sang, et des morceaux de chair qui 
s'arrachaient de son corps, saint Marc bénissait Dieu, et lui rendait des 
actions de grâces de ce qu'il l'avait jugé digne de souffrir pour son saint 
nom. Lorsque le soir fut arrivé, ils le mirent dans une prison, en attendant 
qu'il eussent délibéré et arrêté le genre de mort qu'ils lui feraient subir. 

Vers le milieu de la nuit, les portes étant fermées, et les gardes étant 
endormis devant les portes de la prison, il se fit un grand tremblement de 
terre. L'ange du Seigneur venait de descendre du ciel. Il toucha saint Marc, 
en lui disant : — Marc, serviteur de Dieu et chef des ministres du Christ, 
qui font connaître à l'Egypte les très-saints décrets de Dieu, votre nom est 
consigné dans le ciel au livre de vie, et votre mémoire ne périra jamais 
dans ce monde. Vous êtes associé aux puissances célestes, elles vont con- 
duire votre âme dans les cieux, où vous entrerez en participation du repos 
éternel et de la lumière impérissable du royaume de Dieu. 

Cette vision consola le bienheureux Marc. Il éleva ses mains vers le ciel 

1. Acta B. Marci, apud Boll., ibid., p. 34S; Eutj-ch., p. 335; Pears, in Ign., t. ier, p. 179; Tillero., 
t. 11, p. 104. 

2. Clnon. Orient., p. 110. — 8. Ibid. — 4. Magna vishujus viri! 



SAINT MARC t'ÉVANGÉLISTE. 23 

et dit : — Je vous rends grâces, Seigneur Jésus- Christ, de ce que vous ne 
m'avez point abandonné et de ce que vous m'avez compté au nombre de 
vos Saints. Je vous conjure, ô Seigneur Jésus-Christ, recevez mon âme dans 
votre paix, et ne permettez pas que je sois jamais séparé de vous, ô Sauveur 
plein de grâce et de miséricorde. 

Quand il eut fini cette prière, le Seigneur Jésus-Christ se présenta à lui 
dans la même forme et avec le même extérieur qu'il avait durant sa vie 
mortelle, lorsqu'il était avec ses disciples, avant sa Passion. Saint Marc, qui 
était du nombre de ses soixante-douze premiers disciples, le reconnut aus- 
sitôt. Le Seigneur lui dit : — La paix soit avec vous, Mar", notre Evangé- 
liste ! — Mon Seigneur Jésus-Christ ! répondit le Martyr. L Jésus disparut. 
Le lendemain matin, les païens se rassemblèrent, le tirèrent de la prison, 
lui mirent une seconde fois une corde au cou , et le traînèrent comme le 
jour précédent, en disant : — Traînez le buffle à Bucoles ! Saint Marc, pen- 
dant qu'on le traînait de la sorte, remerciait Dieu, et en môme temps 
implorait sa grande miséricorde : — Seigneur, disait-il, je remets mon 
esprit entre vos mains. Et en prononçant ces paroles, le bienheureux Evan- 
géliste rendit l'esprit. 

Il consomma son martyre le vingt-cinquième jour d'avril de l'an 68 de 
Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est en ce jour que l'Eglise latine et l'Eglise 
grecque, de même que les Egyptiens et les Syriens, célèbrent sa fête. 

Tout le monde sait que l'attribut principal de saint Marc est le lion, 
parce qu'il commence son Evangile par le récit de la prédication de saint 
Jean dans le désert. Le plus souvent, ce lion est ailé, parce que dans le lan- 
gage de l'Ecriture et la pensée de la liturgie, les animaux ne sont que des 
symboles mystiques, incorporels. En sa qualité d'écrivain inspiré autant 
que de secrétaire de saint Pierre, on place une plume dans la main de saint 
Marc et un livre devant lui. Cette qualité de secrétaire de saint Pierre l'a 
fait choisir pour patron par les notaires et les greffiers. Les verriers et 
vitriers ont fait le môme choix, probablement parce que l'industrie du verre 
a surtout fleuri à Venise et dans ses possessions. Or, chacun sait que Venise 
était placée sous la protection de cet Evangéliste, et qu'aujourd'hui encore 
on dit pour désigner un beau morceau de verre : glace de Venise. 

On l'invoque contre Yimpénilence finale et la gale. Le miracle opéré par 
saint Marc sur saint Ànien pourrait aussi expliquer pourquoi les professions 
qui exposent aux coupures ont choisi l'Evangéliste pour patron. 

RELIQUES DE SAINT MARC ; — SON ÉVANGILE ; — SES SUCCESSEURS. 

Les païens ne furent pas satisfaits après lui avoir ôté la vie. Ils entreprirent, de plus, de 
brûler son corps en un lieu appelé les Messagers, ou les Anges l . Ils le traînèrent donc île Bu- 
coles jusqu'à cet eûdroit. Mais, par un merveilleux effet de la Providence de Dieu et de notre 
Sauveur Jésus-Christ, il s'éleva 2 un vent violent, suivi d'une grande tempête, qui déroba aux 
hommes la lumière du soleil, lit éclater la foudre, et fondre sur le lieu de tels torrents de pluie, 
que plusieurs habitations s'écroulèrent et que plusieurs personnes périrent dans l'inondation. Saisis 
de crainte, ceux qui gardaient le corps sacré l'abandonnèrent alors et prirent la fuite. D'autres 
tournèrent la ebose en dérision et dirent : « Notre dieu Sérapis, au jour de sa fête, a voulu voir 
cet homme ». 

Alors des hommes religieux recueillirent le corps inanimé du Juste, et le transportèrent au lieu 
appelé Bucoles, où ils avaient accoutumé de s'assembler pour prier avec lui, et l'enterrèrent en 

1. Ad Angelos. 

2. Chron. Orient., p. 110; Boll., 25 apr.; Chron. Alex., p. 594; Combefis, Act., p. 212; Acta S. Pétri 
Alex.. OHericus Vitalis, toc. cit. 



94 25 AVRIL. 

cet endroit, du cité de l'Orient, dans un lieu creusé dans le roc, près d'une vallée où il y avait 
plusieurs tombeaux. Il est marqué qu'ils l'y ensevelirent avec les cérémonies du pays, en y joi- 
gnant la prière et les autres honneurs funèbres. 

Le corps de saint Marc était encore conservé et vénéré à Alexandrie » au vin 6 siècle, quoique 
la ville fût alors sous la domination des Mahométans. Il y reposait dans la terre sous un tombeau 
de marbre, devant l'autel d'une église qu'on trouvait à droite en entrant dans la ville du côté de 
la terre, hors de la porte Orientale 2 . Il y avait là un monastère, qui subsistait encore avec l'é- 
glise en 870. Vers l'an 815, sous l'empire de Léon l'Arménien 3 , le corps du Saint en fut enlevé 
et transporté à Veii'se. Les Bollandistes nous donnent une histoire de cette translation. On y voit 
plusieurs miracles opérés par la puissance de la médiation de saint Marc, les matelots délivrés 
d'un naufrage, le corps sacré lançant du milieu du navire des rayons de lumière et se manifestant 
ainsi à ceux qui ignoraient le secret de l'équipage, les incrédules punis et les possédés soustraits 
lux atteintes des esprits malins. 

Le cardinal Baronius , après avoir rapporté la relation de la translation du corps de saint 
Marc, ajoute que les Vénitiens l'avaient placé dans un endroit tout à fait secret, afin que les Français, 
ou d'autres peuples, ne vinssent point l'enlever de leur ville. 

Depuis 1837, il repose sous le maitre-autel de l'église qui porte son nom et qui est la principale 
de Venise. Cette ville a choisi saint Marc pour son principal patron; elle a dans ses armes un. 
lion avec ces mots : Pax tibi, Marce, Evangelista mil c'est-à-dire, Marc, mon Evangéliste, que la 
paix soit avec toi! 

On croit généralement que saint Marc a écrit son Evangile en grec. On en conserve, dans le 
trésor de la basilique de Saint-Marc, à Venise, une traduction latine, manuscrit très-ancien et 
devenu complètement inutile, tant il est détérioré. 

On agite une foule de questions touchant ce manuscrit. Est-ce l'original de saint Marc ? Est-il 
en grec ou en latin? etc. Au lieu de les résoudre avec Mabillon, Montfaucon, Scipion Maffeî, 
nous avons cru plus expéditif de nous adresser directement au conservateur du trésor de saint 
Marc. Voici la traduction française de sa réponse écrite en italien : 

Renseignements exacts sur l'exemplaire de l'Evangile de saint Marc, consei~vé dans le trésor 
de la basilique Saint-Marc, à Venise. 

Cet exemplaire existe réellement, et comprend les cinq premiers cahiers de l'Evangile de saint 
Marc ; les deux derniers, détachés de cet exemplaire, sont gardés dans la cathédrale de Saint-Vito, 
à Prague. 

C'est par erreur qu'on croit cet exemplaire écrit de la main de l'évangéliste saint Marc; il n'est 
qu'une copie que l'on estime être du vi e siècle. 

Il est écrit en latin et en lettres onciales. 

Il est tellement détérioré par l'humidité, que le papier membraneux sur lequel il est écrit, est 
réduit en une espèce de pâte : un seul feuillet, moins endommagé, est conservé entre deux verres. 
On n'aperçoit plus que de légères traces d'écritures. 

Les premiers renseignements que l'on a sur cet exemplaire remontent à 615. A cette époque, 
il était gardé dans le monastère de Saint-Jean de Timave, en Frioul. On sait que plus tard, en 
1085, il était dans le monastère de Bélinèse, et qu'à la fin du xin 8 siècle, ou au commencement 
du xiv e , il passa à la cathédrale d'Aquilée. 

Il faisait partie d'un volume qui renfermait les quatre Evangélistes. Charles IV, empereur, 
venu en Italie, eu demanda une portion : on lui fit don, le 3 novembre 1357, des deux derniers 
cahiers contenant la fin de l'Evangile de saint Marc. Les cinq autres cahiers, contenant le reste 
de ce même Evangile, ont été transportés à Venise, en 1420, de Cividale, où ils étaient depuis 
deux ans. 

Aujourd'hui donc, la portion de ce volume qui comprend les Evangiles de saint Matthieu, de 
saint Luc et de saint Jean, se conserve à Cividale, ville de Frioul; ce qui reste des cinq premiers 
cahiers de l'Evangile de saint Marc est à Venise, et Prague possède les deux derniers. 

Outre son Evangile et la part qu'il peut avoir eue à la première Epitre de saint Pierre, les 
Syriens disent * que c'est saint Marc qui a traduit le Nouveau Testament en leur langue. Nous 
avons aussi sous son nom une liturgie dont se servent encore aujourd'hui les Egyptiens. Elle est 
intitulée : La Divine liturgie, ou Messe du saint Apôtre et Evangéliste Marc, disciple de 
saint Pierre. Elle commence par ces mots : « Nous vous rendons grâces, ô Seigneur, notre Dieu ». 

Elle respire une grande piété, une foi vive, et un sentiment profond de la présence de Dieu. 
Elle rappelle plusieurs des grands faits du Nouveau Testament, les miracles des Apôtres et la plu- 
part de nos dogmes catholiques. En voici un passage : 

« Seigneur Jésus-Christ, notre Dieu, qui avez choisi les douze Apôtres, et qui les avez en- 

1. BoU. 25 apr., p. 853. et Bed. (an. 815). — 2. Mabil., de Bened., t. in. — 3. Baron., 820, n. 23, 50. 
4. Corn, à Lap., in Matth.., p. 41. 



SAINT PHÉBADE. ÉVÊQUE D'AGEN. ^5 

toyés comme douze astres dans l'univers, pour éclairer les hommes, pour prêcher et enseigner 
l'Evangile de votre royaume, pour guérir parmi les peuples toutes les maladies et toutes les in- 
firmités; qui avez soufflé sur eux en leur disant : « Recevez le Saint-Esprit consolateur. A qui- 
conque vous remettrez les péchés, les péchés seront remis... »; soufflez ainsi sur nous, vos servi- 
teurs, à ce moment où nous entrons dans votre sanctuaire, pour accomplir l'œuvre par excellence 
du ministère sacré... » 

Nicétas le Paphlagonien, et plusieurs autres auteurs, attribuent à saint Marc cette liturgie, bieo 
qu'ils reconnaissent que plusieurs choses y ont été ajoutées dans la suite. 

Anien, disciple de saint Marc, fut son successeur sur le trône patriarcal d'Alexandrie. Sa fer- 
veur et sa capacité déterminèrent saint Marc à l'établir évèque d'Alexandrie, durant son absence. 
Il gouverna cette église quatre ans avec saint Marc, et près de dix-neuf ans après sa mort, selon 
que le rapporle la Chronique Orientale. Saint Anien mourut l'an 86, le dimanche 26 de novembre. 
Le martyrologe romain marque sa fête le 25 d'avril, avec celle de saint Marc. Eusèbe dit l , en 
parlant de lui, que « c'était un homme fort aimé de Dieu et admirable en toutes choses ». Saint 
Epiphane 2 dit qu'une église fut fondée à Alexandrie sous son invocation. On la voyait au iv» siècle. 

Son successeur fut saint Mélien. C'est le premier des trois prêtres que saint Marc avait or- 
donnés à Alexandrie. Les Constitutions apostoliques 3 disent qu'il fut consacré évêque par saint Luc. 

Ce fut dans le vi» siècle que les patriarches d'Alexandrie donnèrent dans l'erreur d'Eutychès, 
qui enseignait qu'il n'y a qu'une nature en Jésus-Christ. Quoiqu'ils fassent profession d'anathéma- 
tiser Eutychès et Apollinaire, ils ne reconnaissent néanmoins , dit-on, qu'une seule nature en Jésus- 
Christ, et assurent que le Verbe a pris un corps parfait auquel il s'est uni sans altération, sans 
mélange et sans division, en une seule nature et une seule personne. Ils n'ont aucune autre erreur 
tur les autres points de la religion. L'Eglise des Jacobites est fort étendue. Le patriarcat d'A- 
lexandrie comprend dans sa juridiction les églises de Syrie, d'Ethiopie, d'Abyssinie, d'Arménie, de 
Mésopotamie. 

Les relations d'Ethiopie nous apprennent que l'empereur David envoya des ambassadeurs au pape 
Clément VII, pour lui prêter obéissance ; que le pape Pie IV y députa André Oviédo, jésuite , sous 
l'empereur Claude, fils de David; et que Gabriel, patriarche d'Alexandrie, envoya en 1595, au pape Clé- 
ment VIII, son ambassadeur et deux religieux, pour l'assurer de son obéissance et de la volonté 
qu'il avait de réunir toute son église au Saint-Siège, fondé par saint Pierre. Ces députés recon- 
nurent l'Eglise romaine pour mère de toutes les églises. 

Depuis cette solennelle profession de foi catholique , une grande partie des Jacobites ou 
Cophtes est réunie à l'Eglise romaine, et l'autre partie semble demeurer séparée. 

Outre la vie du saint Evangéliste que nous avons donnée, il en existait encore une autre que les Bol- 
landistes trouvent moins ancienne et moins fidèle. La première existait dès le ni e et le ive siècle. Pro-. 
cope, diacre, au commencement du vu» siècle, et Nice'tas David, qui vivait au ix e siècle, ont fait 16 
panégyrique de saint Marc. Leurs discours sont conservés parmi les écrits des Anciens. 

Acta Sanctorum, traduction de M. Maistre, Bist. des soixante-douze disciples; le Père Cahier, Carac- 
téristiques; Freppel, Clément d'Alexandrie. 

Tous les martyrologes font mémoire de saint Marc, et généralement tous les auteurs de YEistoire 
ecclésiastique. 



SAINT PHÉBADE, appelé en Gascogne SAINT FIARI, évêque d'agen 
(vers la fin du iv e siècle). 

Ce fut vers le milieu du iv e siècle qu'on éleva Phébade sur le siège épiscopal d'Agen, seconde 
ville d'Aquitaine. 11 se montra toujours très-zélé pour la défense de la consubstantialité du Verbe, 
ce qui parut surtout dans son attachement inviolable à saint Hilaire de Poitiers. Il ne se contenta 
pas de rejeter la seconde formule de foi dressée à Sirmium par les Ariens et souscrite par le cé- 
lèbre Osius en 358 ; il prit aussi la plume pour en montrer tout le venin, et empêcha par là 
qu'elle ne fût reçue dans l'Aquitaine. Nous avons encore son ouvrage. On y remarque beaucoup 
de justesse et de solidité dans les raisonnements. Les subtilités et les équivoques des Ariens y 
sont dévoilées, et la doctrine catholique y est défendue avec force*. 

Dans le concile de Rimini, qui se tint en 359, saint Phébade s'opposa courageusement aux 
efforts de l'hérésie avec saint Servais de Tongres. Il est vrai que ces deux évêques se laissèrent à 

1. Euseb., 1. il, c. 25. — 2. Epiph., hxres., lxjx, c. 2. — 8. Const. up., 1. vu, c. 46. 
4. On trouve cet ouvrago dans la Dibl. des Père*, t. iv, p. 400. 



26 25 AVRIL. 

la fin tromper par les menées artificieuses d'Ursace et de Valens, et qu'ils admirent une proposi- 
tion captieuse à double sens; mais ils n'eurent pas plus tôt découvert le piège qu'on leur avait 
tendu, qu'ils réclamèrent hautement, et condamnèrent tout ce qui s'était fait à Rimini ». Le saint 
évêque d'Agen répara sa faute par le zèle qu'il montra pour la saine doctrine dans les conciles de 
Paris et de Saragosse '. 

On ignore l'année précise de sa mort. Il vivait encore en 392, lorsque saint Jérôme écrivait son 
Catalogue des hommes illustres, et il était alors extrêmement âgé. L'église d'Agen l'honore le 
26 avril. 

L'Italie a toujours mis une différence entre les évèques qui souscrivirent les formules de Ri- 
mini et ceux qui firent une si courageuse résistance sous l'inspiration de Phébade et de Servais. 
En voici un témoignage authentique et flatteur. Spon, dans ses Voyages, raconte que le cardinal 
Spada fit dresser une colonne dans un petit village, près du golfe Adriatique, en mémoire de la 
protestation des évèques catholiques contre les couciliabules de Rimini. Cette colonne est dressée 
devant l'église Saint-Apollinaire, paroisse de ce village, où les évèques fidèles vinrent célébrer les 
saints Mystères après la défection du plus grand nombre, resté en possession de l'église de Rimini. 
Le village lui-même prit le nom de Catholica. 

Les reliques de saint Phébade furent, dans la suite, transportées à Périgueux, puis à Venerques, 
dans le diocèse de Toulouse : elles y reposent encore dans l'ancienne église d'une abbaye fondée 
par Louis le Débonnaire. Cet édifice est remarquable : il appartient au style roman et parait avoir 
été bâti au xn« siècle. 11 y avait autrefois dans Agen une église dédiée sous son invocation : il y 
reste, pour tout souvenir de lui, une rue qui porte son nom populaire de saint Fiari. En 1653, 
cette ville s'était placée sous sa protection pour être délivrée du fléau de la peste. En mémoire de 
ce vœu, les autorités de la ville d'Agen assistent encore toutes les années à la messe solennelle de 
saint Phébade qui se célèbre à la cathédrale le 26 avril. À la fin du xvn« siècle, le séminaire 
diocésain fut construit hors des murs de la ville et placé sous le patronage de saint Phébade, ce 
qui recommande assez, dit le Propre du diocèse, les mérites et la célébrité du patron. 

Voir les Annales de Baronins; l'Histoire du diocèse d'Agen, par M. l'abbé Barrère et M. Salvan, Hist. 
de l'Eglise de Toulouse. 



SAINT ERMIN, ÉVÊQUE RÉGIONNAIRE (737). 

Ermin, né a Erclie, au territoire de Laon, de parents honnêtes et vertueux, se fit remarquer 
dès l'enfance par sa piété comme par son intelligence. Ses vertus croissant avec ses années, Madal- 
gaire, évèque de Laon, l'éleva au sacerdoce. 11 embrassa ensuite la profession monastique sous 
la discipline de saint Ursmar, abbé de Lobes, dont il fut le disciple et le compagnon. S'il aspirait 
à surpasser ses frères, c'était uniquement par l'humilité du cœur, l'austérité de la vie et l'amour 
de la pauvreté évangélique. Lorsque le saint Abbé se vit arrivé à un âge très-avancé, sachant 
combien Ermin était apte au gouvernement des âmes, il le désigna pour son successeur, à la sa- 
tisfaction de tout le monde. Pendant qu'il soutenait dignement le fardeau de cette fonction, il 
reçut le caractère épiscopal , comme Ursmar, et après lui tous les abbés de Lobes ; mais 
il n'obtint aucune juridiction précise, et il porta la lumière de l'Evangile aux peuples circonvoi- 
sins : il était évèque régionnaire. Après de nombreux travaux entrepris et accomplis pour la gloire 
de Dieu, il en alla recevoir la récompense le 25 avril de l'an 737. Sa mémoire est l'objet d'une 
vénération spéciale dans le bourg d'Erclie, qui a pris le nom de Saint-Erme, et qui s'honore 
beaucoup de son patronage. 

Propre de Soisson». 

1. Voir saint Hilaire, frag. 11; saint Jérôme, 1. iv in Lucifer, n. 6; Théodoret, Hist., 1. n, c. 17; saint 
Sulpice Sévère, Hist., 1. il, n. 16. Dom Rivet, Hist. littér. de la Fr., t. ier, part. 2, attribue à saint Phé- 
bade un savant traité contre le concile de Rimini, qui est écrit avec autant d'élégance que de solidité. 
On en trouve une traduction grecque parmi les discours de saint Grégoire de Nazianze. C'est le qua- 
rante-neuvième discours de ce Père. Henri Etienne imprima le traité de saint Phébade contre les Ariens, 
à Paris, en 1570. M. Migne l'a reproduit, d'après Galland, dans le tome Lin de la Patrologie, et y a joint 
Un traité de Fide, ainsi que la réfutation du concile de Rimini qu'on lui attribue. 

2. Le premier se tint en 360. et le second en 380. 



MARTYROLOGES. 27 



XXVF JOUR D'AVRIL 



MARTYROLOGE ROMAIN. 

s. Rome, la naissance au ciel de saint Clet, pape, qui gouverna l'Eglise le second après sain' 
Pierre, et fut couronné du martyre dans la persécution de Domitien 1 . 77-83. — Au même lieu, 
saint Marcellin, pape et martyr, qui, sous Maximien, eut la tête tranchée pour la foi, avec 
Claude, Cyrin et Anlonin. En ce temps-là, la persécution fut si violente que, dans l'espace d'un 
mois, dix-sept mille chrétiens furent couronnés du martyre. 295-304. — A Amasée, dans le Pont, 
saint Basilée, évèque et martyr, qui accomplit un glorieux combat sous l'empereur Licinius, et 
dont le corps, ayant été jeté dans la mer, fut retrouvé par Elpidiphore, d'après l'avertissement 
d'un ange, et enseveli honorablement. Vers 322. — A Braga, en Portugal, saint Pierre, premier 
évèque de cette ville. I er s. — A Vienne, saint Clarence, évèque et confesseur. Vers 620. — A 
Vérone, saint Lucide, évèque. — Au monastère de Ceutule (ou de Saint-Riquier), saint Riquier, 
prêtre et confesseur, vu» s. — A Troyes, sainte ExupéraiNCE, vierge. 380. 

MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ. 

A Besançon, le triomphe de saint Vital, martyr 2 . — A Corbie, le décès de saint Paschase 
Radbert, abbé, disciple et quatrième successeur de saint Adélard. 865. — Au même lieu, saint 
Pracorde, confesseur. — A Soissons, la fête de saint Ermin, nommé hier au martyrologe romain. 

— Au diocèse de Meaux, la fête de saint Authaire, père de saint Ouen, décédé à Ussy-sur-Marne. 
Ce village de la Brie l'a choisi pour patron et l'honore sous le nom de saint Oys. Vers 544. 

— A Agen, la fête de saint Phébade, dont le décès est marqué le 25. — A Dijon, saint Ber- 
thilon, abbé Je Saint-Bénigne, auquel les Normands tranchèrent la tête. La piété populaire 
l'invoquait autrefois contre la fièvre. IX e s. — A Ajaccio, la fête de l'Apparition de Notre-Dame 

1. Succession des premiers Papes. — Voici, d'après le Liber Pontificalis, la succession des Papes du 
premier siècle de l'Eglise : 

1* Saint Pierre (33-66); 2' Saint Lin (6G-67); 3° Saint Clément 1er (67-76), mort en exil en l'année 
100; 4" Saint Clet (77-83) ; 5 # Saint Anaclet (83-96); 6° Saint Evariste (96-100); T Saint Alexandre 1er 
(100-108), etc. 

Le Liber Pontificalis se trouve donc ici en contradiction avec le martyrologe romain, qui dit positivement 
que saint Clet est le deuxième, et non point le troisième successeur de saint Pierre, et il semble être 
aussi en désaccord avec la liturgie romaine, qui, dans le canon de la Messe, nomme saiut Clet avant saint 
Clément, et non après : ce désaccord est facile à expliquer et ne diminue point l'autorité de ces véné- 
rables documents. 

« Le Bon des Saints qui figurent au canon de la Messe y a été Inséré selon l'ordre chronologique de 
leur martyre. Ainsi le diacre saint Etienne y est nommé avant l'apôtre saint Mathias, parce que le mar- 
tyre de l'illustre diacre précéda celui de l'Apôtre. Or, il en fut de même pour saint Clet, martyrisé sous 
Domitien, en 83, tandis que saint Clément, ayant été envoyé en exil, se déchargea de la dignité papale 
sur saint Clet, et ne mourut qu'en l'année 100 de notre ère. Le nom de saint Clet dut nécessairement 
précéder celui de saint Clément sur les diptyques sacrés — c'est-a-dire les tableaux des morts — et par 
conséquent au Mémento de la Messe. De la une interversion plus apparente que réelle, et qui plus tard, 
à une époque où le sens des dates consulaires était oublié, détermina sans doute les rédacteurs des listes 
pontificales et des martyrologes à mettre leurs catalogues en harmonie avec le texte des prières litur- 
giques ». Nous avons dit qu'il y eut une époque oii le sens des dates consulaires ne fut plus compris, et 
nous avons souligné notre pensée. En effet, il n'y a pas un siècle que la chronologie consulaire a été ré- 
tablie, qu'on a pu faire la concordance des années consulaires avec les années de l'ère chrétienne. Or, 
cette chronologie, qui a été restituée et fixée par la science moderne, sans qu'on songeât à réhabiliter le 
Liber Pontificalis, est venue précisément justifier toutes les données de cet auguste et important monu- 
ment. — Voir les Origines de l'Eglise romaine, par les Bénédictins de Solesmes; l'Histoire de l'Eglise 
par M. l'abbé Darras, t. vi (Pontificat de saint Lin). 

3. Les Bollandistes disent que c'est le même qui est mentionné le 28 evrll. 



28 26 avril. 

de Bon-Conseil. — A Ypres, en Belgique, sainte Valentine, vierge et martyre, dont le corps, ap- 
porté de Rome, fut autrefois donné aux Carmélites de cette ville. — A Sens, saint Emmon, évêque, 
qui offrit la plus généreuse hospitalité à saint Adrien, envoyé de Rome en Angleterre, pour y ac- 
compagner saint Théodore de Canlorbéry. Il fut inhumé dans l'abbaye de Saint-Pierre le Vif, où 
Ton célébrait autrefois sa fête en ce jour. 658-675. — A Valence, saint Jean, évêque. 1145. 

MARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEUX. 

Martyrologe des Camaldules. — La fête de l'Apparition de Notre-Dame de Bon-Conseil. 

Martyrologe de Vallombreuse. — Fête de l'Apparition de Notre-Dame de Bon-Conseil. 

Martyrologe des Dominicains. — A Besiano, dans le royaume de Castille, les bienheureux 
Dominique et Grégoire, de notre Ordre, qui, étant en voyage pour la prédication, furent surpris 
par une violente tempête, et, s'étant mis à l'abri sous une roche, furent écrasés par elle dans sa 
chute. Les habitants de la contrée, trouvant miraculeusement leurs corps, commencèrent à les vé- 
nérer comme Saints. 

Martyrologe des Augustins. — Dans la ville de Génestan, diocèse de Préneste, la fête de la 
Bainte image de la bienheureuse Vierge Marie, nommée de Bon-Conseil, laquelle apparut miracu- 
leusement dans une église de notre Ordre, sous le pontificat de Paul II, et est en grande vénéra- 
tion à cause de la grandeur et de l'éclat de ses miracles, qui attirent un grand concours de peuples. 

Martyrologe des Servites. — La fête de Notre-Dame de Bon-Conseil. 

ADDITIONS FAITES d' APRÈS LES BOLLANDISTES ET AUTRES HAGIOGRAPHES. 

Dans le Brisgau (Allemagne), saint Trudpert, martyr et solitaire. Il fut mis à mort par des ou- 
vriers qu'il était allé évangéliser l . Après l'an 642. — A Foggia, en Calabre, saint Guillaume, et 
saint Pérégrin, son Sis. Ils étaient d'Antioche, et vinrent tous deux, après divers voyages, ins- 
truire et affermir dans la foi les habitants de Foggia, où ils moururent et dont ils sont les patrons. 
xii° s. — A Sienne, la bienheureuse Alde ou Aldobrandesca, veuve, du Tiers Ordre des Humiliés. 
An 1309. — En Toscane, le vénérable Pierre le Teutonique, ermite, de l'Ordre des Camaldules. Il 
était dans sa retraite, lorsqu'il vit, emportée au ciel, l'âme du souverain pontife Pie II. 1472. 



SAINT CLET, QUATRIÈME PAPE 

77-83. — Empereurs : Titus et Domitien. 



« Romain d'origine, Clet était fils d'Emilien. Il naquit dans le quartier 
de Palricius, qui faisait partie de la région Esquiline, non loin de la 
demeure sénatoriale de Pudens, où saint Pierre avait demeuré. Il siéga six 
ans, un mois et onze jours, durant les règnes de Vespasien et de Titus, 
depuis le huitième consulat de Vespasien et le sixième de Domitien, jus- 
qu'au neuvième de Domitien et à celui deRufus, où il reçut la couronne du 
martyre. 

« Conformément aux règles posées par le bienheureux Pierre, Clet 
ordonna, durant le mois de décembre, vingt-cinq prêtres pour la ville de 
Rome. Il reçut la sépulture le 6 des calendes de mai, près du corps de saint 
Pierre, au Vatican. Après lui, le siège demeura vacant pendant vingt jours ». 

Telle est la notice que le Liber Pontificalis consacre à saint Clet. 

1. Un seigneur de la Haute-Alsace, nommé Othbert, avait donne a saint Trudpert une partie de la 
forêt Noire à défricher. Cela ne faisait probablement pas l'affaire des bûcherons qui le massacrèrent 
Apres sa mort, il s'éleva, non loin de Staufen, dans une vallée riante, un couvent de Bénédictins qui de- 
vint très-célèbre dans la suite. Il prit le nom de saint Trudpert ou liupert. La chronique le dit originaire 
d'Ecosse, proche parent des rois de France, frère de saint Robert, évêque de Salzbourg et de sainta 
Irintrude. 



SAINT CLET, QUATRIÈME PAPE. 29 

Nous pouvons ajouter, en guise de commentaire, que la date de l'élection 
de saint Clet en 77 coïncide avec le départ de saint Clément, son prédéces- 
seur, pour l'exil 1 . 

Le pontificat de saint Clet fut marqué par l'inauguration du Colysée, 
d'où tant de martyrs devaient monter au ciel ; par cette fameuse éruption 
du Vésuve qui engloutit les deux villes de Pompéï et d'Herculanum ; par un 
incendie formidable qui éclata dans Rome et qui dura trois jours et trois 
nuits ; enfin par une peste terrible qui dépeupla plusieurs provinces de 
l'Italie. 

Cette invasion de la peste rendait d'autant plus opportune l'organisation, 
ou tout au moins la réorganisation des vingt-cinq titres paroissiaux qui, 
d'après les instructions de saint Pierre, devaient se partager Rome et former 
comme autant de diocèses distincts pour l'administration du baptême et 
de la pénitence, en faveur des païens convertis à la foi *. Les Papes ont tou- 
jours fait marcher de front les secours spirituels et les secours temporels 
réclamés par les misères, les infirmités de notre pauvre humanité. Quelques 
années, à peine, après la mort de saint Pierre, Clet transforma en église la 
maison où il était né et y adjoignit un hospice où étaient reçues les vic- 
times de la peste. Telle fut l'origine du premier hôpital chrétien : elle re- 
monte haut, comme on le voit. 

Cependant, à Titus, les délices du genre humain, et qui ne versa pas une 
goutte de sang chrétien, avait succédé Domitien, le second Néron. Il était 
digne, dit Eusèbe, de signer l'édit de la seconde persécution générale 
contre les chrétiens : saint Clet en fut la première victime. Il fut martyrisé 
à Rome, le 26 avril 83, et ses précieux restes, déposés au Vatican, auprès de 
ceux de saint Pierre, où ils reposent encore 3 . 

Le passage de saint Clet sur la chaire pontificale a laissé dans l'histoire 
de l'Eglise romaine un lumineux et un profond sillon. Cela n'a pas empêché 
les historiens et les hagiographes français de citer à peine son nom et de 
laisser ses œuvres dans l'ombre , — ses œuvres qui ont survécu jusqu'au 
siècle dernier. En effet, l'église et l'hôpital fondés par lui en l'an 79, après 
avoir été ruinés et reconstruits plusieurs fois, ne furent définitivement sup- 
primés qu'au xvm e siècle. Et le souvenir de sa charité s'était conservé si 
fidèlement dans la «mémoire des Romains, que l'Institut des Crucifères ou 
Porte-Croix attachés à cet hospice, faisait remonter son origine jusqu'à ce 
saint Pontife. 

Ce n'est pas tout : les divers Papes qui ont dû reconstituer les paroisses 
de Rome ou établissements destinés à l'administration du baptême et de la 
pénitence, se sont constamment montrés fidèles à la tradition apostolique 
de saint Clet ; ils ont maintenu le nombre de vingt-cinq : ainsi ont fait saint 
Marcel en 308, et Pie V, quinze cents ans plus tard. Ce nombre déterminé 
par saint Pierre lui-même, n'était-il pas un souvenir des vingt-quatre séries 
sacerdotales qui, à Jérusalem, se partageaient, sous la direction du grand 
prêtre, le ministère sacré du temple ? N'était-ce pas indiquer que le pontifi- 
cat romain succédait au pontificat détruit d'Aaron? 

On sait, en outre, que, jusqu'à la destruction du temple, ou l'an 70, 
les chrétiens convertis du judaïsme allaient sacrifier à Jérusalem. Saint 
Paul lui-même offrit un sacrifice sanglant au temple, dans une de ses 
visites à la ville sainte : il en fut ainsi tant que la prophétie de Jésus- 

1. Voir le martyrologe de ce jour et la note que nous y avons jointe. 

2. Cf. Notice de saint Marcel, d'après le Liber Pontificalis, an 808. 
S. Voir le martyrologe de ce jour et la note que nous y avons jointe. 



30 26 AVRIL. 

Christ ne fut pas accomplie et que Y abomination ne fut pas entrée dans 
le Saint des Saints. Or, saint Pierre n'ayant pas vu la destruction du 
temple, aura ordonné à ses successeurs de l'attendre et, quand elle 
aurait eu lieu, d'adopter pour Rome l'organisation sacerdotale de Jéru- 
salem. 

C'est ce que semble indiquer le Liber Pontificalis, quand il fait remonter 
à saint Pierre lui-môme l'idée de partager Rome en vingt-cinq titres parois- 
siaux. 

Saint Clet fut, dit-on, le premier qui, dans ses lettres, se servit de ces 
mots : « Salut et bénédiction apostolique » ; mais ce détail est contesté et 
nous ne l'enregistrons que pour mémoire. 

Il est l'un des patrons de Ruvo dans le royaume de Naples. La tradition 
de cette localité veut qu'il en ait été le premier évêque: cela pourrait fort 
bien se concilier avec ce fait, acquis à l'histoire, que saint Pierre le nomma 
son coadjuteur, au dehors de Rome, comme saint Lin l'était au dedans. 

Liber Pontificalis et Histoire de l'Eglise, par Darras. 



SAINT MARGELLIN, PAPE ET MARTYR 

£95-304. — Empereurs : Galère; Maximien; Dioctétien; Constance Chlore. 



Jésus-Christ, qui a donné aux Pontifes romains Via-~ 
failllbilité dogmatique, ne les a pas rendus impec- 
cables. Baronius. 

Marcellin, romain d'origine, était fils de Projectus. Il siégea huit ans, 
onze mois et trois jours, depuis la veille des kalendes de juillet (30 juin), 
sous le sixième consulat de Dioclétien et celui de Constance II (293), jus- 
qu'au neuvième du même Dioclétien et le huitième de Maximien (304); — 
époque où la persécution fut si grande, qu'en un mois, dix-sept mille chré- 
tiens de tout âge et de tout sexe furent égorgés dans les diverses provinces 1 . 
— Marcellin fut traîné à l'autel des faux dieux pour y sacrifier et y offrir de 
l'encens. Il le fit; mais quelques jours après, touché de repentir, il parut 
de nouveau devant Dioclétien, confessa courageusement la foi et eut la tête 
tranchée avec Claudius, Cyrinus et Antonin. Pendant qu'on le conduisait 
au supplice, le bienheureux Marcellin conjura le prêtre Marcel de ne pas 
céder aux instances de l'empereur. Par ordre de Dioclétien, les corps des 
saints martyrs demeurèrent trente-six jours sans sépulture, au milieu du 
forum, pour etlrayer les chrétiens par ce lugubre spectacle. Enfin le 7 des 
kalendes de mai (26 avril 304), le prêtre Marcel vint pendant la nuit, avec 
les autres prêtres et les diacres de Rome, recueillir ces précieuses reliques. 
Elles furent déposées au chant des hymnes dans la catacombe de Priscille, 

sur la voie Salaria, dans le cubiculum que le Pontife, après sa pénitence, 

avait désigné lui-même pour le lieu de sa sépulture, à côté de la crypte où 
reposait le corps de saint Crescent. Marcellin, en trois ordinations, au mois 
de décembre, avait imposé les mains à quatre prêtres, deux diacres et cinq 

1. Pour avoir une idée plus complète de cette épouvantable persécution, voir, à notre table chronolo- 
gique, les biographies des Saints et des Martyrs, de l'année 295 à l'année 812; la vie de saint Anthime 
«i-après, et l'article Lacunce dans cet ouvrage. 



SAIOT MARCELLIN, PAPE ET MARTYR. 31 

évêques destinés à diverses églises. Après lui, le siège demeura vacant deux 
mois 1 . 

Ajoutons quelques mots à c uourt récit de la Chronique des Papes, repro- 
duite par le Bréviaire romain : L'Eglise n'eut jamais plus à souffrir qu'à cette 
époque terrible. L'édifice de l'idolâtrie, ruiné peu à peu par les chrétiens 
et détruit dans quelques-unes de ses parties, était prêt à s'écrouler sur ses 
fondements; les autels profanes manquaient de fleurs, les hiérophantes, de 
victimes, les aruspices ne trouvaient plus dans les entrailles les signes de 
l'avenir, les oracles étaient devenus muets, les magiciens, impuissants. Dans 
un tel état de choses, il semblait que tous les dieux des ténèbres tentaient 
leurs derniers efforts contre le Dieu de la lumière. Dioclétien, Maximien, Ga- 
lérius et Maximin furent successivement les quatre chefs de cette entreprise 
infernale. Galérius, le plus furieux de tous, avait arraché à Dioclétien la fatale 
sentence qui ordonnait cette persécution atroce, universelle, sans trêve, sans 
pitié. Les églises furent abattues dans presque toutes les provinces ; les 
hommes, les femmes, les vieillards, les enfants, les vierges, furent livrés aux 
bourreaux ; le ciel se peupla de martyrs, et la terre, à la vue d'un tel cou- 
rage, était embrasée de tendresse pour le catholicisme. On voulait détruire 
la religion de Jésus-Christ, et toute cette fureur ne servait qu'à élever le 
trône de la foi sur les débris du paganisme. 

Les Etats soumis à Rome, arrosés du sang des persécutés, n'en devinrent 
que plus féconds en rameaux chrétiens. Les tourments déchirèrent les corps 
des martyrs; mais leurs âmes, embrassant fermement la foi, restèrent 
invulnérables et invincibles. 11 y eut cependant un grand nombre de fidèles 
qui se laissèrent gagner par les menaces et les promesses des païens. 

Or, Marcellin était évêque de Rome ■: Urbain, le pontife païen du Capi- 
tule, vint le trouver. La discussion s'engagea entre eux sur la question de 
savoir si c'était un grand crime de brûler de l'encens en l'honneur des 
dieux. Yotre Christ, dit Urbain, celui que vous prétendez le fils de la Vierge 
Marie, ne reçut-il point à son berceau, l'or, l'encens et la myrrhe que lui 
présentaient les mages? 

Ces mages croyaient honorer ainsi celui dont vous avez fait votre Dieu 
et dont vous prêchez la résurrection. Le fait de brûler de l'encens est donc, 
même d'après votre propre croyance, un hommage légitime rendu à la 
divinité. — L'évêque Marcellin lui répondit : Les mages n'offraient point 
leur encens à une idole vaine. En le déposant aux pieds de Jésus-Christ, ils 
manifestaient clairement qu'ils le reconnaissaient pour le Dieu unique et 
véritable. — Voulez-vous, reprit Urbain, venir un de ces jours aux palais de 
Dioclétien et Maximien, nos invincibles et très-cléments empereurs? En 
leur présence, je répondrai à toutes vos objections sur ce point. — Marcellin 
y consentit. Au jour fixé, qui était celui de la fête païenne de Vulcain, le 
pontife du Capitole dit à l'évêque : Rédigeons chacun de notre côté nos 
raisons par écrit, et nous les remettrons aux empereurs. — Ils le firent, et, 
quand ils eurent été admis à l'audience des très-sacrés princes, Marcellin, 
l'évêque de Rome, fidèle à sa mission, et confessant généreusement le 
Christ avec intrépidité : Pourquoi, disait-il à Dioclétien, semer l'univers de 
deuil et de carnage, à propos du culte superstitieux des idoles? Pourquoi 
forcer tous les hommes, sous peine de mort, à brûler de l'encens devant des 
statues muettes? — Urbain l'interrompit en disant : Adressez-vous à moi, 

1. Liber Ponti/icalis. 

2. Dans ce récit, nous allons fondre les Actes du concile de Sinuesse avec la Légende du Bréviaire 



32 26 avril. 

je suis prêt à vous confondre. N'est-il pas vrai que, sous ce terme injurieux 
de vaines idoles, vous comprenez le dieu Jupiter et l'invincible Hercule eux- 
mêmes? N'est-ce pas ainsi que vous blasphémez la majesté de Jupiter, qui 
n'est autre que le ciel uni à la terre et aux mers dans son éternelle alliance 
avec Saturne? Vous êtes pontife comme moi, pourquoi donc n'offrez-vous 
pas, ainsi que moi, de l'encens à la majesté divine? — Dioclétien prit la 
parole : Ne poussez point cet homme à bout, dit-il à Urbain. Rien ne 
prouve encore qu'il veuille se mettre en rébellion contre ma puissance et 
contre la majesté des dieux immortels. — Or, Dioclétien parlait ainsi, parce 
que Romanus et Alexandre, deux de ses confidents, lui avaient dit : Si vous 
réussissez par la douceur à gagner l'esprit de Marcellin, toute la population 
de Rome obéira à vos édits et consentira à sacrifier aux dieux. — S'adres- 
sant donc à l'évêque, Dioclétien lui dit : Je reconnais ta sagesse et ta pru- 
dence. Tu es peut-être destiné à changer eq une amitié fidèle la haine que 
je portais jusqu'ici au nom chrétien. Viens, et que le peuple soit témoin de 
notre réconciliation. — L'empereur se rendit aussitôt au temple de Vesta 
et d'Isis ; il y fit entrer l'évêque, lequel était accompagné de trois prêtres, 
Urbain, Castorius, Juvénal et de deux diacres, Caïus et Innocent : ceux-ci 
ne voulurent pas franchir le seuil de l'édifice idolâtrique. Ils quittèrent sur- 
le-champ l'évêque, et par conséquent ne virent rien de ce qui se passa de- 
puis dans le temple. Ils coururent au presbytérium, réuni au Vatican, près 
de l'ancien palais de Néron, et racontèrent le fait. A cette nouvelle, une 
foule de chrétiens, entre autres quatre-vingt-quatre témoins coururent au 
temple ; ils virent Marcellin jeter l'encens sur le trépied et recevoir les féli- 
citations de l'empereur. Or, ces témoins, après avoir déposé la somme d'ar- 
gent exigée par la loi de tout accusateur, affirmèrent avoir vu Marcellin 
offrir de l'encens. 

Un synode se tint à Sinuesse, en Campanie, dans la crypte deCléopâtre; 
pénétré de douleur à la pensée de sa faute, Marcellin s'y présente couvert 
d'un cilice. Un grand nombre de témoins furent entendus : à chaque dépo- 
sition affirmative, les évêques les conjuraient de songer à la portée de leurs 
paroles et ajoutaient : Vous entendez, Pontife, jugez maintenant, car vous 
ne pouvez être absous ni condamné que par vous-même. Marcellin siégeait 
à la tête des évêques, car il était tenu pour innocent tant qu'il ne se serait 
pas condamné lui-même. 11 prit donc la parole et dit d'une voix distincte : 
Je n'ai point sacrifié aux dieux; j'ai seulement laissé tomber quelques 
grains d'encens sur le trépied. Les évêques, se levant alors, dirent aux 
témoins : Nous n'avons plus besoin de vos attestations après celle qui vient 
de sortir de la bouche du Pontife. Ils souscrivirent donc le procès-verbal de 
la séance, et l'évêque Quirinus dit à Marcellin : Pontife universel, vous avez 
blessé tous les membres de l'Eglise. Après dix-huit ans d'un sacerdoce irré- 
prochable vous avez cédé à la malice de Satan. A la séance du lendemain, 
l'évêque Gyriaque dit à Marcellin : Jugez enfin dans votre propre cause. 
Nous attendons votre sentence pontificale. Le Pape, se prosternant alors le 
front dans la poussière, s'écria d'une voix entrecoupée de sanglots : J'ai 
péché devant Dieu et devant vous ; je ne suis plus digne du rang sacerdotal; 
je me suis laissé séduire par les promesses captieuses de l'empereur ! Le 
prêtre Helciade dit : Il est justement condamné par sa propre sentence, 
c'est lui-même qui a prononcé l'anathème qui le frappe, car nul n'a le droit 
de condamner le Pontife. Le premier siège n'est jugé par personne! — 
Quand on souscrivit le procès-verbal de cette séance, Marcellin le premier 
de tous signa de sa main, souscrivant ainsi sa propre condamnation. 



SiJNT RIQUIER, ABBÉ. 33 

Gomme saint Pierre, en frappant sa poitrine, il avait aussi obtenu de Dieu 
le pardon suprême. Revenu à Rome, il alla trouver l'empereur et lui repro- 
cha courageusement de l'avoir entraîné, malgré lui, à un acte si énorme 
d'impiété. Pour toute réponse l'empereur le fit décapiter. 

La légende dorée ajoute que, pour se punir lui-même, il abdiqua, et qu'il 
fut réélu après cet acte de profonde humilité. 

On lui donne pour attribut le fouet, symbole de la eensure dont il fut 
frappé, et le glaive instrument de son supplice. 

Sans parler du Liber Pontificalis, nous avons emprunté ce récit lo au Bréviaire romain ; 2° aux 
Actes du concile de Sinuesse, qui se trouvent au tome vi de la Patrologie latine, et qui, au dire du sa- 
vant Père Labbe (coll. des Conciles, t. n), sont un des monuments les plus vénérables de l'antiquité, 
dont la véracité s'impose à l'esprit par une simple lecture; qui ont été unanimement acceptés par toutes 
les églises et insérés dans les plus anciens martyrologes, et que les efforts des érudits modernes ne peuvent 
pas suffire à faire regarder comme faux. Godescard, Tillemont, Bossuet, et les Allemands de nos jours, 
héritiers des doctrines plus ou moins abandonnées chez nous, rejettent même le fait de la chute de saint 
Marcellin, pour se débarrasser du même coup des Actes de ce concile, dont la doctrine les gêne. — Voir 
en outre Baronius à l'année 303, n. 100-108, qui, après avoir contesté l'authenticité des Actes de ce con- 
cile dans sa première édition, a cru devoir modifier son opinion dans la seconde; la lettre du pape Nicolas 
le Grand à l'empereur Michel, dont l'affirmation absolue nous semble devoir trancher la question (Pat. 
lat., t. cxix), car si saint Augustin nie d'une manière tout aussi absolue, il le fait faute de renseigne- 
ments : lui qui ignorait, à la veille d'être fait évêque, que le concile de Nicée eût formulé des canons, 
pouvait bien ignorer l'existence du concile de Sinuesse, dont les Donatistes se faisaient bien à tort une 
arme contre l'Eglise (livre d'Aug. contre Pétilien et lettre 110); les premiers Bollandistes, qui affir- 
maient la chute, tandis que Papebrock la niait; Sommier qui l'admettait, et Noè'l Alexandre qui la 
rejetait; enfin, l'intéressant chapitre consacré par M. l'abbé Darras à cette question dans son Histoire 
de l'Eglise, t. vin. 



SAINT RIQUIER, ABBE 

645. — Pape : Théodore. — Roi de France : Clovis U. 



Dieu ne laisse jamais une bonne action san» 
récompense. 

Saint Riquier était né, sous le règne de Glotaire II, dans un bourg du 
Ponthieu dont on croit que son père, Alquier, était comte ou duc. Son en- 
fance n'est pas connue : le fait, qui le révèle à nos regards, est la touchante 
hospitalité qu'il accorda à deux missionnaires irlandais ou bretons, débar- 
qués sur les côtes de Picardie : l'un s'appelait Caïdoc, l'autre Fricor. A 
peine avaient-ils commencé à prêcher l'Evangile, qu'ils se virent maltraités 
par des habitants du pays, dont un grand nombre étaient encore idolâtres. 
Ils auraient été obligés de s'éloigner, si le jeune Riquier, touché de leur 
vertu, ne les eût recueillis dans sa demeure et mis à l'abri de l'insolence des 
païens. Ce dévouement lui mérita le don de la vocation à l'apostolat. En 
effet, les fréquents entretiens qu'il eut avec ces deux missionnaires, les 
exemples de leur conduite, leur piété, leur zèle, touchèrent son cœur et le 
déterminèrent à consacrer, comme eux, sa vie à la prédication de l'Evangile. 
Il commença par faire une confession générale de ses péchés, qu'il pleura 
amèrement; puis il se dévoua à Dieu et à l'œuvre de sa sanctification. 

Ordonné prêtre plus tard, saint Riquier parcourut tout le pays, répandant 

sur son passage, avec les bienfaits de sa charité, la bonne nouvelle du salut. 

Puis, rentré dans sa demeure, il priait et se livrait à d'autres exercices de 

piété. Sa nourriture consistait en un pain d'orge trempé dans l'eau. Les 

Vies des Saints. — Tome y. 3 



34 26 avril. 

pauvres, les étrangers, les veuves, les orphelins, les pèlerins, tous ressen- 
taient les effets de sa libéralité et de son amour pour Dieu. 

Un dévouement si actif et si généreux ne pouvait se renfermer dans les 
limites d'une province; un sentiment intérieur attirait saint Riquier au-delà 
du détroit, comme pour lui faire rendre à l'Angleterre (Bretagne) le bien- 
fait qu'il en avait reçu. Il alla donc dans cette île, où il gagna un grand 
nombre de pécheurs et d'idolâtres à Jésus-Cbrist. Il y racheta aussi beau- 
coup de captifs, chrétiens ou païens, et leur rendit la liberté, comme il 
l'avait donnée précédemment à tous les serfs qu'il possédait lui-même dans 
ses terres du Ponthieu. De retour en France, saint Riquier prêcha la foi en 
diverses contrées; mais le manque de détails ne permet pas de le suivre 
dans ses courses apostoliques. On remarque cependant ses relations avec 
saint Adalbaud, seigneur de Douai, et sainte Rictrude, son épouse, dont il 
baptisa le premier enfant, saint Mauront. Un biographe ancien rapporte 
qu'un jour saint Riquier étant venu dans cette religieuse famille, au mo- 
ment du départ, tandis qu'il était déjà sur son cheval, sainte Rictrude en- 
voya chercher le petit Mauront, afin qu'il reçût une dernière bénédiction 
de son père spirituel. Comme le Saint tenait l'enfant dans ses bras, tout à 
coup le cheval s'effraie, se cabre , s'emporte sans qu'il soit possible de 
le retenir. Rictn de était éperdue, et tous les spectateurs, effrayés; on 
croyait à chaque instant que l'enfant allait être écrasé et le Saint, renversé. 
En ce moment, saint Riquier adressa du fond du cœur une prière à Dieu, 
et aussitôt l'enfant glissa doucement par terre sans le moindre mal, et 
l'animal se calma. 

En même temps que saint Riquier parcourait les provinces du Nord, 
annonçant partout la parole divine, il fondait une église et un monastère 
pour y réunir des disciples qui demandaient à vivre sous sa conduite. C'est 
à Centule, non loin du lieu de sa naissance, qu'il établit cette commu- 
nauté ; c'est là qu'il se reposait des fatigues de ses missions et qu'il recevait 
quelquefois la visite des puissants du monde. Un jour que Dagobert était 
venu dans le Ponthieu, sur l'invitation pressante d'un seigneur appelé Gis- 
lemar, il voulut voir l'homme de Dieu, dont le nom était répandu au loin. 
Il se rendit auprès du saint vieillard, qui, après avoir béni le roi, lui donna, 
avec une modeste autorité et une liberté toute évangélique, des conseils 
trop rarement entendus des princes. « Il lui rappela qu'il ne devait pas s'en- 
orgueillir de sa puissance, ni espérer dans des richesses passagères, ni 
s'élever en lui-même par les vaines adulations des flatteurs, ni mettre sa 
joie dans des honneurs fragiles; mais plutôt craindre la puissance de Dieu 
et rendre gloire à sa majesté suprême, réputer un néant cette puissance et 
cette gloire des hommes qui passent comme une ombre légère, et s'éva- 
nouissent comme l'écume des flots que le vent emporte ». Le Saint disait 
encore au monarque « qu'il devait surtout se rappeler ces paroles des di- 
vines Ecritures : Les grands du monde sont exposés à endurer de plus 
grands supplices, et Dieu exigera plus de celui à qui il a plus donné. Que si 
un roi, au jour du jugement, ne pourra qu'avec peine rendre pour lui- 
même un compte favorable au Juge suprême, comment pourra-t-il le faire 
pour tant de milliers d'hommes qui lui ont été confiés ? Aussi, prince, con- 
tinuait saint Riquier, on doit plutôt craindre de commander que d'obéir. 
Celui qui obéit ne rend compte à Dieu que pour lui-même; celui, au con- 
traire, qui commande, rendra compte pour tous ceux qui lui sont soumis ». 
Dagobert reçut bien ces sages leçons de l'abbé de Centule, et, afin de 
témoigner l'estime qu'il avait conçue pour lui, il l'invita à prendre part au 



SAINT BIQUIER, ABBÉ. 3o 

festin que lui avait préparé le comte Gislemar. Le Saint se rendit à ce ban- 
quet, où sa présence et ses discours firent une heureuse impression sur tous 
les convives. 

Cependant l'âge et les fatigues avaient considérablement diminué ses 
forces, et il soupirait après une solitude plus profonde, où il pût se préparer 
à la mort. Son désir fut connu, et Dagobert envoya l'ordre à Gislemar et à 
un autre seigneur du pays de donner à l'homme de Dieu un endroit conve- 
nable dans la forêt de Grécy. C'est là qu'il se retira avec son disciple Sigo- 
bard, après qu'il eut confié la direction de son monastère à Olciade, reli- 
gieux prudent et d'une grande piété. Dès ce moment, saint Riquier se livra 
tout entier à la méditation des choses du ciel. Son âme était comme absor- 
bée en Dieu, et malgré la faiblesse de son corps, il sentait parfois renaître 
en lui la force et la vigueur de ses jeunes années. Mais bientôt sa retraite 
fut connue et beaucoup se faisaient transporter auprès de lui pour être gué- 
ris de leurs infirmités. Des aveugles, des sourds, des muets, des paralytiques, 
se pressaient autour de sa cellule, à côté des grands et des puissants du 
siècle qui venaient lui demander des conseils. Ainsi le Seigneur se plaisait 
à environner son serviteur, même sur la terre, de respects et d'hommages, 
que sa mort allait encore augmenter. 

En effet, la fin de saint Riquier approchait, et Dieu lui en donna un se- 
cret pressentiment, qu'il communiqua à son disciple Sigobard. « Mon fils », 
lui dit-il un jour, « je sais que ma mort n'est pas éloignée et que bientôt 
je verrai mon Seigneur, après lequel je soupire depuis longtemps. Vous 
préparerez un cercueil, selon l'usage, pour renfermer ce faible corps. En 
même temps, mon fils, préparez-vous vous-même avec le plus grand soin, 
afin que, quand le jour qui approche pour moi, arrivera pour vous, il vous 
trouve bien disposé. Voilà que j'entre dans la voie de toute chair : puisse le 
Sauveur du monde être miséricordieux envers moi î Qu'il me défende au- 
jourd'hui de l'ennemi comme il m'en a défendu autrefois, et qu'après avoir 
été mon consolateur dans cette vie, il soit mon éternel rémunérateur dans 
l'autre ! » En entendant ces paroles, Sigobard fondit en larmes; puis, le 
cœur oppressé par les sanglots, il se mit en devoir d'obéir. Il coupa dans la 
forêt le tronc d'un arbre et le disposa pour recevoir le corps de son maître 
bien-aimé. Le travail achevé, il plaça dans le lieu indiqué ce cercueil arrosé 
de ses pleurs. Il ne devait pas tarder à aller le reprendre. La maladie faisait 
de rapides progrès, et elle réduisit, en peu de temps, le vieillard à la plus 
extrême faiblesse. Au milieu des défaillances de la nature, son âme était 
toujours élevée vers Dieu, et ce fut en achevant les actes de sa reconnais- 
sance et de son amour, après avoir reçu la sainte Eucharistie, qu'il s'endor- 
mit dans le Seigneur, le 26 avril, vers l'an 645. 

RELIQUES DE SAINT RIQUIER. 

Son corps fut d'abord placé dans sa petite cellule, qui devint plus tard l'abbaye de Foret-Mou- 
tier, entre Rue et Crécy; mais les religieux de Centule voulurent avoir auprès d'eux la dépouille 
mortelle de leur père, et ils la transportèrent avec honneur dans leur monastère, qui, depuis lors, 
a pris le nom de Saint-Riquier. Les nombreuses guérisons qui s'y opéraient attirèrent les peuples 
de la contrée, et rendirent le culte du Patron de plus en plus célèbre dans le Ponthieu, dans les 
provinces voisines et par toute la France. Charlemagne lui-même visita un jour c.e tombeau, qui 
fut ouvert en sa présence. On y trouva les restes du Saint Jans le même état qu'au moment de 
sa mort, et l'empereur les fit renfermer dans une châsse magnifique. Plus tard, ce corps pré- 
cieux fut transporté en différents endroits à cause des ravages des Normands. 

Saint Angilbert, abbé de Centule sous le règne de Chaiîeuiagne, contribua beaucoup à la dé- 
coration du lieu où reposait saint Riquier. 



36 25 ayuil. 

L'église de l'ancienne abbaye de Saint-Riquier, bâtie sur le modèle de la cathédrale d'Amiens, 
sert aujourd'hui d'église paroissiale. On y voit, dans le fond du second chœur, un petit tableau 
représentant le saint patron. Chique année, au mois d'octobre, on fait en son honneur une pro- 
cession à laquelle les habitants de la ville se font un devoir d'assister. 

Monsieur l'abbé A. Leroux nous écrivait en 1S63 : 

« Les reliques de saint Riquier sont encore à Saint-Riquier ; elles se trouvent dans l'église de 
la paroisse, renfermées dans deux châsses, dont l'une, contenant !a tête du saint abbé, est placée 
sur l'autel, et l'autre contient le corps. Si vous désiriez d'autres détails, je n'en ai pas d'autres à 
vous donner que ceux qui se trouvent dans le Chronicon Centulense d'Hariulfe, lequel fait partie 
du spicilége de Dom Luc d'Achéry, tome n ou iv selon l'édition ». 

Les bâtiments de l'ancienne et splendide abbaye de Saint-Riquier sont aujourd'hui occupés par 
un petit séminaire. 

L'Histoire d'Abbeville porte que ce nom ftAbbeville, qui signifie Ville de l'abbé, lui a été 
donné parce qu'elle était anciennement du domaine de l'abbé saint Riquier. 

Saints de Cambrai et d'Arras ; Notes locales. 



SAINT PASCÏÏASE ' RADBERT, ABBÉ DE CORBIE 

865. — Pape : Nicolas I er . — Roi de France : Charles II, le Chauve. 

Radbert, à qui l'on donna, ou qui prit lui-même, depuis, le nom de 
Paschase, naquit dans le Soissonnais, peut-être même dans la ville de Sois- 
sons, sur la fin du vm e siècle. Il se trouva abandonné, sans ressource, à la 
mort de sa mère, qu'il perdit dès sa naissance, ou du moins étant encore 
enfant. Mais les religieuses du monastère de Notre-Dame de Soissons, qui 
avaient alors pour abbesse Tbéodrade, cousine germaine de Charlemagne, 
se chargèrent de pourvoir à sa subsistance et confièrent son éducation aux 
moines de Saint-Pierre: notre Saint se montra plus tard très-reconnaissant 
de ces bienfaits, et il dédia plusieurs de ses ouvrages à ses mères adoptives. 
Cet enfant fit de très-grands progrès dans les sciences et dans la piété. Dès 
qu'il eut l'âge requis, il reçut la tonsure, ou couronne cléricale, devant 
l'autel de la sainte Vierge dans l'église du couvent de Notre-Dame, en pré- 
sence des religieuses. Mais, au lieu de rester attaché au service de cette 
é°li$e il entra dans le monde, on ne sait pour quel motif, ni dans quelles 
circonstances, et mena la vie séculière. 

Il regarda, depuis, cette conduite comme une grande faute qu'il fallait 
expier par les larmes de la pénitence. Radbert reconnut par sa propre 
expérience les dangers du siècle : craignant de s'y perdre, et n'y trouvant 
pas de quoi satisfaire les désirs de son cœur, il se retira encore jeune dans le 
monastère de Corbie, où il fut bien accueilli par le saint abbé Adélard, 
frère de l'abbesse de Notre-Dame de Soissons, sa bienfaitrice. Le nouveau 
religieux s'appliqua à l'étude avec tant de succès, qu'en peu de temps il fut 
jugé digne d'enseigner aux autres les lettres divines et humaines. Il se fit 
dès lors une grande réputation par son éloquence, sa science de l'Ecriture 
et des Pères, et surtout par sa vertu. Son humilité égalait sa réputation : 



1. Pascliasius, Pascharius, Pâquier. — Ce nom, comme Pâquette, Paquot, Pascal, Pacaud, etc., peut 
avoir indiqué jadis un enfant venu au monde le jour de Pâques. Nos pères choisissaient souvent le jour 
de la naissance comme fête patronale ; mais en suggérant par le nom même du nouveau-né, une inter- 
vention de la Providence qui semblait désigner ce patronage à la famille. C'est ainsi que l'on transigeait 
entre l'usage païen de fêter l'anniversaire du jour natal et la coutume pieuse de célébrer le patron donné 
à l'enfant dans le baptême. P. Cahier, Caractéristiques, page 946. 



SAINT PASCHASE RADBERT, ABBÉ DE CORBIE. 37 

il ne put refuser l'ordre du diaconat, mais il ne reçut point le sacerdoce 
dont il se jugeait indigne. Il signait ses lettres : Paschasius Radbertus,levita, 
monachorum omnium peripsema, c'est-à-dire : Paschase Radbert, lévite, le der- 
nier (la balayure) de tous les moines. 

Un si rare mérite lui gagna l'estime et l'affection d'Adélard et de Wala, 
son frère et son successeur dans la dignité d'abbé. Il était de tous leurs 
voyages et comme l'âme de leur conseil dans les affaires importantes. En 
822, ils le menèrent avec eux en Saxe, pour fonder la nouvelle Corbie. Louis 
le Débonnaire ne l'estimait pas moins : il l'employa souvent dans les affaires, 
publiques, que Radbert sut toujours conduire avec une grande sagesse. 
Wala étant mort en 835, notre Saint écrivit l'histoire de sa vie, qu'il a inti- 
tulée : Epitaphe d'Arsène. Il avait déjà raconté la vie de saint Adélard, vers 
830; et, en 831, il avait composé son fameux Traité du corps et du sang de 
Notre -Seigneur, c'est-à-dire de l'Eucharistie, à la prière de son disciple 
Varin, surnommé Placide, qui, après avoir été moine dans l'ancienne Corbie, 
était abbé de la nouvelle. C'est un monument précieux de la croyance Ca- 
tholique sur l'Eucharistie, non-seulement au ix 8 siècle, mais dans tous les 
siècles précédents. Paschase Radbert, dans ce traité, enseigne clairement et 
fait voir que l'Eglise a toujours enseigné principalement trois choses : Que 
l'Eucharistie est le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ ; que la subs- 
tance du pain et du vin n'y demeure plus après la consécration; enfin que, 
dans l'Eucharistie, nous recevons le même corps qui est né de la Vierge 
Marie, qui a souffert sur la croix, qui est sorti du sépulcre. 

Chargé d'expliquer publiquement, selon la coutume, aux religieux de 
Corbie, le saint Evangile les dimanches et les fêtes, il s'acquitta de cette 
noble fonction avec tant de succès, qu'on le pria de commenter ainsi tout 
l'Evangile selon saint Matthieu. Il se rendit à ces vœux et composa le savant 
Commentaire qu'il nous a laissé en douze livres. Les quatre premiers furent 
écrits avant 844, et les huit autres, après l'an 851. Le Saint y analyse, comme 
il le fait toujours, les travaux antérieurs, et principalement ceux de saint 
Jean Chrysostome, et combat spécialement les erreurs de son temps. Il eut 
grand soin de s'appliquer à lui-même les belles maximes qu'il tirait du texte 
sacré, de sorte qu'il fit de grands progrès dans la vie spirituelle : il résistait 
aux tentations et se relevait de ses fautes en pratiquant, chose rare, ce qu'il 
prêchait aux autres. Il donna, en outre, un exemple non moins utile aux 
écrivains qui vivent en communauté : il ne travaillait à ses ouvrages qu'aux 
heures qui lui restaient, après avoir assisté à tous les exercices du monas- 
tère, parce que l'obéissance est plus méritoire aux yeux de Dieu que l'étude, 
et qu'on ne peut, d'ailleurs, se mieux préparer à écrire sur les choses divines 
qu'en célébrant, comme les anges, la gloire de Dieu, en la méditant, en se 
mettant, pour ainsi parler, en communication avec le ciel. En 844, notre 
Saint, quoique simple diacre, fut élu abbé de Corbie, après la mort d'Isaac. 
Vers le même temps, il publia son traité de Y Enfantement de la Vierge, dédié 
aux religieuses de Notre-Dame de Soissons : il y montre que Marie a enfanté 
Notre-Seigneur d'une manière surnaturelle, sans cesser d'être vierge *. 

1. Rorhbacher fait très-bien voir que Radbert et Ratramme, autre moine de Corbie et contemporain da 
notre Saint, qui écrivirent tous deux à la même époque sur l'Enfantement de la Vierge et sur VEucharistie, 
loin de se combattre l'un l'autre, enseignent exactement la même doctrine. Il relève avec beaucoup d'à- 
propos, mais avec une rudesse tout à fait germanique, l'erreur dans laquelle Fleury est tombé à cette 
occasion. Ce dernier pousse la délicatesse française et moderne un peu trop loin, quand il dit, en par- 
lant des sujets traités par Radbert et Ratramme : « 11 eût mieux valu ne point agiter ces questions 
inutiles et indécentes », et il fait une bévue historique quand il ajoute : « Ces savants, élevés grossiè- 
rement chez les Barbares, n'avaient plus la sagesse et la discrétion des premiers Docteurs de l'Eglise ». 
Il y a dans les Pères de l'Eglise, dans saint Jean Chrysostome par exemple, des questions, des images, 



38 26 avril. 

L'illustre abbé assista, l'an 847, au Concile de Paris, qui combla d'éloges 
le monastère de Corbie, pour sa régularité, sa prospérité, et lui accorda de 
grands privilèges. Il se trouva aussi à l'Assemblée de Quierzy-sur-Oise (8-49), 
où Gotescalc fut condamné pour la seconde fois. Etant allé à Bazoches, 
dans le Soissonnais, visiter l'église des saints martyrs Rufin et Valère, il fut 
prié, par les habitants du lieu, de repolir l'histoire (les Actes) de ces Saints, 
et de la mettre en meilleur style, sans rien changer, ni pour la substance, 
ni pour l'ordre des faits. Il le fit très-volontiers, persuadé, disait-il, « que la 
vie des Saints ne doit pas nous être moins précieuse que leurs reliques, et 
que, si l'on a si grand soin d'envelopper dans de riches étoffes leurs osse- 
ments sacrés, on doit aussi raconter leurs actions dans un style noble, 
également éloigné de la recherche et de la vulgarité ». Différentes causes, 
comme les distractions inséparables de l'administration d'un monastère, 
l'opposition de quelques-uns de ses religieux, firent prendre au saint abbé 
de Corbie la résolution d'abdiquer. Sa démission ne fut acceptée qu'en 851. 
Il avait été puissamment soutenu dans ses peines par les moines de Saint- 
Kiquier, chez lesquels il séjourna quelque temps, et par son ami Loup, 
abbé de Ferrières, qui l'aida, non-seulement de ses conseils, mais de son 
crédit, auprès du roi Charles le Chauve. Rendu à lui-môme et à l'étude, 
Radbert reprit ses travaux littéraires, continua ses ouvrages interrompus 
et en composa de nouveaux. Il joignait la prière à l'étude, pleurant sans 
cesse ses péchés et ceux du prochain. Ce fut pour s'entretenir dans ces sen- 
timents de componction, qu'après avoir fini ses commentaires sur saint 
Matthieu et sur le psaume XLiv e , il en composa un sur les lamentations de 
Jérémie, dédié à Sévère, son ami, dont le vrai nom était Hildeman. Dans cet 
ouvrage, comme dans quelques autres de ceux qu'il a écrits vers la fin de 
sa vie, il déplore les désordres de son temps, les vices scandaleux des ecclé- 
siastiques et des religieux, la dissolution des mœurs publiques et les mal- 
heurs résultant de l'invasion des Normands. Ne respirant plus que pour 
l'Eglise et pour la France, il signale, il pleure les calamités qui les menacent, 
et met tout en œuvre pour les conjurer. C'était un grand ennemi de l'égoïsme: 
il s'oubliait toujours, il s'abîmait dans son humilité, pour ne penser qu'aux 
autres. Ainsi, quoiqu'il eût écrit la vie de ses maîtres Adélard et Wala, il 
défendit expressément à ses disciples d'écrire la sienne. Ses ordres n'ont été 
que trop scrupuleusement exécutés. Nous n'avons guère aujourd'hui, pour 
connaître les actions d'un si grand homme, d'autres ressources que ses 
propres écrits. Il mourut saintement, vers l'an 865, le jour de la fête de saint 
Riquier, pour qui il avait une dévotion toute particulière. Son corps fut 
inhumé dans la chapelle de Saint-Jean ; mais, en 1073, il fut transféré dans 
la principale église, par l'autorité du Saint-Siège, qui, à cause des miracles 
opérés à son tombeau, le mit au rang des Saints que l'Eglise honore dans 
le cours de l'année. On possède encore 5 à Corbie, les restes presque entiers 
de saint Paschase Radbert. 

Outre les ouvrages dont il a été parlé dans le cours de ce récit, nous 
avons encore de saint Paschase : le Traité de la foi, de l'Espérance et de la 
Charité ; quelques Poésies et une Lettre qu'il écrivit au roi Charles le Chauve, 
en lui envoyant le Traité du corps et du sang du Seigneur. « Il ne parle, dans 
ses ouvrages, que d'aprèe l'Ecriture et les Pères. On y voit qu'il était très- 
dès expressions qu'un traducteur ne sait plus sous quelle forme offrir sans scandale aux Français du xix« 
Siècle. Autres temps, autres meurs. Ces questions, discutées arec convenance et mesure, sont a leur 
place dans an traite théologique; mais a la page i'29 du deuxième tome de la Vie des Saints, par Rohr- 
bacher, ell^s nous paraissent, en effet, inutiles et indécentes. 



SAINT GUILLAUME ET SAINT PÉRÉGRIN, SON FILS. 39 

versé dans les langues grecque et hébraïque. Son style est toujours appro- 
prié aux matières qu'il traite. 

On représente le bienheureux Paschase avec une monstrance ou osten- 
soir à la main, pour rappeler le zèle avec lequel il défendit le dogme de 
l'Eucharistie. 

Il nous a fallu refaire Intégralement l'histoire de cette Vie, qui, dans le Père Giry, se réduit a un 
éloge vague, sans récit. (Voir la biographie qui précède les œuvres du Saint, dans la Patrologie d» 
M. Migne; Hngnes Ménard, dans ses notes sur le martyrologe bénédictin; Dom Ceillier; les auteurs de 
Yffist. litt. de France; Mabillon, etc.) 



SAINTE EXUPÉRANGE, VIERGE (380). 

Née à Troyes, Exupérance se distingua de bonne heure par son amour pour la retraite et le si- 
lence, et ne tarda pas à concevoir une estime particulière pour la virginité. L'âge ne fit qu'aug- 
menter en elle le désir qu'elle avait dje renoncer à toutes les alliances humaines et de consacrer à 
Dieu son àme et son corps. 

Cependant le tumulte et l'agitation de la ville troublaient sa ferveur; elle résolut de chercher 
un lieu solitaire où, loin des distractions mondaines, elle pût vaquer plus librement à l'oraison et 
aux bonnes œuvres. Déjà les religieux de Saint-Ursion, établis à Isle (Aumont), répandaient par- 
tout la bonne odeur de Jésus-Christ, et il n'y avait qu'une voix pour exalter leur vie sainte et 
mortifiée. C'est sous la sagesse de leur direction qu'Exupérance alla placer sa vertu. Une modeste 
cellule déroba aux regards profanes le secret d'une vie sainte passée sous l'œil de Dieu et de sa 
conscience, jusqu'à ce que la mort, objet de ses désirs, lui ouvrit les portes de l'éternel séjour. 
Ce fut vers l'an 380. 

Le corps de la vierge troyenne reposa dans l'église dédiée à saint Ursion, et n'en fut enlevé 
que longtemps après, pour être transféré à l'abbaye de Monlier-la-Celle. Ses reliques précieuses 
(le corps entier), sont aujourd'hui (1872), renfermées dans une chasse de bois doré, exposée à la 
vénération des fidèles dans l'église de Sainte-Savine. Un de ses ossements est également honoré 
dans l'église paroissiale de Saint-Mards-en-Othe. 

Notes locales, Defer. 



SAINT GUILLAUME ET SAINT PÉRÉGRIN, SON FILS (xn e siècle). 

Saint Guillaume était originaire d'Antioche, en Syrie; il naquit de parents très-riclies qui lui 
donnèrent une éducation digne de son rang. Il se maria, entra au service de l'Etat, et remplit tous 
ses devoirs avec la plus scrupuleuse fidélité, selon le véritable esprit du christianisme, l'esprit de 
l'amour et de l'obéissance filiale envers Dieu. 

Quand il priait, il avait le recueillement d'un ange; il était plein de respect pour la religion et 
ses ministres; tendre et bienfaisant envers les pauvres et les nécessiteux; toujours empressé à 
venir au secours de ceux qui étaient l'objet de persécutions ou de vexations injustes. Quant à lui- 
même, il s'imposait les plus grandes mortifications, et il était tellement résigné à la volonté de 
Dieu, qu'il semblait avoir entièrement renoncé à la sienne. 

Guillaume avait un fils nommé Pérégrin, à qui il tâcha d'inspirer, par la plus sévère surveil- 
lance, les principes de toutes les vertus : il était persuadé que rien ne serait plus efficace à cet 
égard que l'exemple paternel; aussi son fils ne tarda-t-il pas à devenir non-seulement la plus douce 
consolation de ses parents, mais aussi un modèle de véritable piété. 

Après la mort de son épouse, Guillaume résolut de renoncer à toutes les affaires de ce monde, 
et de ne se consacrer qu'au Seigneur et au salut de son àme. Le père et le fils passèrent ainsi 
plusieurs années dans une pieuse union, s'édifiant l'un l'autre et ne s'occupant que des moyens de 
plaire à Dieu, sans s'inquiéter des choses temporelles. 

Lorsque Pérégrin eut atteint l'âge viril, il demanda à son père la permission de faire un pèle- 
rinage à Jérusalem et de visiter les Saints Lieux. Après avoir fini ses dévotions, il demeura encore 



40 26 AVRIL. 

quelque temps dans la Terre-Sainte et prit du service dans un hôpital pour y donner gratuitement 
ses soins aux malades. Cependant son père, qui l'aimait tendrement, attendait son retour, et se 
voyant toujours trompé dans son attente, il partit lui-même pour Jérusalem, afin de voir encore une 
fois son fils. Mais sa santé était tellement affaiblie à la fin de son voyage, qu'il se vit forcé de 
demander à être admis dans un hôpital. Dieu voulut que ce fût précisément celui dans lequel 
Pérégrin s'acquittait de ses devoirs de charité. Le père ne reconnut pas son fils, et celui-ci ne se fit 
connaître que lorsque la maladie prit un caractère sérieux. Quelle fut alors la joie du père lorsque, 
dans ce garde-malade si plein de soin et d'attentions, il vit son propre fils. Ils s'embrassèrent avec 
une sainte ardeur, et, bientôt après, ils eurent la consolation de pouvoir se remettre en rouie pour 
leur patrie. Ils vendirent à Antioche tout ce qu'ils possédaient, firent un second voyage à Jérusa- 
lem, donnèrent à l'hôpital, en faveur des pauvres et des malades, le produit de leur vente, et 
partirent pour l'Italie, où ils s'établirent dans la partie du royaume de Naples qui a £U appelée la 
Capitanate. Là ils exercèrent sur le peuple une influence salutaire par leurs paroles et leur con- 
duite, et devinrent, pour un grand nombre, un instrument de salut. Peu de temps après, le vieil- 
lard, chargé d'années, tomba malade, et mourut, riche en vertus et en mérites. Ce coup fut si 
sensible à Pérégrin qu'il ne tarda pas à suivre son père dans les célestes demeures. Cette mort 
arriva dans le xn« siècle, et c'est le 26 avril qu'on les honore publiquement l'un et l'autre à Foggia 
dont ils sont les patrons. 

Nous avons emprunté cette notice biographique aux continuateurs de Godescard. 



SAINT JEAN, PREMIER ABBÉ DE BONNEVAUX, 

ET ÉVÉQUE DE VALENCE (1145). 

Né à Lyon, il fut d'abord chanoine de la cathédrale de cette ville. Ayant fait vœu à Dieu 
d'entrer dans l'Ordre de Citeaux, il s'en laissa quelque temps détourner par ses amis. Effrayé de 
sa faiblesse plutôt que des rigueurs de la Règle bénédictine, il crut pouvoir, de son propre chef, 
commuer un vœu qui lui semblait impraticable : sur cette fausse persuasion, il résolut d'aller en 
pèlerinage au tombeau de saint Jacques de Compostelle. A peine de retour à Lyon, Dieu lui fit 
connaître son erreur dans une vision menaçante. Notre-Seigneur se présente à lui, accompagné de 
saint Pierre et de saint Jacques. Le premier tenait à la main un livre où, parmi les noms des élus, 
il prononça celui de Jean. Mais Notre-Seigneur, se levant en courroux, dit à saint Pierre : « Ef- 
facez ce nom du livre des élus ; Jean est un parjure ». Alors saint Jacques se jeta aux pieds du 
Sauveur et s'écria : « Grâce, Seigneur, pour l'un de mes plus fervents pèlerins... II est vrai que 
Jean n'a point été fidèle à sa promesse ; mais pardonnez-lui. Effrayé de vos menaces et touché de 
vos miséricordes, il accomplira le vœu qu'il a fait d'entrer dans l'Ordre de vos enfants de Citeaux ». 
A ces mots, Jean se réveille, se jette à genoux et promet de faire pénitence. Sans attendre le 
lendemain, au milieu des ténèbres mêmes de la nuit, il se dispose à partir pour Citeaux, ne don- 
nant, cette fois, avis à personne de sa détermination. 

A quelque temps de là, Jean fut mis à la tête de la colonie que Citeaux envoya à Bonnevaux, 
près de Vienne, en Dauphiné (1117). C'est lui qui eut le bonheur de recevoir dans les bras de te 
religion saint Pierre de Tarentaise, saint Amédée d'Ilauterives J et, avec ce dernier, dix-sept autres 
gentilshommes ; de fonder les abbayes de Tamié, au diocèse de Tarentaise, de Léoncel, au diocèse 
de Valence, de Mansiade, au diocèse de Viviers. 

Or, en ce temps, le siège épiscopal de Valence était occupé par un prélat nommé Eustache, 
dont le faste, les folles dépenses et la dureté envers les pauvres n'étaient pas d'un évoque. En 
vain saint Bernard, crai veillait à tout dans l'Eglise de Dieu, lui écrivit une lettre sévère ; en 
vain le Pape le frappa d'interdit : six ans s'écoulèrent encore pendant lesquels le prélat prévari- 
cateur se maintint par la force dans Valence. A la fin, le peuple se révolta, se saisit de la personne 
d'Eustache et le chassa pour toujours de la ville, le lendemain de Pâques (1141). Trois jours après, 
Jean, que les évéques de la province de Vienne jugèrent seul capable de guérir tant de maux, fut 
arraché des bns de ses religieux et porté ea triomphe sur le siège épiscopal de Valence. 

Nous ne suivrons point le boa pasteur allant à travers les villes et les hameaux, chercher la 

1. Nous donnons ailleurs la vie de saint Pierre et de saint Amédée. 



LA BIENHEUREUSE ALDA. 41 

brebis égarée, consoler l'indigent, rendre à chacun la justice. Confoulens vit se multiplier l'argent 
de son aumônière à mesure qu'il le distribuait aux pauvres, et les pierres de Livron servirent aux 
partisans d'Eustache à le lapider : mais le Saint ne parut pas môme s'apercevoir de cet affront : il 
continua sa route en disant : « Seigneur, ne leur imputez pas cela à péché ». — « La maison où 
je vous parle », disait-il à ses officiers de justice qui se plaignaient de sa trop grande indulgence, « a 
vu assez de rigueurs et de violences : il est temps que nous songions, vous et moi, que nous 
sommes hommes, capables, par conséquent, de commettre des crimes aussi grands que ceux que 
nous voudrions punir dans les autres avec tant de sévérité ». Il ne faut pas oublier que, au moyen 
âge, la plupart des évêques étaient seigneurs temporels. 

L'historien de sa vie — un religieux anonyme de Bonnevaux — a résumé en trois mots le but des 
efforts du saint évèque de Valence :1a gloire de Dieu, le salut de son âme, le soin de son troupeau. 

Jean rendit son âme à son Créateur, un jeudi, 26 avril de l'année 1145. Le tombeau, où il fut 
enseveli dans l'église cathédrale, attira bientôt un concours immense de pèlerins. Ce tombeau et 
les saintes reliques qu'il renfermait furent profanés, en 1562, par les protestants. Il n'en reste 
plus trace aujourd'hui. 

Cf. Propre de Valence, 1853, et Histoire hagiologique de ce dioeès», par M. N&dal. 



LA BIENHEUREUSE ALDA, RELIGIEUSE HUMILIÉE (1309). 

La bienheureuse Aida appartenait à une honorable famille de Sienne. Elle perdit son mari après 
une union de sept ans. Elle quitta alors la ville, vendit, au profit des pauvres, tous les biens qu'elle 
y possédait, prit l'habit du Tiers Ordre des Humiliés et se retira dans une petite maison de campagne 
où elle mena la vie la plus retirée et la plus mortifiée. De cruelles tentations vinrent l'y visiter : 
pour les chasser, elle alla jusqu'à s'enfoncer une couronne d'épines dans la tète. Notre-Seigneur 
récompensa sa persévérance par d'ineffables faveurs. C'est ainsi qu'il lui fit voir la forme et les 
dimensions des clous qui avaient attaché son saint corps à la croix : l'un des trois clous, celui 
destiné aux pieds, était plus grand que les deux autres. Elle en grava si bien l'image dans sa 
mémoire que, prenant un couteau et une branche d'olivier, elle en tailla un parfaitement sem- 
blable : ce clou de bois, confronté plus tard avec le vrai clou conservé dans le trésor des rois de 
France, fut trouvé en tout conforme. On le garda pendant plus de trois cents ans dans l'église de 
Saint-Thomas à Sienne, occupée par les religieux Humiliés, jusqu'à Pie V, époque à laquelle ils 
furent supprimés. 

Mais Aida se trouvait encore trop riche, bien qu'elle n'eût qu'une courge vide pour mettre son 
eau et une écuelle de bois pour manger, et que tous les revenus de sa modeste propriété fussent 
versés dans le sein des pauvres : elle vendit encore ce petit bien et vint demeurer à l'hôpital de 
Sienne où elle se livra à toutes les bonnes œuvres que lui inspirait son ardente charité. On lui 
avait donné, comme suivante, une certaine Jacomine qui assura avoir vu la Saiute marcher cons- 
tamment précédée de deux flambeaux : cette même Jacomine, l'ayant un jour surprise en extase, 
appela les gens de l'hospice qui eurent la barbarie de la crucifier. Quand elle revint à e'ie-même, 
elle se contenta de leur dire : « Que Dieu vous pardonne ». Elle mourut en 1309. Son culte, très- 
célèbre autrefois, fut abandonné lorsque l'église Saint-Thomas, où reposent ses restes, fut donnée 
aux Dominicains. 

Acta Sanclonat, 



42 27 avril. 



XXVII' JOUR D'AVRIL 



MARTYROLOGE ROMAIN. 

A Nicomédie, la naissance au ciel de saint Anthime, évêque et martyr, qui arriva à la gloira 
du martyre dans la persécution de Dioclétien, ayant eu la tête tranchée pour la confession de 
Jésus-Christ. Il fut suivi de presque toute la multitude de son troupeau, dout le juge tit décapiter 
les uus, brûler les autres, et jeter les autres dans la mer en les entassant sur des barques. 303. 

A. Tarse, eu Cilicie, les saints martyrs Castor et Etienne. — A Rome, le décès du bienheureux 

Anastase, pape, personnage d'une très-riche pauvreté et d'un zèle apostolique, « que Rome a, 
comme dit saint Jérôme, « ne mérita pas de posséder longtemps, de peur que la tête du monde ne 
tombât sous un tel Pontife »; car, peu de temps après sa mort, Rome fut prise par les Goths et 
saccadée. 401. — A Bologne, saint Tertullien, évêque et confesseur. vi e s. — A Brescia, saint 
Théophile, évêque. v 9 s. — A Constantinople, saint Jean, abbé, qui combattit beaucoup sous 
Léon l'Isaurien, pour le culte des saintes images l . 813. — A Tarragone, le bienheureux Pierre 
Armengol. de l'Ordre de Notre-Dame de la Merci, pour la rédemption des captifs, qui, après 
avoir beaucoup soutïert en Afrique, en rachetant les chrétiens, finit saintement ses jours au 
monastère de Sainte-Marie des Prés. 1304. — A Lima, en Pérou, saint Tunbe, archevêque, dont 
on fait la fête le 23 mars. 1606. — A Lucques, eu Italie, la bienheureuse Zite, vierge, célèbre 
par la renommée de ses miracles. Le pape Léou X a fixé sa fête à ce jour. 1278. 

.ItTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ. 

A Limoges, saint Alpinien, prêtre, disciple de saint Martial et son coiiègue dans la prédication 
de l'Evangile, lequel, après une vie pleine de saintes œuvres et de miracles, fut invité aux noces 
de l'Agneau par le même saint Martial qui l'avait précédé. Son corps a été premièrement à Ruffec, 
en Berri, et puis à Castel-Sarrasin, au diocèse de Montauban, où la piété des bons chrétiens du 
vie x temps l'avait logé dans un précieux reliquaire d'argent *. I er s. — Encore à Limoges, la 
fête de saint Austriclinien, prêtre, autre compagnon de saint Martial, entré au ciel le 13 octobre 3 . 
I er s. — A Liège, le vénérable Frédéric, évêque. 1121. — A Amiens, la fête de saint Riquier, 
nommé hier au martyrologe romain. — A Coutances, la fête de saint Guillaume Firmat, dont l'entrée 
au ciel est marquée le 24 avril. — A Auch, la fête de saint Cérase ou Céré, dont l'entrée au ciel 
est le 24 avril. — En Flandre, saint Ebertramne, compagnon de saint Bertin et de saint Mommolin. 
— A Cologne, fête de saint Gérard de Toul, qui fit son éducation cléricale dans la première de 
ces villes. — Au diocèse du Mans, le bienheureux Alleaume. Né dans !a Flandre d'une famille 
illustre, il renonça aux joies du siècle, et se retira dans une forêt du Maine, à l'ermitage de Saint- 
Nicolas. Après avoir vécu ensuite quelque temps solitaire dans l'ile de Chaussey, sous la conduite 
du bienheureux Bernard de Tyron, il revint fonder la célèbre abbaye de Notre-Dame d'Estival, 
pour servir de retraite à la chaste troupe de vierges qui s'était réunie autour de son ermitage de 
Saint-Nicolas. Il fonda aussi un monastère d'hommes à Saint-Nicolas même. Le bienheureux 
Alleaume mourut le 27 avril 1152, et son corps fut enseveli dans l'église abbatiale d'Estival*. Il 
y a dans la vie du bienheureux Alleaume un épisode touchant : c'est l'amitié que lui avait vouée 

1. Les Bollandistes disent que c'est sons Le'on l'Arme'uien (813-820), et non sous Léon l'Isaurien (717- 
7-11), que souârit satnt Jean Hégumène, du monastère des Cathares. 
S. Voir sa Notice au Supplément de ce volume. 

3. Voir la Vie de saint Jlartial, où sont racontées la maladie, la mort, la résurrection de saint Aus- 
triclinien. 

4. Depuis les troubles politiques et religieux de la fin du xvm e siècle, l'abbaye de Notre-Dame 
d'Estival a été presque entièrement détruite. On a découvert alors dans un caveau, sous la sacristie Ce 

•, sept tombeaux en pierre, sur lesquels étaient sculptées les statues en pied des pers nuages dont 
ils renfermaient les corps. C'étaient vraisemblablement les sépultures des seigneurs de Beaumont-le- 
Vicomte, fondateurs et principaux bienfaiteurs. Ce qui subsiste encore de l'église abbatiale, c'est-à-dire 
la partie droite du transept, atteste la magnificence avec laquelle cet édifice fut construit; oa y voit des 



SAINT ANTHIME, ÉVÊQUE ET MARTYR. 43 

le vieil ermite Albert. Celui-ci habitait l'ermitage de Saint-Nicolas, lorsque Alleaume vint s'y réfu- 
gier en quittant les Flandres. La douleur qu'il éprouva de voir son disciple l'abandonner pour 
aller habiter l'île de Chaussey, fut telle qu'il ea devint comme insensé. A son retour, Alleaume, 
sensiblement touché de la peine de son vieux guide spirituel, se prosterna à ses pieds et lui pro- 
testa qu'il ne le quitterait plus désormais. 

MARTYROLOGE DES ORDRES RELIGIEUX. 

Martyrologe des Bénédictins. — Saint Fidèle de Sigmaringen, martyr, nommé le 24 avril au 
martyrologe romain. 

Martyrologe des Camaldules et de Vallombreuse. — Saint Fidèle de Sigmaringen, etc. 

Martyrologe des Cisterciens. — A Plaisance, en Italie, sainte Franque, vierge, de l'Ordre 
Cistercien, qui, célèbre par sa vie, sa sainteté et ses miracles, s'envola vers son Epoux le 25 avril. 

Martyrologe des Franciscains. — A Bitecto, en Apulie, le bienheureux Jacques d'Illvrie, 
confesseur. 1485. 

Martyrologe des Mineurs conventuels. — Saint Georges, martyr, honoré le 23 avril. — A 
Equicoli, dans l'Abruzze, la bienheureuse Philippe de Marérie, vierge Clarisse, célèbre par ses 
vertus et ses miracles, opérés avant et après sa mort, qui s'envola vers le Seigneur le 19 mars. 1236. 

Martyrologe des Augustins. — Suint Clet et saint Marcellin, papes... 

Martyrologe des Servites. — Saini Clet et saint Marcellin, papes. 

ADDITIONS FAITES D'APRÈS LES BOLLANDISTLS ET AUTRES HAGIOGRAPHES. 

A Lucques, en Italie, saint Antoine, prêtre et solitaire, dont le corps fut retrouvé en 1201. H 
fut le compagnon du bienheureux Paulin, premier évèque de Lucques et disciple de saint Pierre, 
A Castel-Aluvia (lieu aujourd'hui inconnu), les saints martyrs Caper ou Cypnis, Maur, Captus ou 
Cassus, diacre ; Husamlus et Prianus. — Chez les Grecs, saint Lolion le Jeune, martyr. — A Altino, 
ancienne ville du territoire de Trévise, saint Libéral, qui convertit un grand nombre d'ariens et 
le préfet du lieu. Vers l'an 400. — A Coustantinople, saint Euloge, dit l'Hospitalier, qui était 
honoré dans l'église de Saint-Mocius de cette ville. Règne de Justiuien probablement. 



SAINT ANTHIME, EVEQUE ET MARTYR 

303. — Pape : Saint Marcellin. — Empereur : Dioclétiea. 

Bienheureux le» morts qui meurent dans le Seigneur. 
Apoc, xiv, 13. 

La ville de Nicomédie, si souvent arrosée du sang des Martyrs, n'a pas 
été seulement le lieu de la naissance de saint Anthime, mais encore la 
théâtre de sa gloire et le champ de hataille où, en perdant la vie, il s'est 
acquis l'immortalité. La piété et la modestie qu'il faisait paraître dès son 
enfance, le distinguaient de tous ceux de son âge. À la fleur de sa jeunesse, 
il s'appliqua à la philosophie chrétienne avec tant d'ardeur qu'il devint un 
objet d'admiration pour tous ceux qui le connurent, et les porta à l'amour 
de cette vraie sagesse. Un mérite si éclatant le fit bientôt ordonner prêtre ; 
et, quelque temps après, Cyrille, évêque de Nicomédie, étant décédé, il fut 
élu à sa place, du consentement unanime de tous les chrétiens. Il savait que 
cette charge était lourde et s'en jugeait indigne. Il fit donc tout son pos- 
sible pour l'éviter, mais inutilement ; il fut obligé de l'accepter. C'était au 
temps où la persécution de Dioclétien et de Maximien-Galère éclata d'une 

fenêtres byzantines avec leurs archivoltes, des colonnes monocylindriques qui n'ont aux chapiteaux, pouf 
tout ornement, que de grotesques serpents entrelacés. Les restes du monastère lui-même, qui couvrent 
encore un vaste espace, semblent annoncer qu'il fut reconstruit au xvue siècle. D. Piolin. 



44 27 AVRIL. 

manière si horrible à Nicomédie, d'où elle se répandit dans tout l'empire. Il 
fallait donc à cette ville un évêque ferme dans sa foi et capable d'y affermir 
les autres; tel fut Anthime: il soutint si bien îe courage de ses diocésains, 
qu'un nombre prodigieux, vingt mille, dit-on, endurèrent héroïquement le 
martyre. On arrêta bientôt celui qui était le chef et comme l'âme de cette 
vaillante armée de Jésus-Christ. Ceux qui furent chargés de cette mission 
s'étant adressés à lui, sans le connaître, il leur dit qu'il connaissait Anthime, 
promit de le leur livrer, et, en attendant, il les invita à se reposer chez lui : 
là il leur ht servir un festin magnifique, à la fin duquel il leur dit : « Je vous 
ai promis de vous amener et de vous livrer Anthime, évêque de Nicomédie. 
C'est moi : je suis celui que vous cherchez. Réjouissez-vous donc, et me 
conduisez à l'empereur ». Ces paroles du vieillard, la joie, l'assurance qui 
brillaient sur son visage, remplirent d'admiration les soldats chargés de 
l'arrêter. Ils lui conseillèrent la fuite ; mais le saint Pontife leur exposa le 
bonheur du martyre, leur expliqua les vérités de la religion chrétienne, les 
convertit, les baptisa, puis il marcha devant eux après s'être fait lier les 
mains derrière le dos, et alla se présenter à l'empereur. Maximien, s' en- 
vironnant de tout l'appareil des supplices, demanda au prisonnier si c'était 
lui qui s'appelait Anthime, qui combattait la divinité des dieux avec mé- 
pris, et qui corrompait et pervertissait le peuple par ses prédications. 
« Votre demande, seigneur, répondit Anthime, ne recevrait point de réponse, 
si le divin apôtre saint Paul ne nous avait appris que nous devons toujours 
être prêt à rendre raison de notre foi, et si notre souverain Maître Jésus- 
Christ ne nous avait assuré qu'il nous donnerait dans ces occasions, des 
paroles si puissantes, que nos adversaires n'y pourraient pas résister. Certes, 
je déplore infiniment votre misère et votre aveuglement; je vous plains 
d'adorer de vains simulacres et de leur donner le titre de dieux; mais 
je suis encore plus surpris de ce que vous prétendez m'obliger, par vos 
menaces, ou par vos supplices, à en faire de même et à imiter votre folie. 
Croyez -vous, ô empereur, avoir assez de pouvoir, soit par la douceur de vos 
belles paroles, soit par la terreur de vos tourments, pour me faire renoncer 
à la foi et à l'honneur que je dois à Jésus-Christ, mon Sauveur et mon Dieu? 
Non, non, vous vous trompez; ce serait être déraisonnable que de préférer 
les voluptés passagères de ce monde aux délices célestes et aux biens 
éternels du paradis ». 

Maximien se moqua de ce discours ; et, s'imaginant que c'était une bra- 
vade, qui ne durerait pas, il commanda que l'on meurtrît la tête du saint 
Martyr à coups de pierres et de cailloux; mais ce grand homme, bien loin 
de se plaindre, ne cessait de crier : « Que les dieux qui n'ont pas fait le ciel 
et la terre périssent maintenant ! » Le tyran lui fit ensuite percer les talons 
avec de longues alênes de fer embrasé; et, l'ayant fait jeter sur des têts 
pointus, il l'y fit fouetter avec une cruauté inouïe; puis il lui fit chausser des 
bottes de bronze que l'on avait fait rougir dans le feu, s'efforçant ainsi par 
la rigueur de ces tourments de surmonter sa constance. Mais Dieu, qui ne 
s'éloigne jamais de ses élus, consola son serviteur au milieu de ses supplices, 
lui faisant entendre une voix du ciel qui l'encourageait, et qui lui pro- 
mettait la récompense de ses travaux après l'entière victoire : le saint 
Martyr, reprenant de nouvelles forces et faisant paraître dans ses yeux les 
douces consolations qui abondaient en son âme, dit à l'empereur : « Je vous 
ferai bientôt voir que c'est une pure folie et une vaine pensée de religion 
qui vous fait adorer ces fausses divinités, et blasphémer le saint nom de Jé- 
sus-Christ ». 



SAINT ANTHIME, ÉVÊQUB ET MARTYR. 45 

C'était mettre de l'huile dans le feu, et irriter de plus en plus la colère 
de Maximien ; il commanda donc que le saint Martyr fût attaché sur une 
roue ; et que, pendant qu'elle tournerait sans cesse, on lui brûlât peu à peu 
tout le corps avec des flambeaux ardents. Les bourreaux étaient habiles à 
exécuter ces ordres ; mais lorsqu'ils pensaient réduire son corps en pièces 
et en cendres, ils furent eux-mêmes renversés par terre ; et, leurs instru- 
ments leur tombant des mains, ils demeurèrent comme paralysés. Maximien 
les stimula par des sarcasmes et des menaces ; ils lui répondirent qu'ils ne 
manquaient pas de courage pour lui obéir, mais qu'ils ne le pouvaient pas, 
parce que trois personnages pleins de majesté, et tout éclatants de lumière, 
assistaient le Martyr, et le protégeaient contre leurs violences. Anthime, de 
son côlé, tout rempli de joie et de consolation, chantait au milieu de ses 
tourments, et rendait mille louanges à Dieu pour les victoires qu'il lui faisait 
remporter. 

L'empereur, vaincu par la constance du Martyr, fut contraint de le faire 
détacher de la roue et de le renvoyer en prison chargé et presqu'accablc de 
chaînes. Mais il arriva qu'au milieu du chemin elles se brisèrent miraculeu- 
sement, et s'ôtèrent d'elles-mêmes de ses pieds et de ses mains, ce qui 
donna une telle épouvante aux archers qui le conduisaient, qu'ils tombè- 
rent par terre, tout saisis et tremblants de frayeur. Cependant, ils furent 
relevés par Anthime, qui les prit par la main, et leur commanda de conti- 
nuer à remplir leur charge. Il rentra donc en prison avec une joie que l'on 
ne peut exprimer. Les criminels, qui y étaient en grand nombre, reçurent 
tant de consolations de sa présence, et furent si touchés de ses saints entre- 
tiens, qu'ils se convertirent tous à la foi catholique, et reçurent le sacre- 
ment du Baptême. Maximien, qui se voyait vaincu de quelque côté qu'il se 
tournât, fit encore venir le Martyr devant lui ; et, changeant ses moyens 
d'attaque, lui promit de grandes faveurs, et même l'office de souverain prê- 
tre des dieux, s'il voulait leur offrir de l'encens. Mais Anthime, se moquant 
de ses offres, lui dit fort généreusement : « Je suis prêtre du grand et sou- 
verain pontife Jésus-Christ, à qui je m'offre moi-même en sacrifice. Pour 
ce qui est de vos dieux et de leurs dignités, dont vous me parlez, ce n'est 
qu'une moquerie et une pure folie ». L'empereur, ne pouvant plus suppor- 
ter ces mépris, commanda enfin qu'il eût la tête tranchée. Anthime acheva 
ainsi son glorieux martyre et ne cessa de vaincre qu'en cessant de vivre, le 
27 avril, l'an de Notre-Seigneur303. 

coup d'ceil sur la dixième et dernière persécution générale. 

L'empereur Numérien, fils de Carus, ayant été massacré en 284, l'armée qui était à Chalcé- 
doine revêtit Dioclétieu de la pourpre. Dioclétien était un soldat de fortune, né dans la Dalmatie, 
de parents d'une basse extraction. 11 avait pris de bonne heure le parti des armes, et s'était élevé 
par degrés aux premiers honneurs militaires. L'année suivante, le nouvel empereur défit Carin, 
autre fils de Carus, qui régnait en Occident. Cette victoire ne calma pas toutes ses inquiétudes. 
D'un côté, il craignait de succomber sous le poids des affaires; de l'autre, il se défiait de la fidé- 
lité de ses troupes, et surtout des gardes prétoriennes, qui, depuis près de trois cents ans, étaient 
en possession de disposer de l'empire et d'ôter la vie à leurs maîtres. Considérant d'ailleurs qu'il 
n'avait point d'enfant mâle, il résolut de se donner un collègue. Son choix tomba sur Maximien- 
Hercule, en qui il avait une confiance entière, et en qui il connaissait une grande capacité pour 
le métier de la guerre. La famille de Maximien-Hercule était fort obscure. Il naquit dans un 
village voisin de Sirmium, en Pannonie. Il était d'un caractère cruel et livré à toutes sortes de 
vices. Il dut son élévation à ses talents militaires. 

Ces deux princes, alarmés du péril qui menaçait l'empire de toutes parts, et désespérant de 
pouvoir faire face à tous leurs ennemis, nommèrent chacun un César qui pût les aider à défendre 
leurs états respectifs. Ils voulurent aussi par là se donner chacun un successeur. Dioclétieu nomma 



4G 27 avril. 

Maximien-Galère pour l'Orient, et Maximien-IIercule nomma Constance-Chlore pour l'Occident. 
Maximien-Galère était un paysan de la Dacie, qui entra dans les armées romaines. Tout en lui 
annonçait un naturel barbare et féroce. Son regard, sa voix, son maintien avaient quelque chose 
d'effrayant. Il était, outre cela, zélé pour l'idolâtrie jusqu'au fanatisme. Constance-Chlore était 
d'une famille illustre, et réunissait en sa personne toutes les qualités qui font un grand prince. 

Dioclétien n'iuquiéta point les chrétiens pendant les premières années de son règne. Cela 
n'empêcha pas qu'il y en eût plusieurs de martyrisés en vertu des anciens édits qui n'araient 
point été révoqués. Pour Galère, il leur fit ressentir bientôt dans toutes les provinces de sa dé- 
pendance les effets de la haine implacable qu'il leur portait. 11 tâchait en même temps d'engager 
Dioclétien à entrer dans ses sentiments. 11 renouvela ses efforts pendant l'hiver de l'année 302, 
qu'il passa à Nicomédie. 

Cependant Dioclétien ne se laissait point encore gagner : il évitait d'en venir aux extrémités, 
de peur que l'effusion du sang chrétien ne troublât le repos de l'empire. Enfin, on consulta l'oracle 
d'Apollon à Milet. La réponse, dit Lactance l , fut telle qu'un ennemi de la religion chrétienne 
pouvait l'attendre. Le même auteur rapporte dans deux endroits * un autre incident qui ne con- 
tribua pas peu à aigrir Dioclétien contre les adorateurs de Jésus-Christ. Ce prince, étant à An- 
tioche en 302, immola quantité de victimes pour trouver dans leurs entrailles la connaissance de 
l'avenir. Quelques officiers chrétiens qui étaient auprès de sa personne formèrent sur leur front 
le signe de la noix. Les aruspices confondus ne trouvant point dans les entrailles des victimes 
ce qu'ils y cherchaient, en offrirent de nouvelles, sous prétexte que les dieux n'étaient point en- 
core suffisamment apaisés ; mais ils ne réussirent pas plus que la première fois. Celui qui prési- 
dait à la cérémoo e s'écria tout-à-coup qu'on ne devait point s'étonner de ce qui arrivait. « Il y a 
ici », dit-il, « des profanes qui nous troublent dans nos sacrifices ». Par ces profanes, il enten- 
dait les chrétiens. L'empereur irrité ordonna sur-le-champ que tous les chrétiens qui étaient pré- 
sents, ainsi que tous ceux qui tenaient à la cour, eussent à sacriGer aux dieux. « Je veux », 
ajouta-t-il. « que ceux qui refuseront d'obéir soient battus de verges ». Il envoya aussi des ordres 
aux commandants des troupes pour qu'ils cassassent les soldats qui ne sacrifieraient pas. 

Une autre chose confirma Dioclétien dans ses sentiments de haine contre le christianisme, 
quoiqu'elle dût naturellement produire nu effet tout contraire : elle est rapportée par Constantin 
le Grand dans un édit qu'il adressa à tout l'empire. Voici comment parle ce prince 3 : « On dit 
qu'Apollon déclara, par une voix sortie du fond d'une caverne, non de la bouche d'un homme, 
que des justes qui vivaient sur la terre l'empêchaient de dire la vérité, et qu'ils étaient cause des 
fausses prédictions qu'il faisait. Dioclétien laissa croître ses cheveux pour marquer sa douleur, et 
déplora le triste sort des hommes qui n'avaient plus d'oracles. Je vous en prends à témoin, Dieu 
du ciel ! Vous savez qu'étant encore jeune, j'entendis ce malheureux empereur demander à un de 
ses gardes « qui étaient ces justes qui vivaient sur la terre? » et qu'un prêtre païen qui était 
présent lui répondit que c'étaient les chrétiens. Ayant écouté cette réponse avec beaucoup de joie, 
il tira contre l'innocence l'épée qui ne devait être employée que contre le crime ; et, si l'on peut 
parler ainsi, il écrivit avec la pointe de sou épée des édits sanglants contre les chrétiens, et 
ordonna aux juges de se servir de toute l'adresse de leur esprit pour inventer de nouveaux sup- 
plices ». 

On choisit, pour ouvrir la persécution, le vingt-troisième jour de février, auquel les païens 
célébraient la fête de leur dieu Terme *. On ne se tlattait de rien moins que d'anéantir notre sainte 
religion. Dès le matin, le préfet, accompagné de plusieurs officiers, se rendit à l'église des chré- 
tiens. 11 en força les portes, se saisit des livres de l'Ecriture qu'il y trouva et les fit brûler : tout 
le reste fut abandonné au pillage. Dioclétien et Galère voyaient d'un balcon tout ce qui se pas- 
sait, car l'église étant placée sur une émineuce, on la voyait du palais. Ils délibérèrent longtemps 
s'ils ordonneraient que l'on mit le feu à l'église. Dioclétien, qui craignait que les flammes ne se 
communiquassent à d'autres bâtiments de la ville, fut d'avis qu'on se contentât de l'abattre. On y 
envoya donc uu corps considérable de prétoriens, qui la démolirent en fort peu de temps. 

Le lendemain, on publia un édit par lequel il était ordonné d'abattre toutes les églises et de 
brûler nos saintes Ecritures. Il y était dit aussi que l'on ferait subir la question à tous les chrétiens, 
de quelque rang qu'ils fussent; qu'ils seraient inhabiles à posséder les charges et les dignités ; que 
l'on recevrait toutes les actions intentées contre eux ; qu'eux, au contraire, ne seraieut point receva- 
bles à demander justice pour violence, pour adultère, etc.; qu'ils seraient enfin déchus de tous les 
droits attachés à la qualité de sujet de l'empire. 

Cet édit n'eut pas plus tôt été affiché, qu'un chrétien fort considérable par sa place l'ar- 
racha et le mit en pièces. Son zèle, que Lactance condamne comme indiscret, venait, selon 
Eusèbe, d'un principe divin. Ce dernier auteur ne cousidérait que l'intention. Le chrétien fut ar- 

1. De mort, persecut., c. 11, p. 197. — 2. Ibid., c. 10, et Instit., 1. iv, c. 27. 

3. Apud Euseb., in Vit. Constant., 1. n, c. 50, 51, p. 467. 

4. Le mois de février était le dernier de l'année romaine, lorsqu'on institua cette fête, et il le fut 
Jusqu'à la réformation du calendrier faite par Jules-César. 



SAIiNT AKTIIIME, ÉVÊQUE ET MARTYR. 47 

rèté et condamné à diverses tortures; on retendit ensuite sur un gril ardent, où il consomma 
son sacrifice. Il montra durant son supplice une patience admirable. 

Ce premier édit fut bientôt suivi d'un second. 11 y était ordonné d'arrêter les évêques, de les 
charger de chaînes et de les obliger, à force de tourments, de sacrifier aux idoles. On croit que 
saiut Anthime fut arrêté en cette occasion. Quoi qu'il en soit, la ville de Nicomédie fut alorg 
inondée du sang chrétien. 

La haine que Galère portait aux disciples de Jésus-Christ n'était point encore satisfaite. Il 
s'avisa, pour engager Dioclétien à les traiter avec encore plus de rigueur, d'un moyen qui décèle 
toute la barbarie de son caractère. Il fit mettre le feu au palais impérial par ses créatures. Les 
idolâtres accusèrent aussitôt les chrétiens d'être les auteurs de l'incendie, et se livrèrent aux plus 
violents transports de rage contre eux. C'était ce que Galère avait prévu ; c'était là l'objet de ses 
désirs. On disait que les chrétiens, ligués avec quelques eunuques, avaient attenté. à la vie des 
deux princes et qu'ils avaient pensé les brûler tout vifs dans leur propre palais. Dioclétien 
ajouta foi à ces bruits. Il fit donner en sa présence une cruelle question à tous ceux qui compo- 
saient sa maison, pour découvrir les incendiaires ; mais on ne put les connaître, parce qu'on 
n'informa point contre les gens de Galère. 

Quinze jours après, on mit le feu une seconde fois au palais. On ne découvrit point non plus 
l'auteur de l'embrasement, qui était toujours Galère. Ce prince partit le jour même de la ville de 
Nicomédie, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. A l'entendre, il n'en agissait de la sorte que pour 
n'être pas brûlé par les chrétiens. Le palais fut peu endommagé, parce qu'on en éteignit le feu 
presque sur-le-champ. On rendit encore les chrétiens responsables du second incendie. 

Dès lors la fureur de Dioclétien ne connut plus de bornes; les malheureux chrétiens en res- 
sentirent tout le poids. Les plus affreux supplices étaient le partage de ceux qui refusaient d'adorer 
les idoles. Valérie, fille de l'empereur, qui avait épousé Galère, et Prisca, sa femme, toutes deux 
chrétiennes, se virent dans l'alternative de souffrir une mort cruelle ou de sacrifier. Elles eurent 
l'une et l'autre la lâcheté d'apostasier ; mais Dieu les en punit d'une manière terrible. Leur vie ne 
fut plus qu'un tissu de malheurs, après quoi elles eurent publiquement la tète tranchée, par l'ordre 
de Licinius, car en 313 il fit périr toute la famille de Dioclétien et toute celle de Maximien- 
Galère. 

Les plus puissants des eunuques, qui jusqu'alors avaient été les maîtres du palais et les con- 
seillers de l'empereur, devinrent les premières victimes de la persécution. Ils aimèrent mieux 
périr au milieu des supplices que de trahir leur religion. Les principaux d'entre eux furent saint 
Pierre, saint Gorgone, saint Dorothée, saint Inde, saint Migdone, etc. 

Du palais, la persécution s'étendit sur l'église de Nicomédie, dont saint Anlhime était évèque. 
Ce Saint eut la tète tranchée. Il fut accompagné dans son triomphe par les prêtres et par les 
autres ministres de son église, qui moururent pour la foi, avec tous ceux qui appartenaient à la 
famille. 

Nous avons dit dans les Actes de saint Anthime que le diocèse de Nicomédie fournit vingt 
mille victimes à cette affreuse boucherie. Ce chiffre de vingt mille martyrs réparti sur tout le dio- 
cèse de Nicomédie n'a rien d'exagéré, si l'on songe que Galère tua huit mille chrétiens dans une 
seule ville de Phrygie, dont les magistrats et tous les habitants étaient chrétiens ! Pour aller plus 
vite en besogne, il fit mettre le feu aux quatre coins de la ville et la fit cerner par ses soldats. 
Nous avons vu de nos jours (1870) les Prussiens et leurs satellites renouveler un semblable pro- 
cédé contre les paisibles habitants de villes et de villages, pour lesquels c'était un crime d'être 
français, comme c'en était un sous Galère de se dire et d'être chrétien. 

Les simples fidèles ne furent pas plus épargnés que les ecclésiastiques. Il y avait des juges 
dans les temples pour condamner à mort tous ceux qui refuseraient de sacrifier. On inventait, 
pour les tourmenter, de nouveaux genres de supplices. On dressa des autels dans toutes les cours 
de justice ; et personne n'était admis à réclamer la protection des lois, qu'il n'eût auparavant ab- 
juré la religion chrétienne. On ne souffrait point, dit Eusèbe, que le peuple vendit ou achetât, 
qu'il emportât de l'eau dans sa maison, qu'il fit moudre le blé, qu'il traitât aucune sorte d'affaire, 
à moins qu'il n'offrit de l'encens à certaines idoles placées aux coins des rues, aux fontaines 
publiques, dans les marchés, etc. Mais toutes les tortures Surent inutiles, et l'on chercherait vai- 
nement des expressions assez énergiques pour représenter le courage avec lequel une multitude 
innombrable de chrétiens sacrifièrent leur vie pour Jésus-Christ. On brûlait par troupes des per- 
sonnes de tout âge et de tout sexe. Plusieurs furent décapités, et d'autres précipités dans la mer. 
Le Martyrologe romain fait mémoire, sous le 27 avril, de ceux qui souffrirent en cette occasion. 

De Nicomédie la persécution passa dans toutes les provinces de l'empire. Les édits se succé- 
daient les uns aux autres. Le quatrième parut au commencement de l'année 304 : il ordonnait de 
mettre à mort tous les chrétiens, quels qu'ils fussent, s'ils persistaient dans leur religion. Les 
gouverneurs, dit Lactance, regardaient comme une grande gloire de triompher de la constance 
d'un chrétien ; aussi employaient-ils toutes les tortures que pouvait imaginer la cruauté la plus 
raffinée. Le sang des fidèles ruisselait de toutes parts. Cependant on avait dépêché des courriers 
k l'empereur Maximien-Hercule et au césar Constance, pour leur porter les nouveaux décrets. Le 
vieux Maximien les accueillit avec joie : ils étaient depuis longtemps l'objet de ses désirs. Cous- 



48 27 AVRIL. 

tance-Chlore, après en avoir pris connaissance, fît appeler tous les officiers chrétiens de son 
palais et leur proposa la double alternative, ou de demeurer dans leurs charges s'ils sacrifiaient 
aux idoles, ou s'ils refusaient, d'être bannis de sa présence et de perdre ses bonnes grâces. Quel- 
ques-uns, préférant les intérêts de ce monde à leur religion, déclarèrent qu'ils étaient prêts à sa- 
crifier. Les autres demeurèrent inébranlables dans leur foi. La surprise des uns et des autres fut 
au comble, quand ils entendirent Constance leur déclarer qu'il tenait les apostats pour des lâches; 
que, n'espérant pas les trouver plus fidèles à leur prince qu'à leur Dieu, il les éloignait pour ja- 
mais de son service ! Il retint au contraire les autres près de sa personne, leur confia sa garde 
particulière, et les traita comme les plus dévoués de ses serviteurs. 

Les Gaules qui relevaient de Constance-Chlore échappèrent à la persécution générale : comme 
si Dieu se fût contenté des martyrs que Maximien-Hercule y avait semés sur son passage, seize 
ans auparavant (287), pendant que le reste de l'Eglise était en paix. Toutefois Constance, pour 
ne pas irriter les autres empereurs en se jouant trop ouvertement de leurs décrets, laissa abattre 
dans les Gaules les églises matérielles, « considérant », dit Lactance, « qu'après l'orage elles 
pourraient être rebâties ». La persécution s'étendit donc en un moment des bords du Tibre aux 
extrémités de l'empire, les Gaules exceptées. Constance Chlore ne put écarter l'orage de la Grande- 
Bretagne où il commandait. 

C'en était fait de notre religion si son origine eût été humaine ; mais Dieu, qui veillait sur son 
Eglise, se servit, pour l'étendre, des moyens mêmes que les hommes employaient pour la détruire. 
Ceux qui s'étaieut le plus déchaînés contre elle, subirent la peine que méritaient leur injustice et 
leur cruauté. 

Les auteurs des premières persécutions générales éprouvèrent aussi visiblement les effets de la 
colère du ciel. C'est ce qu'on peut voir dans l'excellent traité de Lactance, intitulé : De la mort 
des persécuteurs. Ainsi, tandis que les martyrs gagnaient des couronnes immortelles, leurs enne- 
mis souffraient dès cette vie les châtiments dus à leurs crimes. 

Il est bien glorieux pour la religion chrétienne, disait autrefois Tertullien, que le premier em- 
pereur qui a tiré le glaive contre elle ait été Néron, l'ennemi déclaré de toute vertu. Réduit au 
désespoir, quatre ans après qu'il eut commencé à persécuter les chrétiens, c'est-à-dire en 64, il 
voulut se donner la mort, mais il n'acheva son crime qu'à l'aide d'Epaphrodite, son secrétaire. 
11 mourut détesté de l'empire et de tout le genre humain, à cause de ses cruautés et de ses abo- 
minations. 

Domitien, qui persécuta l'Eglise en 95, fut massacré l'année suivante par ses propres domes- 
tiques. Trajan, Adrien, Tite, Antonin et Marc-Aurèle ne périrent point de mort violente; mais ils 
ne donnèrent point d'édits contre les chrétiens, et leur crime consista à ne point empêcher les 
persécutions ou à les tolérer. 

Sévère, qui devint persécuteur en 202, tomba dans toutes sortes de malheurs. Il mourut de 
chagrin, laissant un fils qui avait voulu lui ôter la vie et qui depuis tua son propre frère. Toute 
sa famille périt misérablement. 

Dèce périt dans un marais en allant combattre les Goths, après un règne fort court. Gallus fut 
tué un an après qu'il eut allumé le feu de la persécution. Valérien, Aurélien et Maximien I er mou- 
rurent de mort violente. 

Dioclétien devint malheureux en devenant persécuteur des chrétiens. Intimidé par la puis- 
sance et les menaces de Galère, il abdiqua l'empire à Nicomédie, le 1 er avril 301. Maximien- 
Hercule fit la même chose à Milan. Le premier alla mener une vie privée en Dalmatie, près 
de Salone (aujourd'hui Spalatro), où l'on montre encore les ruines de son palais. Maximien- 
Hercule l'exhortant à reprendre la pourpre, il lui répondit : « Si vous aviez vu les herbes que 
j'ai plantées de mes mains à Salone, vous ne me parleriez point de l'empire ». Cette réponse, 
en apparence philosophique, ne vernit que d'un fonds de lâcheté et de timidité. Dioclétien 
eut la douleur de voir sa femme et sa fille condamnées à mort par Licinius, et la religion 
«chrétienne protégée par les lois en 313. Constantin et Licinius lui écrivirent une lettre mena- 
çante, dans laquelle ils l'accusaient de favoriser le parti de Maxence et de Maximin. Enfin, ce 
malheureux prince, réduit au désespoir, termina par le poison une vie qui lui était à charge. 
C'est du moins ainsi qu'Aurélius Victor raconte sa mort. Le récit de Lactance est différent. 
Dioclétien, selon cet auteur, fut vivement frappé du mépris général où il était tombé ; il éprou- 
vait des agitations continuelles, et ne voulait ni manger ni dormir. On l'entendait gémir et sou- 
pirer sans cesse. Ses yeux étaient souvent baignés de larmes ; et de désespoir il se roulait, 
tantôt sur son lit, tantôt sur la terre. Il périt ainsi par la faim, la mélancolie et le chagrin. Sa 
mort arriva en 318. 

Maximien-Hercule voulut par trois fois reprendre la pourpre, et même l'arracher à Maxence, son 
propre fils. Tous ses efforts ayant été inutiles, il se pendit de désespoir en 310. Maxence, Galère 
et Maximin Dala périrent aussi misérablement. 

Maximien-Galère fut attaqué d'une horrible maladie. La pourriture et les vers se mirent à son 
corps. Il exhalait une odeur si infecte que ses propres serviteurs ne pouvaient la supporter. Voir 
Eusèbe, HisL, 1. 8, c. 16. 

Maxence, ayant été défait par Constantin, tomba dans le Tibre et s'y noya. Maximien II, vaincu 



SAINTE ZITE, VIERGE. 49 

par Licinius, se vit obligé de révoquer les édits qu'il avait portés contre les Chrétiens, et mourut 
dans des douleurs affreuses. Voici comment la chose arriva. Pendant que son armée était rangée 
en bataille, il se tint lâchement caché dans son palais. La victoire s'étant déclarée pour Licinius, 
il s'enfuit à Tarse ; et comme il ne trouvait aucune retraite assurée, il éprouva toutes les agitations 
que peut causer une vive crainte de la mort. Une plaie horrible lui couvrit en même temps tout 
le corps. Dans les redoublements de la douleur, il se roulait par terre comme un furieux. Epuisé 
par de longs jeunes, son corps n'offrait plus que la forme d'un squelette hideux. Il perdit l'usage 
de la vue, et les yeux lui sortirent de la tète. Il vivait cependant toujours et faisait l'aveu de ses 
crimes. Inutilement il appelait la mort à son secours ; elle ne vint terminer ses maux que quaud 
il eut reconnu qu'il méritait tout ce qu'il souffrait pour avoir si cruellement traité Jésus-Christ 
dans la personne de ses disciples. Voir Eusèbe, Hist., 1. ix, c. 10. Cet auleur ajoute que les gou- 
verneurs des provinces qui avaient servi la rage de Maximin contre les chrétiens furent tous mis à 
mort. Il nomme Picence, Culcien, Théoctène, Urbin, Firmilien, etc. 

Licinius était un prince aussi cruel qu'ignorant. Il ne savait ni lire, ni écrire son nom; ennemi 
déclaré des gens de lettres, il en fit mettre plusieurs à mort. Il favorisa quelque temps le chris- 
tianisme pour faire sa cour à Constantin, et l'on a même prétendu qu'il avait eu dessein de 
l'embrasser; mais à la fin il leva le masque et persécuta l'Eglise. Constantin l'ayant défait, le 
condamna à mort en 323. Voir M. Jortin, t. m, et Tillemont, Hist. des Empereurs. 

Le récit du martyre de saint Anthime est tiré d'un manuscrit grec, et reproduit par les Bollandistes. 
Le tableau de la dixième persécution est tiré de Lactance, L. de mort, persecut., et d'Eusèbe, Hist., 1. 
Vin, c. 4, 6. Voir Tillemont, t. v. 



SAINTE ZITE, VIERGE 

1278. — Pape : Nicolas III. 



La main au travail, le cœur à Dieu. 

Devise de sainte Zite, 

Sainte Zite eut pour parents de pauvres laboureurs de Bozzanello, vil- 
lage situé sur le mont Sagrati, à trois lieues de Lucques. Elle naquit en 
1218. Pauvres des biens de la fortune, son père et sa mère étaient riches 
des biens de l'âme et fervents serviteurs de Dieu. Avec sainte Zite, ils eurent 
deux autres enfants qui embrassèrent la vie religieuse et moururent en 
odeur de sainteté. Parvenue à l'âge de douze ans, sainte Zite entra comme 
servante chez un seigneur de la ville, Pagano de Fatinelli, dont la maison 
était attenante à l'église de Saint-Frigidien. Elle ne vit dans son état qu'une 
plus grande facilité de se sanctifier, puisqu'elle était à portée d'y mener 
une vie laborieuse, pénitente, mortifiée, et de ne faire jamais sa volonté. 
D'un autre côté, elle s'estimait heureuse d'avoir toutes les choses néces- 
saires à la vie, sans être exposée à ces troubles, à ces agitations qu'il en 
coûte ordinairement pour se les procurer. Aimant Dieu par-dessus toutes 
choses, l'humble servante se levait de bon matin pour aller répandre son 
cœur devant le Seigneur et assistera la sainte messe. Jésus prit en affection 
cette pauvre fille et se plut à orner son cœur de toutes les vertus. Elle fit 
de rapides progrès dans la piété et l'on vit bientôt briller en elle toutes les 
vertus, l'humilité, la douceur, la modestie, la patience, la charité, le sup- 
port des défauts d'autrui. Comme il n'arrive que trop souvent, les autres 
serviteurs de la maison la détestaient à cause de sa piété et lui firent subir 
toutes sortes d'humiliations que la servante de Dieu supporta avec douceur 
et résignation. Dieu inspira à sainte Zite le désir de se vouer tout entière à 
lui; elle fit vœu de virginité et mena dès lors une vie pénitente et mortifiée. 
Vies des Saints. — Tome V. 4 



50 27 AVRIL. 

Elle réduisit son corps en servitude pour étouffer ses révoltes ; mais la ver- 
tueuse fille sortit triomphante de toutes ces tentations. 

Les flammes de la charité que la communion fréquente allumait au 
dedans de son âme se répandaient au dehors sur les pauvres. Elle saisissait 
toutes les occasions de leur rendre les services qui étaient en son pouvoir, 
et Dieu récompensa souvent par des miracles éclatants les actions de sa ser- 
vante. Il y eut alors une famine et sainte Zite, touchée de la misère de tous 
ceux qui venaient frapper à la porte de son maître, se mit sans réfléchir à 
leur distribuer des fèves qu'elle allait puiser dans un grand coffre, puis tout 
à coup en pensant qu'elle n'avait pas demandé à son maître la permission 
d'agir ainsi, elle fut saisie de crainte et pria Dieu d'écarter d'elle les consé- 
quences de son action. Le seigneur Fatinelli voulut en ces jours faire mesu- 
rer ce qu'il possédait de fèves. Sainte Zite épouvantée se cachait derrière sa 
maîtresse tout en s'étonnant que le maître ne dît rien. Les coffres étaient 
pleins comme auparavant. Sainte Zite remercia le Seigneur de sa généro- 
sité. Dieu ne pouvait rien refuser à sa servante, il suppléait même à ce 
qu'elle oubliait parfois de faire, absorbée qu'elle était par la prière. Un 
jour qu'elle était restée longtemps à l'église, elle s'aperçut avec terreur que 
le soleil était déjà haut sur l'horizon: or, elle devait pétrir ce jour-là et 
faire cuire le pain ; elle s'attendait à des reproches, mais les anges avaient 
fait sa besogne, elle trouva le pain prêt à mettre au four, et reconnut à la 
suave odeur qu'il exhalait, les ouvriers qui l'avaient fait. Un pèlerin brûlé 
de la soif et de la chaleur, lui demanda un jour l'aumône. N'ayant absolu- 
ment rien, elle ne savait que faire ; tout à coup elle lui dit d'attendre un 
instant, va puiser de l'eau dans un vase, la lui apporte et fait dessus le signe 
de la croix. Le pèlerin, en ayant goûté, en but à longs traits : cette eau se 
trouvait changée en un vin délicieux. La nourriture qu'on lui assignait à la 
maison, elle y touchait rarement, mais réservait le tout pour quelque 
pauvre ou pour quelque malade. Elle avait un lit convenable, mais c'était 
pour y réchauffer les pauvres ; pour elle, sa couche ordinaire était la terre 
ou une planche. Toutes les misères, corporelles ou spirituelles, excitaient 
en elle une tendre commisération. C'était l'usage, quand les magistrats 
devaient condamner à mort un criminel, de l'annoncer par le son des 
cloches. A ce signal la pauvre servante se mettait en prières avec larmes 
pendant trois ou quatre jours, quelquefois jusqu'à sept, pour obtenir au 
malheureux le salut de son âme. Cette commisération pour les condamnés 
à mort, elle la montra encore du haut du ciel. Un paysan du royaume de 
Naples, ayant été pendu pour un vol dont il était innocent, elle vint le 
dégager après l'exécution. 

Douce, humble, soumise envers tout le monde, Zite était d'un courage 
intrépide à l'égard des libertins. Un des domestiques ayant voulu attenter à 
sa pudeur, elle lui déchira le visage avec ses ongles. Pour conserver ce pré- 
cieux trésor, elle joignit une prière presque continuelle au jeûne et à la 
mortification. Elle se levait à minuit, assistait à Matines dans l'église voisine 
de Saint-Fridien, y priait avec larmes pour elle et pour les autres. 

Ces exercices de piété et de charité n'empêchaient point Zite de servir 
ses maîtres avec une ponctualité humble et affectueuse. Quand il leur arri- 
vait de se fâcher contre elle ou d'autres personnes, elle se jetait à leurs 
pieds, quoiqu'il n'y eût pas de sa faute, et leur demandait humblement par- 
don. Cette humilité, jointe à ses autres vertus, leur inspira pour elle une 
religieuse vénération. Cependant ils ne lui avaient pas toujours rendu jus- 
tice : on traita sa modestie de stupidité ; son exactitude à tous ses devoirs 



SAINTE ZITE, VIERGE. 51 

fut regardée comme le fruit d'un orgueil secret. La signora Fatinelli se 
laissa prévenir contre elle par les autres domestiques qui la détestaient : 
son maître la honnissait au point qu'il ne pouvait la voir sans entrer dans de 
violents transports de fureur. Plus tard, quand ils eurent apprécié le trésor 
que possédait leur maison, ils lui confièrent le maniement de leurs affaires. 
Un mot de sa bouche suffisait pour calmer le signor Fatinelli dont l'humeur 
était fort emportée. Certes, la sainteté n'est pas toujours glorifiée en ce 
monde. Zite ne prévoyait pas que la sienne le serait : autrement elle n'eût 
pas été sainte. C'est pourquoi elle fut toujours également humble et soumise. 

Une nuit de Noël, qu'il faisait extrêmement froid, Zite se disposait à se 
rendre à Matines. Son maître lui dit : a Comment cours-tu à l'église par un 
temps si froid, que nous pouvons à peine nous en défendre ici avec tous nos 
vêtements? toi surtout, épuisée par le jeûne, vêtue si pauvrement, et qui vas 
t' asseoir sur un pavé de marbre? Ou bien reste ici pour vaquer à tes saintes 
oraisons, ou bien prends sur tes épaules mon manteau à fourrures pour te 
garantir du froid ». Zite, ne voulant pas manquer à un office aussi solennel, 
s'en allait avec le manteau, lorsque le maître lui dit, comme pressentant ce 
qui allait arriver : « Prends garde, Zite, que tu ne laisses le manteau à un 
autre, de peur que, s'il est perdu, je n'en souffre du préjudice, et toi, de 
grosses fâcheries de ma part ». Elle lui répondit : « Ne craignez pas, mon- 
sieur, votre manteau vous sera bien gardé ». Entrée dans l'église, elle aper- 
çut un pauvre demi-nu, qui murmurait tout bas, et qui grelottait de froid. 
Emue de compassion, Zite s'approche et lui dit : « Qu'avez-vous, mon frère, 
et de quoi vous plaignez-vous? » Lui, la regardant d'un visage placide, 
étendit la main et toucha le manteau en question. Aussitôt Zite l'ôte de ses 
épaules, en revêt le pauvre et lui dit : « Tenez cette pelisse, mon frère, jus- 
qu'à la fin de l'office, et vous me la rendrez ; n'allez nulle part, car je vous 
mènerai à la maison et vous chaufferai près du feu ». Cela dit, elle alla se 
mettre à l'endroit où elle priait d'ordinaire. Après l'office, et quand tout le 
monde fut sorti, elle chercha le pauvre partout, au dedans et au dehors de 
l'église, mais ne le trouva nulle part. Elle se disait en elle-même : « Où 
peut-il être allé ? Je crains que quelqu'un ne lui ait pris le manteau, et que, 
de honte, il n'ose se présenter à mes yeux. Il paraissait assez honnête, et je 
ne crois pas qu'il ait voulu attraper le manteau et s'enfuir ». C'est ainsi 
qu'elle excusait pieusement le pauvre. Mais enfin, ne l'ayant pu trouver, 
elle revenait un peu honteuse, espérant toujours néanmoins que Dieu apai- 
serait son maître, ou inspirerait au pauvre de rapporter le manteau. Quand 
elle fut de retour à la maison, le maître lui dit des paroles très-dures, lui fit 
de vifs reproches. Elle ne répondit rien, mais, lui recommandant d'espérer, 
elle lui raconta comment la chose s'était passée. Il entrevit bien comment 
la chose s'était passée, mais ne laissa pas de murmurer jusqu'au dîner. A la 
troisième heure, voilà sur l'escalier de la maison un pauvre qui charmait 
tous les spectateurs par sa bonne mine, et qui, portant le manteau dans ses 
bras, le rendit à Zite, en la remerciant du bien qu'elle lui avait fait. Le 
maître voyait et entendait le pauvre. Il commençait, ainsi que Zite, à lui 
adresser la parole, lorsqu'il disparut comme un éclair, laissant dans leurs 
cœurs une joie inconnue et ineffable, qui les ravit longtemps d'admiration. 

On a cru que ce vieillard était un ange ; c'est pourquoi la porte de 
l'église où elle rencontra le pauvre au manteau a été depuis appelée la 
porte de l'Ange. 

Chaque vendredi elle allait en pèlerinage à San-Angelo in Monte, à deux 
lieues de Lucques ; un jour qu'elle avait été retenue par les travaux de la 



52 27 avril. 

maison plus que d'ordinaire, elle fut surprise par la nuit. Un cavalier qui 
suivait le même chemin lui prédit qu'elle périrait dans les précipices si elle 
continuait à marcher au milieu des ténèbres : mais quand il arriva, il fut 
bien saisi de trouver à la porte de l'église celle qu'il croyait avoir laissé loin 
derrière lui. Sainte Zite avait un grand amour pour sainte Marie-Made- 
leine et pour saint Jean l'Evangéliste ; une veille de fête de la première, elle 
voulut aller faire brûler un cierge devant son autel dans une église assez 
éloignée de Lucques. Elle arriva tard et trouva les portes fermées ; elle 
alluma son cierge, se mit à genoux et s'endormit. La nuit, un orage terrible 
s'éleva, la pluie tomba par torrents, et la Sainte reposait : quand elle se 
réveilla, les rues étaient couvertes d'eau, mais elle n'avait pas même été 
touchée par une goutte de pluie, et son cierge brûlait encore. Les portes 
alors s'ouvrirent devant elle, et quand le curé arriva pour dire la messe, il 
trouva la Sainte en prières dans cette église qui n'avait pas été ouverte 
depuis la veille au soir. Nous pourrions rapporter beaucoup de faits sem- 
blables, ils serviraient à prouver de plus en plus la protection toute parti- 
culière dont le ciel entourait sa servante. Ses dernières années se passèrent 
dans une prière et une extase presque continuelles. Elle mourut âgée de 
soixante ans, le 27 avril 1278, après avoir reçu les derniers Sacrements avec 
une ferveur extraordinaire : elle n'avait servi qu'un seul maître. Aussitôt 
qu'elle eut rendu le dernier soupir, une étoile brillante parut au-dessus 
de la maison où reposait son corps, et les enfants se mirent à crier dans les 
rues : la Sainte est morte, allons voir la Sainte dans la maison de Fatinelli. 
Toute la ville vint rendre hommage à la vertu de l'honorable servante que 
Dieu venait de glorifier en la rappelant à lui. 

Les miracles se multiplièrent tellement au tombeau de sainte Zite, que, 
quatre ans après sa mort, l'évêque permettait qu'on l'honorât d'un culte 
public. Ce culte s'est rapidement répandu et dans sa patrie et dans toute 
l'Europe. Le cercueil de sainte Zite fut ouvert par trois fois différentes en 
1446, 1581, 1652, et on trouva le corps qu'il renfermait parfaitement intact ; 
il était encore en 1841 dans un état parfait de conservation, tel que les Bol- 
landistes le décrivaient dans les Acia Sanctorum au xvn e siècle : il est en- 
châssé et gardé avec beaucoup de respect dans l'église Saint-Fridien. En 
1696, Innocent XII a consacré le culte qu'on rendait à sainte Zite et publié 
un décret de béatification. 

On lui donne pour attributs un trousseau de clefs suspendu à sa ceinture 
et une cruche : les clefs rappellent qu'elle fut investie de la confiance de 
ses maîtres après avoir été l'objet de leurs mauvais traitements, et la 
cruche, le miracle qu'elle fit de changer l'eau en vin au bénéfice des 
pauvres. — On montre encore à Lucques le puits où elle prit de l'eau 
pour faire ce miracle. — On l'a aussi représentée debout devant les 
portes de la ville, et la sainte Vierge venant lui ouvrir le guichet. La miséri- 
cordieuse Marie dut rendre ce service à sa servante un soir que celle-ci 
s'était attardée à ses bonnes œuvres. Une bonne vieille gravure allemande, 
que nous avons sous les yeux, la représente sous les traits d'une jeune fille 
accorte, revêtant le vieillard de la pelisse de son maître. 

Sainte Zite est la patronne de Lucques ; elle l'était aussi de toute la 
république de ce nom, quand elle existait. 

Les servantes et les femmes de charge l'invoquent comme leur modèle 
et leur particulière protectrice. 

De la chaumière du mont Sagrati , qui avait abrité le berceau de 
l'humble Sainte, on a fait une chapelle qui lui est dédiée. 



LE BIENHEUREUX PIERRE ARMENGOL. 53 

On a recueilli plusieurs maximes spirituelles de sainte Zite : en voici deux 
qui, tout en exprimant des vérités connues, les mettent parfaitement en 
relief : « Une servante paresseuse », disait-elle, « ne doit pas être appelée 
pieuse; une personne de notre condition, qui affecte d'être pieuse, sans être 
essentiellement laborieuse, n'a qu'une fausse piété ». 

« Travailler, c'est prier », disait-elle encore souvent. 

Terminons par cet éloge de l'un de ses historiens : « Zite avait la piété 
des Saints, qui ne se contente pas de quelques pratiques extérieures, mais 
qui pénètre les profondeurs de l'âme. Elle n'était pas de celles qui sont 
plus promptes à prier qu'à pardonner; à aller à l'église, qu'à vaquer aux 
devoirs de leur état ; à donner une aumône qu'à réprimer leur langue ou à 
dompter leurs passions ». 

Stolz, Rohrbacher, et autres hagiographes. 



LE BIENHEUREUX PIERRE ARMENGOL 



1304. — Pape : Saint Benoit XI. 

I«a patience, c'est le martyre. 

Saint Bonav., Serm. m de saneto Andréa. 

Pierre Armengol appartenait à une famille noble et craignant Dieu. Son 
père, don Arnaldo Armengol de Moncada, était de la famille des comtes 
d'Urgel, alliée à celle des rois de Gastille. Sa jeunesse ne fit pas présager 
que plus tard il deviendrait un Saint, car il se fit bandit et chef de bandits. 
Les desseins de Dieu sont impénétrables, car on voit, en 1258, ce voleur de 
grands chemins se faire moine et entrer à Barcelone dans un couvent de la 
Merci. Comprenant la nécessité de réparer sa vie passée, il se livra à de 
rudes et austères pénitences et traita son corps en ennemi. 

La longue persévérance de Pierre dans le bien, son obéissance ponc- 
tuelle, son humilité profonde, sa piété exemplaire et sa rigoureuse péni- 
tence, inspirèrent à ses supérieurs tant de confiance en lui, qu'ils le donnè- 
rent pour compagnon à d'autres religieux de l'Ordre chargés d'aller parmi 
les infidèles traiter de la rédemption des captifs. Il fit ses premiers essais 
dans les royaumes de Grenade etdeMurcie, qui gémissaient alors sous la ty- 
rannie des Maures. Le Bienheureux montra, en ces négociations délicates, 
tant de charité, de prudence et de zèle que ses confrères, les esclaves, et les 
infidèles eux-mêmes, conçurent pour lui une haute estime. 

Les succès qui avaient couronné les premiers travaux du saint religieux 
déterminèrent le général de l'Ordre à lui confier une Rédemption et à l'en- 
voyer à Alger. Il s'y rendit, et Dieu bénit tellement ses efforts qu'en moins 
de deux mois il racheta trois cent quarante-six captifs, qu'il fit partir aus- 
sitôt pour l'Espagne, sous la conduite de quatre de ses confrères. Quant à 
lui, il resta parmi les Maures avec le vénérable Guillaume, son compagnon, 
parce qu'il voulait aller à Bougie, ville des états d'Alger, pour y délivrer 
quelques-uns de ses frères qui y étaient restés en otage, et briser les fers de 
cent dix-neuf chrétiens qui, par les cruels traitements qu'ils éprouvaient, 
étaient en danger d'apostasier. Pierre fit en effet ce voyage, et procura la 



54 27 avril. 

liberté à tous. Heureux d'avoir pu réussir dans sa pieuse entreprise, il ne 
songeait qu'à retourner en Europe, et il était près de s'embarquer, lorsqu'on 
l'avertit que dix-buit enfants chrétiens se trouvaient très-exposés à perdre 
en même temps la foi et les mœurs, si on les laissait davantage entre les 
mains de patrons impies et corrompus qui, par leurs cruautés envers ces 
malheureux enfants, les avaient presque réduits à apostasier et à devenir 
les victimes de leurs débauches. A cette triste nouvelle, le cœur charitable 
du saint religieux est ému de compassion : il court au lieu où se trouvaient 
ces jeunes esclaves ; il les exhorte à résister courageusement à toutes les ten- 
tatives de séduction qu'on emploierait pour les perdre; il les embrasse avec 
tendresse, et finit par leur promettre de leur procurer la liberté aux dépens de 
la sienne, et de sa vie même, s'il le fallait, pourvu qu'ils conservent fidèlement 
la foi qu'ils avaient reçue au baptême. En ayant obtenu d'eux l'assurance, 
il se rend chez les patrons, et traite avec eux de la rançon des enfants, 
moyennant la somme de mille ducats ; mais comme il n'avait plus d'argent, 
il propose de rester en otage, et même esclave, jusqu'au moment où le reli- 
gieux qui allait conduire les autres chrétiens reviendrait et rapporterait la 
somme convenue. Sa proposition ayant été agréée, les enfants sont rendus 
à la liberté et embarqués pour l'Espagne avec leurs compatriotes. 

La captivité volontaire du serviteur de Dieu à Bougie lui fournit des oc- 
casions fréquentes d'exercer la charité dont son cœur était embrasé. Il ne 
se contenta pas d'exhorter les esclaves chrétiens à la fidélité envers Dieu, il 
instruisit aussi plusieurs Maures des vérités de la religion; et en ayant con- 
verti quelques-uns, il leur procura la grâce du baptême. La chose ne put 
être si secrète que les zélés sectateurs de Mahomet n'en fussent avertis ; il 
n'en fallut pas davantage pour faire arrêter le saint religieux, et le faire 
jeter dans une noire prison, où l'on devait le laisser mourir de faim. Mais 
les Turcs qui lui avaient vendu les jeunes esclaves, voyant qu'il ne les payait 
pas, parce que l'argent, qu'il leur avait promis, éprouvait quelque retard à 
arriver, l'accusèrent d'être un espion envoyé par les rois chrétiens pour con- 
naître l'état du pays, et le firent condamner à être pendu. 

Cette injuste sentence reçut aussitôt son exécution. On conduisit Pierre 
hors de la ville, et il fut attaché à une potence. Le bourreau le secoua 
longtemps et ne le quitta que lorsqu'il le crut expiré. Les patrons dont il 
était le débiteur demandèrent que son cadavre restât suspendu et qu'il ser- 
vît de pâture aux oiseaux de proie. Il y était effectivement depuis six jours, 
lorsque le P. Guillaume Florentin, son compagnon, arriva d'Espagne à 
Bougie, apportant avec lui l'argent pour la rançon. Quelle fut sa douleur, 
lorsqu'il apprit que le Saint avait été condamné à mort et exécuté ! Il se 
rend au lieu du supplice en versant des larmes abondantes ; mais, ô pro- 
dige ! Pierre, que»l'on jugeait mort depuis longtemps, lui adresse ces pa- 
roles : « Cher frère, ne pleurez pas ; je vis, soutenu par la sainte Vierge qui 
m'a assisté tous ces jours-ci ». Le P. Guillaume, rempli d'une joie difficile à 
décrire, détache du gibet le bienheureux Martyr, en présence de toute la 
ville, qui était accourue pour voir cette merveille, et de plusieurs matelots 
espagnols montant le navire qui venait d'amener ce père. Le divan, au lieu 
de laisser remettre l'argent de la rançon aux barbares patrons qui l'avaient 
exigé avec tant de rigueur, en acheta vingt-six esclaves, qui furent remis au 
Saint et à son compagnon, et tous ensemble partirent aussitôt pour l'Es- 
pagne. 

Depuis ce temps, le serviteur de Dieu eut le cou de côté, et le visage 
d'une pâleur très-grande ; le Seigneur, sans doute, le permettant ainsi pour 



SAINT ANASTASE I", PAPE. 55 

prouver la vérité du miracle. Plein de reconnaissance envers la sainte Vierge, 
à laquelle il devait sa conservation, il voulut se retirer en un couvent soli- 
taire qui lui était dédié sous le titre de Notre-Dame des Prés. Il y passa dix 
années dans l'exercice continuel de la prière et de la pénitence. Du pain et 
de l'eau faisaient sa seule nourriture. La réputation de sa sainteté et le 
bruit du miracle dont il avait été l'objet attirèrent bientôt dans sa solitude 
un grand nombre de personnes qui venaient le voir et réclamer son secours : 
il les recevait avec bonté, les soulageait et les guérissait de leurs infirmités. 
On le voyait parfois ravi en extase et goûter dès ici-bas ces consolations sen- 
sibles que Dieu réserve aux plus fidèles de ses amis. Lorsqu'il rappelait son 
martyre, il avait coutume de dire ces paroles à ses frères : « Croyez-moi ; 
je pense n'avoir vécu que le peu de jours beureux que j'ai passés au gibet, 
parce que alors je me croyais mort au monde ». Favorisé du don de pro- 
phétie, il prédit plusieurs événements qui eurent lieu comme il les avait 
annoncés. Il prédit aussi sa mort quelques jours avant qu'elle arrivât. Une 
grave maladie l'ayant réduit à l'extrémité, il reçut les Sacrements de l'Eglise, 
et rendit ensuite son âme à son Créateur, en disant ces paroles : « Je plai- 
rai au Seigneur dans la terre des vivants ». Le 27 avril 1304 fut le jour de 
son bienheureux trépas. Plusieurs miracles opérés par son intercession, en 
prouvant sa sainteté, contribuèrent à lui faire rendre un culte public. Ce 
culte fut approuvé par le pape Innocent XI le 28 mars 1686, et Benoît XIV 
a inséré le nom de saint Pierre Armengol dans le Martyrologe romain. 

Ses attributs dans les arts, sont la corde et le gibet : une main, celle de 
la sainte Vierge, le soutient par les pieds. 

AA. SS., sept. 



SAINT ANASTASE I er , PAPE (401). 

Anastase, romain d'origine, était fils de Maxime, et fut, après la mort de Sirice, ordonné 
évêque de Rome. Pendant qu'il gouvernait avec éclat, l'hérésie, accréditée sous le nom d'Oiigène, 
partie des régions de l'Orient, vint fondre sur l'Eglise comme une violente tempête, et menaça de 
troubler la pure doctrine et d'ébranler la vrate foi. Mais homme d'une très-riche pauvreté et 
d'une sollicitude apostolique, Anastase, ayant vu le monstre de l'erreur lever sa tête funeste, se 
hâta de lui porter un coup mortel ; il fit taire tous les sifflements de l'hydre. Les hérétiques eurent 
beau se cacher, il sut les faire sortir de leurs retraites obscures ; par ses lettres, il condamna en 
Occident ce qui avait été déjà condamné en Orient. Le zèle ne lui lit jamais défaut pour veiller à 
la garde de la foi de ses peuples. Aucune province de son empire spirituel, en quelque lieu de la 
terre qu'elle fût située, n'échappait à sa surveillance : ses lettres allaient partout prévenir les 
fausses doctrines, ou les anéantir. 

Un concile de l'église d'Afrique lui envoya, ainsi qu'à Vénérius, évêque de Milan, un évêque 
en députation pour obtenir du secours en faveur de cette Eglise alors affligée d'une grave disette 
de ministres sacrés, et exposée à voir périr un grand nombre d'âmes au milieu de populations 
plongées dans la misère, parmi lesquelles on n'aurait pas trouvé même un diacre ou un homme 
lettré. Anastase écrivit à ces mêmes évèques d'Afrique, les exhortant avec la sollicitude et la sin- 
cérité d'une charité paternelle et fraternelle tout ensemble, à s'opposer ouvertement et avec 
vigueur aux pièges et aux fraudes perverses dont se servaient les Donatistes pour faire la guerre à 
l'Eglise catholique. Ce fut par l'autorité de ce Pontife que l'on décida que les évêques donatistes, 
et les clercs de tous ordres seraient reçus dans l'unité catholique, pour y exercer les offices ecclé- 
siastiques selon qu'il paraîtrait expédient à ceux qui avaient intérêt pour leur salut à l'exercice ou 
à la suspension de leur ministère. 

Il arrêta que nul homme d'outre-mer ne serait admis à l'honneur de la cléricature sans une 
lettre signée par cinq évêques. 11 régla que la lecture des saints évangiles serait faite par les 



56 28 avril. 

prêtres, non pas assis, mais debout et inclinés. Il construisit, dans la ville de Rome, la basilique 
Crescentienne, située dans la deuxième région, sur la voie Mamertine. En deux ordinations faites 
au mois de décembre, il créa huit prêtres, cinq diacres et des évêqnes pour divers diocèses ; enfin 
il s'endormit en paix, et fut enseveli dans le cimetière de l'Orso Pileato 1 , sous les empereurs 
Arcadius et Honorius. Saint Jérôme écrit que l'Eglise n'eut pas longtemps le bonheur de le posséder, 
de peur que Rome, la tète du monde, ne tombât sous un si grand évèque : il fut ravi et trans- 
porté dans l'autre, afin qu'il n'entreprit pas de s'opposer par ses prières à l'exécution d'une sen- 
tence irrévocable : car, peu de temps après sa mort, Rome fut prise par les Goths et saccagée. 

Propre de Rome. 



XXVIII* JOUR D'AVRIL 



MARTYROLOGE ROMAIN. 

A Ravenne, la naissance au ciel de saint Vital, martyr, père de saint Gervais et de saint Pro- 
tais, lequel, ayant enlevé et enseveli avec l'honneur qui lui était dû le corps de saint Ursicin, fut 
arrêté par le consulaire Paulinus, et, après le supplice du chevalet, fut jeté dans une fosse pro- 
fonde où on l'accabla de terre et de pierres, et, par ce martyre, il passa de ce monde dans le sein 
du Christ. 171. — A Milan, sainte Valérie, martyre, épouse de saint Vital, n 6 s. — A Àtino, 
saint Marc, qui fut ordonné évèque par le bienheureux apôtre Pierre, prêcha le premier l'Evangile 
aux Equicoles (habitants de la campagne de Rome), et reçut la couronne du martyre sous le pré- 
sident Maxime, dans la persécution de Domitien. 82. — A Alexandrie, le supplice de sainte Théo- 
dora, vierge, qui, ayant refusé de sacrifier aux idoles, fut enfermée dans un lieu infâme, d'où 
par une admirable faveur de Dieu, un des frères, nommé Didyme, la retira promptement, ayant 
changé de vêtements avec elle. Quelque temps après, ils fureut exécutés et couronnés ensemble, 
dans la persécution de Dioclétien, sous le président Eustrate. 304. — Le même jour, les saints 
martyrs Aphrodise, Caralippe, Agape et Eusèbe. 65. — Dans la Pannonie (Hongrie), saint Pol- 
lion, martyr sous l'empereur Dioclétien 2 . 304. — A Rruse, en Bithynie, les saints martyrs Patrice, 
évèque, Acace, Ménandre et Polyène. m e s. — A Tarazona, en Espagne, saint Prudence, évèque 
et confesseur. Avant 846. — A Pentina, ville de l'Abruzze, saint Pamphile, évèque de Valva, 
illustre par sa charité pour les pauvres et par le don des miracles. Son corps fut enseveli à Sul- 
moua. vn e s. 

MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ. 

A Noyon, saint Emon ou Imon, évèque, massacré par les Danois idolâtres, en haine de la reli- 
gion. — Au diocèse de Laon, sainte Probe, vierge et martyre, dont les ossements sacrés ont été 
transférés avec ceux de sainte Germaine, vierge, du village de la Capelle, au monastère de Hénin- 
Liétard, de l'Ordre de Saint-Augustin, en Hainaut. iv a s. — En Poitou, à Géré, près de Passa- 
vant, saint Francaire, confesseur, père de saint Hilaire 3 . — A Sens, saint Arthème, évèque. 609. 
— A Liège, la célèbre translation du chef de saint Lambert. — A Gap, l'octave et la translation 
de saint Marcellin. — A Avesnes, près de Reims, saint Gombert 4 , seigneur champenois et mari 
de sainte Berthe, lequel, s'étant retiré près de l'Océan et y ayant bâti un monastère, fut mis à 
mort pour la foi par les idolâtres. Son corps a été rapporté à Avesnes, dans le monastère des 
religieuses qu'il avait fondé. — A Rodez, la fête de saint Affrique, évèque de Comminges. — 
A Clairvaux, le bienheureux Robert, né à Rruges de la noble famille de Gruthuysen, d'abord abbé 

1. Ainsi dénommé d'un joueur de paume qui s'appelait Ursus Pileatus et qui avait en cet endroit son 
mausolée. 

2. Saint Pollion était lecteur de l'église de Cibales, patrie de Valentinien. Il souffrit, à quelques an- 
nées de distance, le même jour que saint Eusèbe, son évèque, dont nous citons le nom dans les mentions 
diverses ci-après, p. 57. Voir Dora Ruinart. 

3. Voyez au 21 septembre. -- 4. Voir la Vie de saint Gombert au l«r mal. 



MARTYROLOGES. 57 

de Notre-Dame de Dunes et ensuite successeur de saint Bernard dans l'abbaye de Clairvaux. Saint 
Bernard, étant sur le point d'aller à Dieu, avait déclaré que Robert était le plus digne de lui 
succéder. Samedi saint de l'an 115t. — A Langres, la vénérable Anne de La Vesvre, fondatrice 
du monastère des Ursulines de cette ville, morte à l'âge de trente-six ans. Elle eut le don des 
miracles. 1616. — A Saint-Laurent-sur-Sevre, départ de ce monde du vénérable Louis-Marie 
Grignon de Montfort 1 . 1716. — En Océanie, le vénérable Louis-Marie Chanel, prêtre de la So- 
ciété des Maristes, pro-vicaire apostolique de l'Océanie occidentale et premier martyr de cette 
partie du monde 2 . 23 avril 1841. — A Cambron, le bienheureux Gérard de Bourgogne, deuxième 
abbé de ce monastère et successeur du bienheureux Fastrède. 1172. — A Versailles, fête de saint 
Gauthier, abbé de Saint-Martin de Pontoise. 1099. 

MARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEUX. 

Martyrologe des Camaldules et de Vallombreuse. — Saint Clet et saint Marcellin. 

Martyrologe des Dominicains. — La fête du patronage de saint Joseph, époux de la bieo^ 
heureuse Vierge Marie, Mère de Dieu. 

Martyrologe des Franciscains. — A Poggibonzi, en Toscane, le bienheureux Ldce ou Lu- 
chési, confesseur, qui, converti à une meilleure vie et revêtu de l'habit du Tiers Ordre par saint 
François, fit de dignes fruits de pénitence, et, après sa mort, brilla par la gloire des miracles. 
1232! 

Martyrologe des Augustins. — A Sienne, en Toscane, le bienheureux Augustin Novello, 
confesseur de notre Ordre, qui était d'une si grande humilité que, nommé général de tout l'Ordre 
et forcé d'accepter cette fonction par le souverain Pontife, il s'en démit après deux ans, se 
retira au désert de Saint-Léonard, où il s'endormit dans le Seigneur, comblé de toutes les vertus. 

Martyrologe des Capucins. — A Avila, en Espagne, au couvent des Arènes, la translation de 
saint Pierre d'Alcantara, confesseur, de l'Ordre des Mineurs, d'un tombeau privé à un monument 
public, construit par l'évèque de cette ville, à ses dépens, en même temps qu'une belle chapelle. 

— La fête du patronage de saint Joseph. — Le second jour des Rogations, à Alcara, en Es- 
pagne, la translation du corps de saint Didace, confesseur, de l'Ordre des Mineurs, lequel fut 
trouvé, deux cents ans après sa mort, entier, non corrompu, souple et exhalant une odeur suave. 

ADDITIONS FAITES D'APRÈS LES BOLLANDISTES ET AUTRES HAGIOGRAPHES. 

A Corcyre, île de la mer Ionienne, les saints Zenon, Eusèbe, Néon, Vitalius, martyrs convertis 
par Jason et Sosipater, apôtres de l'île de Corfou ; ils rendirent l'âme dans la chaufferie d'une 
forge. Vers l'an 100. — ACibales 3 , en Hongrie, avec saint Pollion, mentionné ci-dessus, les 
saints Eusèbe, évèque, et Tiballe, tous deux martyrs, sous Dioclétien. — A Alexandrie, saint Vic- 
turin, martyr. — Avec les saints Aphrodise, Caralippe, Eusèbe et Agape, sainte Maline et cent 
soixante-dix autres. — Et ailleurs, les saints martyrs Cyrille, Aquila, Pierre Domitiana et Rufus. 

— En Afrique, les saints Manille, Donat, Maurille, Lucien, Victorin, Nice, vierge, et soixante- 
douze autres ; de plus, un autre saint Lucien avec deux cent soixante-dix autres, tous martyrs. — 

— A Lésina, ancienne ville d'Apulie, aujourd'hui détruite, les saints Alexandre, Firmien, Primien 
et Tellure, martyrs. Leurs corps, levés de terre, partie en 598, partie en 1598, ont été transférés 
à Naples, où on les honore dans l'église de l'Annonciade. — Chez les Grecs, saint Memnon, thau- 
maturge. — En Irlande, saint Cronan, abbé du monastère de Roscrea, fondé par lui. Il eut le 
titre d'évèque. Vers l'an 640. — Fête de saint Paul de la Croix, instituteur des Passionistes. Cette 
fête a été étendue, en 1872, à tout l'univers catholique *. 

1. Voir sa Vie dans le volume consacré aux Vénérables et personnes contemporaines mortes en odeur 
de sainteté. 

2. Voir sa vie dans le volume consacré aux Vénérables. 

3. Cibales, située entre la Save et la Drave, est détruite depuis longtemps. C'était la patrie de Valen- 
tinien. 

4. Voir sa vie au 1G novembre. 



58 28 avril. 

SAINTE THÉODORA ET SAINT DLDYME, MARTYRS 

304. — Pape : Saint Marcellin. — Empereur : Dioclétien. 



Votre cœur est fort, parce que tous aimez la chastjt*. 
Judith, xv, 11. 

Eustratius Proculus, préfet augustal d'Alexandrie, se fit amener la vierge 
Théodora à son tribunal. Il commença l'interrogatoire par lui demander de 
quelle condition elle était. « Je suis chrétienne », répondit Théodora. — 
Le Préfet : « Etes-vous esclave ou de condition libre? » — Théodora : « Je suis 
chrétienne. Jésus-Christ venant au monde m'a affranchie, et d'ailleurs je 
suis née de parents que le monde appelle libres ». — Le Préfet : « Qu'on 
fasse venir le curateur de la ville ». — Lorsqu'il fut arrivé, le Préfet lui de- 
manda ce qu'il savait de Tbéodora. Il dit qu'il la connaissait pour être libre 
et d'une très-bonne famille de la ville. Le Préfet, adressant la parole à 
Théodora : « Pourquoi, étant née de parents nobles, n'êtes-vous point ma- 
riée ?» — Théodora : a C'est pour plaire à Jésus-Christ. En se faisant homme, 
il nous a délivrés de la corruption, et j'espère qu'il m'en préservera, si je suis 
fidèle » . — Le Préfet : « Les empereurs ordonnent que les vierges sacrifient aux 
dieux ou soient exposées dans un lieu de prostitution». — Théodora : « Je 
crois que vous n'ignorez pas que Dieu, dans chaque action, regarde la vo- 
lonté ; si donc je persiste dans la résolution de conserver mon âme pure, je 
ne serai point coupable de la violence qu'on pourra me faire». — Le Préfet: 
« Yotre naissance et votre beauté m'inspirent pour vous des sentiments de 
compassion ; mais cette compassion vous sera inutile si vous n'obéissez. Oui, 
j'en jure par les dieux, ou vous sacrifierez, ou vous deviendrez l'opprobre 
de votre famille et le rebut des honnêtes gens ». 

Le Préfet insista encore sur l'ordonnance des empereurs; mais la Sainte 
fit toujours la même réponse, puis elle ajouta : « Si vous me faites couper 
une main, un bras, la tête, sera-ce moi qui serai coupable ? ne sera-ce pas 
plutôt celui qui commettra cette violence ? Je suis unie à Dieu par le vœu 
de virginité que je lui ai fait ; mon corps et mon âme lui appartiennent : je 
m'abandonne entre ses mains; il saura conserver ma foi et ma chasteté ». — 
Le Préfet : « Rappelez-vous votre naissance et ne couvrez pas votre famille 
d'un opprobre éternel». — Théodora :« Jésus-Christ est la source du véritable 
honneur ; c'est de lui que mon âme tire toute sa beauté : il sera assez puis- 
sant pour soustraire sa colombe aux griffes de l'épervier». — Le Préfet: «Que 
je plains votre aveuglement ! Pouvez-vous mettre votre confiance dans un 
homme crucifié? Y a-t-il de la raison à croire qu'il défendra votre chasteté 
dans un lieu infâme? » — Théodora: «Oui, je crois et je crois fermement que 
ce Jésus, qui a souffert sous Ponce-Pilate, me délivrera des mains de ceux 
qui ont conspiré ma perte, et qu'il me conservera pure et sans tache. Jugez, 
après cela, si je puis le renoncer ». 

Le Préfet: « Il y a longtemps que je vous écoute avec patience; mais 
enfin, si vous persistez dans votre opiniâtreté, je n'aurai pas plus d'égards 
pour vous que pour la dernière des esclaves ». — Théodora :« Je vous aban- 
donne mon corps, aussi bien en êtes-vous le maître ; mais quant à mon 



SAIiNTE THÉODORA ET SAINT DIDYME, MARTYRS. 59 

âme, elle est au pouvoir de Dieu seul». — LePréfet :«Qu'on lui donne deux 
soufflets pour la guérir de sa folie et pour lui apprendre à sacrifier aux 
dieux». — Théodora :« Par Jésus-Christ, qui est mon protecteur, je ne sacri- 
fierai point aux démons, et je ne me résoudrai jamais à les adorer ». — Le 
Préfet :« Faut-il que vous me forciez à faire publiquement un pareil affront 
à une fille de votre qualité 1 Vous en êtes venue au comble de la folie ». — 
Théodora :« Cette sainte folie, qui nous fait confesser le Dieu vivant, est une 
vraie sagesse, et ce que vous appelez affront sera pour moi le principe d'une 
gloire éternelle ». — Le Préfet : « A la tin, je perds patience, et je vais faire 
exécuter l'édit. Je me rendrais moi-même coupable de désobéissance envers 
les empereurs, si je différais plus longtemps à punir la vôtre». — Théodora: 
«Vous craignez de déplaire à un homme; comment me pouvez-vous faire un 
crime de ce que je crains de déplaire au souverain Maître du ciel et de la 
terre?» — LePréfet :«Vous n'appréhendez pas de témoigner du mépris pour 
les ordonnances des empereurs et d'abuser de ma patience? Eh bien! je 
vous donne trois jours pour penser mûrement à ce que vous avez à faire ; 
mais ce terme expiré, si je ne vous trouve soumise, par les dieux, je vous 
ferai exposer dans un lieu de débauche, afin qu'aucune femme ne soit tentée 
de vous imiter». — Théodora: «Vous n'avez qu'à supposer les trois jours déjà 
expirés, car je ne changerai point de sentiment. Il y a un Dieu qui prendra 
soin de moi. Faites donc ce qu'il vous plaira. Si toutefois vous m'accordez 
les trois jours, j'ai une grâce à vous demander : c'est qu'on n'attente point 
à mon honneur avant que vous ayez rendu votre jugement ». — Le Préfet : 
«Cela est juste. Ainsi j'ordonne que Théodora soit gardée pendant trois jours; 
je veux qu'on ne lui fasse aucune violence, et qu'on la traite d'une manière 
conforme à sa naissance » . 

Les trois jours étant passés, le Préfet se fit amener Théodora. Comme il 
vit qu'elle persistait toujours dans sa première résolution, il lui dit : « La 
crainte d'encourir l'indignation des empereurs m'oblige d'exécuter leurs or- 
dres. Prenez donc le parti de sacrifier, ou je vais prononcer la sentence. 
Nous verrons si votre Jésus-Christ, pour lequel vous persistez dans le refus 
d'obéir, vous délivrera de l'infamie à laquelle vous allez être condamnée ». 
— Théodora : « Que cela ne vous inquiète pas. Le Dieu qui a été jusqu'ici le 
gardien de ma pureté, s'en rendra le protecteur contre la violence de quel- 
ques hommes perdus qui voudront y attenter ». 

La sentence ayant été prononcée, Théodora fut conduite dans un lieu 
de débauche. En y entrant, elle leva les yeux au ciel, et dit : « Dieu tout- 
puissant, Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, secourez votre servante, et 
retirez-la de ce lieu infâme. Vous qui délivrâtes saint Pierre de la prison, 
sans qu'il eût souffert aucun outrage, daignez être le protecteur et le gar- 
dien de ma chasteté, afin que tout le monde reconnaisse que je suis à 
vous ». 

Cependant une troupe de libertins accoururent à la maison ; ils regar- 
daient déjà cette innocente beauté comme une proie qui ne pouvait leur 
échapper ; mais Jésus-Christ veillait à la garde de son épouse, et il lui en- 
voya un de ses serviteurs pour la délivrer. 

Il y avait parmi les chrétiens d'Alexandrie un jeune homme plein de zèle 
pour la gloire de Dieu : il se nommait Didyme. Brûlant du désir de tirer la 
Sainte du danger, il s'habilla en soldat et entra hardiment dans le lieu où 
elle était. Théodora, le voyant approcher, se sentit glacer tout le sang dans 
les veines. Elle fuit devant lui et parcourt tous les coins du lieu où elle est 
renfermée. Didyme lui dit ; « Ne craignez rien, ma sœur ; je ne suis pas ce 



60 28 AVRIL. 

que je vous parais, je suis votre frère en Jésus-Christ : j'ai eu recours à ce 
déguisement pour vous arracher de ce lieu. Donnez-moi vos habits et pre- 
nez les miens. Sauvez-vous ensuite et je resterai en votre place ». Théodora 
fait ce que Didyme exige d'elle ; elle s'habille en soldat, enfonce un cha- 
peau sur ses yeux et s'en va sans être reconnue de personne. Son libérateur 
lui avait recommandé de marcher les yeux baissés, sans s'arrêter, sans par- 
ler à qui que ce fût, et d'affecter la contenance honteuse et l'empressement 
embarrassé d'un homme qui sort de semblables lieux. Lorsqu'elle se vit hors 
de tout danger, son àme prit son essor vers le ciel, elle témoigna sa recon- 
naissance au Dieu qui venait de la délivrer. 

Quelque temps après, un libertin entra et fut extrêmement surpris de 
trouver un homme au lieu d'une femme. Lorsqu'il eut entendu le récit de 
ce qui était arrivé, il sortit et alla en instruire ses compagnons. Le juge, in- 
formé de l'affaire, envoya chercher le jeune homme, et lui demanda son 
nom. Celui-ci répondit qu'il s'appelait Didyme. — Le Préfet : « Qui vous a 
engagé à faire ce que vous avez fait? » — Didyrne : « Dieu lui-même me l'a 
commandé». — Le Préfet :«Avant que je vous fasse mettre à la question, dé- 
clarez où est Théodora». — Didyme:« Je vous jure que je n'en sais rien. Tout 
ce que je puis vous en dire, c'est qu'elle est une véritable servante de Dieu 
et qu'il l'a conservée pure et chaste pour avoir confessé son Fils, Jésus- 
Christ ». — Le Préfet : « De quelle condition êtes-vous ? » — Didyme : « Je suis 
chrétien et affranchi de Jésus-Christ». — Le Préfet: «Qu'on lui donne la ques- 
tion deux fois plus forte qu'à l'ordinaire, pour punir l'excès de son inso- 
lence». — Didyme: «Je vous prie d'exécuter ponctuellement les ordres de vos 
maîtres par rapport à moi ». — Le Préfet : « Par les dieux, tu peux t'attendre 
à être tourmenté comme tu le mérites, à moins que tu ne sacrifies. L'o- 
béissance est l'unique moyen qui te reste d'obtenir grâce pour ton premier 
crime». — Didyme: «Je vous ai déjà donné des preuves que je ne crains point 
de souffrir pour la cause de Jésus-Christ. En agissant comme j'ai fait, je me 
suis proposé deux choses : sauver une vierge de l'infamie, et confesser pu- 
bliquement le Dieu que j'adore. J'espère sortir victorieux de tous les tour- 
ments auxquels vous pourrez me condamner. La vue de la mort la plus 
cruelle ne me déterminera jamais à sacrifier aux démons ». — Le Préfet : 
« J'ordonne qu'en punition de son audace, on lui tranche la tête et que 
son corps soit brûlé». — Didyme: «Béni soit le Dieu Père de Notre-Seigneur 
Jésus-Christ, pour n'avoir point rejeté mes vœux, pour avoir délivré Théo- 
dora, sa servante, et pour m'avoir jugé digne d'une double couronne ». 
Conformément à la sentence du juge, on coupa la tête à Didyme, et son 
corps fut brûlé. Ici finissent les actes des saints Martyrs. 

Saint Ambroise, qui raconte l'histoire de Théodora 1 , dit qu'elle courut 
au lieu où on exécutait Didyme, et qu'elle voulut mourir en sa place. Il fait 
une belle peinture de la pieuse contestation qu'il y eut entre eux. Théodora 
avouait à Didyme qu'elle lui était redevable de la conservation de son hon- 
neur ; mais elle ajoutait qu'elle n'avait pas prétendu lui céder sa couronne. 
« C'est pour ma chasteté », lui disait-elle, « que vous vous êtes fait ma cau- 
tion, ce n'est pas pour ma vie; tant que ma virginité sera en danger, à la 
bonne heure que vous ayez répondu pour moi. Il n'en est pas ainsi lors- 
qu'on me demande la vie ; je suis en état d'acquitter une pareille dette. 
D'ailleurs la sentence n'a été rendue qu'à cause de moi. La fuite a été l'oc- 
casion de votre mort. Je n'ai point fui pour ne point mourir, mais pour ne 

1. Voir ce Pèie, L. de Yirg, i, u, c. 4. C'est par méprise qu'il appelle The'odora Yierge d'Antioch*. 



SAINT APHRODISE, PREMIER ÉVÊQUE DE BÉZIERS, MARTYR. 61 

point être déshonorée. Mon honneur ne court plus de risques. Mon corps 
est capable de souffrir pour Jésus -Christ ». 

Théodora et Didyme obtinrent ce qu'ils désiraient ; ils furent décapités 
l'un et l'autre ; mais Didyme remporta le premier la palme du martyre. Il 
est compté parmi ceux qui souffrirent sous Dioclétien à Alexandrie, en 
304. Les deux Saints sont nommés dans le Martyrologe romain sous le 28 
avril. 

On peint sainte Théodora voilée, pour exprimer soit sa confusion, soit 
le changement d'habits. 

Nous avons substitué a la narration du Père Giry les Actes mêmes des saints Martyrs, dont uno 
partie a e'te' copiée sur les registres publics et le reste écrit par un témoin oculaire. 



S. APHRODISE, PREMIER ÉVÊQUE DE BÉZIERS, MARTYR (i er siècle). 

L'église de Béziers, en Languedoc, solennise aujourd'hui le martyre de saint Aphrodise, son 
apôtre et son premier évêque. Selon l'auteur du Martyrologe des Saints de France, il était de la 
ville d'Hermopolis, en Egypte; il eut le bonheur de loger chez lui les divins fugitifs Jésus, Marie 
et Joseph, lorsqu'ils quittèrent Bethléem par un ordre du ciel, pour éviter la fureur d'Hérode. 
Eclairé en ce pays de ténèbres, par un rayon de la lumière divine, il vint en Judée au bruit des 
merveilles qu'y opérait Jésus-Christ, son ancien hôte; là, s'unissant aux Apôtres, il fut admis au 
nombre des disciples de ce maître adorable ; après la résurrection, il s'attacha plus particulière- 
ment à saint Pierre, et l'accompagna ensuite en tous ses voyages, et surtout à Rome, lorsqu'il y 
vint établir son siège, comme dans la capitale et la maîtresse de l'univers. 

Saint Paul y vint aussi : dans une conférence qu'ils eurent sur ce qui était plus expédient pour 
la gloire de Dieu et pour la prédication de l'Evangile, il fut résolu que saint Paul passerait dans 
les Espagnes, et que saint Pierre demeurerait en Italie; saint Aphrodise fut donné comme auxi- 
liaire à saint Paul. Il le suivit donc jusqu'en France, avec Serge-Paul, proconsul, que cet apôtre 
des Gentils avait instruit et baptisé en l'île de Chypre, comme il est rapporté dans les Actes des 
Apôtres. Il fut sacré évêque de Béziers, par l'un ou l'autre des deux Paul. Aphrodise y trouva 
des consciences corrompues par le vice, et le pays infecté par l'idolâtrie. Il ne voyait dans les 
villes que les désordres de l'iniquité, les monuments de la superstition. Les esprits étaient ense- 
velis dans les plus épaisses ténèbres, et les cœurs étaient plongés dans tous les dérèglements dont 
notre nature viciée est capable. Ces obstacles néanmoins ne lui firent point perdre courage; au 
contraire, ils enflammèrent d'autant plus son zèle, qu'ils étaient plus difficiles à surmonter : Aphro- 
dise commença à prêcher avec une ferveur incroyable le nom de Jésus-Christ, et à reprendre les 
mœurs déréglées de ce peuple. Les païens, charmés de ces saints entretiens, faisaient paraître en 
même temps de l'étonnement et de la satisfaction, et se pliaient aux principes de la vertu qu'il 
leur présentait. Mais un jour que ce bon pasteur, tout embrasé d'un feu céleste, distribuait à ses 
ouailles le pain de la parole de Dieu, une troupe d'idolâtres, armés de fureur et de rage, se jetant 
au travers de l'assemblée, se saisirent de sa personne, et lui abattirent enfin la tête et à trois de 
ses compagnons, Caralippe, Agape et Eusèbe. Ce fut en la rue Ciriaque, dite depuis de Saint- 
Jacques, l'an de Notre-Seigneur 65, le 28 avril, la première année de son épiscopat. 

Le même auteur du martyrologe des saints de France ajoute que le corps de saint Aphrodise, 
se relevant de lui-même, prit entre ses mains sa tète abattue, et que, passant par le milieu de la 
ville, il la porta jusqu'à une petite chapelle qu'il avait auparavant consacrée sous le titre de Saint- 
Pierre, où il fut enseveli. Dieu l'a rendu depuis illustre par plusieurs miracles ; les fidèles lui ont 
bâti une plus grande église, desservie par des chanoines : on y a transféré solennellement ses 
saintes reliques. Cette église existe encore, dit le Propre de Carcassonne de 1855, et les reliques 
de saint Aphrodise y sont toujours vénérées : c'était la cathédrale de l'ancien évèché de Béziers, 
avant la construction de l'église des Saints Nazaire et Celse. 

On représente saint Aphrodise monté sur un chameau, sans doute pour rappeler qu'il venait 
d'Afrique. Les Biterrois ont conservé, jusqu'au xvm e siècle, l'usage de promener un chameau 
artificiel, le jour de l'Ascension, en mémoire de leur Apôtre qui était venu de si loin et qui était 
censé avoir été témoin de l'Ascension du Sauveur. 



62 28 avril. 



SAINT VITAL ET SAINTE VALÉRIE, MARTYRS (171). 

Durant la persécution de Marc-Aurèle (d'après l'opinion de Baronins), un médecin de Ravenne, 
nommé Ursicin, fut condamné à mort comme chrétien : la vue du supplice l'impressionna si vive- 
ment qu'il semblait abattu et prêt à apostasier. Vital, père de saint Gervais et de saint Protais, 
assistant à cette scène, cria au martyr dont le courage chaucelait : « Qu'est-ce là, Ursicin ? Pour- 
quoi hésites-tu? que crains-tu? toi qui, en qualité de médecin, as donué la santé aux malades, 
tu te vas laisser blesser sans pouvoir jamais te guérir? Tu as déjà triomphé de taut de tourments, 
veux-tu perdre en un moment la gloire de tes trophées, et rendre inutile tout ce que tu as amassé 
avec tant de peines? Souviens-toi que, par cette mort qui passera comme le vent, tu acquerras 
une vie immortelle dans l'éternité ». Ces paroles ranimèrent Ursicin, qui mourut généreusement 
pour Jésus-Christ, le 19 juin ; et Vital, assuré d'avoir donné la vie de l'âme à Ursicin, ensevelit 
son corps avec beaucoup de soin et de dévotion. 

Le juge, nommé Paulin, sachant ce que Vital avait fait, l'exhorta doucement à quitter la vaine 
superstition des chrétiens, et à repreudre l'ancienne religion des Romains : si non, il serait obligé 
de le punir. Mais Vital lui répondit qu'il devait plutôt renoncer lui-même aux faux dieux, et adorer 
la majesté d'un Dieu vivant, et de son fils Jésus-Christ, par qui le monde a été créé, et en qui il 
subsiste. Le juge le fit mettre sur le chevalet, où sa peau fut déchirée, ses membres tirés et ses 
os déboités ; mais sa constance étant à l'épreuve de tous ces supplices, Paulin commanda qu'il fût 
mené au même lieu où Ursicin avait été exécuté, et que, s'il ne voulait pas adorer les dieux, on 
le mit tout vivant dans une fosse profonde, qui serait aussitôt comblée de pierres et de terre, a8a 
qu'il y fût étouffé. On fit ainsi mourir saint Vital, à l'instigation d'un prêtre d'Apollon, qui, à 
l'instant où le Saint expira, fut possédé du démon et tourmenté avec tant de rage, qu'il ne faisait 
que crier : « Tu me brûles, Vital; tu me tourmentes, Vital ; tu me mets tout en feu, Vital ». Il 
demeura l'espace de sept jours en cet état; ne pouvant plus souffrir l'ardeur qui le consumait, il se 
jeta enfin dans une rivière : châtiment de sa cruauté contre le saint Martyr. Quoique certains au- 
teurs placent le martyre de saint Vital sous Néron, en l'année 62, nous l'avons mis, comme Baro- 
nins, l'an 171. On voit à Rome, à Ravenne et au mont Saint-Sabin, de magnifiques églises sous 
son nom. 

Ou célèbre encore aujourd'hui la mémoire de sainte Valérie, son épouse, et on lui donne le 
glorieux titre de Martyre ; parce que, en allant à Milan, elle rencontra des sacrificateurs qui lui 
ordonnèrent de manger des viandes offertes aux idoles ; et, sur son refus, l'accablèrent de tant de 
coups, qu'on la porta demi-morte à Milan, où, deux jours après, elle mourut de ses blessures. Tel 
est le récit d'Adon, en son Martyrologe, où il fait mémoire de ces deux saints époux. Ceux de 
Bède, d'Usuard et le Romain en parlent aussi. 

On donne saint Vital pour militaire et chevalier romain, ce qui explique la cuirasse dont il est 
souvent revêtu par les peintres et les sculpteurs. On le peint aussi enfoui dans terre jusqu'à la 
ceinture, ou bien formant groupe avec sainte Valérie, sa femme, saint Gervais et saint Protais, 
leurs enfants. Saint Vital est le principal Patron de Ravenne. On y garde ses reliques dans la 
magnifique église de son nom qui fut bâtie, par l'empereur Justinien, en 547 : il y en a aussi à 
Boulogne, en France, et à Lille. Le culte de saint Vital est populaire en Savoie, où il est honoré 
cous le nom de saint Viard. 

Of. Eagiologium italicum. 



S te PROBE ET S te GERMAINE, VIERGES ET MARTYRES (iv e siècle). 

Sainte Probe et sainte Germaine, aussi nommées Preuve et Grimonie, naquirent en Irlande, au 
IV» siècle. Pour se soustraire aux sollicitations de parents idolâtres qui voulaient les engager dans 
les liens du mariage, elles quittèrent généreusement leur pays et vinrent se fixer dans les Gaules. 
Grimonie se retira en un lieu dit plus tard la Capelle, à cause d'une chapelle élevée sur son tom- 
beau, et Probe à Tonson, près de Laon, dans le Val-des-Chenizelles. Les émissaires de leurs pa- 
rents les y découvrirent quelque temps après et les sommèrent de retourner avec eux. Mais il» 



SAINT AFFRIQUE, ÉVÊQUE DE COMMINGES. 63 

trouvèrent ces vierges chrétiennes inébranlables dans leur résolution et leur tranchèrent la tète. 
Dom Robert Wyard, bénédictin, ajoute, dans son Histoire de l'abbaye de Saint-Vincent de Laon, 
que sainte Probe « porta sa tête jusques à l'église de Saint-Pierre-le-Vieil, sur une pierre qui s'y 
voit encore. Ses reliques, ajoute-t-il, ont esté longtemps conservées en cette abbaye de Saint- Vin- 
cent de Laon, et on y célèbre encore aujourd'hui sa feste, conjointement avec celle de sainte Gri- 
monie... » 

Une partie des reliques de sainte Probe fut réunie, dès le ix e siècle, aux reliques de sainte 
Grimonie, nous disent les annotateurs de Dom Wyard, dans leur édition de 1858 (JIM. les abbés 
Cardon et Mathieu). Mais les guerres malheureuses qui désolèrent la France, ayant obligé, quatre 
siècles plus tard, les habitants de la Capelle de déposer en un lieu plus sûr leur trésor, ils le con- 
fièrent aux moines bénédictins de Saint-Jean de Lesquielles, dont le couvent, situé sur une haute 
montagne, était protégé par sa propre position et par la tour du fort de la ville. Au xvi e siècle, 
l'antique monastère de Saint-Jean de Lesquielles tombait sous la rage des hérétiques, l'église elle- 
même n'échappait qu'en partie à leur fureur ; mais Dieu veillait sur les restes de ses servantes. 
Grâces aux soins d'Adrien de Crol, comte de Rœux et gouverneur de Flandre et d'Artois, les pré- 
cieuses reliques étaient transportées, en 1540, dans l'église des chanoines d'Hénin-Liétard, où elles 
furent l'objet d'une grande vénération. En 1748, l'église de Lesquielles obtint des chanoines d'Hé- 
nin restitution d'une partie de ces reliques, et elles furent rapportées en grande pompe à Les- 
quielles, où se font encore aujourd'hui trois processions annuelles en leur honneur. 

Van Drivai, Hagiologie d'Arras. 



SAINT AFFRIQUE, ÉVÊQUE DE COMMINGES (vi e siècle). 

On croit que saint Affrique est originaire de Bourgogne et qu'il tire sa naissance d'une noble 
et illustre maison de cette contrée. 

Les vertus qui embellirent d'abord sa vie le mirent dans un rang éminent et le désignèrent 
comme digne de gouverner, en qualité d'évèque, l'église de Comminges. C'est dans le 
VI e siècle que se place l'épiscopat de saint Affrique. Alors l'arianisme déployait encore dans le 
midi des Gaules un zèle des plus ardents pour semer le poison perfide de ses doctrines hérétiques. 
Les succès que les Goths avaient obtenus par leurs armes les encouragèrent à imposer aux peuples 
vaincus les erreurs de l'arianisme dont ils étaient infectés, en même temps que leur domination, 
et la pure foi chrétienne subissait de mortelles et nombreuses atteintes. Le pays de Rouergue 
était une des provinces du midi de la France où les Goths avaient assis le mieux leur funeste 
empire, et où l'arianisme, s'affirmant davantage, était devenu le plus florissant. 

Animé d'un saint courage de venger la gloire de Dieu indignement outragé et le nom de Jésus- 
Christ blasphémé, et du zèle du salut des âmes, saint Affrique n'hésite pas à se dévouer pour 
faire la conquête de ces peuples que l'hérésie a arrachés du sein de l'Eglise. Il quitte donc la ville 
de Comminges, et, allant se placer sur les lieux mêmes où l'arianisme se montrait le plus enva- 
hisseur et le plus opiniâtre, il appelle au combat ses adversaires, tantôt par de savantes discussions 
sur les matières religieuses, tantôt au moyen de conférences éloquentes ; là il expose la doctrine or- 
thodoxe, fait ressortir le côté faible, l'erreur, la perfidie des doctrines ariennes, et parvient à ra- 
mener aux véritables croyances du catholicisme toutes ces multitudes trompées ou retenues dans 
l'erreur par l'influence mauvaise de leurs vainqueurs. 

Tant de succès heureux ne devaient pas laisser les Ariens indifférents. Voilà donc qu'ils noir- 
cissent la réputation du saint Evèque missionnaire par les plus atroces calomnies : ils lui imputent 
toutes sortes de crimes; ils le maltraitent; ils l'accablent de reproches, d'outrages, d'injures. 
Semblable à un roc immobile, l'homme de Dieu est impassible et inébranlable : il laisse passer 
ces vents et celte tempête se calmer, au fond de sa prison où ils l'ont jeté; et quand l'heure de 
la délivrance eut sonné pour lui, plus intrépide encore après qu'avant, il poursuit ses travaux sans 
se décourager. C'est alors que Dieu, voulant assurer définitivement la victoire à la campagne que 
saint Affrique avait entreprise contre l'arianisme, lui vint en aide d'une manière éclatante par la 
force des miracles qu'il posséda dans un degré éminent. 

L'un des miracles que nous a transmis une pieuse tradition eut lieu au moment où saint Af- 
frique célébrait la sainte Messe. A la communion, une auréole de feu brilla, comme une ravissante 
couronne, autour de sa tète; ceux-là qui étaient assez purs pour communier eurent seuls, dit l'his- 



64 28 avril. 

torien de sa vie, le bonheur de la contempler; quam qui sanctissimse synaxis digni erwtâ, 
conspiciebant, indig?iis autem non aspedabilem. 

Après une vie toute apostolique, saint Afîrique, comblé de mérites, étant mort, son corps fat 
enterré dans une des villes du Rouergue qui porte aujourd'hui son nom, et qui s'est formée à la 
suite du grand concours des fidèles que la protection puissante du glorieux serviteur de Dieu atti- 
rait à son tombeau. On y gardait en vénération ses reliques dans l'église collégiale établie en 
1444 ; la fureur aveugle des Calvinistes les a dispersées, et il n'en reste plus aujourd'hui que 
quelques petites parcelles. 

Le culte de saint Affrique est célèbre dans plusieurs villes du Midi : à Nimes, Rodez, Castres, 
Comminges ', Albi, Toulouse. Ces deux dernières villes possèdent quelques-unes de ses reliques. 

On célèbre la fête de saint Affrique, dans le diocèse de Rodez, le 28 avril. 

L'antienne du Magnificat des Vêpres est propre : 

Affricane, spéculum et nitor Ecclesi», Christi Affrique, miroir et gloire de l'Eglise, Tabernacle 

Tabernaculum et supernae gratias; Pastor. rege po- du Christ et de la grâce céleste; ô Pasteur, dirigez 

pulum in virga justitise, praebens adminiculum in votre peuple avec la règle de justice; soutenez ce 

valle miserias. Alléluia! peuple dans la vallée des larmes. Alléluia. 

Vabres l'a choisi pour un de ses patrons, en même temps que Saint-Pierre. 

De vieilles tapisseries et un antique bassin de cuivre émaillé, que l'on possédait encore au 
xvm e siècle, rappelaient quelques-uns des miracles qui avaient rendu saint Affrique populaire. 
Ici c'est un imprudent navigateur qui veut traverser la Sorgue pendant qu'elle est débordée et 
qui, précipité dans les flots, est transporté par une force invisible sur l'autre rive après avoir 
invoqué l'homme de Dieu ; là c'est un misérable qui, ayant contrefait le paralytique pour arracher 
une aumône à saint Affrique, est réellement frappé de paralysie et n'est guéri qu'après lui avoir 
confessé sa faute. Plus loin, c'est le miracle de l'auréole brillant autour de sa tète pendant la 
célébration de la sainte messe 2 . 

Extrait du Propre de Rodes, par M. le chanoine Bousquet; — Cf. Saints du Rouergue, par M. l'abbé 
Servieres ; les Saints de Franche-Comlé, etc. 



SAINT ARTHÈME, ÉVÊQUE DE SENS (609). 

Issu d'une noble famille du pays, Arthème fut engagé dans les liens du mariage avant d'être 
promu aux fonctions épiscopales, et eut au nombre de ses enfants la pieuse Eulosie qui prit le 
voile. Le sacre d'Arthème eut lieu le 23 avril 579. 

Il reçut à la pénitence publique un Espagnol, nommé Bond (Baldus), et d'un grand criminel 
en fit un grand Saint. On voyait encore, il y a quelques années, sur la rive gauche de l'Yonne, au 
sommet d'une montagne, les ruines de l'ermitage où vécut et mourut saint Bond, après sept année» 
d'effrayantes austérités. 

Saint Arthème alla de vie à trépas le 28 avril 609, et fut inhumé dans l'église Saint-Pierre. 

Voir France pontificale, e'dit. Repos. 

1. Lugduni convenarum. 

2. Pour être complet, nous devons ajouter que tout n'est pas absolument certain dans la vie de saint 
Affrique telle que nous venons de la donner : en adoptant la légende du Propre de Rodez, qui le fait 
évêque de Comminges, nous avons suivi l'opinion la plus probable. Les anciens documents appellent 
Lugdunum la ville dont il fut évêque. Or, il y avait, dit M. l'abbé Servieres, « trois villes épiscopales 
de ce nom dans les Gaules : Lugdunum Clavatum, Laon ; Lugdunum Secusianorum, Lyon; et Lugdunum 
Convenarum, Comminges; et on doute laquelle des trois était le siège de notre Saint. Les plus fortes 
probabilités sont cependant pour Comminges ». Théophile Raynaud, s'appuyant sur l'Histoire manuscrite 
des Saints du comté de Rourgogne, conservée à la bibliothèque de la rue Richelieu, a Paris, soutient 
dans son Uagiologium Lugdunense, que saint Affrique fut évêque de Lyon sur le Rhône en 490. Cependant, 
il faut avouer que les autres historiens de la ville de Lyon et tous les hagiographes modernes, Baillet, 
Godescard, etc., ne sont ni pour cette date, ni pour cette ville : ils adoptent, sans donner de preuves do 
reste, le vi« siècle et la ville de Comminges. Comme les documents concernant saint Affrique ont péri 
dans un incendie, on en sera longtemps encore réduit à des probabilités. . 



LE BIENHEUREUX AUGUSTIN NOVELLO. 65 



LE BIENHEUREUX LUCHÈSE, CONFESSEUR (1232). 

Luce on Luchèse était un marchand de Poggibonzi, près de Sienne. La politique et le commerce 
l'occupaient plus que le service de Dieu et le salut de son âme. Saint François parcourait alors la 
Toscane annonçant la parole de Dieu et appelant les âmes à la pénitence. 11 vint à Poggibonzi; 
tout le peuple se pressa pour l'entendre, et au milieu de la foule était le marchand Luchèse. Le 
Saint eut le talent, avec la grâce de Dieu, de toucher son cœur, et après le sermon il le vit se 
présenter à lui et lui demander ce qu'il fallait faire pour gagner le ciel. Le Saint eut alors une 
révélation d'en haut par laquelle il connut que Luchèse était l'homme qui le premier devait 
embrasser la règle de Tiers Ordre que, depuis longtemps, il avait l'intention de fonder. Il lui eu 
donna l'habit et lui imposa les règles qu'approuva plus tard Nicolas IV. Le commerçant abandonna 
dès lors entièrement la politique et le commerce pour ne plus s'occuper que de son salut et des 
œuvres de miséricorde. Il lui resta la gloire d'avoir été le premier membre de cet Ordre qui a sauvé 
tant d'âmes et qui, aujourd'hui, semble reprendre vie partout. Le bienheureux Luchèse rendit son 
âme à Dieu en 1232. Les Frères Mineurs ont obtenu d'Innocent XII, en 1694, la permission de 
célébrer le 28 avril la fête du bienheureux Luchèse. 

Manuel du Tiers Ordre. 



LE BIENHEUREUX AUGUSTIN NOVELLO (1309). 

Mathieu de Termini était de la Sicile et appartenait à une noble famille de Catalogne venue 
pour s'y établir. Il étudia le droit à Bologne et se fit une réputation comme habile professeur. Plus 
tard, revenu en Sicile, il occupa des dignités à la cour de Manfred : il prit part à la bataille de 
Bénévent, où périt Manfred, et fut compté parmi les morts, 1266. Mathieu de Termini, se voyant à 
deux doigts de la mort, fit un retour sérieux sur lui-même ; il comprit la vanité des choses de la 
terre et promit à Dieu, s'il guérissait, de se consacrer tout entier à son service. Il revint en santé 
et tint à sa parole. Il entra chez les Ermites de Saint-Augustin, où il prit le nom d'Augustin No- 
vello (nouvel Augustin). Cachant sa science et son nom sous l'habit modeste de frère lai, il laissa 
ignorer qui il était. Le couvent eut à soutenir un procès qui donna beaucoup d'inquiétude aux frères. 
Augustin ne put y résister ; il alla trouver le supérieur, le priant de lui donner ce qu'il fallait pour 
écrire. Celui-ci, étonné, et croyant que le frère Augustin savait à peine lire, ne céda qu'à ses ins- 
tances réitérées. Augusiin rédigea un mémoire court, mais lumineux et si fort que l'avocat de la 
partie adverse ne put s'empêcher de s'écrier : C'est le diable ou un ange, ou Mathieu de Termini, 
que l'on a dit mort à la bataille de Bénévent, qui a rédigé ce document. Il voulut voir l'auteur de 
l'écrit, le reconnut et l'embrassa avec joie, et annonça aux Augustins qu'ils avaient au milieu d'eux 
un trésor. Le général des Augustiniens, Clément d'Osimo, l'emmena quelque temps après à Rome, 
où il lui fit recevoir la prêtrise et le chargea de revoir les constitutions de son Ordre. Augustin 
fut pendant vingt-deux ans, à son grand regret, confesseur du Pape. On le vénérait à la cour du 
Pontife et on le regardait comme un Saint. En 1298, élu général du Tiers Ordre, il n'accepta que 
sur l'ordre exprès du Pape, et deux ans après il renonçait à sa dignité pour se retirer aux envi- 
rons de Sienne dans l'ermitage de Saint-Léonard. Il consacra les dix dernières années de sa vie à 
la prière et à la contemplation, et rendit son âme à Dieu en 1309. Clément XIII approuva soc 
culte en 1759. 

Tous les hagiograpues modernes. 



Vies des Saints. — Tome Y. 



66 29 avril. 



XXIX* JOUR D'AVRIL 



MARTYROLOGE ROMAIN. 

À Milan, saint Pierre, martyr, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, tué par les hérétiques en 
haine de la foi catholique. 1252.— A Paphos, en Chypre, saint Tychique *, disciple du bienheureux 
Paul, que cet Apôtre appelle dans ses épitres son frère bien-aimé, un ministre lidèle, et son com- 
pagnon en Notre-Seigneur Jésus-Christ. i ei s. — A Cirtha, en Numidie, la naissance au ciel des 
saints martyrs Agape et Secondin, évèques, qui, après un long exil en cette ville, ajoutèrent à 
l'éclat du sacerdoce la gloire du martyre. Ils souffrirent pendant la persécution de Valérien, qui 
fut celle où la rage des païens fit les plus grands efforts pour ébranler la foi des justes. En leur 
compagnie souffrirent Emilien, soldat, Tertulle et Antonie, vierges consacrées à Dieu, et une 
femme avec ses deux enfants jumeaux. 260. — Le même jour, sept bienheureux Larrons, qui, 
ayant été convertis à la foi de Jésus-Christ par saint Jason, gagnèrent la vie éternelle par le mar- 
tyre 2 . 100.— A Brescia, saint Paulin, évêque et confesseur 3 . Vers 428. — Au monastère de Cluny, 
saint Hugues, abbé. 1109. — Au monastère de Molesmes, saint Robert, premier abbé de Ci- 
teaux. 1110. 

MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ. 

A Auxerre, saint Martin, moine du monastère de Saint-Germain. — A Denain, sur l'Escaut, 
sainte Ave, vierge et seconde abbesse de ce lieu, iv» s. — A Troyes, saint Ursion et saint Matj- 
rèle, confesseurs. — A Soissons, la mémoire de sainte Probe et de saint Eutrope. — Au diocèse 
de Nantes, la mémoire de saint Secondel, vulgairement Second, diacre et solitaire, patron de 
Besne 4 . Vers 560. — A Viviers, saint Aule, évèque de ce siège. Il y avait autrefois à Viviers une 
église de son nom. Ses reliques furent brûlées par les Calvinistes 6 . — A Merville, entre Lille et 
Saint-Omer, le décès de saint Amé, archevêque de Sens, dont le corps, qui avait été porté à 
Soissons, est présentement à Douai. Sa fête se fait à Sens le 13 septembre. Vers 689. — A Pise, 
le martyre de saint Tropez, honoré le 17 mai au diocèse de Fréjus, où il y a une ville qui porte 
son nom. i er s. 

MARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEUX. 

Martyrologe des Bénédictins, des Camaldules, de Va Nombreuse, des Cisterciens. — An 
monastère de Molesmes, saint Robert, premier abbé de Citeaux. 

Martyrologe des Dominicains. — A Milan, saint Pierre, martyr, de l'Ordre des Frères Prê- 
cheurs, qui conserva jusqu'à son dernier soupir la parure de la chasteté; et qui, combattant contre 

1. Saint Tychique était un Hébreu de la province d'Asie : l'Ecriture nous apprend qu'il remplissait 
auprès de saint Paul la fonction de messager : il fut porteur, entre autres, des épitres de l'Apôtre aux 
Colossiens et aux Ephésiens (Coloss., iv, 7, 8; Eph., vi, 21, 22). 

L'Eglise grecque et la tradition le mettent au nombre des soixante-douze disciples de notre bien-aimé 

Sauveur Jésus-Christ; ce qui nous amené à croire qu'il n'a pas été converti par saint Paul, mais qu'il lui 

fut donné pour être son collaborateur dans la prédication de l'Evangile et son compagnon de voyage. En 

e 65, saint Paul eut la pensée de le donner pour successeur à saint Timothée dans le gouvernement 

de i'é^lise d'Ephèse. 

La tradition ajoute qne saint Tychique fut successivement évêque de Colophon, en Ionie, et de Chal- 
CéJcine, en Bithynie. 

2. Voici les noms des sept bienheureux Larrons ie Corfou : Saturnin, Jusiscliolus, Fansticn, Janvier, 
Marsalius, Euphrasius et Mammius. 

3. Les Bollandistes nomment cet évêque de Brescia saint Paul 1", et affirment, sur l'autorité d'un 
sav-int archéologue brescian, qu'aucun catalogue épiscopal, aucun Missel, aucun Bréviaire ne nomment 
Un évêque de cette ville ayant porté le nom de Paulin. 

4. Voir la Vie de saint Second, avec celle de saint Friard, au 1 er août. — 5. Voir sa Vie plus haut, 
t. iv, p. 51. 



SAINT ROBERT, FONDATEUR DE MOLESMES ET DE CÎTEAUX. 67 

les hérétiques par la parole et par la science, fut massacré par eux, et scella, de son sang répandu, 
la foi catholique, qu'il avait défendue durant sa vie avec une admirable constance; ses mérites 
excellents sont attestés par de fréquents miracles. 

ADDITIONS FAITES D'APRÈS LES BOLLANDISTES ET AUTRES HAGIOGRAPHES. 

A Corcyre, sainte Cercyre, vierge et martyre. Cette Sainte était fille du président Cercilin, 
à la fois gouverneur et juge de Corfou. L'admirable patience que montraient les disciples de Jésus- 
Christ devant le tribunal de son père, toucha son jeune cœur et la convertit au christianisme. 
Dénoncée à Cercilin, ce père dénaturé commit l'infamie de la livrer à un esclave, nommé Ethiops, 
pour la déshonorer. Ethiops recula devant une apparition monstrueuse qui servit comme de rem- 
part à la jeune fille. Sainte Cercyre fut d'abord percée de flèches, puis lapidée. Ethiops souffrit 
aussi le martyre et est compté au nombre des Saints. Vers l'an 100. — Au même lieu, saint Ethiops. 
Même époque. — A Ravenne, saint Libère I er , huitième évèque de cette ville '. Vers l'an 200. — 
A Àtina, en Italie, ancien pays des Volsques, aujourd'hui Terre de Labour, saint Cher, évèque et 
martyr. Il priait pour un démoniaque lorsque les païens le massacrèrent. Son sang guérit le pos- 
sédé en rejaillissant sur lui. An 249. — En Angleterre, saint Senan, confesseur, qui mena la vie 
solitaire dans le nord du pays de Galles, sur les terres du père de sainte Vénefride; cette Sainte 
allait souvent lui demander des instructions et lui rendit les devoirs de la sépulture s . vu 8 s. — 
Encore en Angleterre, saint Wilfrid II, archevêque d'York. Vers 744. — A Venise, la translation 
de saint Léon, évèque de Vile de Samos. 



SAINT ROBERT, 



RELIGIEUX DE MONTIER-LA-CELLE, ABBÉ DE SAINT-MICHEL DE TONNERRE, 
PRIEUR DE SA1NT-AY0UL, 

FOiNDATEUR DE MOLESMES ET DE CITEAUX» 

1110. — Pape : Pascal II. — Roi de France : Louis VI, le Gros, 



L'âme du juste médite l'obéissance» 
Prov., xv, 28. 

Le fondateur de Molesmes et de Cîteaux naquit en Champagne, à Troyes 
ou aux environs de cette ville (1017). Sa mère avait nom Ermengarde et 
son père Théodéric*. Tous deux, également nobles et riches, avaient su 
garder dans les voies du siècle une piété sans faiblesse, et méritaient, par 
la sainteté de leurs mœurs, l'honneur d'avoir un tel fils. « Economes de la 
Providence, ils rachetaient, par d'abondantes aumônes, les fautes de fragi- 
lité qui s'attachent aux âmes les plus justes, comme la poussière aux pieds 
du voyageur ». 

Un signe merveilleux précéda sa naissance et annonça les desseins du 

1. Saint Libère le', huitième évèque de Ravenne. était un philosophe grec. Baronius, au 30 décembre, 
le confond avec Libérlus III, évèque de la môme ville. 

2. Les Bollandistes pensent qu'il s'agit ici du même saint Senan qui est honoré dans la paroisse de 
Plousane, ancien diocèse de Léon. 

3. Molesmes est aujourd'hui une ville d'environ dix mille habitants, à 17 kilomètres de Châtillon-snr- 
Seine 'Côte-'l'Or). — Citeaux est un village de quatre cents habitants dans le nicme département. — De 

( 'elle-lès-Troyes, 11 ne reste que des ruines. On regrette surtout son église, qu» était uae 
des plus belles de la Champagne. 

4. Quelques auieuri pauiem qu'il 



68 29 avril. 

ciel : Ermengarde, sur le point d'être mère, vit en songe la très-sainte 
Vierge Marie, qui lui offrit une bague d'or, en disant : « Je veux pour fiancé 
le fils que tu as conçu ; voici l'anneau du contrat * ». 

Le fiancé de Marie fut nommé Robert sur les fonts du baptême ; sa fa- 
mille le reçut avec une joie mêlée de respect, et l'éleva pour l'Eglise. A 
l'âge de quinze ans, il offrit au Seigneur « la fleur bénie de sa jeunesse», en 
entrant chez les Bénédictins de Montier-la-Celle, dans le voisinage de Troyes. 
Il y fut le modèle des novices et l'émule des plus saints religieux. « Il affli- 
geait sa chair innocente par des jeûnes prolongés, et il ne cessait, ni le jour 
ni la nuit, ses entretiens avec Dieu ». L'étude assidue de Jésus crucifié 
l'initia rapidement aux secrets de la plus haute perfection. Ame candide et 
affectueuse, d'une admirable docilité aux délicates impressions de la grâce, 
il était plus enclin aux suavités de la contemplation qu'au travail exté- 
rieur ; aussi le verrons-nous pendant toute sa vie obéir et céder pour avoir 
la paix. 

Les moines, pleins d'estime pour une religion si profonde, le nommè- 
rent prieur presque au sortir de son noviciat, et, quelque temps après, ceux 
de Saint-Michel de Tonnerre le choisirent pour abbé. C'est dans cette abbaye 
que des ermites, établis dans la forêt de Colan, vinrent le trouver et le prier 
de se joindre à eux, afin de leur enseigner la règle de Saint-Benoît, qu'ils 
avaient résolu d'embrasser. Il eût bien voulu les suivre aussitôt ; car, à Saint- 
Michel, ses efforts pour affermir la régularité étaient stériles ; mais, cédant 
à l'opposition des moines, il attendit l'heure de Dieu, et resta à Saint-Mi- 
chel. Ce ne fut pas pour longtemps, car il retourna bientôt en son pre- 
mier monastère de Montier-la-Celle. 

Rentré dans la vie de simple religieux, il commença à goûter dans le 
calme de la solitude et du silence les délices de la contemplation divine, et 
ce fut dans ce céleste commerce, entretenu par la prière continuelle, qu'il 
reçut les grâces par lesquelles Dieu le préparait aux grands desseins qu'il 
avait sur lui. 

Quelque résolution que Robert eût prise de ne plus sortir de ce repos 
heureux où son âme, dégagée de toutes les choses de la terre, jouissait de 
Dieu même, il ne put, sans manquer à l'obéissance qu'il avait vouée, refuser 
de prendre la direction du monastère de Saint-Ayoul ou Aigulphe de Pro- 
vins, qui dépendait de Montier-la-Celle. 

Cependant les sept ermites de Colan, toujours désireux d'avoir Robert 
pour supérieur, présentèrent une requête au pape Alexandre II, qui ordonna 
à Robert d'aller les diriger. 

Voici l'histoire de cet ermitage, berceau de Molesmes et de Cîteaux : Deux 
gentilshommes normands, frères selon la chair, mais non pas selon l'esprit, 
impies et libertins, traversaient un jour la forêt de Colan, entre Tonnerre 
et Chablis, pour se rendre à un tournoi. Or, chacun d'eux eut l'horrible 
pensée d'égorger son frère alin de jouir de ses biens. Cette pensée devint un 
désir...; toutefois ils résistèrent et parvinrent à l'étouffer. A leur retour, et 
dans le même endroit de la forêt, la même tentation les assaillit plus vio- 
lente et plus irrésistible...; mais Dieu retint leurs bras et toucha si forte- 
ment leur âme, qu'ils allèrent tous deux accuser leurs fautes à un prêtre 
retiré dans cette solitude. Ensuite, chemin faisant, ils se révélèrent l'un à 
l'autre le désir abominable qu'ils avaient eu et la lutte qui l'avait suivi... 
Cette révélation les frappa d'épouvante et les convertit. Renonçant au 

1. Volo filium quem gestas in utero ex isto mini annulo desponsari. (Vita, i.) 



SAINT ROBERT, FONDATEUR DE MOLESMES ET DE CÎTEAUX. 69 

monde, ils distribuèrent leurs richesses aux pauvres, et vinrent se mettre 
sous la direction du pieux ermite de Colan. 

L'humble communauté s'accrut, et saint Robert dut chercher un em- 
placement plus salubre pour bâtir une abbaye régulière. Remontant la rive 
droite de la Laignes, il amena ses religieux, au nombre de treize, dans la 
forêt de Molesmes, et là, sur le penchant d'une colline, il construisit, avec 
des troncs d'arbres et des branches entrelacées, un oratoire et des cellules 
à l'entour. Ce pauvre monastère, image de Bethléem, fut dédié à la Sainte 
Vierge, le dimanche 20 décembre 1075, — Raynard de Bar étant évêque de 
Langres, et saint Grégoire VII, vicaire de Jésus-Christ. 

Robert en eut la conduite avec le titre d'abbé ; il y établit la règle de 
Saint-Benoît et s'eflbrça d'y faire germer les vertus religieuses. Par son 
exemple, il aidait ses Gis spirituels à supporter le poids du travail et des 
austérités, et, par son langage tout céleste, il les encourageait à semer dans 
les larmes, afin de moissonner dans la joie. Et ses fils joyeux rivalisaient de 
bonne volonté à qui serait le plus doux, le plus humble, le plus obéissant 
et le plus silencieux. Dans ces luttes pacifiques, la charité régnait en souve- 
raine, car les succès de chacun étaient l'honneur et comme le patrimoine 
de tous. 

Dans ces commencements, l'évêque de Troyes, passant près de Molesmes, 
eut la pensée de visiter l'abbaye ; — c'était l'heure où les moines, fatigués 
par le jeûne et le travail, allaient au réfectoire ; — il y entra avec eux. On 
ne put lui offrir que des légumes et des fruits, si grande était la pauvreté ! 
mais la vue de ces religieux fervents, leur modestie et leur paix au sein de 
l'indigence, le remplirent d'admiration, et il s'en retourna en bénissant Dieu. 

Or, à quelque temps de là, Molesmes manqua de pain ; saint Robert, qui 
avait remis 5 la Providence le souci de la vie, prit à la lettre ces paroles du 
Prophète: « Vous qui n'avez point d'argent, hâtez-vous d'acheter », et il 
envoya deux religieux acheter sans argent des vêtements et des vivres. 
Obéissant à leur bienheureux Père, ils se dirigent vers la ville de Troyes. 
L'évêque apprend l'arrivée de ces moines, dont les pieds nus et l'extrême 
dénûment excitent sa pitié ; il se les fait amener, reconnaît ses hôtes de 
Molesmes, les accueille dans sa maison, et, quand ils sont reposés du voyage, 
il leur donne un chariot chargé de provisions. Tous les Frères bénirent le 
Seigneur, au retour des envoyés, et s'excitèrent à la persévérance. 

A partir de ce moment, l'épreuve de l'extrême pauvreté cessa à Molesmes : 
les seigneurs du voisinage firent à l'envi des donations au nouveau mo- 
nastère. 

Mais, hélas ! pourquoi « l'homme ennemi » sema-t-il de l'ivraie dans ce 
champ du père de famille?.... La piété des fidèles ayant enrichi Molesmes, 
l'abondance détrôna la pauvreté, et il se trouva des esprits superbes qui 
méprisèrent le travail des mains, et élevèrent des prétentions sur les églises 
voisines, alléguant, pour se justifier, la coutume d'autres abbayes. Saint 
Robert, le prieur Albéric, Etienne et plusieurs moines, luttèrent contre ces 
innovations déplorables, mais en vain. Ceux qui répudiaient la pauvreté 
méconnurent l'obéissance, et notre Bienheureux, se voyant débordé, crut 
pouvoir déposer la crosse abbatiale, à l'exemple du patriarche saint Benoît, 
et il se retira dans la solitude d'Or, où de pieux cénobites servaient Dieu 
dans la pénitence et la ferveur. 

Cependant les moines de Molesmes ne tardèrent pas à reconnaître qu'ils 
avaient péché grièvement en obligeant leur saint fondateur à s'éloigner 
d'eux ; Albéric, Etienne et les meilleurs religieux s'étaient enfuis, la dis- 



70 3EJ AYKIL. 

corde régnait au sein de la communauté, devenue semblable à un esquif 
sans pilote, et Dieu avait détourné les aumônes des fidèles. Honteux d'avoir 
outragé leur père, et n'osant pas le prier de revenir, ils écrivirent au Pape 
et en obtinrent un bref qui en joignait à Robert de reprendre le gouvernement 
de Molesmes; l'évêque de Langres était chargé d'en procurer la prompte 
exécution. Robert obéit, sans demander ni excuses du passé ni promesses 
pour l'avenir ; l'abandon à la volonté de Dieu lui suffisait ; Albéric et les 
autres revinrent eux aussi à Molesmes. 

Si « Dieu est de charité », les Saints qui vivent plus abondamment de sa 
vie sont remplis de mansuétude. Robert oublia les torts de ses enfants, et 
usa de condescendance ; l'abbaye retrouva pour un temps la paix dans la 
ferveur, et communiqua même un peu de sève religieuse à des monastères 
déchus. Toutefois, le succès ne descendit plus sur elle : en contrariant les 
desseins de Dieu, elle avait perdu sa couronne de reine. Le temps qui use 
ou consolide, diminua la bonne volonté de plusieurs qui se prirent à re- 
gretter les réformes consenties, tandis que d'autres déploraient en secret 
les dispenses accordées et soupiraient après l'austérité d'autrefois. En en- 
tendant lire au Chapitre la Règle qu'ils voyaient délaissée en plusieurs de ses 
prescriptions, ils ne pouvaient se défendre d'une amère tristesse ; pour eux, 
la paix de l'âme n'était plus dans ce couvent qu'ils avaient aimé, et ils s'in- 
quiétaient du jour béni qui leur rendrait cet inestimable trésor. 

Ces tendances opposées ne brisèrent point l'harmonie extérieure, mais 
élevèrent jour par jour un mur de séparation entre les Frères ; à la fin, 
Etienne découvrit à Albéric les sentiments qui agitaient son âme ; Albéric 
répondit à cette confidence par les mêmes aveux, et tous deux conçurent le 
projet de bâtir une abbaye où la Règle serait observée à la lettre et sans 
dispense générale. Ce projet mûrit, et, au moment de l'exécuter, Etienne 
s'en ouvrit à saint Robert, qui entra dans leurs vues et promit son concours. 
Cela fait, on résolut de quitter Molesmes, mais cette fois avec la permission 
du Siège apostolique, afin de prévenir toutes difficultés. En conséquence, 
vers le commencement de l'année 1097, Robert et six de ses moines se pré- 
sentèrent à l'archevêque de Lyon, Hugues, légat du Pape en France, et en 
obtinrent cette lettre : 

« Hugues, archevêque de Lyon et légat du Siège apostolique, à Robert, 
abbé de Molesmes, et aux religieux qui désirent avec lui servir Dieu suivant 
la règle de Saint-Benoît. 

«Que tous ceux qui se réjouissent de l'avancement de l'Eglise, notre sainte 
mère, sachent que vous êtes venus à Lyon avec quelques-uns de vos enfants 
spirituels du couvent de Molesmes, et Nous avez déclaré vouloir observer, 
d'une manière plus stricte et plus parfaite, la règle de Saint-Benoît, gardée 
maintenant avec négligence et tiédeur dans ledit monastère ; et puisque 
différentes causes s'opposent manifestement à ce que vous puissiez accom- 
plir en ce lieu-là votre bon dessein, Nous, consultant votre salut et celui de 
vos frères, avons pensé que le meilleur était de vous retirer dans tout autre 
couvent que la bonté divine vous accordera, et d'y servir le Seigneur dans 
la ferveur et la paix. A vous donc qui avez comparu devant Nous, abbé Ro- 
bert, Frères Albéric, Odon, Jean, Etienne, Létalde et Pierre, ainsi qu'à tous 
ceux qui sont déterminés à vous suivre, Nous avons permis d'exécuter ce 
bon dessein, et Nous vous exhortons à y persévérer, et confirmons par ces 
présentes, à perpétuité, cette décision en vertu de l'autorité apostolique et 
par l'apposé de notre sceau * ». 

1. Exord. Magn. Cist. (Dist. i, c»p. M.î 



SAINT ROBERT, FONDATEUR DE MOLESMES ET DE CÏTEAUX. 71 

Robert, muni de cette lettre qui résume sa pensée, revint à Molesmes, 
déclara son dessein à tous les religieux et les délia de l'obéissance qu'ils lui 
avaient vouée ; il sortit ensuite, n'emportant de l'abbaye qu'un livre d'offices 
pour le copier, les vêtements et les vases sacrés nécessaires à la célébration 
du sacrifice divin. Vingt et un moines le suivaient. 

Avant son départ de Molesmes, Robert avait choisi, disent quelques his- 
toriens, la forêt de Cîteaux pour y bâtir une abbaye, et obtenu la protection 
d'Eudes ou Odon, duc de Bourgogne ; mais une antique légende veut qu'il 
se soit avancé vers le Midi, sous la conduite de la Providence, par les chemina 
les moins frayés, et qu'arrivé ainsi dans une forêt, à quatre lieues de Dijon, 
une voix mystérieuse lui ait dit : « Arrête ici, siste hic », d'où l'appellation 
de Cîteaux. — Quoi qu'il en soit, Cîteaux était à ce moment une forêt sau- 
vage, « sise au milieu des eaux », dans le diocèse de Chalon-sur-Saône, au 
bailliage de Nuits. Raynaud, vicomte de Beaume, en détacha une lande in- 
culte et marécageuse où croissaient les glaïeuls et les joncs, et l'accorda au 
moine Robert, qui l'accepta au nom de la très-sainte Vierge. Marie agréa 
cet hommage, et Cîteaux, succédant à Molesmes, devint le berceau d'une 
« famille aussi nombreuse que les étoiles du firmament ». 

Robert et ses religieux défrichèrent la lande, bâtirent un oratoire et des 
cellules, et le 21 mars 1098, fête de saint Benoît et dimanche des Rameaux, 
le nouveau monastère fut béni en l'honneur de la Mère de Dieu, comme 
Molesmes l'avait été et comme le seront dans la suite des âges toutes les égli- 
ses cisterciennes. Ce même jour Robert fut élu abbé, et après que tous les 
religieux eurent renouvelé leurs vœux d'obéissance, il nomma saint Albéric 
prieur et saint Etienne sous-prieur. 

De ce jour Cîteaux fut un «jardin fermé », un séjour de paix et la cité 
des Saints... Mais les moines ne durent pas oublier que la joie parfaite 
n'habite pas ici-bas de longs jours avec nous. Tandis que saint Robert tra- 
vaillait à établir cette admirable discipline qui sanctifia tant d'âmes, que, 
moins de trois siècles après, le Chapitre général de l'Ordre décrétait de ne 
plus poursuivre la canonisation d'aucun cistercien, « dans la crainte que le 
trop grand nombre ne les rendît moins vénérables * », les moines de 
Molesmes recouraient au souverain Pontife pour qu'il obligeât une seconde 
fois le saint abbé à revenir parmi eux. 

Urbain II remit le soin de cette affaire à son légat, Hugues, archevêque 
de Lyon, en lui ordonnant de conseiller à saint Robert de reprendre la con- 
duite de l'abbaye de Molesmes, et de pourvoir, en même temps, à ce que les 
religieux y gardent la Règle et laissent en paix leurs frères de Cîteaux. Hu- 
gues décida notre Bienheureux à faire le sacrifice de ses plus chères affec- 
tions et à quitter Cîteaux. Deux moines de cette abbaye, « qui n'aimaient 
pas le désert », le suivirent à Molesmes. 

Dieu bénit l'obéissance de saint Robert, et les religieux surent enfin 
l'apprécier ; mais au milieu de ces consolations tardives, il ne put oublier 
ses fils de Cîteaux. 

« Je vous affligerais trop », leur écrit-il, «si ma langue pouvait servir 
de plume, mes larmes d'encre et mon cœur de papier... Il se dessèche, ce 
cœur, depuis qu'on m'a séparé de vous, s'il est vrai toutefois qu'on ait réussi 
à m'en séparer ; car la distance n'éloigne pas ceux que la charité réunit 
dans le Christ Jésus... Que Molesmes ait mon corps, puisque l'obéissance l'a 
voulu ; mais mon âme est à vous, son amour et ses désirs sont à Cîteaux... 
Le corps, qui est ici, vous salue ». 

1. Ne iuultitudine sancti vilescerent la Ordina. 



72 29 avril. 

Ces sublimes accents révèlent la tendresse de cœur et le mérite de l'obéis- 
sance de Robert. Appelé, de son couvent de Montier, à Saint-Michel de 
Tonnerre, il va s'y épuiser en de stériles efforts. — Les ermites de Colan le 
demandent, il attend, pour les suivre, que les obstacles suscités par l'envie 
soient tombés. — On le rappelle, il y revient. — Quand il a fondé Cîteaux, 
Molesmes le réclame, et il y retourne, quittant ses fils bien-aimés pour ses fils 
rebelles... Ainsi toute sa vie s'écoule !... 

Les regrets du saint abbé durent se changer en allégresse lorsqu'il vit les 
religieux de Molesmes accepter la réforme telle qu'il la voulait et embras- 
ser l'étroite observance de la règle bénédictine l . 

Il sembla, pour employer les expressions d'un vieil hagiographe, que 
Cîteaux avait été transporté à Molesmes, ou plutôt que Molesmes était 
devenu un autre Cîteaux. Voici un fait éclatant qui fit briller aux yeux des 
religieux tout le mérite de leur saint abbé. 

Il arriva, disent les Annales, que deux pauvres vinrent demander l'au- 
mône à la porte de l'abbaye. Notre Bienheureux les reçut avec respect et 
appela aussitôt le frère cellérier, afin qu'il leur donnât de quoi manger. — « Il 
n'y a plus de pain dans tout le monastère » , répondit le moine d'un air af- 
fligé. — « Que servirez-vous donc », repartit le Bienheureux, « au dîner des 
Frères? » — Embarrassé par cette observation, il répondit d'une manière 
évasive « qu'il n'en savait rien » ; force fut donc de renvoyer ces pauvres 
les mains vides. A l'heure du dîner, Robert aperçoit des pains sur la table, 
et, les indiquant du regard au cellérier : « Frère », lui dit-il, a où les avez- 
vous eus? » — « Je les avais mis en réserve pour les religieux ». — A cette 
réponse, l'homme de Dieu sent la douleur et l'indignation jaillir de son 
âme ; il prend une corbeille, ramasse tous les pains et les jette dans la ri- 
vière !... Dieu, pour récompenser cette action héroïque, envoya par un sei- 
gneur étranger des vivres au monastère. Que ne devait-on pas attendre d'une 
communauté enseignée par un tel maître?... 

Son dernier jour venu, il le dit aux Frères, recommanda son âme à Dieu, 
et passa de l'exil au paradis, le 21 mars 1110. La nuit de sa mort, deux arcs- 
en-ciel se développèrent, — l'un de l'Orient à l'Occident, et l'autre du Nord 
au Midi, — et à leur point de jonction apparut une croix de lumière nimbée 
d'une auréole radieuse. Peu à peu cette croix s'agrandit et fut environnée 
de cercles de feu aux couleurs variées. Ce signe, disent les annalistes de 
Cîteaux, témoignait de la sainteté de Robert, et présageait la gloire de sa fa- 
mille spirituelle. 

RELIQUES ET CULTE DE SAINT ROBERT. 

On ensevelit son corps au milieu de la nef de l'église abbatiale, « dans un sarcophage en pierre 
qu'on entoura de grillages en fer ». Honorius III inscrivit son nom au catalogue des Rienheureux 
en 1222, et permit d'en faire l'office. Innocent IV le canonisa en 12i3. Cette même année, le 
29 septembre, l'abbé Geoffroy mit le cbef de saint Robert dans un buste, et son corps dans une 
chasse « riche d'argenterie et de pierreries a; elle fut vendue en 1430, à Dijon, pour payer la 
rançon imposée aux religieux de Molesmes par l'armée d'Archambaud... Une nouvelle châsse en ar- 
gent devint la proie des protestants, et le magnifique reliquaire, « exécuté par un artiste lombard », 

1. Il est facile de conclure, par le succès qu'obtint saint Robert auprès des religieux Je Molesmes, que 
leurs désordres ne devaient pas être graves. Tout leur relâchement avait consisté à délaisser le travail 
4es mains, à recevoir des oblations des mains des fidèles, et a introduire des innovations clans leur vête- 
ment, malgré la défense de leur supérieur. Il ne faut pas perdre de vue que saint Robert se posait en ré- 
formateur, et que l'observation par à peu près de la règle de Saint-Benoit ne lui suffisait pas : il lui 
fallait l'étroite observance. Il finit par l'obtenir; mais il ne serait jto" juste de traiter de relâchés les 
moines de Molesmes qui voulaient se contenter des sévérités de la règle ordinaire. 



SAINT HTJGTTES, ABBÉ DE CLUNY. 73 

en 1781, celle de la Révolution. En suite de la loi du 10 septembre 1792, le maire de Molesmesfit 
réunir le chef de saint Robert au reste du corps, eu envoya le buste en argent, du poids de vingt- 
deux marcs, au chef-lieu du district. Cette cérémonie, remarque le procès-verbal du 17 février 
1793, se fit avec grand respect! On chanta le répons : Erunt Reliquiœ et la collecte de l'office 
de la translation, ensuite on enferma les reliques dans une châsse qui fut scellée du sceau de la 
municipalité. Le 19 thermidor an II, l'agent national enleva les ossements de la châsse, qui était 
déposée dans la salle dite « des Droits de l'Homme », les mit dans une corbeille et les plaça sous 
une pierre tombale « avec un petit cercueil » renfermant tous les papiers, — authentiques, procès- 
verbaux des translations et des envois de reliques, — les débris de son suaire, uue aube, et 
d'autres vêtements. 

Le 29 avril 1826, Mgr de Boisville eut le bonheur de reconnaître cet inestimable trésor. L'I- 
dentité des reliques lui fut affirmée par plusieurs témoins oculaires, et notamment par le maire 
qui avait signé le procès-verbal de 1793. Elles enrichissent aujourd'hui l'église paroissiale de 
Molesmes. 

Plusieurs églises du diocèse de Troyes, entre autres celle d'Isle-Aumont, possèdent des statues 
de saint Robert. 11 est représenté avec les attributs d'abbé fondateur, et, à ses côtés, une petite 
église renferme une relique de ce grand Saint. A Avirey-Lingey, saint Robert, crosse et mitre, 
tient à la main un plateau chargé de fraises. Voici l'explication que donne la tradition de cet at- 
tribut assez peu commun : La comtesse de Bar-sur-Seine étant malade, déclara à son mari qu'elle 
mourrait si on ne lui donnait des fraises. Or, une neige épaisse couvrait la terre à cette époque 
de l'année. Le comte, embarrassé, courut à Molesmes expliquer à saint Robert le bizarre caprice de 
sa femme. Le Saint conduisit le comte dans les jardins de l'abbaye : « Prions », lui dit-il. Puis, 
faisant enlever la neige, on vit paraître des fraises d'une saveur et d'un parfum extraordinaires. 
Mais son attribut le plus ordinaire est Vanneau qu'il reçoit des mains de la Sainte Vierge. — Il 
est le patron des Loges-Margueron. 

La Vie de saint Robert, écrite par un moine contemporain, Guy de Molesmes, servit de documenta cella 
que l'abbé Adon fit rédiger moins d'un siècle après, et que les Bollandistes ont éditée au 29 avril. Voir 
VExordium magn. Cist.; Y Abrégé chron. de 1G77 (aux archives de la Côte-d'Or); les authentiques con- 
servés à Molesmes; Saints de Dijon, par Dnplus; Saints de Troyes, par Defer. Nous avons reproduit en 
grande partie la rédaction de M. l'abbé Duplus. 



SAINT HUGUES, ABBÉ DE GLUNY 



1024-1109. — Papes : Jean XIX; Pascal IL — Rois de France : Robert II, le Pieux; 

Louis VI, le Gros. 



La gloire même mondaine n'exclut pas la sainteté; 
elle en est le vêtement, suivant l'expression du 
Sage. Comm. sur l'Eccli., l, 12. 

Hugues naquit en 1024, à Semur, en Brionnais. Son père, Dalmace, 
comte de Semur, et sa mère, Aremberge de Vergy, étaient tous deux de la 
première noblesse de Bourgogne. Aremberge, pendant sa grossesse, se re- 
commanda aux prières d'un saint prêtre. Celui-ci, en célébrant la messe, 
vit dans le calice la figure rayonnante d'un enfant d'une admirable beauté. 
Ce fut pour la mère un présage que son fils serait un jour ministre des 
autels. Dalmace, au contraire, voulait que son fils devînt l'héritier de son 
antique famille. Il chercha de bonne heure à lui inspirer l'amour des che- 
vaux, des armes, de la chasse, des faucons, à lui donner une éducation 
noble et militaire ; mais le jeune Hugues, comme la pieuse Aremberge l'a- 
vait pressenti, préférait à tous ces plaisirs, à tous ces exercices de la jeu- 
nesse noble, la conversation des vieillards, les livres et les églises. Enfin, il 
obtint d'aller chez son grand oncle, Hugues, évêque d'Auxerre et comte de 
Chalon-sur-Saône ; c'est là qu'il fit ses études. A l'âge de quinze ans, il 
entra dans le monastère de Cluny, dont il fut nommé prieur au bout de 



74 29 avril. 

quelques années, puis abbé, à la mort de saint Odilon, et ainsi général de 
tout l'Ordre. Il n'avait que vingt-cinq ans; mais son mérite fit oublier sa 
jeunesse. Il avait, à la fleur de l'âge, la maturité de la vieillesse. Aussi 
jouit-il bientôt d'un rare crédit auprès des puissances civiles et religieuses. 
Il avait déjà, étant prieur, rempli une mission difficile en réconciliant 
l'empereur Henri le Noir avec les moines de Payerne, qui dépendaient de 
Cluny. 

Quelques mois après son élection, il assista au concile de Reims, pré- 
sidé par Léon IX, et y occupa le second rang entre tous les abbés de la 
chrétienté. Le discours qu'il fut chargé d'y prononcer contre la simonie et 
le concubinage des clercs, eut beaucoup de retentissement et de succès ; 
les conclusions en furent sanctionnées parle concile. « Hugues, abbé de 
Cluny, lisons-nous dans les actes du concile, parla le second et dit : Je n'ai 
rien donné et je n'ai rien promis pour obtenir la dignité d'abbé. La chair 
le voulait bien, mais l'esprit et la raison s'y sont opposés ». On peut remar- 
quer ici l'humilité de ce saint abbé qui, en reconnaissant qu'il n'avait rien 
donné pour obtenir sa charge, semble avouer qu'il avait été tenté de le faire. 
De Reims, Hugues suivit le Pape à Rome, assista, chemin faisant, au concile 
de Mayence, où siégèrent quarante évêques ; puis à un autre concile à 
Rome, dans lequel il fut pour la première fois question des erreurs de 
Bérenger de Tours, le plus ancien des précurseurs de Luther. Dans le con- 
cile romain, Hugues, le plus jeune des abbés, eut encore la seconde place. 
Peu de temps après, il alla tenir à Cologne, sur les fonts baptismaux, le 
fils de l'empereur d'Allemagne. Il célébra la fête de Pâques en cette ville, 
où les Allemands ne pouvaient se lasser d'admirer la douceur de sa conver- 
sation, les grâces de son visage, et la gravité de ses mœurs dans un âge 
si peu avancé, car le saint abbé n'avait pas encore trente ans. A peine de 
retour à Cluny, il courut en Hongrie réconcilier le roi André avec l'em- 
pereur. 

Il se passait rarement des choses importantes, sans que Hugues n'y prît 
une grande part. Robert I er , duc de Bourgogne, irrité de la mort de son 
fils, tué par les Auxerrois, s'était déclaré l'ennemi de l'évêque d'Autun, et 
ravageait la Bourgogne. Un concile s'assemble à Autun en 1055. Le duc 
refuse fièrement d'y comparaître. Hugues le calme, le fléchit, et l'amène 
sans résistance dans la sainte assemblée, où l'abbé de Cluny parle avec tant 
d'éloquence, que Robert, touché jusqu'au fond du cœur, pardonne aux 
meurtriers de son fils et rétablit la paix. 

En un autre temps, les évoques de Châlons et de Mâcon doivent à saint 
Hugues leur réconciliation. Il préside au concile d'Avignon, comme légat 
du pape Nicolas II. Ses lumières éclairaient toutes les assemblées de l'Eglise 
de France. A Toulouse, en 1068 ; à Châlons, en 1072 ; à Autun encore, en 
1077 ; à Clermont, en 1095 ; partout les synodes catholiques s'honoraient 
de sa présence. Sa renommée de vertu était si grande, que le pape 
Etienne IX, malade à Florence, voulut l'y retenir pour l'assister au lit de 
mort, et recevoir ses derniers soupirs. 

Mais Grégoire VII surtout, cet illustre et saint Pape qui fut d'abord 
prieur de Cluny, témoigna à l'abbé Hugues la confiance la plus filiale et la 
plus affectueuse. Il n'y avait pas un an qu'il était placé sur le Saint-Siège, 
que déjà, en 1074, il se plaignait avec tendresse de n'avoir pas encore vu à 
Rome son ami, l'abbé de Cluny. Au plus fort de ses disgrâces et des inquié- 
tudes de sa vie publique, il ne trouvait pas de plus grande consolation que 
de répandre dans le cœur de Hugues toutes les douleurs du sien, et de le 



SAINT HUGUES, ABBÉ DE CLUNY. 75 

rendre confident intime de ses plaintes éloquentes sur les tristesses de 
l'Eglise. Plus d'une fois saint Grégoire le nomma arbitre et juge d'impor- 
tantes contestations ecclésiastiques ; par exemple, des causes notables de 
l'Eglise d'Auvergne et de l'évoque d'Orléans. Il le regardait comme l'un de 
ses légats dans les Gaules. 

Pendant la grande et terrible querelle qui partagea Grégoire VII et l'em- 
pereur Henri IV, Hugues sut rester fidèle à l'affection qu'il devait à son fils 
spirituel, et à la soumission due au souverain Pontife. Il conjura plus d'une 
fois la tempête soulevée contre Grégoire; mais il défendit aussi Henri IV 
jusqu'à la mort, contre l'ingratitude de son fils, et ménagea, en 1077, par 
son crédit auprès de la célèbre comtesse Matbilde, la réconciliation de 
l'empereur avec saint Grégoire. C'est à Hugues que l'empereur détrôné et 
fugitif écrivait avec douleur les détails de la révolte d'Henri V ; et l'abbé 
de Cluny ne méconnut point les bienfaits qu'il avait reçus de la famille im- 
périale. 

Dans ces temps mémorables, le rôle de l'abbaye de Cluny fut immense. 
C'est d'elle que sortirent deux des plus illustres Papes qui aient occupé la 
chaire de saint Pierre, et qui, par l'élévation de leur esprit, comme par la 
sévérité de leurs mœurs, étaient dignes de continuer l'œuvre de Grégoire : 
Urbain II et Pascal II. L'un et l'autre, disciples de Hugues, furent envoyés 
à Grégoire VII, par l'abbé de Cluny, et se succédèrent immédiatement au 
trône pontifical. Ce fait singulier suffit seul pour faire comprendre la 
prépondérance morale du monastère bourguignon dans le xi e et le xn e 
siècle. 

Urbain II, dès son avènement, s'empressa de l'annoncer à l'abbé Hugues, 
son maître, en des termes de respect et de fraternité, tout pleins encore 
des souvenirs de la maison où il avait été élevé. En venant au fameux con- 
cile de Clermont,il alla jusqu'à Cluny, y bénit le grand autel de la nouvelle 
église qu'on venait de bâtir, et repartit avec Hugues pour l'assemblée ca- 
tholique où fut décidée la première croisade. Hugues fut très-honoré et eut 
beaucoup d'influence dans ce concile. 

Pascal II, devenu pape, vint revoir Cluny; de là il remonta vers 
Dijon, où il consacra l'église de Saint-Bénigne. Il fut pour Hugues ce 
qu'avait été Urbain II ; et tous deux renouvelèrent et confirmèrent tous les 
privilèges que Grégoire VII avait déjà renouvelés, dans une longue bulle, 
en faveur de l'abbaye et de l'abbé de Cluny. 

Peu s'en fallut que Hugues ne décidât le roi de France, Philippe I or , par 
ses entreliens familiers, à venir, sous l'habit de moine de Cluny, faire péni- 
tence de sa vie passée. Le roi pourtant se contenta de soumettre à Hugues 
l'abbaye de Saint-Martin des Champs. 

Mais rien n'égala l'amitié dévouée qu'Alphonse VI, roi de Castille, porta 
à l'abbé de Cluny. Alphonse, retenu prisonnier par Sanche, son frère, avait 
dû sa délivrance aux prières et à l'autorité de Hugues. Dans sa reconnais- 
sance, il fonda en Espagne deux monastères soumis à Cluny, et il doubla le 
cens annuel que Ferdinand, son père, avait promis à l'abbaye. Si Hugues 
ne l'eût retenu sur le trône, il se serait fait moine en Bourgogne ; il voulut 
du moins, en conservant la royauté, contribuer généreusement à la cons- 
truction de la basilique, dont l'abbé de Cluny entreprit l'immense construc- 
tion. Hugues vint à Burgos pour voir le roi Alphonse, et, dans ce voyage, 
on lui attribue l'honneur d'avoir introduit dans l'église d'Espagne le rit 
romain à la place du rit gothique ou mosarabique. 

La môme année, l'arbitrage de Hugues fut sollicité par deux princes 



76 29 avril. 

Raymond de Bourgogne, comte de Galice, et Henri, comte de Portugal, 
qui lui envoyèrent un traité de partage sur la succession de leur beau-père, 
Alphonse, roi de Castille et de Léon. 

Un comte de Mâcon, Wido, entra au monastère de Cluny avec ses fils, 
trente chevaliers et un grand nombre de serviteurs. La comtesse, sa femme, 
se retira dans le couvent de Marcigny, fondé par saint Hugues. Hugues I er , 
duc de Bourgogne, céda ses Etats à son frère Eudes, et vint finir ses jours à 
Cluny, dans les austérités chrétiennes. Guillaume le Conquérant pria notre 
saint abbé de venir passer quelque temps en Angleterre, pour prendre la 
direction de tous les monastères de cette contrée. Il le conjurait de lui en- 
voyer du moins six moines. Hugues refusa, ne voulant avoir aucune part 
aux violences de ce conquérant, qui dépouillait, destituait le clergé anglo- 
saxon, et le remplaçait par un clergé normand. 

Les maisons monastiques et toutes les ressources de l'abbaye de Cluny 
s'accroissaient sans relâche. Dans le testament de Guillaume le Bâtard, il y 
avait un legs annuel pour Cluny. La première fille de l'abbaye de Cluny, 
la Charité-sur-Loire, est fondée. Thibaud III, comte de Troyes, et Adé- 
laïde, sa femme, font une donation considérable à Cluny. Le monastère de 
Saint-Arnould de Crespy lui est soumis par le comte Simon de Crespy ; 
celui de Saint-Bertin, par Robert, comte de Flandre ; celui de Rimesingue, 
par l'empereur Henri ; celui de Saint-Wulmar, parle comte de Boulogne; 
celui de Nogent-le-Rotrou , par le comte Geoil'roy. L'évêque d'Orléans, 
l'évêque de Bâle, les archevêques de Lyon, de Besançon, de Reims, concè- 
dent à l'abbé de Cluny les monastères de leurs diocèses. A Auxerre, à 
Auch, à Tarbes, à Limoges, dans toute l'Aquitaine, partout des concessions 
nouvelles qu'il serait trop long d'énumérer. 

Les papes et les rois ne sont pas satisfaits de protéger de leurs chartes 
l'agrandissement progressif du monastère de Cluny ; ils lui soumettent eux- 
mêmes des établissements monastiques. Urbain II, en plein concile, exalte 
et privilégie l'abbaye de Cluny, et fait signer sa bulle par les Pères du con- 
cile. Il menace ceux qui troublent Cluny de toutes les peines spirituelles. 
Enfin, il donne à Hugues le droit de porter les ornements pontificaux dans 
les fêtes solennelles. 

Après ce tableau de la vie publique de saint Hugues, voyons rapidement 
les merveilles de sa vie privée. Il était austère dans son vivre, prudent en 
toutes ses actions, grave et sérieux en ses paroles, modeste en toutes ses 
démarches, charitable envers tous, ami du silence, ennemi de l'oisiveté ; il 
priait sans cesse, et, s'il prenait quelque repos, ce n'était que pour recom- 
mencer son travail avec plus d'ardeur. Il avait grand soin que ses religieux 
eussent tout ce qui était nécessaire pour leur entretien, de crainte que le 
besoin de ces choses ne préjudiciât à l'observation de la Règle. Les secours 
célestes ne lui manquaient pas non plus pour le gouvernement de son 
Ordre. Un moine de Cluny, plusieurs disent Hildebrand, qui fut plus tard 
Grégoire VII, vit un jour Jésus-Christ s'asseoir dans une stalle du chœur, à 
côté de Hugues, et lui dicter les décrets et les règles monastiques. Il con- 
naissait par révélation ce qui se passait dans ses monastères. Un jour, à 
Saint-Jean-d'Angely, il lui semble, dans une vision, que la foudre tombe sur 
Cluny. Il se rend aussitôt dans ce monastère, et n'ayant pu y apprendre 
quelle faute s'y est commise pour attirer ainsi la colère de Dieu, il se met 
en prière, et le ciel lui révèle qu'un de ses religieux a gravement offensé 
Dieu. Au monastère de la Charité-sur-Loire, il donna le baiser de paix à 
tous les religieux, excepté à un novice dont Dieu lui fit connaître les fautes 



SAINT HUGUES, ABBÉ DE CLUNT. 77 

secrètes. Un jour qu'il était avec les évêques de Châlons et de Mâcon, il lut 
dans le cœur de quelqu'un qui se trouvait là, et le décida à confesser une 
faute qu'il n'avait pas osé avouer. Un messager vint un jour lui dire à Nan- 
teuil : « Villeuque est mort ». « Vous vous trompez », repartit le Saint, 
« ce n'est pas Villeuque, mais Oric ». Il connut par révélation, comme on 
le voit dans la vie de saint Anselme, la mort de son persécuteur Guillaume 
le Roux, et lui en fît part. 

Il avait souvent averti un de ses religieux, nommé Durand de Bridon, 
de s'abstenir de quelques plaisanteries, inconvenantes dans la bouche d'un 
ecclésiastique et d'un religieux : il lui avait même prédit un châtiment sé- 
vère. En effet, ce religieux étant mort, il apparut à un autre nommé Séguin, 
avec une bouche horrible, qui semblait porter le châtiment des paroles 
qu'elle avait prononcées, malgré la défense de saint Hugues : ce pauvre 
défunt recommanda à Séguin de rendre compte à l'abbé de Cluny des 
souffrances qu'il endurait dans le purgatoire. Hugues ordonna à sept de ses 
religieux le silence pendant une semaine, et des prières continuelles pour 
sa délivrance. Au bout de la semaine, le mort apparut encore, et se plai- 
gnit que le silence ayant été rompu par un des frères, son soulagement 
avait été différé. On garda donc ce silence sept autres jours : alors Durand 
se fit voir une troisième fois, mais tout brillant de lumière, marque du 
bonheur éternel dans lequel il venait d'entrer. 

Dans le Beauvaisis, Hugues reçut de grands honneurs chez Albert, sei- 
gneur de Gornay ; il prédit à sa femme, Ermengarde, que l'enfant qu'elle 
portait dans son sein était un fils, et qu'il entrerait un jour dans l'Ordre de 
Cluny. L'événement vérifia en tout point cette prédiction. Il prédit aussi à 
Hoël, archidiacre du Mans, que l'année suivante il serait évoque du Mans, et 
l'exhorta à répondre à une si grande grâce. 

Une fois que Hugues traversait les Alpes pour se rendre à Rome, une 
pauvre vieille femme, cachée dans le creux d'un rocher, effraya sa mule, 
qui tomba avec lui dans un précipice : tout le cortège s'épouvante et le croit 
mort ; mais il est retenu par les branches d'un arbre ; on le délivre, et à 
peine est-il hors de danger, que l'arbre mystérieux disparaît. Cette protec- 
tion miraculeuse, Dieu l'accordait non-seulement au Saint, mais à d'autres, 
par ses prières et môme son intercession ; et, dès son vivant, il rendit une 
parfaite santé à un jeune garçon qui, tombant du haut d'un clocher, s'était 
brisé tous les membres. Un clerc, revenant d'Espagne, était tombé dans un 
précipice des monts Pyrénéens ; mais invoquant le nom du saint abbé, il 
fut retenu par un rameau qui le préserva. Un autre allait être submergé 
dans la Loire, mais il fut délivré en invoquant l'abbé Hugues, en le priant, 
bien qu'absent, de le secourir. Un religieux, appelé Guillaume, ne sachant 
plus quel remède employer pour un mal qu'il avait à la jambe, s'avisa de 
demander sa guérison à Notre-Seigneur Jésus-Christ, par l'intercession de 
son saint abbé. S'étant endormi là-dessus, il vit durant le sommeil, deux 
hommes vêtus de blanc, qui lui versaient d'une huile céleste sur la jambe; 
et, à son réveil, il se trouva parfaitement guéri. 

Mais, parmi ces miracles, il ne faut pas omettre celui qu'il fit à Paris, 
dans l'église même de Sainte-Geneviève, où il avait célébré la sainte messe. 
Il se fit apporter la chasuble de saint Pierre, qui s'y gardait fort religieu- 
sement, et, l'appliquant sur un paralytique, appelé Robert, il lui dit les 
mêmes paroles que ce Prince des Apôtres avait dites autrefois à Enée de 
Lyda : « Le Seigneur Jésus-Christ te guérit, lève-toi et fais ton lit ». Et, à 
l'heure même, cet homme fut guéri, ei s'en retourna chez lui, sans l'aide 



78 29 avril. 

de personne et en bonne santé, rendant grâces à Dieu, à saint Pierre et au 
vénérable abbé. Il y eut là une sainte dispute entre les assistants et 
saint Hugues : ceux-là lui attribuant le miracle, et lui l'attribuant à saint 
Pierre. Il avait, si je puis parler ainsi, acquis une telle estime auprès de Dieu, 
que des pèlerins furent avertis, au sépulcre des Apôtres, par une vision 
céleste, d'aller à Cluny dont ils n'avaient jamais entendu parler. 

Sa cbarité ne se lassait jamais ; toujours entouré de pauvres, il donnait 
toujours; il faisait préparer pour eux, d'avance, des vêtements et des vivres, 
parce que, disait-il, la miséricorde ne doit pas se faire attendre. Son indul- 
gence égalait sa cbarité. Un jour, qu'il revenait d'Espagne, il ramenait avec 
lui un jeune maure nouvellement baptisé. Ce jeune homme dont l'âme, dit 
la légende, était encore plus noire que le visage, osa voler son maître ; mais 
le saint bomme pardonna et ne voulut jamais abandonner sur le chemin le 
nouveau converti. Une autre fois qu'il visitait ses monastères dans la Vas- 
conie, il aperçut près de la route un pauvre toit de lépreux : c'était un 
homme autrefois riche et bien portant, qui était venu se cacher dans 
cette solitude. Chacun fuit et s'écarte de la contagion. Hugues seul entre 
dans la cabane, parle au lépreux, le touche, le console, lui donne sa tuni- 
que et le guérit. 

Lui qui pratiquait des mortifications si extraordinaires, modérait celles 
de ses enfants spirituels. Le légat, Pierre Damien, visitant l'abbaye de 
Cluny, voulait augmenter les sévérités de la Règle; mais Hugues, consul- 
tant à la fois son expérience et sa bonté paternelle pour ses moines, lui dit : 
a Travaillez avec nous, vivez de notre vie pendant huit jours, et vous déci- 
derez après ». Le légat n'insista pas davantage et ne voulut point se sou- 
mettre à l'épreuve. 

Faut-il s'étonner si, sous un tel abbé, les moines de Cluny devinrent si 
nombreux? Dans un seul Chapitre, Hugues sévit entouré de trois mille 
moines, et un auteur contemporain, Orderic Vital, assure que dix mille 
vivaient sous la conduite de notre Saint. C'est lui qui fit bâtir à Cluny, en 
style roman, l'église dont nous avons raconté la ruine au 13 janvier : c'était 
la plus grande de tout l'univers à cette époque, et elle ne fut surpassée 
depuis, en grandeur, que par Saint-Pierre de Rome. On en peut voir la 
description dans l'histoire de l'abbaye de Cluny, par M. Lorain. 

Hugues fit aussi plusieurs beaux règlements touchant l'office divin ; 
entre autres, qu'en la fête et durant l'octave de la Pentecôte, on chanterait 
à Tierce l'hymne propre : Veni Creator, ce qui a depuis été reçu par toute 
l'église catholique. 

Enfin, le temps de sa mort approchant, Dieu le lit connaître de plusieurs 
manières : un laboureur, appelé Bertin, de Varennes, étant au milieu d'un 
champ, vit un grand nombre d'hommes qui suivaient une dame d'une ad- 
mirable beauté ; un de la compagnie lui ayant demandé à qui était ce 
champ, il lui répondit simplement qu'il appartenait à saint Pierre et à 
l'abbé Hugues: «C'est donc à moi », repartit celui qui l'avait interrogé, 
« parce que je suis Pierre ; et pour ceux-ci que tu vois, ce sont autant de 
saints qui marchent à la suite de la Vierge, Mère du Sauveur du monde ; 
va donc dire à l'abbé Hugues qu'il mourra bientôt, et qu'il mette ordre à 
sa maison ». Berlin lui porta ces nouvelles, les plus agréables qu'il eût re- 
çues en toute sa vie. Il se prépara à bien mourir, et, étant tombé malade, 
il reçut les Sacrements avec une dévotion merveilleuse. Le prêtre lui donna 
le saint Viatique, et lui ayant demandé s'il reconnaissait la chair vivifiante de 
son Seigneur, il répondit fermement: « Oui, je la reconnais et je l'adore ». 



SAINT PIERRE DE VERONE, MARTYR. 79 

Ensuite, s'étant fait porter à l'église de la sainte Vierge, et mettre sur la 
cendre et sur le cilice, il sortit de ce monde le 29 avril l'an de Notre-Sei- 
gneur H 08, selon Hugues de Cluny, qui a écrit sa vie, et 1109, selon Baro- 
nius. âgé de quatre-vingt-cinq ans, après avoir été abbé soixante ans. Saint 
Godefroi, évêque d'Amiens, qui était alors à Rome, connut, par une vision, 
que ce saint abbé était décédé, parce qu'il lui sembla voir les religieux de 
Cluny qui le suppliaient de donner les derniers Sacrements à leur supérieur 
Hugues. Une bonne religieuse de Jouarre, appelée Sabine, apprit aussi, par 
une vision, cette sainte mort. Elle vit la sainte Vierge, assistée d'un grand 
nombre de Saints, au milieu desquels il y avait un siège magnifique, qu'on 
lui dit être préparé pour l'abbé Hugues. Il y eut beaucoup d'autres révéla- 
tions de son décès et de sa gloire. 

Le corps de saint Hugues fut enterré avec pompe derrière l'autel matu- 
tinal, dans la grande, église de Cluny. Il fut relevé depuis et déposé sur le 
grand autel pour y recevoir les bommages des peuples. Peu de temps après, 
il fut mis au nombre des Saints par le pape Calixte II. 

Saint Hugues n'a pas laissé beaucoup d'écrits. De toutes les lettres qu'il 
a dû adresser à tant d'illustres personnages avec lesquels il fat en relation, 
sept seulement nous restent : l'une à Guillaume le Conquérant; une autre 
à Pbilippe I 6r , roi de France ; une troisième à Urbain II ; trois à saint An- 
selme, archevêque de Cantorbéry, et la septième à un de ses disciples, 
Anastase. Quelques conseils pieux à ses frères, des recommandations pour 
son couvent de Marcigny qu'il chérissait, quelques règlements monastiques 
sur les aumônes et les livres de la bibliothèque, une espèce de confession 
générale, voilà à peu près tout ce qui reste de ce grand homme ; et, bien 
que la latinité en soit assez pure, et le style remarquable pour l'époque, 
nous n'en parlons que par respect pour une aussi glorieuse mémoire. Mais 
les lettres qui lui ont été adressées par les Papes, les rois, les évoques, et 
dont un grand nombre subsiste dans divers recueils, prouvent, si on les 
avait su recueillir, toute la variété de la correspondance de Hugues, et de 
quel prix elle serait aujourd'hui pour l'histoire générale. 

On voyait à Cluny, avant le pillage des protestants, une statue en ver- 
meil de saint Hugues. Le Saint portait une mitre et une crosse enrichies de 
diamants. Il tenait à la main une église dorée, et dans cette église était ren- 
fermée la tête de saint Hugues. Autour de la statue principale étaient figu- 
rés plusieurs saints personnages dorés, chacun dans une niche séparée. 

Voir Histoire de l'abbaye de Cluny, par M. Lorain. 



SAINT PIERRE DE VÉRONE, MARTYR 

1206-1252. — Papes : Innocent III; Innocent IV. — Empereurs d'Allemagne : Philippe; 

Conrad IV. 

Veritas! Telle était la devise des croisés d'Alby, telle 

est celle du Dominicain ! 
Je crois. Seigneur, mais aidez la faiblesse de ma foi. 
Marc, ix, 23. 

Dieu, qui sait tirer la lumière du milieu des ténèbres, fit paraître saint 
Pierre, martyr, comme un bel astre au milieu des erreurs des Cathares, 



80 29 AVRIL. 

espèces de Manichéens qui s'étaient introduits dans le nord de l'Italie. Il 
naquit à Vérone, l'an 1206, de parents infectés de cette pernicieuse hérésie; 
Dieu le préserva du danger auquel l'exposait sa naissance. Le père de notre 
Saint, voulant qu'il apprît les belles-lettres, ne craignit pas de le mettre 
chez un maître catholique. Le jeune Pierre y fut bientôt initié aux principes 
de la vraie religion, comme à ceux de la bonne littérature. Un de ses oncles 
l'ayant interrogé sur sa leçon, l'écolier lui récita, entre autres choses, le 
Symbole des Apôtres, et le lui expliqua dans le sens des catholiques, surtout 
ces paroles : Créateur du ciel et de la terre. L'oncle essaya vainement de lui 
prouver que ce n'était pas Dieu, mais le démon, ou le mauvais principe qui 
avait produit toutes les choses visibles : il eut beau dire qu'il y avait dans le 
monde des choses mauvaises de leur nature, et que conséquemment elles 
ne pouvaient être l'ouvrage de Dieu ou d'un être infiniment parfait. L'en- 
fant tint bon : rien ne put le faire changer. Cette fermeté donna des craintes 
à l'oncle ; il les communiqua au père qui fut loin de les partager, soit qu'il 
attachât peu d'importance à ces questions religieuses, soit qu'il espérât 
ramener plus tard son fils aux idées de sa secte ; il l'envoya à l'université 
de Bologne pour y continuer ses études. La Providence y préserva Pierre 
des atteintes du vice, comme elle l'avait préservé de l'hérésie : elle lui ins- 
pira même le dessein de renoncer entièrement au monde. Il alla se présen- 
ter à saint Dominique, qui, après s'être assuré de sa vocation, lui donna 
l'habit de son Ordre, quoiqu'il ne fût âgé que de seize ans. Pierre se crut 
dès lors obligé d'imiter, et même de surpasser tous les autres dans le che- 
min de la perfection. Il dormait peu, jeûnait beaucoup, priait toujours, et, 
sans avoir égard à la délicatesse de l'âge où il était, il ne mesurait ses 
forces que sur les ardeurs de son amour et de son zèle. Dans l'année de son 
noviciat, il tomba en une très-dangereuse maladie, que l'on attribua juste- 
ment à l'excès de ses abstinences : il ne pouvait presque plus avaler aucune 
nourriture. 

Après sa profession, il s'appliqua avec tant de zèle aux études, qu'en 
peu de temps il se rendit capable de recevoir les ordres sacrés, de monter 
en chaire, d'attaquer les hérétiques, et de paraître dans les plus belles occa- 
sions pour la défense et le soutien de l'Eglise. Il s'y comportait avec tant 
de ferveur, que, selon les termes de saint Antonin, toutes ses actions parais- 
saient animées d'une très-vive foi et d'une très-ardente charité. Quand il 
était au chœur, la présence de Jésus-Christ au saint Sacrement de l'autel 
l'embrasait comme un séraphin ; mais principalement depuis qu'il se vit 
honoré du sacerdoce ; car à la seule pensée qu'il devait célébrer ces augus- 
tes mystères, il s'abîmait jusque dans le néant ; et il n'élevait jamais le ca- 
lice, dans le très-saint sacrifice, sans demander instamment à Dieu la grâce 
de répandre son sang pour sa gloire. Il avait un talent particulier pour tou- 
cher les cœurs dans la prédication ; ce qui fit que ses supérieurs l'envoyèrent 
prêcher dans la Toscane, la ïtomagne, la Marche d'Ancône, le Bolonais et 
le Milanais ; il réussit si admirablement, que les hérétiques détestèrent leurs 
erreurs, les pécheurs les plus obstinés dans le vice firent pénitence, et les 
gens de bien se confirmèrent en la vertu. 

Le démon, irrité, résolut de le traverser par toutes les voies imaginables. 
Notre Saint prêchait à Florence : c'était dans le vieux marché, parce que 
les églises n'étaient pas assez vastes pour le grand nombre de personnes qui 
accouraient pour l'entendre ; ce monstre d'enfer y parut sous la forme d'un 
cheval noir courant à toute bride ; il semblait prêt à fendre la foule et 
écraser tous ceux qui se rencontreraient sur son passage ; mais le Saint, 



SAINT PIERRE DE VÉRONE, MARTYR. 81 

faisant le signe de la croix, dissipa ce fantôme, et tout le peuple le vit s'é- 
vanouir comme de la fumée. Après la prédication, Pierre se mettait ordi- 
nairement au confessionnal pour y recevoir les pénitents : un jour, il s'en 
trouva un qui, touché de regret de ses fautes, s'accusa d'avoir donné un 
coup de pied à sa mère ; le saint Confesseur lui en fit une sévère répri- 
mande ; et, pour l'exciter davantage à la sainte contrition, il lui dit que le 
pied qui avait ainsi frappé sa mère mériterait d'être coupé. Le pénitent se 
coupa lui-même le pied dès qu'il fut de retour en sa maison. Le Saint, que 
le peuple accusait déjà d'imprudence, l'ayant appris, vint trouver le péni- 
tent, prit son pied, le réunit à sa jambe et, faisant le signe de la croix, le 
remit en son premier état : ce miracle fit concevoir plus d'estime que jamais 
pour sa sainteté et sa très-sage conduite. 

Cependant Dieu, qui éprouve ordinairement la vertu de ses Saints, vou- 
lut éprouver celle de Pierre. Lorsqu'il était au couvent de Saint-Jean- 
Baptiste, à Côme, il le favorisa de plusieurs visites du ciel ; ainsi, les saintes 
vierges et martyres Catherine, Agnès et Cécile lui apparurent, dans sa cel- 
lule, et conférèrent avec lui si familièrement et d'une voix si intelligible, 
qu'un religieux, qui passa par le dortoir, entendant cette conférence, s*i- 
magina que c était effectivement des femmes qui étaient entrées dans le 
monastère et qu'il avait attirées dans sa chambre. Il prit des témoins de ce 
qu'il croyait entendre, et tous ensemble s'en plaignirent dans le chapitre 
au supérieur : celui-ci, n'examinant pas l'affaire d'assez près, relégua le 
P. Pierre au couvent d'Iësi, dans la Marche d'Ancône, pour y mener une 
vie retirée, sans paraître davantage en public. Le Saint, qui n'avait pas voulu 
se défendre, de crainte de manifester la grâce qu'il avait reçue du ciel, et 
afin de souffrir quelque chose pour Dieu, supporta durant quelque temps 
cette confusion avec une patience admirable ; mais enfin, il lui échappa de 
s'en plaindre amoureusement au crucifix, devant qui seul il déchargeait 
son cœur : « Eh quoi ! mon Dieu », lui dit-il, « vous savez mon innocence, 
comment soufïrez-vous que je demeure si longtemps plongé dans l'infa- 
mie? » Mais Notre-Seigneur lui répondit : « Et moi, Pierre, n'étais-je pas 
innocent? Avais-je mérité les opprobres et les douleurs dont j'ai été accablé 
dans le cours de ma passion? Apprends donc de moi à souffrir avec joie les 
plus grandes peines, sans avoir commis les crimes pour lesquels on te les 
impose ». Ces paroles de Jésus-Christ firent une telle impression sur le cœur 
de saint Pierre, qu'il mit dès lors toute sa félicité dans les souffrances, tout 
son honneur dans l'humiliation et toute sa joie dans la croix de Jésus-Christ. 
Mais lorsque sa confusion lui plaisait ainsi, Dieu fit découvrir tout le mys- 
tère et connaître l'innocence de son serviteur : ce qui le fit rappeler de ce 
bannissement pour paraître avec plus d'éclat qu'auparavant, selon la pra- 
tique de Notre-Seigneur, qui est d'élever d'autant plus ses serviteurs qu'ils 
se sont davantage humiliés pour son amour. 

Dès qu'il fut délivré de sa prison, il reprit les armes delà parole de Dieu 
pour combattre l'hérésie. Le pape Grégoire IX, qui connaissait sa science 
et son zèle, le nomma inquisiteur général de la foi, en 1232. Mais ce qui 
donnait le plus de poids à ses prédications, c'étaient les miracles qu'il faisait 
à toute heure, pour prouver la vérité de sa doctrine. Un jour, disputant 
contre un hérétique sur une place publique, où tout l'auditoire était brûlé 
par les ardeurs du soleil, il obtint de Dieu, en un instant, une nuée qui 
couvrit l'assemblée et lui donna un rafraîchissement nécessaire : ce que cet 
hérétique l'avait défié de faire. Une autre fois, il rendit muet un autre héré- 
tique, qui était un grand parleur et qui avait proposé beaucoup d'argu- 
Viks des Saints. — Tome V. e 



82 29 avril. 

ments contre la vérité de notre religion. Un autre feignit d'être malade 
pour surprendre le Saint, et lui demanda sa guérison ; mais il fut bien 
trompé dans sa feinte, car il devint tout de bon si malade, qu'il se vit en un 
moment à l'extrémité et à deux doigts de la mort. Il reconnut sa faute, la 
confessa, et reçut une guérison parfaite tant de l'âme que du corps, par les 
prières du serviteur de Dieu. 

Ces merveilles se passaient à Milan, où saint Pierre travaillait de toutes 
ses forces à la conversion des hérétiques. Un jour, il les trouva si obstinés 
dans leurs erreurs, que le découragement s'empara de son âme : il allait 
renoncer à cette œuvre : néanmoins il consulta, avant tout, la Sainte Vierge 
à ce sujet, en priant à genoux devant une de ses images. Il entendit alors 
une voix qui lui dit : « Pierre, j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne soit 
jamais ébranlée; continue donc et persévère en ton premier travail ». Ces 
paroles de la très-sainte Vierge remplirent intérieurement son cœur de tant 
de vigueur et de zèle, qu'il résolut de ne plus s'employer à l'avenir qu'à 
soutenir et à défendre la foi contre ses ennemis, quand il faudrait perdre 
cent fois la vie. 

Reprenant donc ses premières fonctions avec plus d'ardeur, il passa de 
Milan à Céséna, où on lui amenait les malades par troupes, afin qu'il les 
guérît. De Céséna il alla à Ravenne : à son arrivée, qui eut lieu le soir, il 
parut sur le clocher de la paroisse de Saint-Jean un flambeau allumé qui ne 
s'éteignait point, quoiqu'il fît alors un grand vent et que la neige tombât en 
abondance. Il vint aussi à Mantoue et à Venise, où il guérit, par le moyen 
de la sainte confession, deux femmes malades à la mort. 

Enfin, il arriva au couvent de Côme, dont il avait été nommé prieur : il 
avait déjà gouverné, en cette même qualité, les couvents de Plaisance, de 
Gênes, d'Aoste et d'Iësi, et partout il avait fait des miracles pour confirmer 
ce qu'il prêchait au peuple ; mais il en fit particulièrement dans ce dernier 
couvent : car, d'une seule bénédiction, il guérit plusieurs malades et estro- 
piés, qui attendaient son retour à la porte de la ville. Par le même signe de 
la croix, il rendit l'usage de tous ses membres à une religieuse de l'Ordre 
des Humiliés, nommée Thérasie, qui était depuis sept ans percluse de tout 
son corps. Deux autres paralytiques reçurent aussi de lui une grâce sem- 
blable. Au reste, il opérait ces miracles par le zèle qu'il avait pour la con- 
version des hérétiques, et afin qu'à la vue de ces œuvres, qui excèdent sans 
doute le pouvoir de l'homme, ils reconnussent la fausseté, les rêveries et les 
superstitions de leur secte. 

Nous ne voulons pas non plus omettre ce qui arriva à deux fermiers du ter- 
ritoire de Côme, dont l'un était hérétique et l'autre catholique. L'hérétique, 
lorsqu'il semait ses grains, les recommandait au démon, comme au Sei- 
gneur des choses visibles ; le catholique priait Dieu de bénir les siens; le 
saint Prieur en étant averti, prédit au fermier hérétique que, s'il ne cessait 
de faire une prière si impie, ses terres ne rapporteraient pas un seul épi, 
et qu'au contraire celles de son voisin catholique produiraient du blé au 
centuple: ce qu'il avait prédit arriva effectivement; mais la stérilité des 
terres de l'hérétique fut très-fertile pour lui, puisqu'elle opéra sa conver- 
sion et celle de beaucoup d'autres qui apprirent ce miracle. Cependant les 
chefs des Manichéens, extrêmement irrités contre le Saint, résolurent enfin 
de le faire mourir, et confièrent l'exécution de cet affreux complot à deux 
assassins. Pierre connut d'avance, par une lumière surnaturelle, le martyre 
qui l'attendait : il en parla du haut de la chaire, et dit que le jour même où 
Judas avait vendu le sang de son Maître, c'est-à-dire le mercredi de la se- 



SAINT PIERRE DE VÉRONE, MARTYR. 83 

maine sainte, les hérétiques avaient aussi agité la question d'acheter le 
sien ; que l'argent était déjà entre les mains de celui qui le devait assassiner. 
11 leur prédit même ce que ses ennemis ne savaient pas : que le lieu où le 
meurtre s'exécuterait, était entre Côme et Milan, et, qu'au reste, il était 
préparé à le souffrir joyeusement. Il ajouta que ses ennemis se trompaient 
fort, en se persuadant qu'après sa mort il ne combattrait plus pour exter- 
miner leur secte ; qu'au contraire ce serait alors qu'il leur ferait une guerre 
plus redoutable. 

Enfin, le 5 avril, saint Pierre, allant pour les affaires de l'inquisition, de 
Côme à Milan, fut rencontré, sur les deux heures après midi, par les assas- 
sins, dans un lieu nommé Barlasina, où l'un de ces traîtres, appelé Carino, 
lui déchargea sur la tête un coup de hache avec tant de violence, qu'il 
tomba à terre demi-mort. Le Saint, s'agenouillant le mieux qu'il lui fut pos- 
sible, récita le premier article du Symbole des Apôtres, et, ayant offert en 
sacrifice à la majesté de Dieu, le sang qu'il versait pour la défense de la 
foi, il y trempa deux de ses doigts et en écrivit ces trois mots sur la terre : 
Credo in Deum, Je crois en Dieu ; mais le meurtrier, impatient de ce qu'il 
n'était pas encore mort, lui enfonça dans l'épaule gauche un autre coup qui 
lui perça le cœur. Ce fut ainsi que l'âme du Saint prit son essor vers le ciel, 
pour y recevoir la triple couronne de la virginité, du doctorat et du martyre. 
Cet assassinat eut lieu l'an de Notre-Seigneur 1252 : Pierre était âgé de qua- 
rante-six ans. Le religieux qui l'assistait, appelé frère Dominique, n'échappa 
point non plus à la fureur de ces assassins : ils le percèrent de plusieurs coups 
et le laissèrent pour mort sur la place ; et, en effet, il mourut peu après. 

Le corps du saint Martyr fut porté solennellement à Milan, et déposé en 
l'église de Saint-Eustorge, possédée et desservie par les religieux de son 
Ordre. Les miracles continuant à son tombeau vérifièrent sa prophétie, 
qu'après sa mort il ferait une plus cruelle guerre aux hérétiques qu'il n'a- 
vait fait durant sa vie. La nuit même où il fut porté en cette église, on vit 
une grande lumière s'élancer de la terre au ciel. Ces prodiges ouvrirent les 
yeux à un grand nombre d'hérétiques. Néanmoins, il s'en trouva un si té- 
méraire à Florence, que, voyant l'image de saint Pierre, où il était repré- 
senté avec le poignard dans le sein, il proféra ce blasphème : « Oh ! que 
n'étais-je présent quand on a assassiné ce traître, je lui eusse bien donné un 
autre coup ! » Mais la parole étaità peine sortie de sa bouche, qu'il demeura 
muet, sans pouvoir plus dire un seul mot, jusqu'à ce qu'il eût reconnu sa 
faute et embrassé la foi catholique. Carino même, son meurtrier, qui s'était 
échappé des mains de la justice et réfugié à Forli, reconnaissant son crime, 
en demanda pénitence aux Pères de l'Ordre, y prit l'habit de religion et le 
porta saintement le reste de sa vie. 

Tant de victoires obtenues par les mérites du bienheureux Pierre sur 
les ennemis de l'Eglise, et les miracles sans nombre qui se firent à son tom- 
beau et à l'invocation de son nom, portèrent le pape Innocent IV à décréter 
sa canonisation l'année d'après son martyre, le 25 mars; et il ordonna que 
sa fête serait célébrée le 29 avril, parce que le 5, qui fut le jour de sa mort, 
peut être occupé par les fêtes de Pâques. Depuis, le pape Sixte V, par une 
Bulle expédiée l'an 1586, fit insérer la fête de ce glorieux Martyr dans le 
Bréviaire romain. 

Depuis sa canonisation, il a fait encore un grand nombre de prodiges, 
car il a rendu la santé à toutes sortes de malades, ressuscité des morts, se- 
couru des femmes dans leur grossesse ou dans leur enfantement, rendu la 
raison à des insensés, guéri des épileptiques et délivré des possédés. Ses re- 



84 29 avril. 

liques ont été distribuées en plusieurs villes d'Italie. Paris possédait, avant 
1793, au grand couvent des Jacobins, le coutelas qui a été consacré par le 
sang d'un si illustre Martyr, et les deux doigts , encore couverts de leur cbair 
et de leur peau, qu'il y trempa pour écrire, en mourant, sa dernière con- 
fession de foi. Les religieux de ce monastère avaient des authentiques de 
l'une et de l'autre de ces reliques. 

Saint Pierre de Vérone est honoré en Lombardie et à Palma, dans la 
Grande-Canarie. Il est particulièrement cher aux Dominicains, dont il a été 
le premier martyr : c'est pourquoi ils l'appellent saint Pierre-Martyr. 

L'école lombarde et Fra Angelico de Fiésole ont souvent reproduit ce 
martyre et les traits de saint Pierre de Vrrone. On le représente : 1° à ge- 
noux, écrivant avec son sang sur le sable : Je crois en Dieu ; 2° il porte une 
entaille à la tête et un glaive perce sa poitrine ; 3° il est couronné de la tri- 
ple couronne de la virginité, de la science et du martyre ; 4° il tient à la 
main un crucifix et un lis. 

Acta Scmctorum, Thomas Lentino et Ambroise Taeglo, auteurs contemporains. 



SAINTE TERTULLE ET SAINTE ANTONIE, VIERGES (260). 

La persécution dans laquelle souffrirent les vierges Tertulle et Antonie, sévissait en Afrique et 
particulièrement dans la colonie de Cirtha (Constantine), avec une violence inouïe. La rage du démon 
et des persécuteurs ne s'exerçait pas seulement sur ceux qui, ayant traversé les persécutions sans 
se laisser ébranler, vivaient librement en continuant de servir Dieu ; mais la main de l'enfer insa~ 
tiable s'étendait encore sur les exilés que la fureur du président avait déjà couronnés martyrs, non. 
par l'effusion de leur sang, mais par la manifestation des sentiments de leurs cœurs. 

Parmi ceux que l'on amenait au tribunal desjuges.se trouvaient A gapius. évêque. le guide et le 
père en Jésus-Christ des vierges Tertulle et Antonie, et son collègue Secondin. Le zèle de la pré- 
dication les avait conduits à Mugues; ils y avaient fondé une chrétienté par leur exemple et par 
leur enseignement. Ils laissèrent en ce lieu Marien et Jacques, dans la disposition de suivre bientôt 
leurs pas pour aller à la gloire. « Tout à coup », raconte un des confesseurs, « une troupe hostile 
et une multitude irritée se jeta sur la maison qui nous abritait comme sur un asile de la foi que 
l'on voudrait détruire. Alors nous fûmes traînés de Mugues jusqu'à la ville de Cirtha. Nous étions 
suivis de ceux que nous aimions et qui nous aimaient, de ceux qui avaient été élus pour recevoir 
la palme du martyre, et que l'amour de nous, ainsi que la grâce du Christ, attiraient vers la cou- 
ronne glorieuse ». Après qu'on les eut interrogés, leur courage à confesser le nom du Christ fut 
récompensé par la prison. 

Quand ils eurent subi divers interrogatoires et divers supplices, la prison de Lambèse, qu'ils 
avaient déjà appris à connaître, les reçut de nouveau. Cependant chaque jour périssaient de nom- 
breux chrétiens. Alors Agapius, prévoyant que son tour serait bientôt venu, se mit à prier le Sei- 
gneur pour Tertulle et Antonie, qu'il chérissait comme ses filles, afin qu'il daignât leur procurer le 
martyre en même temps qu'à lui-même et qu'ils ne fussent point séparés. Il obtint alors du ciel 
la réponse que ce qu'il demandait avec tant d'instance lui avait été accordé dès sa première oraison. 

C'est le 16 décembre quel» fàte de ces Martyrs se célèbre à Alger. 

Propre d'Alger. 



SAINTE AVE DE DENAIN, VIERGE (rv° siècle). 

On trouve, dans un très-ancien martyrologe de l'abbaye de Denain, le nom de la bienheureuse 
Ave, qui était honorée dans cette communauté. C'était une jeune personne très-favorisée des biens 
de la fortune, mais privée de la vue. Elle avait fait déjà plusieurs pèlerinages au tombeau des 



MARTYROLOGES. 85 

Saints, afin qu'il plût à Dieu de la guérir de son infirmité, et sa prière n'avait pas encore été 
exaucée, lorsqu'un jour un ange l'avertit, dit-on, de se transporter au sépulcre de sainte Renfroio 
et de demander sa guérison au ciel par les mérites et l'intercession de cette Vierge. La bienheu- 
reuse Ave le fit et fut promptement guérie. Pour témoigner à Dieu sa reconnaissance, elle donna 
ses biens à cette abbaye, fit restaurer l'église de Samte-Marie, où on transporta les reliques de sa 
bienfaitrice. Elle-même prit l'habit religieux dans cette communauté et y vécut saintement auprès 
du tombeau de sainte Renfroie. La bienheureuse Ave mourut dans de grands sentiments de piété 
et fut enterrée dans l'église de Saint-Martin. Sa mémoire resta toujours en bénédiction dans ce lieu. 
II. l'abbé Destombes. 



SAINT URSÏON (375) ET SAINT MAURÈLE DE TROYES (545). 

Ursion gouverna le monastère et la paroisse d'Isle-Aumont, à quelques kilomètres de Troyes, 
On place sa mort vers l'an 375. Une église fut bâtie sous son vocable, près du ruisseau d'Hozain. 
Ce qui reste de ses ossements et le suaire précieux qui les enveloppait est aujourd'hui (1872) con- 
servé dans la belle église de Saint-André, près de Troyes. 

Saint Matirèle fut également religieux du monastère de Saint-Ursion et curé de la paroisse 
d'Isle-Aumont. Les détails de sa vie ne sont point parvenus jusqu'à nous. L'histoire n'a conservé 
que le souvenir delà tendre amitié qui l'unissait à saint Lyé. 11 mourut vers l'an 545. Ses reliques, 
transportées à Montier-la-Celle, lors des incursions des Normands — ainsi que celles de saint 
Ursion, de saint Mélain, de saint Phal et de sainte Exupérance — sont aujourd'hui conservées dans 
l'église de Saint-André-lès-Troyes : cette église a, du reste, hérité de la plupart des reliques de 
Moutier-la-Celle. 

La fête de la translation à Montier-la-Celle était autrefois célébrée le 26 avril, comme nous le 
voyons par le Propre de Troyes de 1548 ; mais la fête particulière de saint Maurèle était le 21 mai, 
et celle de saint Ursion le 29 septembre. 

Propre de Troyes da 15-4S ; Saints de Troyes, par M. Defer ; Notices locales. 



XXX e JOUR D'AVRIL 



MARTYROLOGE ROMAIN. 

A Rome, sainte Catherine de Sienne, vierge, de l'Ordre de Saint-Dominique, d'une vie 
éclatante eu sainteté et en miracles, que Pie II mit au rang des saintes vierges. 1380. — A Lam- 
bèse, en Numidie, la naissance au ciel des saints martyrs Marien, lecteur, Jacques, diacre : 
le premier, après avoir déjà surmonté les rigueurs de la persécution de Dèce, en confessant le 
Christ, fut de nouveau arrêté avec son très-illustre collègue, et tous deux ensemble ayant été, 
après des supplices cruels et recherchés, réconfortés jusqu'à deux fois par des révélations divines, 
furent enfin, avec beaucoup d'autres, achevés par le glaive. 260. — A Saintes, le bienheureux 
Eutrope, évèque et martyr, que saint Clément dirigea vers la Gaule, après l'avoir sacré évèque, 
et qui, ayant prêché longtemps l'Evangile, eut la tête brisée pour le témoignage rendu à Jésus- 
Christ, et termina sa vie par cette victoire. — A Cordoue, les saints martyrs Amatob, prêtre, 
Pierre, moine, et Ludovic. 855. — A Novare, saint Laurent », prêtre, et plusieurs enfants dont 
il faisait l'éducation, martyrisés avec lui. — A Alexandrie, les saints martyrs Aphrodise, prêtre, 
et trente autres. — A Ephèse, saint Maxime, martyr, couronné dans la persécution de Dèce. Vers 
250. — A Fermo, dans la Marche d'Aucône, sainte Sophie, vierge et martyre. — A Naples, saint 

1. Ces martyrs de Novare souffrirent sous l'empereur Valentinien. Ils furent mis a mort sans aucune 
formalité légale par la multitude païenne. Voici une petite pièce de vers qui a été anciennement gravée 



86 30 AVRIL. 

Sévère, évêque, qui, entre autres miracles, rappela, pour un temps, un mort de son sépulcre, afin 
de convaincre un imposteur qui tourmentait une veuve et des pupilles pour une fausse dette. V e s. 

— A Euna, dans l'Epire, saint Donat, évêque, qui brilla au temps de l'empereur Théodose par 
une sainteté extraordinaire *. 387. — A Londres, en Angleterre, saint Erkonwald, évêque, qui 
brilla par beaucoup de miracles. 698. 

MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ. 

A Reims, saint Maternien, évêque, frère de saint Materne de Milan ; il décéda le 7 juillet, mais 
sa fête se fait principalement en ce jour, auquel l'archevêque Hincmar leva son corps de terre et 
l'envoya comme un riche présent à Louis, roi de Germanie. 349-370. — A Maëstricht, saint 
Quirille, évêque. Vers 489. — A Chalon-sur-Saône, saint Jean, saint Didier, saint Flavius, et 
autres bienheureux évèques de cette ville, dont la fête commune se faisait autrefois en ce jour. 
Aujourd'hui, leurs fêtes se célèbrent au diocèse d'Autun : celle de saint Jean, le 15 mai ; celle de 
saint Flavius, le 13 du même mois; celle de saint Didier, le 26 juin. — Au même lieu, saint Désiré, 
prêtre, qui a part à la solennité de ces saints prélats. Décédé à Gourdon, où il avait vécu dans 
la solitude, il fut transféré à Chàlon, en l'église de l'hôpital des Lépreux. Il s'en ât une seconde 
translation, à laquelle assista le pape Jean VIII, à son retour du concile de Troyes. Saint Grégoire 
de Tours écrit qu'il était invoqué contre le mal de dents. Vers 569. — A Tonnerre, saint Micho- 
mer, confesseur, disciple de saint Germain d'Auxerre. 441. — A Vernon-sur-Seine, saint Adjoteub 
ou Ajoctre, moine de l'abbaye de Tiron, dont la vie est remplie de prodiges et d'exemple9 
admirables de vertus. 1131. — Au même lieu, la bienheureuse Rosemonde, mère de saint Ajoutre. 

— Dans le diocèse de Besançon, la fête de saint Sigismond, roi de Bourgogne ». 524. — A 
Waulsort, près de Dinant, sur la Meuse, au diocèse de Liège, saint Forannan, qui fut abbé 
de ce lieu, après avoir abdiqué l'archevêché d'Armagh, en Irlande. 982. — Au monastère de 
Savigny, au diocèse d'Avranches, le bienheureux Aymon ou Amon, de l'Ordre de Citeaux, célèbre 
par sa science et la singulière pureté de ses mœurs. — A Jouarre, la bienheureuse Sabine, vierge, 
de l'Ordre de Saint-Benoit. 1173. — A l'abbaye d'Afflighem, en Belgique, le bienheureux Baoul, 
surnommé le Silencieux, à cause du silence qu'il garda pendant sept ans. Un incendie ayant éclaté, 
un jour, à peu de distance du lieu où il se trouvait, Dieu lui inspira de prononcer cette parole : 
« Flamme, arrête-toi », et la flamme s'arrêta. Il était contemporain de saint Bernard. — En 
Auvergne, saiut Ponce, huitième abbé de la Chaise-Dieu, qui finit ses jours en Terre-Sainte, et fut 
enterré dans la vallée de Josaphat, non loin du tombeau de la sainte Mère de Dieu. — Dans le 
Perthois, en Champagne, sainte Hoïlde ou sainte Houe, vierge, qui reçut le voile des mains de saint 
Alpin, évêque de Chàlons ; son corps, après quelques siècles, fut porté à Saint-Etienne de Troyes ; 
un de ses ossements fut transféré à Sainte-Houe, abbaye de Cisterciennes, dans l'ancien duché de Bar, 
en Lorraine s , et un autre à Paris, dans l'église des Petites-Cordelières. V e s. — A Cologne, la 
translation de saint Quirin, honoré aussi au diocèse de Troyes le même jour 4 . — A Verdun, l'entrée 
au ciel de saint Pulchrone, évêque de cette ville. 470. — A Autun, saint Placide, abbé du célèbre 
monastère de Saint-Symphorien : les traditions donnent le nom d'anges aux religieux de cette 
communauté. Qui le mérita mieux que Placide, dont l'histoire oublieuse ne nous a rien conservé, 
mais que l'Eglise a voué à l'immortalité en le plaçant sur nos autels ? Saint Placide est le dernier 
des religieux de Saint-Symphorien qui ait mérité les honneurs du culte public 5 . L'époque n'était 
pas éloignée où les Sarrasins allaient coucher l'abbaye dans un linceul de poussière, vins s. — A 
Paris, la vénérable Madeleine de Saint-Joseph, religieuse carmélite. Elle était fille d'Antoine Dubois, 
seigneur de Fonteines-Marans, que les rois Charles IX et Henri III chargèrent de plusieurs négocia- 
tions importantes. A l'âge de quatre ans, elle fut si frappée de ce qu'on lui dit sur les suites de la 
mort, à l'occasion d'un enfant qu'on portait en terre, qu'elle conçut un invincible dégoût pour les 
vanités du monde. Lorsqu'on mettait un peu plus de soin qu'à l'ordinaire en l'habillant, elle disait : 

sur le tombeau qui contenait les ossements des Martyrs, et d'où de'couialt une liqueur salutaire aux 

malades : 

Aspicis hoc marmor tnmnli de more caratumï Vois-tu ce marbre en forme de tombeau? Il est 

Id solidnm est intus, rima nec ulla patet, solide à l'intérieur, nulle fente ne s'y ouvre, d'où 

Unde queat tellus occultas mittere lyrnphas : la terre pourrait verser des eaux cachées. C'est de» 

Manat ab ingestis ossibus iste liquor. ossements ensevelis en ce lieu que vient cette 11- 

Si dubitas, uiedio sudantes toile sepulcro- queur. Si tn doutes, enlève du sépulcre les reliques 

Keliquias, dices : Unda salubris ubi est? qui donnent ces gouttes, tu diras alors : Où est 

maintenant cette onde salutaire? — Baronius. 

1. Les reliques de saint Donat furent apportées par les Vénitiens dans réglise Sainte-Marie de Murano. 

2. Voir au 1" mai. 

3. Une ferme, près de Bussy-la-Côte, canton de Revigny, arrondissement de Bar-le-Duc, rappells 
seule aujourd'hui le nom de sainte Houe et marque l'emplacement de l'ancien monastère, qui était de 
l'Ordre de Citeaux. 

4. Voir le 30 mars et le 3 mai. 

5. Voir l'histoire de la fondation a la vie de saint Euphrone d'Autun et à celle de saint Symphorien. 



MARTYROLOGES. 87 

« A quoi bon tout ceci puisqu'il faut mourir? » L'intendant de la maison de son père ayant 
un jour trouvé mauvais qu'elie fit travailler les pauvres à des ouvrages dont on ne tirait 
aucun profit, elle lui répondit : « Si nous perdons de l'argent, nous gagnons des âmes ». Made- 
moiselle de Fonteines entra, à l'âge de vingt-six ans, au Carmel de Paris que venait de fonder 
M me Acarie, et mourut en Dieu le 30 avril 1637. Le pape Pie VI a déclaré que la mère Madeleine 
de Saint-Joseph avait pratiqué les vertus chrétiennes dans un degré héroïque. 

MARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEUX. 

Martyrologe des Dominicains. — Sainte Catherine de Sienne... 

Martyrologe des Servîtes. — A Forli, saint Pérégrin, confesseur, de l'Ordre des Servîtes, dont 
la naissance au ciel est honorée le 1 er mai. 

Martyrologe de Citeaux. — Le bienheureux Raymond de Calatrava. 11C3. 

ADDITIONS FAITES DIAPRÉS LES ROLLANDISTES ET AUTRES HAGIOGRAPHES. 

A Urcitana, ville aujourd'hui détruite, à deux lieues d'Almeria, dans l'ancien royaume de Gre- 
nade, en Espagne, saint Indalèce, évèque de cette ville, qui fut ordonné à Rome par saint Pierre 
et saint Paul, et fut envoyé prêcher l'Evangile dans la Péninsule Ibérique avec Torquat, Second, 
Euphrasius, Cécilius, Tésiphont et Eusitius, missionnaires comme lui. Les reliques de saint Inda- 
lèce furent transférées, en 1080, au monastère de Saint-Jean de la Penha et glorifiées par de 
nombreux miracles. I er s. — Chez les Grecs, saint Maxime, martyr, qui périt d'un coup d'épée 
dans le ventre: il est différent du martyr du même nom mentionné au romain. Epoque incertaine. 
— A Rome, saint Quirin, évêque et martyr, enseveli dans la catacombe de Prétextât. Celait peut- 
être un évêque d'un pays lointain, mort eu accomplissant sa visite aux seuils des Apôtres. — A 
. '. ,/hrodisia ', les saints martyrs Radicianus, diacre; Téreuce, Marin, prêtres; Dagarus avec douze 
antres ; Méturns, Clément, Lucinus, Télesphore, Primosus, Saturnin, Emélien, MaTorica, Saturnina, 
dont les noms seulement sont parvenus jusqu'à nous. — Et ailleurs, les funérailles de saint Poly- 
chrone, évèque, dont le siège est inconnu. — A Forli, dans les Romagnes, saint Mercnrial, évèque 
de cette ville. 156 ou 405. — A Trente, sainte Maxence ', veuve. Vers l'an 400. — Chez les 
Grecs, saint Clément, confesseur et poète, qui, après avoir charmé la terre par ses chants, alla, 
à son tour, entendre dans le ciel les mélodies des anges. Vers le ix e s. — A Kempten, en 
Souabe, la bienheureuse Hildegarde, reine, femme de Charleraagne, mère de Charles le Chauve, 
de Pépin et de Louis le Pieux, et fondatrice du monastère de Kempten (Campidona), où ses 
reliques opérèrent beaucoup de miracles. 783. — A Ferden ou Werden, en Saxe, saint Switbert, 
dit le Jeune, évèque 9 . 807. — A Vérone et à Augsbourg, saint Gualfard qui, après avoir exercé 
la profession de sellier et distribué aux pauvres l'argent qu'il avait amassé par son travail, 
fécut vingt ans de la vie des solitaires. 1127. — A Monticiano, en Toscane, le bienheureux 
Antoine, de l'Ordre des Ermites de Saint-Augustin, sur le tombeau duquel des lis fleurirent spon- 
tanément. Après l'an 800. — A Ravensbourg, dans le Wurtemberg, le bienheureux Louis von 
Bruck, jeune écolier de quatorze ans environ, qui fut mutilé et pendu par les Juifs dans une forêt, 
près d'Haslach. Un météore, qui échiira plusieurs nuits de suite cette forêt, fit découvrir son corps, 
en l'honneur duquel on bâtit une petite chapelle qui devint un lieu de pèlerinage. Un siècle après, 
ilfutreportéàRavensbourgdans la chapelle de Saint-Vit. 1429. — A Lucques, le bienheureux Michel de 
Barga, de l'Ordre des Frères Mineurs de l'Observance, que l'on voyait parcourir les campagnes pour 
faire le catéchisme, exhortera la piété. Plus d'une fois, il lui arriva de prendre la place des ber- 
gers, pendant que ceux-ci allaient accomplir leurs devoirs religieux. 1479. 

1. Laquelle? Il y avait trois villes de ce nom : l'une en Carie, l'antre en Lycle, et la troisième en 
Ttrace. 

2. Sainte Maxence. — Cette illustre veuve est la mère de trois Saints : Claudien, Majorien et Vigile. 
Ce dernier devint évêque de Trente et fut un des prélats remarquables du ive siècle. Veuve de bonne 
heure, sainte Maxence quitta Rome pour échapper aux importunités de ceux qui sollicitaient sa main. 
L'église de Trente célèbre sa fête sous le rit double : à quelque distance de cette ville, se trouve un 
village nommé de son nom Santa-Masenza. (Voir la vie de saint Vigile.) 

3. Nous ne mentionnons cet évêque que pour mémoire, car il est prouvé maintenant qu'on l'a con- 
fondu avec saint Switbert dit l'Ancien, évêque de Werden, en Hollande, dont nous avons donné la Vie an 
l*r murs. Saint Switbert de Werden, en Saxe, n'a jamais existé. 



88 30 AVRIL, 

SAINT EUTROPE, VULGAIREMENT YTROPE, 

ÉVÊQUE DE SAINTES, MARTYR 
ET SAINTE EUSTELLE, VIERGE 

I er siècle. 

Ad sanctos cineres, currile, eivitas; 

Sunt hxc plena Deo pignora martyrum. 

JBic cunx fidei; funeris in sinu 

Vitam pleirius hausimus. 

Que la cité accoure se prosterner devant ces cendres 
vénérées; elles sont vivifiées par le Dieu des mar- 
tyrs. Ici fut le berceau de votre foi ; c'est au sein 
de la mort que nous avons trouvé la vie. 

Santolius, Hymni. 

Vers le milieu du I e * siècle de l'ère chrétienne, un homme couvert 
d'une longue robe de lin et s'appuyant sur un bâton noueux, qui lui rendait 
moins rudes les fatigues d'une longue et pénible route, s'acheminait, à pas 
pressés, à travers les vastes forêts de la Saintonge. Sorti de ces bois touffus 
et profonds, qui dérobaient à ses yeux une des plus belles contrées des 
Gaules, il ne tarda pas à distinguer à l'horizon, la ville de Mediolanum 
(aujourd'hui nommée Saintes). Cette ville, qui était le but de son voyage, 
s'annonçait au loin par une longue ceinture de murs, flanqués de hautes 
tours. Les coupoles et le sommet des édifices qu'il entrevoyait à peine à tra- 
vers les légères vapeurs du matin, indiquaient que la domination romaine, 
en la dotant de ces nombreux monuments, l'avait également dotée du droit 
de cité. Sur les riants coteaux qui environnaient et dominaient la ville 
s'élevaient d'élégantes villas, entourées de bouquets de verdure et de fleurs, 
dont la brise embaumée emportait au loin les parfums. Mille ruisseaux 
roulant une eau limpide répandaient partout la fraîcheur et la vie, et ser- 
pentaient dans des pleines fécondes que doraient de riches moissons. 

A la vue de tant de merveilles, Eutrope, c'était le nom du pèlerin, se 
prosterna la face contre terre. Après une prière fervente adressée au Sei- 
gneur, i! se releva, disant tout haut : Mon Dieu, accordez aux habitants de 
cette grande cité qui s'étend à mes pieds de n'être point sourds à la parole 
sainte que je leur apporte en votre nom, préparez-les aux saintes vérités 
que je vais leur expliquer. Que leurs bouches prononcent bientôt avec 
amour votre nom divin, qu'ils brisent leurs idoles, et que désormais ils ne 
reconnaissent d'autre Dieu que vous. 

Saint Eutrope, que les Saintongeois reconnaissent pour leur Apôtre et 
leur premier évêque, était un de ces Bienheureux dont parle Notre-Seigneur, 
qui ont eu l'honneur de le voir sur la terre et de converser avec lui : ce que 
tant de rois et de prophètes ont désiré si ardemment et qu'ils n'avaient pas 
obtenu. C'est ainsi que le porte la tradition des églises, au récit de Baro- 
nius. Les Jansénistes et nos évêques gallicans ont fait/t, à qui mieux mieux, 
des anciennes légendes léguées par la foi de nos Pères. C'est un tort à nos 
yeux, parce que, si ces légendes récitées aux soirées d'hiver, ont pu perdre 



SAINT EUTROPE, ÉVÊQUE DE SAINTES, MARTYR. 89 

quelque chose de leur naïveté native, en passant de bouche en bouche, et 
en revêtant quelque teinte du caractère du narrateur, il n'est pas moins vrai 
qu'il y a dans ces récits un fond vrai. Il s'agissait de dégager l'inconnu ; 
on a trouvé plus logique de tout nier. 

Il existe à Saintes une très-ancienne légende sur saint Eutrope. Le Saint 
serait fils d'un roi (grand personnage) de Perse. Dans son enfance il fut 
conduit, par son gouverneur, à la cour d'Hérode ; il entendit parler de Jésus 
de Nazareth et de ses prodiges ; il voulut le voir, demanda à lui être pré- 
senté, reçut sa bénédiction et embrassa sa doctrine. Il retourna cbez son 
père qu'il gagna au christianisme, plus tard il revint en Judée et y apprit la 
mort du Christ condamné au supplice de la croix ; indigné, il reprit encore 
le chemin de la Perse et y ût mettre à mort tous les Juifs qui se trouvaient 
dans les Etats de son père. M. l'abbé Lacurie, vicaire-général honoraire de 
S. B., le patriarche de Chaldée, a pris des renseignements sur l'origine de 
saint Eutrope. L'opinion de l'église Chaldéenne, qui vient confirmer la légende 
française, est que le premier évoque de Saintes était Chaldéen et fils d'un 
grand personnage. Dégoûté du monde, il revint trouver saint Pierre qui 
l'éleva au sacerdoce, et l'envoya à Mediolanum- S antonum. 

Eutrope ayant prié, comme nous l'avons dit plus haut, reprit sa marche 
vers la ville. Arrivé auprès de la porte principale, il entra dans une hôtellerie 
pour se reposer un instant des longues fatigues du voyage et prendre un fru- 
gal repas, puis il pénétra au sein de la cité et devint l'objet de la curiosité 
publique. La sévérité de son costume, qui offrait un singulier contraste avec 
la douceur de sa physionomie, lui attirèrent les regards de tous les passants; 
parvenu au centre de Mediolanum, il choisit une place spacieuse. Ayant groupé 
autour de lui une foule considérable de citoyens et d'artisans, il tira de son 
sein une petite croix de bois grossièrement travaillée, et commença à racon- 
ter, avec un enthousiasme sublime, la vie, les miracles et la mort de notre Sau- 
veur. En entendant ces récits merveilleux, le peuple, croyant voir un fou ou 
un imposteur, s'arma de bâtons et se rua sur le missionnaire. Eutrope, 
chassé de la ville aussi cruellement, se réfugia sur une hauteur voisine, 
choisit un lieu désert et se construisit une cabane sur les flancs d'un rocher. 

Découragé par cet insuccès, Eutrope reprit le chemin de Rome ; saint 
Pierre était mort, saint Clément ranima son zèle, l'ordonna évêque et le 
mit sous la conduite de saint Denys l'Aréopagite qui, avec une caravane 
d'autres missionnaires, venait évangéliser le nord des Gaules *. 

Eutrope suivit donc l'Aréopagite jusqu'à la ville d'Arles et de là passa 
en Guyenne. Le culte particulier dont saint Eutrope est l'objet, même 
de nos jours, dans les montagnes de l'Ariége, porte à croire que cet 
Apôtre aura évangélisé certaines contrées du midi de la France avant 
de regagner Saintes. Quoi qu'il en soit, revenu dans sa retraite isolée, 
Eutrope se livra à la prière et à la mortification. Des racines détrempées 
dans l'eau étaient sa nourriture de chaque jour, un peu de paille suffisait 
pour reposer son corps épuisé par les veilles. Malgré l'accueil peu favorable 
que lui avaient fait les habitants de Mediolanum, souvent il abandonnait sa 
chère solitude et, parcourant les campagnes environnantes, il annonçait 
partout la parole de Dieu. Il se hasarda même à rentrer dans la ville. La 
pureté de ses mœurs, la simplicité de son langage lui concilièrent peu à peu 

1. Grégoire de Tours, dont on se plaît à invoquer le témoignage en faveur de l'évangélisation des 
Gaules au n: e siècle, — quoique le texte sur lequel on s'appuie soit loin d'être authentique, — Grégoire 
tls Tours atteste que saint Eutrope, fondateur de l'Eglise de Saintes, fut au moins envoyé par saint Clément 1 . 
De gloria martyrum, liv. ier, chap. 56. 



90 30 AVRIL. 

l'estime d'un petit nombre de païens. Quelques-uns, entraînés par son élo- 
quence inspirée, s'instruisirent de la vraie religion et reçurent le baptême. 

Encouragé par ce premier succès, Eutrope redoubla de persévérance et 
de zèle. Dès ce moment, on le vit tous les jours parcourir les rues et les 
places de Mediolanum, suivi d'une grande multitude de peuple, qui se plaisait 
à lui donner le titre d'envoyé de Dieu. 

Un jour, le peuple s'étant, comme de coutume, assemblé autour d'Eu- 
trope, une jeune fille, d'une rare beauté et d'une baute naissance, fendit 
tout à coup la foule et vint se prosterner aux pieds de l'Apôtre en lui disant: 
« Maître, je veux embrasser la religion du Cbrist, instruisez-moi des vérités 
qu'elle enseigne». Eutrope ayant remercié le Seigneur, amena la Vierge 
dans le lieu où s'assemblaient les nouveaux chrétiens, et l'initia aux princi- 
paux mystères de la foi. 

Eustelle, c'était le nom de la jeune païenne, fut bientôt baptisée ; la 
grâce transforma son âme. Elle voulut partager avec Eutrope les rudes fati- 
gues de l'apostolat. 

Or, cette conversion causa une grande rumeur dans la ville de Mediola- 
num. Eustelle était fille du légat du préteur des Gaules : il y avait tout à 
craindre de la part de cet homme, qui, par sa haute dignité, devait, plus que 
tout autre, faire respecter les dieux de l'empire. Abusant de sa puissance, il 
pouvait envoyer à la mort le téméraire qui avait osé arracher sa fille du 
sein de l'idolâtrie. En apprenant que sa fille était chrétienne, le père d'Eus- 
telle entra dans une extrême fureur. Il la chassa brutalement de son palais. 
Revenu à de meilleurs sentiments, il tenta de ramener sa fille par la dou- 
ceur et les séductions. Eustelle répondit toujours avec la plus grande fer- 
meté et ne consentit pas à retourner dans la maison paternelle. Elle s'était 
construite une étroite cellule non loin de la cabane d'Eutrope. C'est dans 
cet humble asile qu'elle voulait passer ses jours. Irrité partant de résistance, 
le légat ne chercha plus à dissimuler son ressentiment ; sa fureur ne con- 
naissant plus de bornes, il attendit impatiemment le jour de la vengeance. 
Il ignorait, ce cruel Romain, qu'en préparant à Eutrope la palme du mar- 
tyre, il lui préparait un trône dans le ciel, et que son nom, immortalisé 
par son supplice, serait prononcé avec respect par les générations futures. 

Le légat fit appeler tous les bouchers de la ville ; il leur distribua une 
somme de cent cinquante sous romains, et leur ordonna d'aller mettre à 
mort Eutrope, et de ramener Eustelle dans son palais. 

La veille des calendes de mai, les bouchers sortirent de la ville de grand 
matin, et, suivis d'une foule de païens qui applaudissaient à la cruauté du 
légat, armés de bâtons, de haches et de courroies garnies de plomb, ils se 
dirigent vers la cabane du solitaire, qui était en ce moment à genoux et en 
oraison. Ils l'entraînent hors de son asile, font pleuvoir sur sa tète une grêle 
de pierres, le frappent sans pitié à coups de bâtons, et déchirent tout son 
corps ; ils consomment leur forfait en lui fendant la tête d'un coup de 
hache. Dès qu'Eutiope eut rendu le dernier soupir, ses meurtriers ne son- 
geant plus à amener Eustelle auprès de son père, prirent la fuite et rentrè- 
rent tumultueusement dans la ville, effrayés du crime qu'ils venaient de 
commettre. 

Dès que la nuit eut étendu ses premiers voiles, quelques chrétiens, 
guidés par Eustelle, ensevelirent le corps du saint missionnaire dans la ca- 
bane qui avait abrité sa vie. La mort d'Eustelle suivit de près celle de 
l'Apôtre qui l'avait convertie à la vraie foi. Elle fut inhumée, selon ses dé- 
sirs, à côté du tombeau du premier martyr de la Saintonge. 



SAINT EUTROrE, ÉVÊQUE DE SAINTES, MARTYR. 91 

Saint Eutrope est représenté la tête fendue par une hache ou un coupe- 
ret. Près de lui se trouve un arbre : la présence de cet arbre dans les monu- 
ments relatifs à l'Apôtre de Saintes s'explique de différentes manières, car 
on en a perdu depuis longtemps le vrai sens. Les uns disent qu'avant de re- 
cevoir le coup de grâce, saint Eutrope fut pendu à un arbre et longuement 
tourmenté dans cette gênante position : toujours est-il qu'autrefois saint 
Eutrope a passé pour être fort secourableaux gens condamnés à mort. Les 
autres prenant la chose de plus haut pensent que cet arbre rappelle une 
bonne action du Saint dans sa jeunesse, lors de l'entrée triomphale de 
Notre-Seigncur à Jérusalem ; car il aurait été un de ceux qui montèrent 
sur les arbres de la route et en arrachèrent des branches pour les jeter sur 
les pas du Sauveur. Tel est le fait que rappellerait cet arbre. 

L'histoire de saint Eutrope est dit-on, peinte sur les vitraux de la cathé- 
drale de Sens. 

On l'invoque contre l'hydropisie. 

MIRACLES, RELIQUES ET CULTE DE SAINT EUTROPE. 

RESTAURATION DE SA CRYPTE. 

Ce grand évêque a fait de tous côtés et dans tous les siècles des prodiges fort signalés. Il a 
tiré miraculeusement de l'eau et du feu ceux qui devaient y être ou noyés ou consumés. Il a dé- 
livré du fond des cachots des captifs et des prisonniers que leurs ennemis y avaient enfermés. Il 
en a même transporté un, en un instant, de Babylone à Saintes, avec la cage d'airain où les infi- 
dèles l'avaient enfermé. Il a guéri des malades, ressuscité des morts, chassé les démous des corps 
des possédés et opéré d'autres semblables merveilles. L'on remarquera aussi dans l'histoire de ces 
miracles les châtiments terribles que la justice de Dieu a exercés contre plusieurs personnes qui 
ont eu la témérité de profaner la fêle de cet illustre prédicateur de l'Evangile. 

Pies de cinq siècles avaient passé sur le tombeau oublié du Martyr; bien des peuples avaient 
foulé le sol qui renfermait ses saintes dépouilles, l'Eglise brillait alors plus que jamais, elle était 
sortie victorieuse des persécutions romaines, elle avait assisté à la chute de l'empire, elle était 
demeurée ferme au milieu des flots de barbares venus du Nord, qui envahirent et dévastèrent une 
graude partie de l'Europe méridionale. « Au milieu de cet épouvantable chaos, la civilisation eût 
à jamais disparu de la lerre, sans la religion, aidée des lumières et de la vigilance des papes l ». 
Plus récemment encore, l'Eglise venait de triompher des schismes qui avaient un instant alarmé 
ses enfants les plus fidèles, mais qui n'avaient jamais affaibli ni la puissance de ses dogmes, ni la 
force de sa doctrine. Avec la paix dont elle jouissait, se levaient de toutes parts des monastères, 
où des hommes éloignés des bruyantes clameurs des cités, savaient allier le culte de la prière aux 
rudes labeurs des champs. Us instruisaieut le peuple et lui faisaient partager l'amour de l'agri- 
culture; joignant l'exemple à leurs leçons, ils défrichaient eux-mêmes les terres incultes. 

Clovis venait d'être baptisé. Dans l'intérêt de la fui qu'il avait embrassée, il marcha, à la tête 
des Francs, vers la Gaule méridionale, afin de châtier les Visigoths, qui l'occupaient alors et qui 
professaient l'Arianisme. Il les vainquit aux champs de Vauclatle, el les poursuivit jusqu'aux pieds 
des Pyrénées. En retournant vers le Nord, le vainqueur s'arrêta à Mediolanum, et y fut reçu 
avec acclamation. 11 n'en sortit point sans avoir laissé des sommes considérables, pour y construire 
des églises et des monastères, auxquels il accorda de grands privilèges. 

Vers cette époque, deux moines occupés à défricher le coteau où Eutrope avait été inhumé, 
retrouvèrent les ossements du martyr. Us remarquèrent sur le crâne une fente profonde, qui n'a- 
vait pu être faite que par un coup de hache. Pendant la nuit, tandis que les deux religieux étaient 
plongés dans un profond sommeil, saint Eutrope leur apparut. « Sachez », leur dit-il, « que la 
fracture que vous avez vue à ma tête est la trace du martyre que j'ai supporté ». Pallade (saint 
Pallais), évêque de Saintes, averti de cette vision miraculeuse, fit transporter les ossements du saint 
Apôtre dans une chapelle de l'église de Saint-Etienne, qu'il venait de faire bâtir dans un des faubourgs 
de la ville. Plus tard, un riche couvent de Bénédictins s'éleva autour de la basilique qui prit le 
nom de Saint-Eutrope. Les saintes reliques, exposées à la vénération des fidèles, attirèrent d'abord 
quelques pèlerins accourus des contrées voisines; mais au bruit des cures miraculeuses opérées 
par l'intercesion du Saint, en faveur de ceux qui venaient le visiter avec foi, des populations 
entières vinrent avec empressement s'agenouiller aux pieds de ses autels. L'église de Saint-Eu- 
trope devint un pèlerinage célèbre. 

1. Laeretelle, Introduction à l'histoire. 



92 30 AVRIL. 

Franchissons tout l'espace qui sépare cette époque du XVI e siècle ; arrivons à l'année 1562. 
Alors les guerres de religion désolaient la Saintonge ; les protestants pillaient et renversaient les 
maisons du Seigneur. On avait lieu de craindre que déjà le corps de saint Eutrope n'eut été brûlé 
par les hérétiques, et l'on redoutait le même sort pour son chef précieux. François Noël, prieur 
du couvent de Saint-Eutrope, le transporta secrètement dans la cathédrale de Saint-André, à Bor- 
deaux ; mais, en 1602, la sainte relique fut rendue à son église par les soins de Pierre de la 
Place, l'un des successeurs de Noël. 

Plus tard, quand la tempête politique de 1789 passa sur la France, la religion eut encore 
ses jours de deuil ; mais des pièces authentiques prouvent que la relique de saint Eutrope ne dis- 
parut pas dans la tourmente révolutionnaire ; et elle a toujours été conservée dans l'église qui 
porte son nom. 

Les habitants de Saintes n'ignorent pas, et nous apprendrons avec plaisir aux étrangers, entre 
les mains de qui pourra tomber notre récit, la restauration de la crypte ou chapelle souterraine 
de l'église de Saint-Eutrope. Cette restauration a un double but : d'abord, la conservation d'un 
édifice précieux pour l'histoire de l'architecture religieuse, ensuite la restitution au culte d'un monu- 
ment dédié à la religion depuis près de douze siècles. Donnons à chacun ce qui l"l est dû : c'est 
à la sollicitation de M. l'abbé Lacurie, aumônier du collège de Saintes, que les travaux ont été 
entrepris par la Société française instituée pour la conservation des monuments historiques. 

!.e vendredi 19 mai 1843, à huit heures du matin, des ouvriers étaient occupés à fouillera l'en- 
droit où s'élevait, avant la Révolution, le maître-autel de la crypte. Ils ne tardèrent pas à recon- 
naître les traces d'une excavation pratiquée dans le rocher qui tient lieu de pavé à la crypte. 

Mise à découvert, l'excavation, dont la forme est celle d'un carré long, a présenté les dimen- 
sions suivantes : Longueur : 1 m. 23 c; largeur : m. 85 c. ; profondeur : 1 m. 88 c. Au fond, 
l'on voyait une pierre en forme de tombe, taillée à tète de diamant, dans les dimensions suivantes : 
Longueur : 1 m. 20 c; largeur : m. 90 c; épaisseur : m. 37 c. Cette pierre était traversée 
de part en part, aux quatre coins, par des boulons ou barres rondes de fer, d'environ deux centi- 
mètres de diamètre, consolidés dans leurs trous avec du plomb coulé en fusion, et qui la liaient 
à un objet sur lequel elle reposait. Sur sa face extrême supérieure, du côté du couchant, on lisait 
le nom Eutropius, écrit en caractères carlovingiens de longue dimension, profondément gravés et 
parfaitement visibles. 

Le coffre, que recouvrait cette pierre, fut enlevé, et les ossements qu'il contenait furent livrés 
à deux médecins chargés de les examiner. 

Cette opération eut lieu en présence des nombreux assistants, impatients d'en connaître le résultat. 
Les docteurs parvinrent, en peu de temps, à reconstituer le squelette à'un homme, moins la 
tête et l'os supérieur de l'un des bras. C'est ici le lieu de dire que, depuis des siècles, on 
honore, dans l'église de Saint-Eutrope de Saintes, une relique que la tradition, appuyée de titres 
importants, a toujours fait considérer comme le chef du bienheureux Martyr. Nous ajouterons 
aussi, pour les personnes qui l'ignorent, que l'on expose à la vénération des fidèles, dans lune des 
églises de la ville de Béziers, un os que des monuments écrits disent être celui de l'un des bras 
du premier prédicateur de la foi chez les Santons. 

Nous n'avons pas l'intention de discuter, dit un témoin oculaire, M. l'abbé Briand, aujourd'hui 
décédé : nous sommes seulement narrateur. Pourtant nous ne pouvons nous dispenser de faire 
cette remarque : on suppose, avec beaucoup de raison, que le squelette découvert est celui de 
saint Eutrope ; il manque, à ce squelette, la tête et l'os supérieur d'un bras. Or, deux églises 
ont de justes motifs de se croire en possession des parties manquantes. Quelle frappante coïn- 
cidence !... 

Ajoutons, cependant, que les médecins trouvèrent aussi dans le coffre une tête; mais, après un 
scrupuleux examen, ils déclarèrent qu'à en juger par sa forme, par ses proportions, par celles des 
dents, dont plusieurs tenaient encore à leurs alvéoles et plusieurs autres étaient répandues dans le 
cofirei cette tête n'était pas en rapport de force avec les ossements qu'ils avaient sous les yeux et 
que, presque certainement, elle n'appartenait pas au même sujet. Elle leur parut être plutôt celle 
d'une jeune femme ou d'un adulte. 

Enfin, il y avait eucore dans le coffre une partie notable des ossements d'un enfant presque 
naissant. On y remarquait aussi un peu de terre, quelques fragments de ciment et la coquille 
ronde et blanche d'un petit limaçon. Ces dernières circonstances ne conduisent-elles pas à l'idée 
d'une translation ? Un procès-verbal, constatant les événements de la journée, fut signé par toutes 
les ptrsonnes convoquées et par d'autres assistants. 

Le 30 avril ramène, chaque année, la double fête de saint Eutrope et de sainte Eustelle, patrons 
de la ville de Saintes. Outre les cérémonies que l'Eglise célèbre en l'honneur du saint Martyr et 
de la servante du Seigneur, l'autorité civile ordonne des réjouissances publiques qui attirent un 
grand concours d'étrangers dans l'antique Mediolanum. Autrefois, des ménétriers parcouraient la 
ville en tous sens et s'arrêtaient devant la demeure de ceux qui portaient le nom du Saint ou 
de la Sainte, et y exécutaient une courte sérénade. La ville de Saintes, qui demeure plongée 
pendant tout le reste de l'année dans le silence et l'isolement le plus complet , revêt le 
lendemain une physionomie toute nouvelle. La foule joyeuse inonde le pavé de ses rues. Le 



SAINT EUTROPE, ÉVÉQUE DE SAINTES, MARTYR. 93 

contentement est universel ; mais, comme pour offrir un singulier contraste aux bruyantes joies de 
la ville, un usage traditionnel a consacré un pieux pèlerinage à la grotte de sainte Eustelle, située 
sur une des collines qui environnent la ville. 

Voici maintenant quelques détails précieux sur le culte de saint Eutrope dans les montagnes 
de l'Ariége ; détails que nous devons à l'obligeance de M. l'abbé P. Authier, curé d'Unac (diocèse 
de Pamiers). Ce savant ecclésiastique nous écrivait, en novembre 1871 : 

« Le saint Eutrope dont il est question aux pages 22 et 23 de ma brochure sur le prieuré 
d'Unac, est bien le saint Eutrope, évèque et martyr de Saintes, puisque nous en célébrons la fête 
de temps immémorial au 30 avril, et que je ne connais pas d'autre Saint de ce nom fêté ce même 
jour. 

« Pour vous dire comment son culte s'est établi dans nos contrées, je ne puis fonder mes asser- 
tions que sur des conjectures. L'église dans laquelle nous célébrons cette fête, où se fuit le pèle- 
rinage le 30 avril, est une église bâtie dans la seconde moitié du xi e siècle, soudée à une tour 
de clocher plus ancienne, dont l'architecture accuse une construction du vm e ou ix e siècle. Les 
présomptions les plus fondées donnent à croire que l'église actuelle du XI e siècle a été décorée et 
desservie par les Bénédictins de Cluny; mais que la première église, dont la tour de clocher et de 
garde existe encore, élait l'église d'une abbaye militaire fondée par Charlemagne ou son fils, Louis 
le Débonnaire, roi d'Aquitaine, résidant à Toulouse en son jeune âge. La dévotion du pèlerinage 
auprès des reliques de saint Eutrope aura été établie, ou par les abbés militaires, comme les dévo- 
tions voisines de pèlerinage aux autels de la Sainte Vierge de Sabart, Montganzy et Celles, que 
l'on croit remonter à cette époque, ou par les religieux de Cluny, qui avaient dédié des chapelles 
à saint Eutrope dans la basilique de la maison-mère. Les pèlerins à Saint-Eutrope d'Unac font 
bénir une petiie bouteille de vin à l'autel anciennement dédié à saint Eutrope et le boivent à jeun 
à très-petites doses, soit comme remède, soit comme préservatif de maladies. 11 en est de cette pra- 
tique comme de celle qui faisait emporter, par les pèlerins, à titre de remède, l'huile des lampes 
qui éclairaient les tombeaux de saint Martin, à Tours, et autres Saints. 

« Je ne saurais affirmer que l'église de l'abbaye militaire d'Unac fût dédiée à saint Eutrope; 
mais il est constant que l'autel où les habitants et les pèlerins routiniers viennent toujours déposer 
tout naturellement leur vin qui doit être sanctifié par la bénédiction solennelle de l'Eglise, se trouve 
à six mètres en avaut et en face de la grande ouverture de la vieille tour carlovingienne, c'est-à- 
dire, là où était l'autel de la primitive église. 

« L'église actuelle du xi e siècle a été dédiée à saint Martin, de Tours, patron titulaire, et le* 
autels des collatéraux furent dédiées aux patrons secondaires, l'un à saint Maur et l'autre à saint 
Eutrope, à la place même de l'autel carlovingien. 

« Y avait-il des reliques de saint Eutrope à Unac, à l'époque de l'établissement du pèlerinage? 
Je l'ignore. En entrant dans cette paroisse, il y a quarante ans, j'ai trouvé, dans le tombeau d'un 
reliquaire du moyen âge, qui avait servi d'ostensoir pour la bénédiction solennelle du saint Sacre- 
ment, de tout petits fragments de reliques de saint Eutrope, saint Maur et autres Saints comme 
l'indiquaient des fragments de vélin, avec une note disant: « Aquestas reliquias foren trobadas 
in claustro de l'nutar de missa de mossum S. Félix, l'an 1565 ». Cette église anciennement pa 
roissiale, fut détruite cette année-là par les Huguenots, à Unac. Ces reliques étaient sans autre authen- 
tique et sans sceau. Je n'en ai pas entendu mentionner d'autres. Maintenant nous avons reçu d'un 
de nos évèques de Pamiers 1° un fragment de trois centimètres des reliques d'un saint Eutrope, 
martyr, extrait par lui de la basilique cathédrale de Saint-Lizier, en notre diocèse; et 2° un autre 
fragment d'un centimètre obtenu par lui-même à Saintes, en 1845, lors de la translation solennelle 
du tombeau de saint Eutrope ». 

Nous avons puisé notre récit sur suint Eutrope dans Baronius et le Père Giry ; dans YITistoire de 
l'église Santone, par M. l'abbé Briand, aujourd'hui défunt; dans des lettres particulières qu'ont bien 
voulu nous adresser M. Lacurie, de Saintes, l'habile restaurateur de la crypte de Saint-Eutrope, vicaire- 
général honoraire de S. B.. le patriarche de Clialdé?. M. l'abbé Grasilier, aumônier duCarmel de Saintes, 
M. l'abbé Authier, curé d'Unac, au diocèse de Pamiers, M. l'abbé Ant. Ricard, directeur de la Sem. lit»» 
gique de Marseille, etc. 



04 30 AVRIL. 

SAINTS JACQUES, MARIEN, ÀGAPIUS, ÉMILIEN 

MARTYRS EN NUMIDIE (ALGÉRIE). 
260. — Pape : Saint Denys. — Empereur : Valérien. 



Saints de Dieu, souvenez-vous devant Notre-Seig.'.^irr 
de ceux dont vous savez bien les noms. 
Inscription commémorative du martyre des saints 

Jacques et Marien, retrouvée à Constantine. 

Toutes les fois que les bienheureux martyrs do Dieu tout-puissant et de 
son Christ, dans leur course empressée pour saisir la couronne du royaume 
des cieux, font une demande aux frères qu'ils ont le plus aimés, ils n'ou- 
blient pas la loi de l'humilité, qui toujours donne à la foi son plus grand 
éclat; et plus leur demande est modeste, plus aussi elle est efficace. Or, 
deux très-illustres Martyrs du Seigneur nous ont donné la mission de faire 
connaître leur gloire au monde : l'un est Marien, qui parmi tous nos frères 
nous était spécialement cher, et l'autre Jacques ; tous deux, outre les enga- 
gements communs du baptême et la profession d'un môme culte, m'étaient 
encore attachés, vous le savez, par les liens de la famille. Sur le point de 
soutenir leur glorieux combat contre les cruelles fureurs du siècle et les 
attaques des gentils, ils désirèrent que les frères fussent instruits par nous 
dans cette lutte où ils entraient sous la conduite de l'Esprit-Saint. Ce n'était 
point pour faire célébrer, par une vaine jactance, au milieu du monde, la 
gloire de leur couronne, mais pour laisser à la multitude des fidèles, au 
peuple de Dieu, un exemple qui les instruisît et fortifiât leur foi. Et ce ne 
fut pas sans raison que leur amitié me choisit pour publier ces récits; car 
qui pourrait douter que nous n'ayons connu et partagé les secrets de leur 
vie ? Nous vivions ensemble dans les liens d'une étroite union, quand le 
temps de la persécution est venu nous surprendre. 

Nous voyagions en Numidie, et nous avions réuni les gens de notre 
suite, comme nous faisions toujours ; mais la route que nous suivions nous 
menait remplir le ministère que la religion et la foi nous avaient imposé, 
tandis qu'elle conduisait nos compagnons au ciel. Ils arrivèrent en un lieu 
appelé Muguas, près des faubourgs de Cirtha f , colonie romaine. Dans cette 
ville, en ce moment, l'aveugle fureur des gentils et les ordres des officiers 
militaires avaient soulevé une cruelle persécution, comme les flots déchaî- 
nés du siècle; la rage du diable, altéré du sang des justes, avait soif d'é- 
prouver leur foi. C'est pourquoi nos bienheureux martyrs Marien et Jacques 
ne doutèrent point que ce ne fût là un signe certain de la miséricorde di- 
vine qui exauçait leurs prières ; car, s'ils se trouvaient ainsi au lieu et au 
moment où la persécution sévissait avec le plus de cruauté, ils compre- 
naient que c'était la main du Christ qui les avait conduits à la couronne du 
martyre. Tous ceux en effet que le Christ chérit étaient l'objet des fureurs 
aveugles du préfet, qui les faisait rechercher par ses soldats ; sa cruelle 
folie ne s'exerçait pas seulement contre les fidèles qui servaient leur Dieu 

1. On sait que Cirtha reçut plus tard le nom de Constantine. en l'honneur de Constantin, qui la retira 
de ses ruines après la mort de Maxence. 



SAINTS JACQUES, MARIEN, AGAPIUS, ÉMILIEN, MARTYRS EN NUMTDIE. 95 

en pleine liberté, après être sortis vainqueurs des persécutions précédentes; 
le diable encore étendait son insatiable main sur ceux qui, depuis long- 
temps condamnés à l'exil, avaient mérité par leur désir, sinon par l'effusion 
de leur sang, la couronne des martyrs. 

Or, parmi ceux qu'on rappelait ainsi de l'exil pour les présenter au pré- 
fet, étaient Agapius et Secundinus, tous deux évêques, tous deux recom- 
mandables par leur tendre charité pour les frères, mais l'un d'eux surtout 
par la sainteté de sa continence. Ce n'était point d'un supplice à un autre 
supplice qu'on les traînait, ainsi que le pouvaient croire les gentils; bien 
plutôt ils allaient d'une gloire à une autre gloire, d'un combat à un autre 
combat. Après avoir arraché aux pompes du siècle et soumis au joug du 
Christ leurs compagnons de captivité, ils allaient, avec le courage qu'inspire 
une foi consommée, fouler aux pieds l'aiguillon de la mort. Et certes, c'eût 
été un crime de ne pas courir à la victoire dans ces lottes d'ici-bas qui ne 
durent qu'un instant, quand le Seigneur s'empressait au-devant d'eux pour 
les avoir auprès de lui. Ainsi Agapius et Secundinus allaient au noble com- 
bat que leur avait, il est vrai, préparé une puissance de la terre, mais au- 
quel le Christ lui-même les appelait. Nous avons eu le bonheur d'offrir 
l'hospitalité à ces deux pontifes, qui devaient unir à la gloire du sacerdoce 
la palme du martyre. Tel était l'esprit de grâce qui les animait, que non 
contents d'offrir à Dieu le précieux sacrifice de leur sang dans un généreux 
et saint témoignage, ils voulaient faire de tous les fidèles autant de martyrs, 
en leur inspirant leur courage dans la foi. Il est vrai que le seul spectacle 
de leur dévouement et de leur constance aurait suffi pour confirmer la foi 
des frères; mais leur charité, leur tendre affection pour nous, voulait 
assurer davantage notre persévérance. Ils laissèrent tomber sur nos âmes, 
comme une céleste rosée, la parole du salut ; car il leur était donné de 
voir celui qui est appelé le Verbe ou la parole de Dieu, et ils ne pouvaient 
taire ses merveilles. Je ne m'étonne point si, pendant le peu de jours qu'ils 
demeurèrent avec nous, nos âmes ont largement puisé la vie et le courage 
dans leurs saintes exhortations ; car déjà le Christ, à la veille de leur pas- 
sion, faisait éclater en eux sa grâce. 

Enfin, quand ils nous quittèrent, leurs exemples et leurs instructions 
avaient disposé Marien et Jacques à suivre la même voie, en marchant sur 
leurs traces glorieuses. Il y avait à peine deux jours qu'ils étaient partis, 
que déjà la palme du martyre venait d'elle-même trouver ces deux frères 
bien-aimés. Ce n'était plus, comme partout ailleurs, un ou deux soldats 
slutionnaires, c'était une centurie entière qui recherchait des victimes à la 
persécution. 

Cette troupe armée par la violence, et avec elle une multitude impie, 
étaient accourues en foule à la villa que nous habitions, comme au puissant 
boulevard de la foi. Attaque mille fois glorieuse pour nous ! bienheureuse 
alerte digne d'être célébrée par les transports de la joie ! On venait à nous pour 
que le sang des justes, de Marien et de Jacques, accomplît ici-bas les des- 
seins de la miséricorde de Dieu. Nous avons peine ici, frères bien-aimés, à 
contenir la joie dont nos cœurs sont remplis. A peine, depuis deux jours, 
des saints se sont arrachés à nos embrassements pour aller subir leur glo- 
rieuse passion, et nous avons encore avec nous des frères qui vont être 
martyrs ! Lorsque approcha l'heure de la divine bonté, elle daigna nous 
donner aussi à nous quelque part à la gloire de nos frères ; nous fûmes 
traînés de Muguas dans la colonie de Cirtha. Marien et Jacques, nos frères 
bien-aimés, nous y suivirent ; destinés à la palme, leur amour pour nous et 



96 30 AVRIL. 

la miséricorde du Christ les guidaient sur nos pas ; car, par un contraste qui 
mérite d'être remarqué, ceux-là suivaient qui cependant allaient ouvrir la 
marche à tous les autres. Ils n'attendirent pas longtemps. Ils nous exhor- 
taient avec un saint transport de zèle, et proclamaient hautement et sans 
crainte qu'eux aussi étaient chrétiens. Aussitôt donc ils furent interrogés ; 
comme ils persévéraient à confesser courageusement le nom du Christ, on 
les conduisit en prison. 

Alors ils furent soumis à des tourments cruels et nombreux par un soldat 
stationnaire, le bourreau des hommes justes et pieux. Il avait pris, pour 
aider sa cruauté, les magistrats de Centurio et de Cirtha, qui se faisaient 
ainsi les prêtres du diable ; comme si la foi se brisait avec les membres dans 
celui qui compte pour rien le soin de son corps ! Mais Jacques, qui avait 
toujours paru plus fort dans sa foi, parce qu'il avait déjà triomphé de la 
persécution de Décius, répétait avec une noble fierté que non-seulement 
il était chrétien, mais que de plus il était diacre. De son côté, Marien pro- 
voquait les supplices, en confessant qu'il était lecteur : il l'était en effet. 
Comment dire les tourments nouveaux qu'inventèrent contre eux les cruels 
artifices du diable, toujours trop habile à ébranler la foi ? Marien fut sus- 
pendu pour être déchiré ; en sorte que, par une providence spéciale de 
Dieu, le supplice même du martyr était vraiment son exaltation. Le nœud 
qui le tenait en l'air lui serrait, non les mains, mais l'extrémité des doigts, 
afin que la masse du corps, supportée par des membres si faibles, augmentât 
la douleur. Même on eut la cruauté de lui attacher aux pieds des poids pe- 
sants ; en sorte que, tirée en sens contraire, la charpente entière du corps 
se disloquait ; les nerfs étaient brisés, les entrailles déchirées ; mais, ô bar- 
bare impiété des gentils, contre le temple de Dieu, contre le cohéritier du 
Christ, tu n'as rien fait I tu as suspendu les membres d'un martyr, ouvert 
ses flancs, mis à nu ses entrailles ; mais notre Marien a placé sa confiance 
en Dieu ; et plus se sont multipliés les tourments de son corps, plus a grandi 
son courage. Enfin la fureur des bourreaux fut vaincue, et il fallut le recon- 
duire en prison, tout joyeux de son triomphe. Là, avec Jacques et les au- 
tres frères, il célébra, par des prières longues et ferventes, la victoire du 
Seigneur. 

Gentils, maintenant qu'allez-vous faire ? croyez-vous que des chrétiens 
sentent les tourments d'une prison, qu'ils seront effrayés des ténèbres de ce 
monde, eux qu'attendent les joies de l'éternelle lumière? leur esprit, forti- 
fié par l'espérance de la grâce dont il va bientôt jouir, embrasse les cieux 
dans ses nobles élans, et il n'est plus aux supplices dont on le veut punir. 
Eu vain les hommes chercheront, pour exercer leurs châtiments, une re- 
traite profonde, les sombres horreurs d'un antre, un séjour de ténèbres ; 
quand on espère en Dieu, aucun lieu n'est affreux, aucun temps ne parait 
triste. Les chrétiens consacrés à Dieu, leur père, reçoivent, et !e jour et la 
nuit, les consolations du Christ, leur frère. Ainsi en arriva-l-il à Marien. 
Après les tourments dont on avait déchiré son corps, il s'endormit d'un 
sommeil profond et tranquille ; et, à son réveil, il nous raconta lui-même en 
ces termes ce que la divine bonté lui avait fait voir pour soutenir et encou- 
ger ses espérances : «Mes frères », nous disait-il, «j'ai vu se dresser devant 
moi, à une grande hauteur, un tribunal d'un éclat éblouissant, sur lequel 
siégeait un personnage faisant l'office de juge. Il dominait une estrade où 
l'on moniait par de nombreux degrés. On faisait approcher les confesseurs 
un à un, par ordre, devant le juge, qui les condamnait à être décapités, 
quand tout à coup j'entendis une voix claire et puissante qui cria : « Qu'on 



SAINTS JACQUES, MAREEN, AGAPIUS, EMILIEN, MARTYRS EN NUMTDIE. 97 

amène Mari en !» et aussitôt je montai sur l'estrade. A ce moment, j'aper- 
çus, assis à la droite du juge, Cyprien, que je n'avais point encore vu ; il me 
présenta la main, m'éleva jusque sur le plus haut degré de l'estrade et me dit 
en souriant : « Viens t'asseoir avec moi » . Je m'assis en effet ; et l'interroga- 
tion des autres confesseurs continua. A la fin, le juge se leva, et nous le con- 
duisîmes jusqu'à son prétoire. Nous marchions à travers des lieux où se dé- 
ployaient d'agréables prairies, et qu'embellissait le riant feuillage des bois; 
de hauts cyprès et des pins dont la tête s'élevait jusqu'au ciel, étendaient 
au loin leur ombrage ; on eût dit que la verdure des forêts environnait ces 
lieux comme d'une immense couronne. Au milieu, les eaux pures d'une 
source abondante remplissaient à pleins bords un vaste bassin. Mais voilà 
que tout à coup le juge disparaît à nos yeux ; alors Cyprien, prenant une 
coupe qui par hasard se trouvait au bord de la fontaine, la remplit de nou- 
veau, me la présenta et j'en bus moi-même avec bonheur. Enfin, tandis que 
je rendais grâces à Dieu, le son de ma voix m'éveilla ». 

A ce récit, Jacques se rappela que Dieu avait daigné lui montrer la cou- 
ronne qui lui était réservée. En effet, quelques jours auparavant, Marien et 
Jacques, et moi avec eux, nous voyagions ensemble sur le même char. Vers 
le milieu du jour, à un endroit où la route était rocailleuse et difficile, Jac- 
ques avait été saisi d'un sommeil profond ; nous l'appelâmes, et quand il se 
fut éveillé : « Mes frères », qous dit-il, je viens d'éprouver une grande émo- 
tion; mais c'est la joie qui transportait mon âme; vous aussi, réjouissez- 
vous donc avec moi. J'ai vu un jeune homme d'une taille prodigieuse ; il 
avait pour vêtement une robe d'une blancheur si éclatante, que les yeux ne 
pouvaient la contempler ; ses pieds ne touchaient pas la terre, et son front 
se cachait dans les nuages. Gomme il passait rapidement devant nous, il 
nous jeta deux ceintures de pourpre, une pour toi, Marien, et une pour 
moi, et il nous dit: « Suivez-moi promptement ». Dans un tel sommeil, 
quelle force contre l'ennemi ! quelle veille lui peut être comparée ! Qu'il 
est heureux le repos de celui qui veille dans la foi ! Les membres terrestres 
seuls sont enchaînés, car il n'y a que l'esprit qui puisse voir Dieu. Gomment, 
après cela, décrire les transports de joie et les sentiments généreux de nos 
martyrs, qui, sur le point de souffrir pour confesser le saint nom de Dieu, 
avaient eu le bonheur d'entendre le Christ et de le voir s'offrir à leurs re- 
gards. Rien n'avait pu l'arrêter, ni l'agitation bruyante d'un char, ni la 
clarté, ni la chaleur du jour, au milieu de sa course. Il n'avait point attendu 
l'heure silencieuse de la nuit ; et, par une grâce spéciale et toute nouvelle, 
il avait choisi, pour se montrer à son martyr, un temps où il n'a pas l'habi- 
tude de se révéler à ses saints. 

Au reste, les deux frères ne furent pas les seuls à jouir de cette faveur 
céleste. Emilien, qui, dans les rangs de la gentilité, appartenait à l'ordre 
équestre, était aussi en prison avec les autres chrétiens. Il était parvenu 
jusqu'à l'âge de cinquante ans sans avoir perdu le privilège de la chasteté. 
Il avait encore redoublé dans la prison ses longs jeûnes; ses prières plus 
multipliées étaient, avec le Sacrement du Seigneur, la seule nourriture qui, 
tous les jours, soutenait son âme et la préparait au combat. Or, Emilien 
également, au milieu du jour, s'était endormi, et, quand il s'éveilla, il nous 
raconta en ces termes les secrets de sa vision : « Je sortais de prison » , nous 
dit-il, « quand tout à coup je rencontrai un gentil, mon frère selon la chair. 
D'une voix pleine d'insulte il me demanda de nos nouvelles, et m'interrogea 
avec curiosité comment nous nous trouvions des ténèbres de la prison et 
de ses jeûnes forcés. Je lui répondis que, pour les soldats du Christ, la pa- 
Yies des Saints. — Tome V. 7 



98 30 AVRIL. 

rôle de Dieu était, au milieu des ténèbres, la plus éclatante lumière, et dans 
les jeûnes, une nourriture qui comble tous les désirs. A ces paroles, il re- 
prit : « Sachez, vous tous qui êtes retenus en prison, que si vous vous obsti- 
nez à ne pas changer, la peine de mort vous attend ». Mais moi, qui crai- 
gnais que ce ne fût un mensonge inventé à plaisir pour nous tromper, je 
voulais la confirmation d'une nouvelle qui comblait tous mes vœux : « Est- 
il vrai », lui dis-je, « que nous souffrirons tous? » Il répéta de nouveau ses 
premières paroles, et dit : a Bientôt votre sang va couler sous le glaive. Mais 
je voudrais savoir si vous tous, qui méprisez ainsi la mort, vous recevrez 
au ciel des récompenses égales, ou si vos couronnes seront différentes ». Je 
lui répondis : « Je ne suis pas capable de donner un sentiment sur une 
question si relevée. Cependant», lui dis-je, « lève un peu les yeux vers le 
ciel ; tu y verras resplendir l'innombrable armée des étoiles. Est-ce que 
toutes ces étoiles brillent du même éclat ? et la lumière daas toutes est-elle 
égale? » A cette réponse, la curiosité du gentil trouva encore une question 
à faire : « Si donc » , me dit-il, a il doit y avoir entre vous une différence, 
qui sont ceux qui mériteront la préférence dans les bonnes grâces de votre 
Dieu? » — « Entre tous les autres, lui répondis-je, il y en a deux surtout 
dont je ne dois point te dire les noms, mais que Dieu connaît. Ce sont ceux 
dont la victoire est plus difficile et presque sans exemple ; plus rare, par con- 
séquent, leur couronne est plus glorieuse. C'est pour eux qu'il a été écrit : 
Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à un 
riche d'entrer dans le royaume des cieux ». 

Après ces visions, ils demeurèrent encore quelques jours en prison; puis 
on les amena de nouveau devant le tribunal, afin que le magistrat de Cirtha, 
non content des premiers châtiments par lesquels il avait honoré la géné- 
reuse profession de leur foi, les renvoyât encore au préfet. En ce moment, 
un de nos frères, qui se trouvait parmi les spectateurs, attira sur lui les yeux 
de tous les gentils ; car, ayant eu le bonheur de proclamer sa foi, il sembla 
que la splendeur du Christ éclatait sur son visage comme dans ses paroles. 
Les impies, dans l'emportement de leur fureur, lui demandaient si, lui aussi, 
il était de la religion des martyrs et portait le même doid qu'eux. Aussitôt, 
par une prompte confession de sa foi, il mérita de partager leur bonheur. 
Ainsi les bienheureux martyrs, pendant qu'on les préparait au supplice, ga- 
gnèrent à Dieu de nombreux témoins. Enfin, on les envoya au préfet ; ils 
parcoururent avec joie cette route difficile et pénible ; dès leur arrivée, on 
les présenta à ce magistrat ; après quoi on les jeta pour la seconde fois dans 
les prisons de Lambôse. Car les prisons, c'est la seule hospitalité que les 
gentils sachent donner aux justes. 

Durant plusieurs jours, le sang fut répandu sans pitié, et grand nombre 
de nos frères furent envoyés au Seigneur ; cependant la rage insensée du 
préfet ne pouvait arriver jusqu'à Marien et à Jacques, et aux autres victimes 
d'entre les clercs : tant étaient nombreux les laïques qui étaient frappés ; 
car cet impie cruellement habile avait séparé les différents Ordres de notre 
religion, espérant que les laïques, ainsi isolés des clercs, céderaient aux 
tentations du siècle et à leurs propres terreurs. C'est pourquoi nos deux 
amis, les fidèles soldats du Christ, et, avec eux, le reste des clercs, s'affligeaient 
que les laïques les eussent devancés au combat et à la gloire, et qu'on leur 
eût réservé à eux une victoire si lente et si tardive. 

Durant cette longue attente, Jacques fut consolé par une nouvelle vi- 
sion. Agapius, ce saint pontife dont nous avons parlé, avait, depuis long- 
temps déjà, consommé son martyre. Deux jeunes filles, Tertulla et Antonia, 



SAINTS JACQUES, MARIEN, AGAPIUS, ÊMILIEN, MARTYRS EN NUMTDIE. 99 

qu'il aimait d'une tendresse toute paternelle, avaient souffert avec lui. Sou- 
vent il avait demandé à Dieu pour elles de les associer à son martyre, et 
Dieu avait daigné récompenser sa foi, lui en donnant l'assurance par ces 
paroles : « Pourquoi demandes- tu sans cesse ce que tu as mérité depuis 
longtemps par une seule prière ? » Or, Agapius apparut à Jacques dans sa 
prison, au milieu du sommeil. En effet, sur le point de recevoir le coup de 
la mort, pendant qu'on attendait l'arrivée du bourreau, on entendit Jac- 
ques qui disait : « Que je suis heureux ! je vais rejoindre Agapius, je vais 
m'asseoir avec lui et tous les autres martyrs au banquet céleste. Cette nuit 
même, je l'ai vu, notre bienheureux Agapius ; au milieu de tous ceux qui 
avaient été enfermés avec nous dans la prison de Girtha, il paraissait le plus 
heureux ; un joyeux et solennel banquet les réunissait. Marien et moi, em- 
portés par l'esprit de dilection et de charité, nous y courions comme à des 
agapes, lorsque tout à coup vint au-devant de nous un jeune enfant, que je 
reconnus pour un des deux frères jumeaux qui, trois jours auparavant, 
avaient souffert avec leur mère. Un collier de roses était passé à son cou, 
et, dans sa main droite, il tenait une palme d'une riante verdure. « Où cou- 
rez-vous ? » nous dit-il ; « réjouissez-vous, soyez dans l'allégresse ; demain 
vous souperez avec nous ». Oh ! qu'elle est grande, qu'elle est magnifique la 
bonté de Dieu envers les siens ! Quelle tendresse paternelle dans le cœur du 
Christ Notre-Seigneur, qui donne à ses enfants bien-aimés des récompenses 
si belles et leur fait connaître à l'avance les bienfaits que sa clémence leur 
réserve ! 

Cependant le jour a succédé à la nuit dans laquelle cette vision a été 
manifestée, et bientôt la sentence du préfet va servir à l'accomplissement des 
promesses de Dieu. C'est une condamnation, mais qui affranchit des tribu- 
lations du siècle Marien et Jacques avec les autres clercs, pour les rendre 
participants de la gloire, dans la société des Patriarches. Ils furent donc 
conduits au lieu de leur triomphe ; c'était une vallée profonde, traversée par 
un fleuve dont les rivages s'élevaient doucement en colline, et formaient 
ainsi, des deux côtés, comme des degrés d'un amphithéâtre. Le sang des 
martyrs coulait jusqu'au lit du fleuve ; et cette scène n'était point sans 
mystère pour les saints qui, baptisés dans leur sang, allaient encore recevoir 
dans les eaux comme une nouvelle purification. 

Yous eussiez vu alors l'ingénieux système d'une barbarie qui abrège ses 
coups pour les multiplier. Environné de tout un peuple de martyrs dont la 
tête est destinée au glaive, le bourreau les a disposés avec art sur de lon- 
gues files, en sorte que ses coups sacrilèges semblaient courir d'une tète à 
l'autre, emportés par une aveugle fureur. Ainsi rien n'arrêtait son cruel mi- 
nistère ; c'était le moyen le plus prompt pour consommer cette barbare 
exécution. Si, en effet, il les eût tous frappés à la même place, les cadavres 
se seraient entassés en un énorme monceau ; le lit du fleuve lui-même, 
bientôt comblé, n'aurait pas suffi à un si épouvantable carnage. Suivant la 
coutume, avant de frapper les victimes, on leur banda les yeux ; mais les 
ténèbres ne purent obscurcir leurs âmes ; une lumière vaste, immense, les 
inondait de ses ineffables splendeurs. Un grand nombre, malgré le voile qui 
leur dérobait l'éclat du jour, racontaient à leurs compagnons dans la mort 
et aux frères témoins de leur supplice, qu'ils voyaient des scènes d'une 
merveilleuse beauté, des coursiers, plus blancs que la neige, montés par des 
jeunes gens dont les robes blanches jetaient un vif éclat. D'autres, en même 
temps, parmi les martyrs aussi, confirmaient les récits de leurs compagnons, 
par le témoignage d'un autre sens ; ils avaient entendu les frémissements 



100 30 AVRIL. 

des coursiers et le bruit de leurs pas. Quant à Marien, déjà rempli de l'es- 
prit de prophétie, il annonçait, avec une assurance pleine de courage, que le 
jour était proche où le sang des justes allait être vengé. Il prédisait les 
plaies nombreuses dont le monde était menacé, la peste qui allait fondre 
du ciel sur la terre, la captivité, la famine, les tremblements de terre, les 
déluges d'insectes dont les piqûres seraient mortelles. Par ces prophéties, 
non-seulement la foi du Martyr confondait les gentils ; elles étaient encore 
un puissant aiguillon, ou plutôt comme le son de la trompette dans les 
combats, pour exciter et fortifier le courage des frères, leur rappelant 
qu'au milieu des plaies affreuses du monde, les justes de Dieu ne devaient 
pas laisser échapper l'occasion si belle d'une mort pieuse et honorable *. 

Quand le sacrifice fut achevé, la mère de Marien, transportée d'une joie 
digne de la mère des Machabées, et assurée maintenant du sort de son fils 
dont le martyre était consommé, le félicita de son bonheur et s'applaudit 
elle-même d'avoir donné le jour à un tel fils. Elle embrassait ce corps que 
ses entrailles avaient porté et qui faisait aujourd'hui sa gloire. Ses lèvres, 
avec une religieuse tendresse, déposaient de nombreux baisers sur la plaie 
encore sanglante. Marie, que tu es heureuse ! heureuse d'être la mère 
d'un tel fils, heureuse de porter un si beau nom ! Qui ne croirait pas au 
bonheur qu'apporte avec lui un nom si grand, en voyant cette nouvelle 
Marie recevoir une pareille gloire du fruit de ses entrailles ? Vraiment elle 
est ineffable la miséricorde du Dieu tout-puissant et de son Christ, envers 
ceux qui ont mis leur confiance en son nom. Non-seulement sa grâce les 
prévient et les fortifie, mais encore, en les rachetant de son sang, il leur 
donne la vie. Qui pourrait mesurer la grandeur de ses bienfaits ? Sa pater- 
nelle miséricorde opère sans cesse et répand sur nous les dons que la foi 
nous montre comme le prix du sang de notre Dieu. A lui soient la gloire 
et l'empire dans les siècles des siècles ! Amen 2 ». 

Saint Jacques et saint Marien sont patrons de Gubbio, dans l'Ombrie : 
on garde leurs reliques dans la cathédrale- d e cette ville. Leur fête se célèbre 
en Algérie, le 30 mars. 

Ces Actes font partie de la collection de Dom Ruinart. 

1. Ces maux prédits par saint Marien furent la prise de Valérien par les Perses en 260, la fin tragique 
de ce prince, la guerre des trente tyrans, la peste, etc. — Lambèse, dont il est question dans ce récit, 
se trouvait a douze lieues de la ville actuelle de Constantine. 

2. Le Propre d'Alger nous avait appris qu'on avait retrouvé, près du fleuve Roummel, à Constantine, 
l'ancienne Cirtna, une inscription, gravée sur le roc, qni rappelle le martyre de saint Jacques, do saint 
Marien et de leurs compagnons. Nous avons été assez heureux pour découvrir une des leçons de cette 
inscription dans les Souvenirs de l'église d'Afrique, par le Père Cahier. Voici cette leçon que nous accom- 
pagnons de la traduction : 

PRIDIE. KAL. MAI. PASSIO. XC(?) MARTVRORVM. La veille des calendes de mai, passion de quatre- 

NOSTRATIVM (î). MARIANI. ET. vingt-dix Martyrs, nos concitoyens : Marien et 

IACOBI. D(iaconi). AGAPU. E(piscopiî). RVSTICI. Jacques, diacres; Agapius, évêque; Rustique, Cris- 

CKISPINI (et). ALT(erius?). .EMILIANI. pin, et un autre; Emilien, Zenon ; Silvain, évêque, 

ZEONIS. SILBANI. E(t). C(om)PL(uriumî). et plusieurs autres. — Saints de Dieu, souvenez- 

SANCTI. DEI. MEMORAMINI. IN. CONSPECTV. vous devant Notre-Seigneur de ceux dont vous 

D(o)M(i)N(i). f (Jesu Christi?) savez bien les noms. Que nous faut-il de plus? 
QVORVM. NOMINA. SCITIS. SVFECIT (suflncit?). 
IND(ictione). XV. 

Il y a un barbarisme dans le texte latin : c'est marlurorum. « Or », dit le Père Cahier, « il ne faut 
pas reculer devant la constatation d'un barbarisme dans les monuments africains populaires. On en ver- 
rait bien d'autres en Italie, où la sève latine pouvait mieux maintenir le purisme. Mais je no sache pas 
de formule élégante ou simplement correcte qui pût valoir mieux, en fait d'inscription chrétienne, que 
cette clause : Saints de Dieu, souvenez-vous... » 



SAINT PULCHRONE, CINQUIÈME ÉVÊQUE DE VERDUN. 101 

SAINT PULCHRONE, 

CINQUIÈME ÉVÊQUE (CONNU) DE VERDUN 



454-470. — Papes : Saint Léon I er ; Hilaire; Simplice. — Empereurs : Maxime; Avit; 
Majorien; Sévérus; Anthémius. 



Tous les historiens qui ont parlé de saint Pulchrone, ont vu en lui le 
second fondateur de l'église de Verdun, le restaurateur de la cité presque 
entièrement détruite par les Barbares, le puissant thaumaturge, le modèle 
des vertus épiscopales. 

La famille de saint Pulchrone était une des plus illustres de la Gaule- 
Belgique, non-seulement par le rang, mais encore par la piété. Les bonnes 
œuvres de ses parents furent si agréables à Dieu qu'il leur révéla par un 
ange la naissance d'un fils qui serait une lumière dans la maison du Sei- 
gneur et qui apaiserait le courroux du ciel irrité contre les hommes. 

Il naquit à Troyes en Champagne, mais son père et sa mère faisaient 
souvent leur résidence à Verdun ; ils moururent quelques années après la 
naissance de leur fils qui fut conduit à Toul, chez saint Loup, son parent, 
où il fit ses premières études. Saint Loup ayant quitté le monde pour se re- 
tirer dans le célèbre monastère de Lérins, il laissa Pulchrone à Toul pour y 
continuer ses études. Il l'appela à Troyes, lorsqu'il fut fait évêque de cette 
ville, et l'emmena avec lui dans un voyage qu'il fit en Angleterre pour y 
combattre l'hérésie pélagienne. 

Sous un tel maître, Pulchrone parvint à un très-haut degré de science et 
de vertu ; ordonné prêtre, il en remplit toutes les fonctions avec zèle et dis- 
crétion. 

L'église de Troyes avait alors une si grande réputation que toutes les 
villes des Gaules souhaitaient avoir pour évêque un disciple de saint Loup ; 
c'est ce qui porta le clergé et les fidèles de Verdun à demander saint Pul- 
chrone pour pasteur ; le passage des Huns avait réduit cette ville à un état 
pitoyable. Saint Loup vit du bien à faire, il obligea son disciple à se rendre 
aux prières d'un diocèse couvert de ruines. Les fidèles étaient dispersés au 
loin et vivaient comme ils pouvaient. Le nouveau pasteur rassembla les bre- 
bis dispersées par la tempête. Ses premières instructions furent très-tou- 
chantes. Il les exhortait à la patience et à la résignation, les engageait à 
apaiser par la pratique des bonnes œuvres la colère de Dieu irrité contre les 
péchés des hommes. Son exemple plus encore que ses discours inclinait 
leurs cœurs vers la contrition. Les païens voyant les chrétiens s'humilier et 
faire pénitence se sentaient portés à les imiter. 

Après avoir rétabli la célébration des saints mystères et les autres 
exercices de la religion interrompus par les ravages des Huns, saint Pul- 
chrone, en fils dévoué de l'Eglise, fit le voyage de Rome pour visiter le 
tombeau des Apôtres et demander au Saint-Siège la confirmation de son 
élection. 

A son retour, il publia dans son diocèse les décisions du Concile d'Ephèse 
qui déclaraient Marie, Mère de Dieu, et fit bâtir dans les murs de Verdun 
une basilique, qu'il dédia sous le titre de la nativité de Notre-Dame. Dans 



102 30 AVRIL. 

le temple la sainte Vierge fut représentée tenant sous ses pieds un serpent 
pour marquer sa victoire sur les hérétiques avec cette inscription : 

THÉOTOCOS, MÈRE DE DIEU; CHRISTOTOCOS, MÈRE DU CHRIST. 

C'est sur un terrain de son héritage que saint Pulchrone fit bâtir cette 
église de la sainte Vierge. Pour agrandir la part du Seigneur, quelques 
habitants lui donnèrent leurs jardins, situés sur le penchant de la montagne 
où sont encore à présent l'évêché et la cathédrale. 

Le christianisme fit de nouveaux progrès en France, après les invasions 
des Barbares ; le paganisme disparut presque entièrement sous les ruines 
des vieilles cités gauloises ; et ce fut sans doute pour consacrer ce triomphe 
de l'Evangile que saint Pulchrone fît construire, sur le point le plus élevé 
de la ville, une basilique assez vaste pour contenir les fidèles nouvellement 
convertis et qui formèrent dès lors la majorité de la population verdu- 
noise. Il transféra dans la nouvelle église le siège épiscopal qui avait été 
jusqu'alors dans l'église Saint-Pierre et Saint-Paul hors des murs, et mit la 
ville ainsi que tout le diocèse sous la protection de la Sainte Vierge. Les 
décrets du Concile d'Ephèse (431) et du Concile de Chalcédoine (451), en 
proclamant les divines prérogatives de Marie, avaient puissamment contri- 
bué à populariser son culte. C'est à partir de cette époque surtout que l'on 
dédia un grand nombre de temples en son honneur, que des fêtes furent 
instituées en mémoire de ses mystères et que les évoques la choisirent pour 
la protectrice spéciale de leurs diocèses. 

On serait tenté de croire que les écoles, les bibliothèques, tous les do- 
cuments des sciences disparurent dans le grand cataclysme des invasions 
barbares. Certes bien des choses périrent, mais l'amour de l'étude resta, 
surtout au sein du clergé. La décadence des lettres commença, il est vrai, 
au v e siècle ; mais cette décadence n'empêcha pas les Gaules de produire un 
grand nombre de savants, de théologiens, de philosophes, d'historiens, de 
poètes et d'orateurs distingués. Leurs ouvrages ne sont pas tous venus jus- 
qu'à nous. Mais ceux que nous connaissons prouvent que l'on recevait en- 
core dans les écoles publiques une culture intellectuelle peu commune. La 
plupart des évêques gaulois du v e et du vi e siècle étaient choisis dans les 
rangs des lettrés et ils devinrent bientôt, par les écoles qu'ils fondèrent, les 
instituteurs des âges qu'on appelle barbares, « dont il ne faut pas nier la 
barbarie, mais qu'on aurait cru moins ignorants, si on les avait moins 
ignorés ». Ces écoles épiscopales gardèrent les traditions littéraires jusqu'à 
la création des écoles monastiques, et à ce seul titre elles mériteraient d'être 
mieux connues. Saint Pulchrone en établit une dans sa ville de Verdun. 
L'éclat qu'elle répandit rejaillit sur le clergé de tout ce diocèse. De nom- 
breux ouvriers évangéliques y furent formés, qui convertirent le reste des 
idolâtres : l'office divin y gagna aussi en splendeur et en régularité. L'évê- 
que donna de plus tout son riche patrimoine à l'église. Les revenus en 
furent employés à l'entretien du sanctuaire et à la construction de loge- 
ments pour les prêtres avec lesquels il vivait en commun ; telle fut la pre- 
mière origine du Chapitre de Verdun. 

Le saint évêque était respecté et aimé des grands et des petits ; il 
gagnait à Jésus-Christ les plus obstinés par son affabilité insinuante, par 
sa vie exemplaire et par le grand nombre de miracles qui appuyaient 
les vérités sorties de sa bouche ; son visage était gai et ses paroles graves. Il 
se considérait comme une victime d'expiation pour les péchés de son peuple 
qu'il voyait exposé au danger de tomber sous la domination des conque- 



SAINT PULCHKONE, CINQUIÈME ÉVÊQUE DE VERDUN. 103 

rants venus d'au-delà du Rhin. Les guerres civiles divisaient les villes et les 
provinces de la Gaule-Belgique : les unes étant encore soumises aux Romains, 
aux mains desquels elles allaient bientôt échapper et qui les chargeaient 
d'impôts excessifs, et les autres, aux Francs qui faisaient tous les jours de 
nouvelles conquêtes. Childéric, leur roi, avait forcé les généraux romains 
d'abandonner Cologne, pris Trêves d'assaut et conquis tout le pays situé 
entre le Rhin et la Meuse. Verdun qui, cette fois, ne fut point attaqué, s'en 
crut redevable à la protection de son saint Pasteur. 

Ses vertus et ses travaux furent couronnés par une mort précieuse le 
dernier jour d'avril de l'an 470. Il avait travaillé seize ans comme évêque, à 
faire fleurir la science et la piété au milieu de son troupeau. La coutume 
romaine d'enterrer les morts le long des grands chemins existait encore en 
ce temps-là, à Verdun. Saint Pulchrone fut donc enseveli près d'une voie 
publique, non loin de la porte actuelle de la citadelle. On éleva sur son 
tombeau un oratoire qui devint dans la suite l'église paroissiale de Saint- 
Amant. En 1625, cette église occupait encore l'emplacement où sont creusés 
aujourd'hui les fossés de cette même citadelle. Dans la suite des temps, les 
reliques de saint Pulchrone furent transférées partie à l'église Saint-Pierre 
et Saint-Paul, partie à l'abbaye de Saint-Vannes. Sa fête se célèbre à Ver- 
dun, le 30 avril. 

MONUMENTS ET TRADITIONS. 

La tradition, qui attribue à saint Pulchrone la construction de la cathédrale de Notre-Dame de 
Verdun, dans l'intérieur des murs de la cité et sur l'emplacement qu'elle occupe encore aujourd'hui, 
est consignée dans les Bréviaires de ce diocèse en ces termes : « Novam ab eo intra urbem ba$i~ 
licam a fundamentis mdificatam, Deo, sub nascentis Virginis Deiparse nomine, fuisse conse- 
cratam.... referunt ». 

Roussel, auteur d'une histoire de Verdun publiée en 1745, n'admet pas que saint Pulchrone ait 
dédié son église sous le titre de la Nativité de Notre-Dame, et il refuse à Verdun l'honneur d'avoir 
célébré, dès le v« siècle, cette fête de la Mère de Dieu. Il oppose à la tradition constante for- 
melle de l'église de Verdun, deux raisons dont la première ne prouve rien, puisqu'elle est tirée 
du silence d'un historien du IX e siècle, comme si cet historien ou plutôt cet annaliste avait dû ou 
pu tout dire. La seconde est basée sur l'interprétation tout à fait arbitraire d'un mot de saint Ful- 
bert de Chartres, qui dit, dans une de ses homélies pour Notre-Dame de septembre, « qu'après 
l'institution de fêtes pins anciennes et plus solennelles, la dévotion des fidèles a demandé l'adjonc- 
tion de la fête de la Nativité célébrée aujourd'hui ». — Non contenta fuit devotio fidelium, 
quin Nativitatis solemne superadderet hodieinum. — Le mot hodiernum, dans un sermon 
prêché le jour de la fête même, n'indique pas le moins du monde qu'il s'agisse d'une fête instituée 
récemment. D'ailleurs le texte de Fulbert, qui mourut en 1029 (voir sa vie ci-dessus au 10 avril), 
si on le prenait dans le sens de Roussel, n'exprimerait qu'une erreur manifeste; car il est certain 
que sous le pontificat de Sergius I er , vers l'an 688, on célébrait cette fête à Rome. Les sacramen- 
taires de saint Grégoire et de saint Léon le Grand, les martyrologes de Bède, d'Adon etc., la 
mentionnent. Si ensuite l'on veut absolument que saint Fulbert ait parlé d'une institution récente, 
cela peut être vrai pour l'église de Chartres et non pour les autres. De plus, Du Saussay, dans le 
martyrologe gallican au 8 septembre, pense que saint Maurille, disciple de saint Martin et de saint 
Ambroise, devenu évêque d'Angers, institua le premier la fête de la Nativité de la sainte Vierge 
dans la Gaule : ce qui expliquerait le nom A' Angevine autrefois donné à Notre-Dame de septembre, 
de même qu'on appelait la Normande la fête de l'Immaculée-Conception, dont la célébration com- 
mença en Normandie et en Angleterre. Peut-on conclure de tout cela que la fête de la Nativité de 
Notre-Dame a été réellement établie à Verdun par saint Pulchrone ? Cette conséquence ne serait 
pas rigoureuse ; mais ce qui est certain, c'est que rien, absolument rien, n'infirme la tradition 
constante de l'église de Verdun, qui s'est toujours attribué l'honneur d'avoir célébré la première 
ou l'une des premières, la naissance de Marie. Les cartulaires, les livres de cérémonies, les plus 
anciens Bréviaires, appuient cette tradition : or, c'est une bien bonne et bien solide preuve que 
celle de la tradition appuyée des monuments ; puisque les monuments et la tradition, les 
uns étayant l'autre, attestent que de temps immémorial, Verdun a célébré la Nativité de la 
sainte Vierge, comme une solennité qui lui est propre, comme la fête patronale de l'église cathé- 
drale, et eela jusqu'à la révolution de 1793 ; puisque, d'autre part, tradition et monuments font 



104 30 AVRIL. 

à saint Pulchrone l'honneur de cette institution, pourquoi venir, en 1745, lui ravir cet honneur? 

A l'occasion des inscriptions grecques que saint Pulchrone aurait fait graver au-dessous d'un 
bas-relief représentant la sainte Vierge assise et écrasant le serpent, il est bon de savoir que des 
inscriptions du même genre se voient encore aujourd'hui sur un pilier de la cathédrale de Verdun. 
Mais c'est l'archidiacre Wassebourg, auteur des Antiquités de la Gaule belgique, qui ht faire au 
xvi e siècle une représentation de la sainte Vierge écrasant le serpent, et placer au-dessus l'ins- 
cription Gsotoxo,- et X/5îaTox<35, continuant ainsi la tradition qui attribuait à saint Pulchrone un 
monument de la même façon, conçu dans la même pensée, exécuté d'après les mêmes données. 
C'est une chose digne de remarque, en effet, que, depuis bien des siècles, on ne s'est pas contenté 
dans l'église de Verdun, des mots latins Mater Dei et Deipara comme expression du dogme catho- 
lique, mais qu'on a cru devoir exprimer cette vérité par les paroles grecques du concile d'Ephèse. 
C'est ainsi qu'on lit dans un ancien Bréviaire de cette église, qui date de saint Louis : Ave, Theo- 
tokos, virgo Maria, qux firmam mundi regentem machinaux Filium protulisti, etc. (troisième 
antienne du troisième Nocturne au jour de l'Assomption). Le Bréviaire de 1486 et celui de 1560 
conservèrent cet usage dans les offices de l'Assomption, de l'Annonciation, etc. En insérant dans 
l'inscription de son monument les mots grec Theotokos, Christotokos, employés fréquemment par 
le concile de Chalcédoine, Wassebourg a sans doute voulu faire allusion à l'ancienne liturgie de 
Verdun, qui employait très-souvent ces ternies dans les offices de la bienheureuse Vierge. 

Le curieux monument élevé par la piété de Wassebourg, se trouve dans la chapelle de la sainte 
Vierge, sur le mur qui fait face à l'autel. Les terroristes le mutilèrent en 1793. 

Dans la partie supérieure du bas-relief, on lit l'ingénieux distique suivant, où l'on fait dire à 
la sainte Vierge : 

Sum quod eram, nec eram quod sum; nunc dicor Je suis ce que j'étais; mais je n'étais pas ce que 

[utrumqne. Je suis : actuellement je suis l'un et l'autre. 
Christiferam pletatis heram cole me, geni tunique. Honorez mon fils; honorez en moi le Porte- 

Christ, la Mère de miséricorde. 

Au centre du bas-relief, la Vierge est assise et couronnée. De la main droite elle tient un lis, 
symbole de la virginité, et de la main gauche elle soutient l'enfant Jésus, qui lui-même porte le 
globe du monde surmonté d'une croix. A ses pieds, Marie foule le dragon infernal. 

Or, précisément à la hauteur de la tête de la Vierge, on lit ces deux inscriptions caractéris- 
tiques : 

à droite : à gauche : 

XplSTOTOxbç, @£OTOXOS t 

Mater Christi. Mater Dei. 

Au dessous et à peu près au droit des pieds de la Vierge est agenouillé, les mains jointes 
bien dévotement, le pieux archidiacre à qui l'on doit ce monument. Il adresse à Marie cette humble 
prière, qui court sur un cartouche trois fois enroulé : 

Dignare me laudare te, Virgo sacrata. Vierge sainte, souffrez que Je vous loue. 

Au-devant de lui sont ses armoiries à la stoïque devise, dont l'énergique brièveté, empruntée. 
du paganisme, résume toute la morale chrétienne : 

Abstine et sustine. Abstiens-toi et réslgne-tol. 

En face de l'archidiacre et sur le même plan sont six enfants de chœur, qui envoient vers la 
ciel les paroles de cette strophe, distribuées sur quatre cartouches : 

Monstra te esse matrem : Montrez-vous notre Mère : 

Sumat per te preces, Qu'il reçoive par vos mains notre prière, 

Qui pro nobis natus, Celui qai, né pour notre salut, 

Tulit esse tuus. A bien voulu devenir votre fils. 

Au bas, dans toute la largeur de l'encadrement, la signification de cette sculpture se résume 
dans cette légende : 

Hsec contrivit caput serpentis antiqui, quae sola Voici celle qui a brisé la tête du serpent, qui, à 

eunctas haereses interemit et, Virgo permanens, elle seule, a détruit toutes les hérésies, et, tout 
Deum et hominem genuit. en demeurant vierge, a mis au monde Jésus- 

Christ, Dieu et homme. 

Enfin, plus bas encore et en dehors du cadre se trouve cette inscription en lettres gothiques : 

Représentation de l'image Nostre-Dame de Verdun, ordonnée par sainct Pulchrone, cinquième euesque 
d'icelle Cité, selon le décret du Concilie de Calcedone : Ou il fut présent quant les hérésies contre Ift 



SAINT HAMON OU AYMON, RELIGIEUX DE L ABBAYE DE SAYIGNY. 



105 



Vierge Marie furent confondues. Et décrété que désormais serait appellée Christotokos et Theotokot ; 
C'est-à-dire mère de Christ et mûre de Dieu, En l'an de grâce quatre cent cinquante-doux. 

Cette image est en bois, et Wassebourg l'a fait graver au commencement de son livre des 
Antiquités de la Gaule belgique. 

On aura remarqué que la dernière inscription fait assister saint Pulchrone au concile de Chal- 
cédoine ; mais ce dire n'est pas soutenable, puisque saint Pulchrone ne fut ordonné évèque qu'en 
454, trois ans après la tenue de ce concile. Y a-t-il assisté comme simple prêtre, ou l'aura-t-on 
confondu avec deux autres Pulchrone ou Polychrone, l'un évêque d'Antipatride en Palestine, et 
l'autre d'Epiphanie en Asie Mineure ? Cette dernière hypothèse explique d'une manière assez plau- 
sible l'erreur dans laquelle est tombé à ce sujet l'auteur des Antiquités de la Gaule belgique. 

Bien que notre intention ne soit pas de soutenir que l'idée de représenter la sainte Vierge de 
la manière que nous venons de dire, remonte à saint Pulchrone lui-même, tout en constatant que 
le pieux archidiacre de Verdun, Wassebourg, s'est fait l'écho d'une tradition respectable, nous ne 
pouvons nous empêcher de répondre à une dernière objection, qui a été faite au nom de la cri- 
tique des deux derniers siècles, de cette critique si prétentieuse et pourtant si ignorante. On a donc 
dit, sans le prouver, bien entendu, que la coutume de représenter la Vierge écrasant le serpent sous 
ses pieds, ne s'est introduite que depuis les discussions sur V Immaculée-Conception. Ou peut 
croire, répondrons-nous, que ce symbole devint alors plus général ; mais il y avait longtemps que l'on 
représentait le dragon infernal sous les pieds de saint Michel, de saint Georges, de sainte Margue- 
rite, etc. La malédiction prononcée à l'origine contre le séducteur de la première Eve : — Ipsa 
conteret caput tuum : Elle t'écrasera la tète, — fit naître de bonne heure l'idée d'introduire le 
même emblème dans les images de Celle que les Pères de l'Eglise surnommaient la seconde Eve. 
La critique n'avait sans doute pas lu Prudence, poète du iv e siècle, qui semble décrire dans ces 
beaux vers l'image de Notre-Dame, attribuée à saint Pulchrone : 



Hoc odium vêtus illuderat, 
Hoc erat aspidis atque hominis 
Digladiabile discidium, 
Quod modo cernua femineis 
Vipera proteritur pedibus. 

Edere namque Deum mérita, 
Oninia Virgo venena doniat : 
Tractibus anguls inexplicitis 
Virus inerme piger revomit, 
Gramine concolor in viridi. 

Hymn. ante eibum, v. 146-155. 



L'antique haine du serpent fut la source de la 
séduction ; c'est parce qu'il règne entre les enfants 
des hommes et lui une éternelle inimitié que la 
vipère est humiliée, foulée aux pieds de la femme. 

La vierge qui a mérité de mettre un Dieu au 
inonde, triomphe de tous les poisons. Sous son 
étreinte, le reptile indolent, aux anneaux tortueux 
vomit sur le gazon son glauque virus, désormais 
inoffensif. 



Consulter l'Histoire ecclésiastique et civile de Verdun, augmentée, nouv. éd., Bar-le-Duc, 1863; Oza- 
nam, Etudes germaniques, t. n, p. 386. 



SAINT HAMON OU AYMON, 

RELIGIEUX DE L'ABBAYE DE SAYIGNY EN NORMANDIE 
1173. — Pape : Alexandre III. — Roi de France : Louis VII. 



Ce Saint vit le jour dans le diocèse de Rennes, vers le commencement 
du xu e siècle. Le surnom de Landachop, qu'il porta en religion, fait croire 
qu'il naquit à Landecob, village de la paroisse de Saint-Etienne -en-Cogles. 
Ses parents, qui appartenaient à une bonne famille, et qui étaient très-ver- 
tueux, lui inspirèrent, dès son bas âge, la crainte de Dieu. Né avec le plus heu- 
reux naturel, il se montra remarquable surtout par sa docilité, sa simplicité 
et sa douceur. Le Seigneur ayant accordé à ce vertueux jeune homme une 
intelligence peu commune, il fit ses études avec succès, et, pendant qu'il 
resta dans le siècle, il donna de sa capacité des preuves non équivoques ; 
mais les avantages qu'il pouvait y trouver ne le rassurèrent pas contre les 



106 30 AVRIL. 

dangers qui y menacent la vertu : aussi prit-il le parti de le fuir et d'em- 
brasser l'état religieux. L'abbaye de Savigny, fondée par saint Vital dans le 
diocèse d'Avranches, et peu éloignée du lieu de la naissance de Hamon, fut 
celle qu'il choisit pour le lieu de sa retraite. Il s'y présenta, et fut reçu avec 
bonté par saint Geoffroy, qui gouvernait alors cette maison. A peine le 
nouveau postulant était-il entré au noviciat et commençait-il à goûter les 
douceurs de la religion, qu'il fut faussement soupçonné d'être lépreux et en 
danger d'être renvoyé. Il évita cette disgrâce, qu'il craignait beaucoup, en 
demandant à aller servir deux religieux de ce monastère, qui étaient, eux, 
réellement atteints de cette horrible maladie, et qui se trouvaient dans un 
bâtiment séparé, nommé le Désert. Son abbé ayant favorablement accueilli 
sa demande, Hamon s'y rendit, et se fît le serviteur de ces pauvres infirmes. 

Pendant que les deux religieux prenaient leur repos, Hamon se dérobait 
secrètement, et se retirait dans la chapelle de la maison, où il s'occupait 
tantôt à chanter des psaumes, tantôt à prier, le corps prosterné ; il se livrait 
à ce saint exercice avec tant d'assiduité, il avait si peu de soin de lui, qu'on 
l'a vu plusieurs fois tomber en défaillance. La communauté reconnut enfin 
qu'il n'était nullement lépreux, et, après qu'il eut passé un assez long temps 
d'épreuves dans le Désert, il fut admis à faire sa profession ; avantage après 
lequel il soupirait vivement, et qui contribua encore à augmenter sa ferveur. 
Elle parut si remarquable à saint Geoffroy, son abbé, qu'il crut devoir l'ap- 
peler aux ordres sacrés, et, plus tard, le faire élever à la prêtrise. 

Revêtu de cet auguste caractère, saint Hamon se montra un homme nou- 
veau. La sainteté du sacerdoce le pénétrait si vivement, qu'il en était tout 
absorbé , et que, souvent, il oubliait de prendre la nourriture corporelle. On sent 
assez quelle confiance devait inspirer un prêtre si plein de ferveur : aussi saint 
Geoffroy le chargea-t-il bientôt de l'emploi de confesseur de la commu- 
nauté. Le serviteur de Dieu ne trompa pas l'espoir que son abbé avait conçu 
de son zèle et de sa capacité. Il produisit de grands fruits dans le tribunal 
de la pénitence ; et sa réputation se répandit tellement dans divers couvents 
de femmes de la province, que, plus d'une fois, il se vit obligé de quitter 
son cloître pour les assister dans leurs besoins spirituels. Les plus remar- 
quables de ses disciples furent saint Pierre d'Avranches, religieux de Savi- 
gny, et la bienheureuse Bergoigne, religieuse de Mortain, tous deux célèbres 
par la sainteté de leur vie. Il les dirigea l'un et l'autre jusqu'à leur mort, 
et, peu de temps après leur décès, Dieu lui donna la consolation de les voir 
dans la gloire. Saint Pierre d'Avranches lui apparut tout éclatant de lumière, 
et lui fit connaître l'état heureux dans lequel il se trouvait. 

Ce n'était pas seulement aux personnes consacrées à Dieu que Hamon se 
rendait utile. Sa vertu si pure et si parfaite lui gagnait la confiance des 
grands et des gens du monde, qui lui faisaient l'aveu de leurs faiblesses, 
écoutaient avec respect ses sages conseils, et en profitaient, tant pour régler 
leurs mœurs que pour se livrer à la pratique des bonnes œuvres. Lorsqu'il 
se présentait à lui des personnes dont la conscience était chargée de quel- 
ques fautes considérables, il ne se contentait pas d'agir à leur égard en juge 
et en médecin, il se rendait aussi leur intercesseur auprès de Dieu, et tâchait, 
par les plus ferventes prières, de faire descendre sur eux l'esprit de com- 
ponction. Souvent il lui a été révélé, dans cette occupation sainte, que ceux 
pour qui il demandait miséricorde, s'en étaient rendus indignes par un 
endurcissement volontaire. Les remèdes qu'il appliquait aux péchés des 
autres ne le rassuraient pas, et, souvent, il tremblait pour lui-même, et 
appréhendait qu'il ne lut pas assez guéri des plaies que le commerce du 



SAINT HAMON OU AYMON, RELIGIEUX DE L'ABBAYE DE SAVIGNT. 107 

siècle avait faites à son âme, avant son entrée dans la religion. C'est ce qui 
était cause qu'il n'approchait de l'autel qu'avec une sainte frayeur. Outre 
une pureté de vie où sa conscience délicate ne souffrait la trace d'aucune 
tache, il apportait, dans la célébration des saints mystères, une attention si 
vive à toutes les cérémonies et à toutes les paroles, qu'il ne lui échappait 
rien sur quoi ses réflexions n'agissent d'une manière qui lui rendait le passé 
comme présent, et qui a donné lieu de dire qu'il voyait véritablement les 
choses mystérieuses qui faisaient la matière de son application. Ainsi quand 
il disait, à la consécration : « Le jour qui précéda celui auquel il souffrit, il 
prit du pain, etc. », les yeux de son âme voyaient distinctement le divin 
Sauveur, dont il parlait, prendre le pain et le bénir. Quand il invitait l'ange 
de Dieu à présenter, devant le trône de Sa Majesté, l'offrande sacrée, son 
esprit voyait à l'instant l'exécution de ses prières dans le ministère des 
anges. S'il priait Dieu d'agréer son offrande comme il avait reçu celles 
d'Abraham et de Melchisédec, il voyait de quelle manière son offrande était 
accompagnée, aux yeux de Dieu, de celles de ces saintes âmes. Il était heu- 
reux d'avoir toujours apporté une attention nouvelle au plus redoutable de 
nos mystères, et à celle de toutes nos actions qui mérite le plus toute notre 
attention et tout le recueillement de notre esprit, comme les biens que 
nous y recevons méritent toute la reconnaissance de notre cœur. 

Le Seigneur, qui se plaît à se communiquer aux âmes innocentes, favo- 
risa son serviteur de ces grâces précieuses qu'il réserve d'ordinaire pour ses 
plus chers amis.' C'était surtout pendant la célébration des saints mystères 
que saint Hamon recevait ces marques particulières de la bonté de Dieu qui 
remplissaient son âme des plus douces consolations. L'historien de sa vie 
assure qu'un jour, pendant le saint sacrifice et au moment de prononcer 
les paroles saintes de la consécration, Hamon eut une vision dans laquelle 
il vit Jésus-Christ qui était debout, le visage tourné vers l'Orient et qui par 
un signe lui exprima sa satisfaction. Il en éprouva une joie si grande que 
pendant quelques instants il en perdit l'usage de ses sens. Lorsqu'il fut re- 
venu à lui, il conserva de cette vision un souvenir si vif et si constamment 
présent, qu'il ne pouvait plus accorder aucune attention aux objets 
créés. 

Les supérieurs du monastère de Savigny jugèrent à propos de charger 
Hamon du soin des frères convers de la maison. C'était un emploi difficile, 
parce que la plupart de ces frères étaient des hommes grossiers et ignorants, 
qui, après être entrés dans la voie de la perfection, regardaient bientôt en 
arrière et faisaient peu de progrès dans la vertu. Quelques-uns même re- 
tournaient dans le monde pour pouvoir y vivre à leur fantaisie. Le serviteur 
de Dieu s'affligeait beaucoup de leur conduite, et pensait qu'elle pouvait 
être causée par quelque négligence ou quelque autre défaut de sa part. Il 
attribuait aussi à son incapacité le départ de ces malheureux fugitifs, et 
craignait que le Seigneur ne lui demandât un jour compte de leurs âmes. 
Un jour qu'il était encore à ce sujet plus accablé qu'à l'ordinaire, il vit, pen- 
dant la messe et au moment de la communion, Jésus-Christ attaché à la 
croix, mais plein de vie, ayant la tête penchée du côté droit, et qui lui 
parla de cette manière : « Si, tout innocent que je suis, j'ai souffert de si 
grands maux pour l'amour de vous, n'est-il pas bien juste que vous comp- 
tiez pour rien la peine que vous endurez pour moi ? » Au même moment le 
cœur du saint religieux fut pénétré d'une si grande consolation et de tant 
de douceur, qu'il crut fermement que cette apparition n'avait eu lieu que 
pour le tirer de l'anxiété dans laquelle il se trouvait, et pour le délivrer des 



108 30 AVRIL. 

peines qu'il éprouvait au sujet de ses frères. Cette faveur spirituelle le com- 
bla de joie, et il n'en parlait qu'avec transport. 

Hamon eut la consolation d'apprendre l'état bienheureux dans lequel se 
trouvaient les âmes de son père et de sa mère. 

On assure que ce saint religieux connaissait le secret des cœurs, et que 
Dieu lui découvrit le triste état dans lequel se trouvait un de ses confrères, 
qui, dépositaire infidèle, avait gardé pour lui de l'argent qu'il était chargé 
de distribuer en aumônes. Ce saint homme possédait aussi le talent de la 
persuasion, et Guillaume de Toulouse, entre autres, en fit l'épreuve. C'était 
un célèbre docteur de Caen, qui, étant pénétré pour Hamon delà plus haute 
estime, était venu le voir et lui avait témoigné le désir de se consacrer au 
service de Dieu à Savigny. Il manifestait en même temps le dessein de re- 
tourner à Caen pour arranger ses affaires temporelles, et promettait de re- 
venir sans trop de délai. Quelques abbés de l'Ordre de Gîteaux, qui se trou- 
vaient sur les lieux, et auxquels il communiqua ses intentions, les combat- 
tirent fortement, et voulurent lui faire voir combien il était dangereux pour 
sa vocation qu'il rentrât dans le monde. Tous leurs efforts furent inutiles, 
et Guillaume n'en resta pas moins dans la résolution de faire ce voyage. Ces 
abbés s'étant ensuite retirés, Hamon vint trouver en particulier le docteur, 
lui parla avec tant de douceur et d'un ton si persuasif, qu'il eut bientôt à se 
réjouir d'un succès que les abbés réunis n'avaient pu obtenir. Il se chargea 
d'aller lui-même à Caen mettre en ordre les affaires du docteur, qui, tran- 
quille désormais, ne songea plus qu'à se consacrer à Dieu, dans la maison 
où il se trouvait alors. Son mérite le fit choisir dans la suite pour gouverner 
en qualité d'abbé le célèbre monastère de Cîteaux, où il fut remarquable 
par sa tendre compassion envers les pauvres et les affligés. Il y mourut 
en H 75. 

Comme il n'y avait dans l'abbaye aucun religieux plus saint que Hamon, 
ce fut aussi à lui seul que l'on donna le soin de toucher et de distribuer 
quelques reliques des Saints, dont la maison avait été enrichie par son 
moyen. Il ne portait la main à ces précieux restes des temples vivants du 
Saint-Esprit, qu'avec tremblement : et sans les miracles qui accompa- 
gnaient souvent ce religieux exercice, il aurait eu peine à se résoudre de le 
continuer, tant il avait peur d'être puni, comme téméraire, d'une action 
dont personne n'était plus digne que lui. Ce n'était pas seulement aux reli- 
ques des Saints qu'il avait une dévotion si vive et si respectueuse; il honorait 
aussi leur mémoire, et faisait construire des oratoires sous leur invocation. 
Plusieurs chapelles des environs de Savigny ont été pendant longtemps des 
preuves subsistantes de son zèle pour le culte des amis de Dieu qui sont en 
possession de la gloire éternelle. 

On met au nombre de ses miracles ce qui lui arriva à l'égard d'une reli- 
gieuse d'une abbaye par où il passa dans un de ses voyages. Cette religieuse 
étant à l'extrémité, souhaita que le Saint entendît sa confession. Hamon 
ne put lui refuser son ministère dans une occasion si pressante ; mais il se 
hâtait aussi de retourner à son monastère où l'obéissance le rappelait. La 
religieuse mourante témoigna beaucoup de douleur de son départ, et le 
Saint, touché de son affliction, lui dit avec une simplicité pleine de con- 
fiance : « Il faut que j'obéisse, et que je m'en retourne; mais attendez pour 
mourir que je sois revenu ». Il partit aussitôt, et étant revenu quel- 
ques jours après, il trouva que la mort avait, pour ainsi dire, respecté ses 
ordres. Il semblait que cette bonne religieuse n'attendait plus que la béné- 
diction de Hamon pour aller jouir de la béatitude; aussitôt qu'elle l'eut 



SAINT HAMON OU AYMON, RELIGIEUX DE L' ABBAYE DE SAVIGNY. 109 

revu, et entendu les discours édifiants dont il était venu la fortifier dans ce 
terrible passage, elle rendit tranquillement son esprit à Dieu. 

L'abbaye de Savigny n'avait, du temps de saint Hamon, qu'une église 
étroite, et qui tombait en ruines. Saint Vital l'avait bâtie ; mais elle n'était 
plus en proportion du nombre des religieux que renfermait cette maison. 
Le serviteur de Dieu désirait vivement que l'ancienne église fût remplacée 
par une autre plus solide et plus spacieuse ; le Seigneur exauça ses désirs ; 
une vision qu'il eut lui apprit qu'ils seraient bientôt accomplis. En effet, le 
vénérable Joscelin, abbé de Savigny, fit, peu de temps après, démolir cette 
église qui s'était déjà écroulée en partie, et fit construire celle qu'on y a vue 
jusqu'à la fin du xvm 9 siècle. Hélas ! l'impiété révolutionnaire n'a pas plus 
respecté ce monument et le reste du monastère que les autres ouvrages des 
Saints. L'abbaye de Savigny n'offre plus qu'un monceau de ruines. 

Ce saint bomme fut affligé, sur la fin de sa vie, d'une maladie qui ne lui 
permettait pas de se tenir coucbé. Il était assis et supportait ses douleurs 
avec une patience qui faisait l'admiration et l'édification de tout le monde. 
A ces afflictions corporelles se joignaient des terreurs de l'âme, causées par 
les approches de la mort qu'il redoutait. Mais le Seigneur mit fin à ces 
épreuves qu'il ne permettait que pour rendre plus pure et plus parfaite la 
vertu de son serviteur. Hamon fut favorisé de plusieurs visions dans les- 
quelles il eut quelque connaissance du bonheur des Saints. Cette connais- 
sance, qui remplit son cœur de joie, lui inspira une ferme espérance de par- 
venir à la céleste patrie. C'est ainsi qu'il reçut de Dieu des consolations qui 
adoucirent les maux du corps, et calmèrent les peines de l'esprit. Il mourut 
saintement le 30 avril de l'an 1173. L'auteur anonyme de sa Vie assure qu'il 
a connu ceux qui avaient vécu avec ce religieux ; et cette Vie porte en tête 
le titre de Vie de saint Hamon, qualité que l'auteur lui donne, comme une 
dénomination qui lui était acquise et solidement établie. On assure que cet 
auteur est Etienne de Fougères, évêque de Rennes, contemporain de saint 
Hamon. Les religieux de l'abbaye de Savigny ne célébraient pas de fête 
particulière de leur saint confrère ; mais ils faisaient tous les jours à l'office 
mémoire de cinq Saints, parmi lesquels il était nommé. Son corps fut levé 
de terre avec solennité par les évêques d'Avranches, de Rennes et du Mans, 
dès l'année 11S4. Il s'en fit une seconde translation en 1243. La majeure 
partie fut alors déposée dans un tombeau élevé devant un des autels de 
l'église, et le reste fut renfermé dans une châsse. Depuis la révolution elles 
se trouvent dans l'église de la paroisse de Savigny, où on les vénère. Plu- 
sieurs miracles opérés par ce vertueux religieux sont autant de preuves de 
sainteté. D.Ménard assure qu'on conservait dans la bibliothèque de Savigny 
douze volumes manuscrits des ouvrages de saint Hamon. 

Cf. Histoire des saints de Bretagne, par Dom Lobineaa. 



110 30 AVRIL. 

SAINTE CATHERINE DE SIENNE, VIERGE 

1347-1380. — Papes : Clément VI 5 Clément VII. — Empereurs : Charles IV; Wenceslu. 



Alléluia, Alléluia. 
Sideribus cunctis fulgentior est Catharina, 
Et decus sternum est hxc quoque virginibus, 

Alléluia. 
Alléluia, Alléluia. Catherine l'emporte en éclat snr 
tous les astres, et sa gloire rehausse éternellement 
celle des vierges. Alléluia. 

Missel dominicain. 

Il y avait autrefois à Sienne, au cœur de la Toscane, une honnête et 
laborieuse famille d'artisans. Elle habitait une humble maison que l'on voit 
encore à Sienne dans la rue de dell'Oca, non loin d'un grand monastère de 
l'Ordre de Saint-Dominique ; la piété du moyen âge édifia dans la suite, tout 
auprès de cette maison devenue célèbre, une chapelle pieuse qui fut l'objet 
de fréquents pèlerinages. Le chef de cette famille était un honnête teintu- 
rier de la ville de Sienne. Il avait nom Giacomo di Benincasa. C'était un 
membre de la noble famille de Benincasa. Comme Joseph, cet humble reje- 
ton de la maison de David, il retrempait dans les sueurs du travail le 
rameau humilié de sa généalogie méconnue, et il protestait dans sa per- 
sonne, en faveur de la loi divine, contre cette orgueilleuse loi des hommes 
qui proscrivait encore le travail du sein des races aristocratiques. Sa femme 
Lapa était le modèle des vertus du mariage, et elle élevait sagement dans la 
crainte de Dieu ses nombreux enfants : elle en eut vingt-cinq. Le travail et la 
prière habitaient au milieu d'eux. C'était comme un sanctuaire des grâces 
divines : celle qui les réunit toutes, fut Catherine, un des derniers fruits de 
cette union, Catherine, l'illustre, la savante, la prédestinée, la gloire de ses 
parents et de sa patrie, à laquelle la république de Sienne voulut donner 
son nom, comme un surnom de famille. Et cela est si vrai qu'on n'a jamais 
connu cette Sainte autrement que sous ce nom : Sainte Catherine de Sienne. 
Il n'y a pas de titre au-dessus d'un tel titre parmi les hommes. 

Il y a autour de l'enfance de cette Sainte déjà comme une auréole qui 
annonce ce qu'elle devait être un jour. Ce n'est que douceur, suavité, pré- 
dilections humaines et divines. On la nomma dans sa famille et parmi les 
amis de son père Eupkrosyne, c'est-à-dire plaisir du cœur, pour exprimer la 
joie et la paix qu'apportait sa douce présence. En elle brillait toute la sainte 
innocence, la douceur sans nom de cet âge heureux que le sauveur Jésus, 
ce beau lis sans tache, a désigné comme le doux symbole de la prédestina- 
tion. 

Elevée, suivant l'expression du bienheureux Raymond de Capoue, qui a 
écrit sa vie et qui a signé ce beau livre du nom de son confesseur indigne, 
élevée comme une enfant qui appartenait à Dieu, elle montra des vertus 
inconnues à cet âge. Elle donnait tout ce qu'elle avait, et ne recherchait 
déjà que l'imitation du divin modèle, qui fut l'étude de toute sa vie. A cinq 
ans, Catherine savait la salutation angélique, et comme elle avait pour sa 
mère du ciel une tendresse instinctive, et qu'elle ne pouvait encore l'ho- 
norer que de cette manière, elle récitait à chaque instant du jour cette 



SAINTE CATHERINE DE SIENNE, VIERGE. 411 

douce prière, quelquefois en s'agenouillant à chaque marche de l'église 
ou de la maison paternelle. Et alors, hien souvent les Anges venaient 
soulever la petite Catherine, qui se trouvait transportée chez son père 
sans que ses pieds eussent touché la terre. Cette fraîche dévotion faisait la 
joie de son père, et attirait sur elle les regards complaisants de Dieu, qui 
destinait à sa gloire cette frêle créature. 

Le signe des faveurs célestes ne tarda pas à paraître à l'aurore de cette 
vie qui devait être si belle, si remplie. Un jour, Catherine avait alors six ans, 
sa mère l'envoya, avec son petit frère Etienne, un peu plus âgé qu'elle, 
chez sa sœur Bonaventure, mariée aux environs de la ville. Lorsqu'ils reve- 
naient tous les deux, par cette descente qu'on appelle la Valle-Piatta, la petite 
Catherine vit tout à coup dans les airs, sur le sommet de l'église de Saint- 
Dominique, un trône resplendissant où était assis Notre-Seigneur, revêtu 
d'ornements pontificaux, entouré de saint Pierre, de saict Paul, et de saint 
Jean l'Evangéliste. L'amour de Jésus-Christ avait déjà envahi l'âme de Cathe- 
rine tout entière. Le Sauveur fixa sur elle un regard majestueux et empreint 
d'une délicieuse tendresse. Puis il la bénit en souriant. Cette vue jeta la pe- 
tite Catherine dans l'extase, et lui fit oublier que son petit frère marchait 
toujours. Le petit Etienne, en effet, s'arrêta un peu plus loin, et comme il 
ne voyait pas Catherine, il accourt près d'elle, et lui prenant la main, 
il lui dit : Que fais-tu là? Pourquoi ne viens-tu pas? — Mais Catherine 
demeurait insensible, et elle souriait toujours à sa douce vision. Enfin, 
comme si elle s'éveillait d'un long sommeil, elle abaissa ses yeux et dit à 
son frère : Si tu voyais les belles choses que je vois, tu ne m'aurais pas ainsi 
troublée. — Quand elle releva les yeux pour ressaisir cette apparition cé- 
leste, tout avait disparu. L'enfant pleura et se reprocha d'avoir baissé 
les yeux. 

De ce moment, Catherine ne conserva de l'enfance que sa candeur ; il 
n'y avait plus rien en elle qui ne fût parfait. Déjà son cœur était plein de 
l'amour de Dieu, et sa volonté complètement soumise à celle d'en haut. 
Elle commença à se recueillir dans la prière et l'oraison ; et, signe précoce 
de sa vocation, elle réunissait autour d'elle de petites filles auxquelles elle 
faisait partager les exercices de sa piété. H y avait déjà des austérités monas- 
tiques dans les pratiques de cette piété enfantine. 

Comme sainte Thérèse, saint Bruno, et les plus grands Saints, la solitude 
avec ses rêveries, son majestueux silence plein d'harmonies, vaste comme 
la voix de Dieu lui-même, la solitude, cette école des plus hautes vertus, 
tenta cette âme d'élite dès le matin de sa vie. — Un jour, comme sainte 
Thérèse, ce dégoût prématuré des choses du monde l'entraîna vers les cam- 
pagnes solitaires qui environnent la ville de Sienne. Dans le renfoncement 
d'une grotte qui avoisinait les chemins, elle crut trouver le désert. Tout 
parlait à sa jeune imagination ; aussitôt elle se mit en prières, et son âme 
ardente éleva son corps au-dessus de la terre. Mais Dieu lui fit connaître 
qu'elle était trop jeune et trop faible pour ce genre de vie. L'Esprit-Saint la 
rappela à la maison paternelle. Elle obéit ; mais en sortant de cette grotte, 
ces routes désertes par lesquelles elle devait regagner la ville, lui firent 
peur. Et puis il y avait si loin encore pour revenir à la Valle-Piatta. Enfin, 
que dirait sa mère, toute sa famille, de cette longue absence? Elle pria et 
elle se sentit aussitôt transportée comme par une force surnaturelle à li 
porte de la ville. On l'avait crue chez sa sœur Lysa. Elle dit ceci longtemps 
après à son confesseur, le bienheureux Raymond. 

L'intelligence qu'elle avait des choses divines lui fit comprendre qu'il y 



H 2 30 AVUIL. 

a dans l'ordre de la perfection un degré supérieur, que c'est cet état d'inno- 
cence et d'ignorance complète de la vie des sens, qu'on appelle l'état de 
virginité. Elle sentit qu'il y a une exquise pureté que la majorité des 
hommes ne connaît point, ou du moins qu'ils n'ont pas le courage de pra- 
tiquer au-delà de l'adolescence, et sans laquelle pourtant est impossible cette 
union ineffable avec le Créateur qui est le premier besoin ressenti par les 
âmes d'élite. Peut-être aussi ses yeux étaient-ils tombés un jour sur cette 
page du livre divin où le Sauveur, dans un mot, révèle à ses disciples, encore 
aveuglés par la chair, ce grand signe de la prédestination céleste, et peut- 
être que son cœur était attaché à cette belle page. Ces mots, vides de sens 
pour tant de belles intelligences arrivées à leur maturité, n'avaient pas été 
muets pour cette enfant de sept ans. Un jour qu'elle était seule devant Dieu, 
et que personne ne pouvait l'entendre, elle se jeta aux genoux de la bien- 
heureuse vierge Marie, ce modèle et cette gardienne des vierges, et les yeux 
pleins de larmes, prosternée humblement, elle prit à témoin l'Immaculée 
Reine de la pureté du vœu solennel qu'elle allait faire pour toute sa vie. 

« bienheureuse Vierge » , lui dit-elle, « mère de ce bel amour que 
Dieu a mis dans mon cœur, et qui, je le sens, est la plus parfaite des affec- 
tions de ce monde, vous qui la première avez conservé pour le Dieu jaloux, 
la pureté de votre corps et de votre cœur, daignez ne pas considérer la 
profonde indignité de votre servante, et accordez-lui de recevoir pour époux 
celui qu'elle désire de toutes les forces de son âme, votre divin fils Jésus. 
Et moi, je vous promets ici, à lui et à vous, de conserver mon innocence 
pour l'amour de lui, et de ne jamais recevoir d'autre époux ». 

Le Seigneur entendit sa promesse, et plus tard il la consacra par une 
union mystique devant la cour céleste. 

Après ce vœu, Catherine marcha à grands pas dans les voies saintes ; 
crucifier son corps, humilier l'amour-propre, ce qui est encore de toutes les 
macérations la plus agréable à Dieu, c'était toute son occupation. Elle se 
priva de viande, et quand on lui en servait, elle la donnait à son petit frère 
Etienne. Avec les vertus saintes, grandirent aussi dans ce cœur l'amour des 
âmes et le désir de la gloire de Dieu. Aussi aima-t-elle d'une tendresse 
exquise les Saints qui avaient le plus travaillé à ces deux grandes œuvres de 
la vie : la conversion des pécheurs et la glorification du nom de Dieu. Saint 
Dominique était un de ceux qui en avaient fait le but spécial de leur vie. 
Catherine fut prise pour ce Saint et pour son angélique vertu d'une véné- 
ration et d'une tendresse particulières, et elle résolut d'entrer un jour ou 
l'autre dans un monastère de l'Ordre de Saint-Dominique. 

Il y eut même un moment dans son cœur la pensée de se dépayser, de 
prendre des habits d'homme et d'entrer dans l'Ordre des Frères Prêcheurs. 
On avait vu autrefois une grande Sainte oublier son sexe et le laisser igno- 
rer aux autres, mourir dans les saintes solitudes sous l'habit des cénobites ; 
mais le projet auquel elle s'arrêta fut d'entrer dans l'Ordre des Sœurs de 
Saint-Dominique. 

Il y avait alors en Italie un grand nombre de monastères de femmes de 
cet Ordre; il y en avait deux à Sienne, et on appelait ces religieuses les 
Sœurs ; on les reconnaissait de loin à leur grand manteau noir de la Péni- 
tence de Saint-Dominique, et à cause de cela on les nommait les sœurs 
Mantelées, Mantellate. Catherine résolut d'aller trouver ces religieuses et les 
pria de la recevoir parmi elles, et de lui laisser porter leur habit. 

Mais Dieu voulut qu'une grande épreuve vînt encore fortifier sa vo- 
cation. 



SAINTE CATHERINE DE SIENNE, VIERGE. 113 

Cette épreuve, presque toutes les femmes qui ont quitté le monde pour 
servir Dieu uniquement et sans réserve l'ont connue ; chez les unes, elle est 
née d'elles-mêmes, et de ce levain de vanité que ce sexe délicat et gracieux 
tire de sa propre beauté. Chez les autres, elle naît d'un autre genre d'obsta- 
cles encore moins aisé à vaincre, des contradictions que leur cœur sent 
s'élever autour de lui et qu'il peut rencontrer dans un monde qu'elles esti- 
ment encore ou dans une famille dont elles redoutent l'improbation ou la 
douleur. 

La famille de la petite Catherine avait fait pour elle d'autres projets : sa 
mère Lapa voulait la marier. Déjà une des sœurs aînées de Catherine, 
Bonaventure, avait fait un mariage qui réjouissait sa mère; et elle-même 
s'occupait à trouver à sa jeune sœur un bon établissement. L'amour de 
Dieu et son service n'étaient pas incompatibles avec le mariage, on avait 
même vu des mères de famille sanctifiées par leurs enfants. Tous ces rai- 
sonnements n'affaiblirent pas le dessein encore secret de Catherine, mais 
elle se laissa aller aux désirs de sa mère et de sa sœur. Tout en gardant sa 
foi pure au dedans d'elle-même, elle se laissa vêtir avec élégance, elle 
accepta toutes les parures dont on relevait sa fraîcheur et sa beauté. Elle 
soigna son corset, elle se fit jolie et chercha à plaire ; mais elle secoua à 
temps cet engourdissement de sa piété. Elle se réveilla de ce sommeil de 
son âme et elle s'en punit cruellement. 

Quant à sa jeune sœur, elle expia aussi ce crime involontaire d'avoir 
voulu enlever à Dieu un cœur fait pour lui seul. Elle mourut prématuré- 
ment, et Catherine eut à pleurer pour elle-même et sur cette sœur chérie. 
Elle offrit à Dieu larmes et jeûnes pour cette chère âme, et elle eut la con- 
solation d'être éclairée d'en haut sur ses destinées éternelles. Dieu lui fit 
grâce, mais sa mère n'avait pas renoncé à ses vues sur Catherine ; l'espé- 
rance de se voir revivre dans de nombreux petits-enfants flattait son orgueil. 
A ses yeux toute la gloire d'une femme étant dans la fécondité de ses en- 
trailles, elle la pressa plus que jamais. Un dominicain, ami de cette famille, 
fut prié d'user sur Catherine de toute son autorité. Elle fit à ce saint moine 
la confession de son cœur, et lui ne chercha pas à ébranler de si beaux des- 
seins. Eh bien ! lui dit ce confident de son pieux secret, s'il est vrai que 
vous n'ayez plus aucun désir de ce monde, donnez-en à votre famille un 
signe extérieur, coupez vos cheveux. C'est ainsi seulement que vous mar- 
querez sérieusement votre résolution. 

Couper ses beaux cheveux noirs, l'orgueil de sa mère, la parure de sa 
jeunesse, le fallait-il? 

Catherine n'hésita pas, elle mit les ciseaux dans ses belles tresses, et 
elles tombèrent. Elle prit un voile et en couvrit sa tête découronnée pour 
cacher à sa mère cette sorte de larcin fait à sa tendresse. Lapa s'en aperçut 
enfin, sa douleur lui ôta tout d'abord le sentiment de la colère. Mais ensuite, 
ce fut une explosion de récriminations. Penses-tu, dit-elle, échapper à nos 
vues sur toi rien que par là ? Tes cheveux croîtront, et quand ton cœur de- 
vrait en être déchiré, nous te forcerons bien de prendre un mari. 

Alors Lapa, pour détourner Catherine de la direction qu'avaient prise 
ses idées, lui donne pour occupation de régler tout l'intérieur du ménage : 
elle aidait la servante presque dans les détails les plus grossiers, et il lui 
restait à peine le temps de suivre ses plus stricts devoirs religieux. Elle ne 
perdit pas patience, et la grâce de Dieu la soutint dans cette nouvelle con- 
tradiction. C'est alors qu'elle se fit comme une cellule au dedans d'elle- 
même, où elle s'enfermait avec Dieu pendant que son corps était absorbé 
Vies des Saints. — To.ue v. 8 



H 4 30 AYRIL. 

par le travail. En servant son père, elle s'imaginait servir Notre-Seigneur 
Jésus-Christ. En servant sa mère, elle croyait servir la sainte Vierge ; ses 
frères et ses sœurs lui représentèrent les disciples et les saintes femmes. 

Mais son père, homme plus pieux et plus clairvoyant que tout le reste de 
sa famille, discerna cette vocation invincible jusque dans cette soumission à 
des ordres qui la privaient de ses heures de méditations et de ses œuvres 
saintes. Dieu fit un miracle pour venir en aide à sa bonne foi et à sa piété. Il 
vit un jour paraître sur sa fille prosternée en prières, loin de tous les yeux, 
une colombe blanche comme la neige. C'était un avertissement céleste, et 
Giacomo comprit qu'il ne pouvait lutter avec Dieu. Le plus grand obstacle 
à la vocation de Catherine se trouva vaincu. 

Dans Catherine aussi se trouvèrent rompus au même instant les liens qui 
l'attachaient à la terre. Le même jour elle assembla sa famille, déclara à 
tous le vœu par lequel son cœur s'était engagé au Seigneur irrévocable- 
ment, et le refus absolu qu'elle faisait de toute alliance en ce monde. 
Eclairé par l'esprit d'en haut, son père ne résista plus, il ordonna même 
qu'on la laissât en toute liberté suivre la vocation qu'elle avait choisie. 

L'amour trop sensible de Lapa pour sa fille Catherine céda à l'autorité 
de Giacomo, et elle immola bien à regret à ce Dieu contre lequel son déses- 
poir luttait encore, toutes les espérances qu'elle avait fait reposer sur cette 
chère enfant. 

Catherine se fit comme une cellule dans la maison de son père où toutes 
les pratiques de la pénitence assuj étirent à son esprit victorieux sa chair si 
pure. Alors commença pour elle une vie d'austérités et de privations si 
fortes, que les plus grands Saints n'en ont pas connu au-delà de ce degré. 
Discipline, châssis de fer, cilice, privation de nourriture, aucun de ces 
martyres volontaires de la pénitence ne fut inconnu à sa jeunesse. Une de 
ses plus dures austérités fut une lutte journalière contre le sommeil : quel- 
quefois il était fort tard que Catherine discourait encore avec son confes- 
seur, le bienheureux Raymond de Capoue, sur les choses de Dieu. Son âme 
et son corps veillaient, et cependant ce saint homme, vieilli dans le service 
de Dieu et la vie la plus sainte, s'affaissait sur lui-même et dormait. Alors 
elle l'éveillait doucement et lui disait : Est-ce ainsi que le corps doit l'em- 
porter sur les choses de l'esprit, et est-ce à un homme de Dieu que je parle 
des choses divines ? 

Elle finit par arriver à l'âge de vingt ans, en pouvant vivre uniquement 
de pain, d'eau et d'herbes crues. 

Mais ce ne fut pas sans une certaine décroissance de sa santé et de ses 
forces. Longtemps la tendresse de sa mère lutta contre cette vie pénitente. 
Elle l'arrachait le soir à son cilice et aux planches sur lesquelles reposaient 
la nuit ses membres délicats et amaigris, pour la mener dormir dans son lit 
à elle. Du côté de Catherine c'était aussi une lutte continuelle contre cette 
tendresse qui combattait la grâce, et son esprit de pénitence était si ingé- 
nieux qu'il parvenait toujours à détruire les soins que sa mère prenait de 
son pauvre corps. 

Un jour, elle l'emmena aux eaux; les eaux de Sienne étaient fort re- 
nommées au moyen âge. C'était par une belle matinée d'été, dans une belle 
vallée que bordaient presque les Apennins ; sous l'ombrage odorant des 
citronniers et des orangers se trouvait le bassin des baigneurs ; tout en ce 
lieu devait parler de repos et de mollesse à cette jeune fille. Catherine 
peut-être sentit tout le danger qu'il y avait pour son âme dans cette mysté- 
rieuse attraction qui existe entre les harmonies de la nature et la vie de nos 



SAINTE CATHERINE DE SIENNE, VIERGE. H 5 

sens, et tout de suite elle voulut assujétir en elle une bonne fois à la grâce 
tous ses instincts sensuels. Elle témoigna à sa mère le désir de n'entrer dans 
l'eau que lorsque tout le monde serait parti. La foule des baigneurs ne tarda 
pas à s'écouler, et aussitôt Catherine d'entrer dans l'eau ; mais sous prétexte 
de se rendre le bain plus profitable, elle se tint à l'ouverture des canaux 
qui amenaient l'eau sulfureuse. Et qu'on juge du supplice qu'elle infligeait 
en ce moment à un pauvre corps affaibli, qui se trouva tout brûlé par ces 
flots d'eau bouillante. 

L'auteur de sa vie raconte qu'elle lui disait plus tard avec sa simplicité 
de colombe, et comme pour écarter de cette pénitence tout son mérite 
réel : « Je pensais pendant ce temps-là aux tortures de l'enfer et du purga- 
toire ; je suppliais mon Créateur que j'ai tant offensé, de changer pour moi 
ces tourments mérités en ces douleurs que je souffrais volontiers, et dans 
l'espoir de cette miséricorde, j'oubliais tout ». 

Savez-vous, vous qui lisez l'imparfaite narration de cette vie d'ange, 
quelles étaient ces offenses qu'elle expiait si cruellement? Ces offenses, son 
confesseur, un homme véridique, digne de toute créance, n'a pas craint de 
nous le dire, c'étaient de légers manquements à l'esprit de la grâce : c'était 
peut-être un instant d'un de ses jours dérobé à la constante pensée de Dieu; 
c'était, le croirons-nous ! l'oubli de quelque pieuse habitude, ou un quart 
d'heure de sommeil que lui reprochait peut-être cette grâce de Dieu, qui 
régnait victorieuse et souveraine dans sa chair subtilisée par la force de 
l'esprit. 

Nous avons souvent entendu blasphémer autour de nous ces saintes ru- 
desses, ces héroïques emportements de l'esprit contre la chair. Ce n'est 
même pas seulement le vulgaire qui a osé s'élever contre cette vie d'austé- 
rité et de pénitence que, seule, la loi de liberté individuelle défendrait 
contre ses anathèmes. Des livres écrits par quelques plumes vénérées, élo- 
quentes dans les choses humaines, mais inhabiles dans les choses de Dieu, 
ont été les organes quelquefois fanatiquement impies de cette réprobation 
d'un siècle irréligieux et perverti. Nous qui sommes encore dans le monde, 
qui y tenons par tant de liens, osons interpréter cependant la raison de 
cette vie ascétique. La foule ne voit dans ces disciplines, ces haires, ces 
cilices, que le sang qui les teint. Sur ces corps de Saints, elle ne voit que 
les plaies qu'ils se sont faites eux-mêmes dans une sainte barbarie ; et pour- 
tant si quelque vertu miraculeuse sort de ces plaies pour notre bien, c'est 
parce que c'est la main même qui tient à ce corps qui les y a creusées, qui 
les y a nourries. Quelle énergie de corps et d'âme ne révèlent pas tous ces 
tourments volontairement soufferts ? Et sans ces emportements de l'esprit 
contre la chair, qui sait jusqu'à quel point la chair se fût emportée elle- 
même contre l'esprit ? 

Tous les droits que le corps abdique, il les cède à l'esprit ; toutes les 
forces, toutes les facultés dont il se refuse l'exercice, affluent vers l'âme. Ce 
corps exténué, amaigri, épuisé, n'est plus une barrière entre l'âme et son 
Créateur, entre l'homme et l'infini ; c'est à peine un voile qui protège 
contre l'indiscrète curiosité des indifférents les mystérieux entretiens de 
cette âme avec Dieu. Elevée au-dessus d'elle-même, subtilisée, cette âme 
voyante ne connaît plus de ténèbres ; une lumière surnaturelle descend au 
dedans d'elle-même et la relie aux mystères du royaume de Dieu dont 
chaque jour elle appelle l'avènement avec d'ineffables ardeurs. Devenue 
plus clairvoyante que tous les savants selon le monde, elle perçoit, elle, 
l'immensité de ce Dieu, sa majesté, sa sainteté incomparable si outragée, si 



H 6 30 AVRIL. 

méconnue par l'humanité coupable. Alors les forfaits des pécheurs lui appa- 
raissent dans toute leur horreur ; ses manquements à elle-même prennent 
des proportions relatives à la grandeur de cette majesté offensée, de cette 
nature impeccable de Dieu, devant qui la plus haute vertu n'est elle-même 
que ténèbres et imperfections. Alors cette âme sainte voit avec terreur les 
Anges se voiler de leurs ailes devant le Dieu trois fois Saint ; et comme la 
justice de ce Dieu lui demande des holocaustes, et qu'il n'en veut point 
hors de nous-mêmes, cette créature d'élite s'offre à cette justice. Elle 
s'offre elle-même, c'est-à-dire qu'elle offre sa chair innocente pour être 
consumée par le feu de l'esprit ; c'est-à-dire qu'elle accomplit, qu'elle réa- 
lise dans la loi du Christ les sacrifices de la loi primitive ; c'est-à-dire qu'à 
ce feu sacré qui brûle dans le chaste sanctuaire de son âme, toujours sans 
se consumer, elle jette l'aliment toujours renouvelé de toutes les passions, 
de tous les instincts, de toutes les convoitises de la nature corrompue. 

Et voilà pourquoi la douleur est absente de toutes ces douleurs inven- 
tées, amoncelées volontairement sur ces corps de Saints et de Saintes. Voilà 
pourquoi ils souriaient à la souffrance, et fuyaient le plaisir. 

Cependant la mère de Catherine, Lapa, ignorante des mystères de cette 
vie intérieure, avait grand'peine à comprendre aussi la raison de cette vie 
de pénitence dans sa fille, si pure, si douce, si charitable. Elle se désolait 
chaque jour, et ne cessait de se plaindre de ce que sa belle Catherine, au- 
trefois si forte, si robuste, qu'elle portait sans fatigue jusqu'au grenier de la 
maison la charge d'un âne ou d'un cheval, n'était plus qu'une chétive créa- 
ture qui n'avait de force qu'en parlant de Dieu et des choses célestes. Ce 
fut aussi une grande douleur pour elle que de voir Catherine prendre 
l'habit des Sœurs de la Pénitence. Jusqu'à l'entrée de Catherine parmi ces 
sœurs, on n'avait vu là encore que des veuves et des femmes mariées. Ces 
sœurs vivaient même au dehors, dans leur famille. C'est de ce moment seu- 
lement que ce Tiers Ordre des Sœurs de la Pénitence de Saint-Dominique 
prit une forme plus régulière et plus parfaite. 

Ce fut un beau jour pour cette jeune fille que celui où elle monta avec 
sa mère à l'église de Saint-Dominique et où, devant ses sœurs en religion 
rassemblées de bonne heure dans le sanctuaire, elle reçut l'habit symbolique 
qu'elle désirait si ardemment depuis son enfance, la tunique blanche, sym- 
bole d'innocence, le manteau noir, symbole d'humilité. Innocence et humi- 
lité, ce fut là toute sa vie. Car l'illustration à laquelle était appelée cette 
simple fille du peuple de Toscane ne devait rien ôter à l'angélique pureté 
de ses mœurs, ni à la simplicité de tout son être. 

11 y eut encore en elle, dès ce moment, un redoublement de ferveur et 
de piété. Elle fut de ce moment trois ans à observer si bien le silence mo- 
nastique qu'elle ne parla de tout ce temps que pour se confesser. La pau- 
vreté aussi fit partie de sa vie ; elle renonça à tout, au milieu même de 
l'abondance qui régnait dans la maison de son père, où elle se regardait 
comme une servante, et non comme l'héritière de toute cette aisance. 
Quant à la chasteté et à l'obéissance, ces deux autres vœux si sévères de la 
vie de religion, c'était depuis longtemps la base de toute sa vie. 

Qui pourrait dire ses veilles, ses prières, ses méditations, ses gémisse- 
ments ? Celui qu'elle aimait, l'objet ineffable de tous ses soupirs, entendait 
ces gémissements de son esprit, souvent il daignait à son appel venir encou- 
rager sa servante; et cette vision céleste l'absorbait tellement que l'extase 
arrêtait sur ses lèvres les mots commencés. Ces communications si étroites 
et si intimes avec l'Esprit de Dieu expliquent comment son âme avait assez 



SAINTE CATHERINE DE SIENNE, VIERGE. 117 

de forces pour soutenir son corps épuisé par l'abstinence; car elle restait 
souvent un espace de temps illimité sans prendre de nourriture. Elles ex- 
pliquent aussi comment cette simple fille révéla au moyen âge cette doc- 
trine admirable, qui est un miracle inexplicable dans une femme privée de 
toute science selon les hommes. 

Digne fille de saint Dominique et de saint Thomas d'Aquin, ces deux 
dévotions chères à son cœur avec la dévotion à sainte Madeleine que Dieu 
lui-même lui donna pour patronne dans une de ses visions, le premier fon- 
dement de la doctrine de sainte Catherine de Sienne est le parfait détache- 
ment de soi-même jusque dans la pensée du cœur. Dieu lui avait dit dans 
une apparition : « Ma fille, ne pense qu'à moi : si tu le fais, je penserai sans 
cesse à toi ». Au sujet de sa doctrine, sainte Catherine eut dès lors de nom- 
breuses visions. Mais, comme pour l'éclairer sur la nature de ces révéla- 
tions, et la rassurer contre le malin esprit à qui cette âme sainte fut tou- 
jours une redoutable ennemie, le Sauveur se montra à elle un jour et lui 
enseigna la manière de discerner les inspirations de l'Esprit-Saint d'avec 
celles du démon. « Mes visions », lui dit-il, « commencent par la terreur et 
continuent dans la paix. Leur début fait sentir une certaine amertume qui 
se change peu à peu en douceur, tandis que les inspirations du malin esprit 
commencent par troubler l'âme par une fausse joie. Mais elles finissent par 
la tristesse et les ténèbres; car mes voies sont bien différentes de celles de 
l'enfer» Les visions qui viennent de moi procurent aussi l'humilité, et les 
autres enflent d'orgueil : car l'orgueil est père du mensonge, et l'humilité 
est inséparable de la sainteté » . 

Ce ne fut depuis qu'une perpétuelle communion de Catherine avec Dieu. 
Parlait-elle à quelqu'un, souvent ses visions célestes la surprenaient au 
milieu de cette conversation, nécessaire sans doute, mais humaine. Une âme 
qui est à Dieu, pensait-elle, doit lui appartenir non-seulement en vue du 
ciel, mais plus encore en vue de l'union par l'amour. « Pourquoi vous oc- 
cuper de vous ? » disait-elle souvent dans la suite à ses disciples et à son 
confesseur même. « Laissez agir la Providence, au milieu des plus grands 
dangers, elle a les yeux fixés sur vous, elle vous sauvera toujours ». Elle a 
consacré dans ses œuvres des Chapitres admirables à cette divine Provi- 
dence qu'elle exaltait de toute la force de son amour. 

Aussi cette Providence de Dieu l'aima-t-elle et la garda- t-elle d'une façon 
presque toujours miraculeuse. Elle se trouva ainsi savoir lire et écrire par 
un prodige, un jour que, découragée de ses efforts inutiles, elle la conjura 
de lui venir en aide. 

Un des sublimes enseignements de la doctrine de Catherine est encore 
celui-ci : « L'âme unie à Dieu », dit-elle, « l'aime autant qu'elle déteste la 
partie sensuelle de son être ». L'amour de Dieu engendre la haine du pé- 
ché, et lorsque l'âme voit que le péché prend racine dans les sens, elle les 
hait et s'efforce d'anéantir le péché qui est en eux. Cette haine sainte com- 
mence dans l'âme par un certain mépris d'elle-même, et ce mépris la pro- 
tège contre les séductions des hommes et du démon. Ainsi saint Paul disait 
autrefois : « C'est dans ma faiblesse qu'est ma force ». Parole féconde que 
les Saints ont développée dans leurs actes sublimes. Il faut voir de là, com- 
bien dans ses enseignements Catherine fustige en ses disciples l'amour- 
propre, «père de l'orgueil », disait-elle, « et de tous les vices ». Quand 
elle disait cela, elle parlait sur les ruines de son propre cœur immolé à 
Dieu seul depuis longtemps. Mais avant d'être élevée à ces merveilles de la 
sagesse incréée et de l'amour divin, Catherine avait eu à lutter avec, l'esprit 



US 30 AVRIL. 

des ténèbres. L'antique serpent avait soufflé à ses oreilles de jeune fille des 
paroles impures. Il avait jeté le trouble et le désespoir dans l'âme fervente 
de la chrétienne. Il le faut dire à la gloire de Catherine, et pour l'éternelle 
consolation de toutes les âmes chrétiennes, qui, plus que les âmes mon- 
daines, connaissent les angoisses de la tribulation. 

Un jour, Catherine tomba dans des doutes mortels, car elle fut tentée 
dans son âme avant que de l'être dans ses membres, ainsi qu'il est arrivé 
aux plus grands Saints. Ennemi de ses pénitences et de ses macérations, 
l'esprit du mal lui insinua que Dieu l'allait abandonner dans les voies ex- 
traordinaires où il l'avait conduite ; et que si l'on peut retrouver sa route 
dans les chemins battus, on ne le saurait plus jamais, une fois jeté dans ces 
chemins mystérieux qui conduisent ou à une perfection presque impossible, 
ou à une damnation presque certaine. Quel moment ! quel supplice ! Hé- 
las ! tous les tourments de ce monde ne sauraient offrir l'image de cette 
affreuse perplexité. Aspirer à Dieu, à la perfection, et voir s'éloigner comme 
un mirage menteur ce ciel d'amour et de pureté dont l'âme a fait dès ce 
monde sa fin et sa vie ! Tomber de là, non dans les sentiers communs, mais 
dans la fange qui les borde ! Oh ! quand les anciens avaient créé cette figure 
fantastique et effrayante de leur Tantale au supplice, ils avaient eu la vision 
de l'âme chrétienne dévorée de cette soif du ciel que rien ne peut éteindre 
que le ciel même, de cette soif aiguillonnée encore par cette épouvantable 
tentation. 

« Pauvre fille, murmurait à Catherine une voix sardonique et cruelle, 
quelle audace, quelle témérité dans ton désir de la perfection ! Penses-tu 
t'élever impunément au rang des anges, toi, fragile créature, pétrie du même 
limon que tous ces pécheurs ? Oublie ces rêves insensés ! tu es jeune en- 
core; pendant que tes yeux ont encore quelque éclat, que ton front a gardé 
sa jeunesse, fixe l'un de ces cœurs que tu as dédaignés jusqu'à ce jour. Là 
seulement est la sécurité, là seulement est le bonheur. Yois Rachel, vois 
Sara, Rébecca. Ne sont-ce pas de saintes femmes ? Et penses-tu t'élever 
jamais au-dessus de ces modèles des femmes fortes ? » Et Catherine, chan- 
celante de terreur, mais forte de sa 'oi et de sa confiance, répondait : «Je 
me confie en celui qui fait ma force, au Christ que j'aime, et non en moi ». 
Que les cœurs chrétiens retiennent bien ceci et qu'ils s'arrêtent à ce tableau. 
Il y a des moments dans la vie où ce souvenir, ce seul souvenir, peut les 
sauver du désespoir. Cette confiance persévérante, cette droiture de son 
esprit et de son cœur qui la fixa à cette pensée comme à un point d'appui, 
cette confiance sauva Catherine. Le mauvais esprit alors quitta son âme. Il 
s'empara de la femme. Il y entra par la pensée, cette messagère du ciel et 
de l'enfer. Il l'entoura donc des tableaux les plus honteux, des images les 
plus grossièrement sensuelles. Ce supplice dura longtemps. Catherine dé- 
tournait les yeux, et la rougeur montait à son front pudique. Mais derrière 
elle, les mêmes images reparaissaient. Obsédée, elle fuyait, comme autrefois 
saint Jérôme fuyait sa grotte sainte, sa cellule étroite, toute remplie de chas- 
teté et de souvenirs de pénitence ; elle allait demander à tous les sanc- 
tuaires de Sienne sa délivrance; mais partout elle portait avec elle ces fan- 
tômes de l'enfer. Les autels de saint Dominique, céleste protecteur de toutes 
les chastetés en péril, étaient les confidents de ses terreurs et de ses an- 
goisses. Mais Catherine, éprouvée, n'oubliait pas la prière, ce canal de tout 
secours divin. Elle augmentait au contraire ses sacrifices, le nombre d'heures 
qu'elle donnait à l'oraison, à la pénitence. Fidèle aux inspirations de la 
grâce, elle s'excitait aune haine sainte d'elle-même et profitait de son hu- 



SAINTE CATHERINE DE SIENNE, VIERGE. 119 

miliation apparente pour offrir au Seigneur un plus parfait sentiment de sa 
pauvreté spirituelle. Quelquefois elle restait de longues heures comme 
anéantie au pied de la croix. Puis elle se levait pour servir Dieu avec plus 
de courage. 

C'est par cette humilité, cette soumission constante, que Catherine 
triompha d'une épreuve si terrible. Elle avait duré plusieurs jours. Elle 
s'éloigna, et pour longtemps. C'est alors que, prosternée, elle sentit l'Esprit- 
Saint éclairer son cœur de cette lumière féconde qui lui fit sentir la néces- 
sité de ces épreuves dans la carrière de la sainteté. La béatitude est au bout, 
mais les épreuves et les douleurs sèment cette route. Hélas ! que de larmes 
ont marqué sur cette terre le passage de ces Saints que notre cœur chérit, 
que notre culte honore ! Mais Jésus, en les appelant après lui, leur avait 
dit, : Que celui qui veut me suivre laisse tout là et qu'il prenne ma croix. Et 
eux, généreux jusqu'à une sainte folie, ils ont dit : Seigneur, ce n'est pas 
assez de votre croix, nous vous rendrons sang pour sang ! 

C'est ce que Catherine de Sienne disait, elle aussi, à son Seigneur dans 
ses communications avec lui qui n'étaient visibles que pour elle seule. Après 
cette épreuve cruelle, la consolation et la joie abondèrent dans son cœur. 
Le Sauveur lui-même lui apparut comme dans son sacrifice du Calvaire. 
« Où étiez-vous, Seigneur, lui demanda doucement Catherine, pendant 
que ma pensée était souillée de toutes ces images ? — J'étais dans ton 
cœur, ma fille, lui dit l'Epoux, et j'y étais ravi par la fidélité que tu me gar- 
dais pendant ce douloureux combat ». 

Au milieu des torrents de félicités qui remplirent sa vie à dater de ce 
jour, Catherine revenait encore à ce souvenir avec délices. La pensée de ce 
qu'elle avait souffert inondait d'émotion et de reconnaissance son âme déli- 
vrée. Comme saint Jérôme, elle se prenait quelquefois à regretter cette 
époque militante de sa vie. C'avait été pour elle un pas immense dans la 
vertu. 

Ici commencent la vie publique de Catherine, ainsi que parle son saint 
confesseur, et son action bienfaisante sur toute la chrétienté. Comme dit 
encore le bienheureux Raymond de Capoue : Une telle lumière ne pouvait 
rester sous le boisseau, et ne fallait-il pas montrer à tous les regards la ville 
placée sur la montagne ? 

C'est alors aussi qu'eut lieu dans la vie de Catherine cette union mys- 
tique entre elle et son Seigneur bien-aimé, vision digne de l'admiration des 
anges, qui a saisi l'imagination de nos artistes d'élite, et qu'ils ont repro- 
duite tant de fois dans la peinture et dans la légende. 

Un jour, — on était à la veille du Carême, et tous, chrétiens et mon- 
dains, célébraient par toutes les folies d'usage les dernières allégresses du 
carnaval, — Catherine était seule dans sa cellule, et elle adorait de toute 
son âme ce Dieu que tout oubliait autour d'elle. « Seigneur», dit-elle dans 
son extase sainte, « rendez-moi forte, afin que rien ne puisse jamais me 
séparer de votre amour ». Une voix, la voix divine de l'Epoux, lui répon- 
dit : « Sois en paix, je t'épouserai dans la foi ». 

A ces mots, l'Epoux descendit lui-même, et avec lui parurent devant 
Catherine éblouie la resplendissante Vierge Marie, patronne sacrée de toutes 
les Vierges du ciel et de la terre, puis saint Jean l'Evangéliste, avec son re- 
gard d'aigle et sa pureté de colombe, le victorieux saint Paul, saint Domi- 
nique, illustre par ses mœurs d'ange et ses doctes travaux, enfin avec eux 
tous, le roi David, cet éternel modèle de l'amour pénitent; en présence de 
tout ce cortège de saintetés et de vertus, la Vierge Immaculée, mère du 



120 30 AVRIL. 

pur amour, prit dans ses mains divines la main droite de Catherine et la 
présenta à son Fils en lui demandant pour elle l'anneau mystique. Un an- 
neau d'or orné de quatre pierres précieuses qui entouraient un diamant 
magnifique, brillait dans la main du Sauveur. Sans doute il y avait là encore 
une figure intelligible seulement à la piété de Catherine et des Saints. 

Le Sauveur présenta la bague à sa fiancée et la lui mit au doigt en di- 
sant : « Moi, ton Créateur avec mon Père céleste, moi ton Rédempteur, je 
t'épouse à présent dans la foi, et tu la conserveras pure jusqu'au jour où 
nous célébrerons dans le ciel les noces éternelles ». 

La vision disparut, mais l'anneau resta au doigt de Catherine. Elle seule 
le voyait; pour tous, il était invisible. Il ne la quitta jamais, et elle ne se 
lassa jamais de l'admirer. 

De ce moment, Dieu voulut que ce zèle, que Catherine nourrissait dans 
son cœur pour sa gloire et le salut des hommes, portât son fruit. Déjà, à 
cette époque, quelques-uns étaient scandalisés de la grandeur de ses révé- 
lations et de l'héroïsme de ses vertus. Car l'onction de la parole divine était 
souvent sa seule nourriture, et elle se refusait pendant longtemps les ali- 
ments, sans que pourtant elle tombât en défaillance. Un célèbre ascète de 
Florence en fut scandalisé comme les autres. Il le lui témoigna, et Cathe- 
rine se défendit, dans une lettre modeste et tout empreinte de force et de 
grâce, des soupçons que sa conduite avait fait naître dans l'esprit de cet 
homme. 

Ainsi Catherine eut souvent à subir des contradictions redoutables dans 
sa famille, et même dans sa famille spirituelle. Les uns la traitaient d'hypo- 
crite, les autres la raillaient. Un religieux de l'Ordre de Saint-Dominique 
l'accabla une fois d'outrages cruels, Catherine ne lui répondit que par le 
silence, et charitable autant que patiente, elle le défendit contre le Père 
Raymond et les religieux de son Ordre qui voulaient traiter avec sévérité un 
homme que la grâce trouvait si rebelle. 

Le Seigneur lui dit un jour : L'orgueil des hommes est devenu intrai- 
table, ma justice les confondra par un équitable jugement. Je veux leur 
donner une confusion salutaire, et pour cela, dans ma divine sagesse, je 
leur enverrai des femmes ignorantes et faibles par nature, mais sages et 
puissantes par ma grâce afin de confondre leur orgueil. Catherine devait 
être une de ces femmes privilégiées, la plus illustre peut-être. Dieu lui or- 
donna formellement de paraître en public, lui promettant d'être avec elle 
par sa grâce, et c'est ce que témoignèrent admirablement plusieurs faits 
merveilleux de sa vie de famille. Portée par l'humilité de son esprit et de 
son état à remplir, dans ses rapprochements avec sa famille, les offices les 
plus dédaignés de tous et des serviteurs eux-mêmes, Catherine reçut cepen- 
dant la grâce de n'être jamais troublée dans ses intimes communications 
avec Dieu, même au milieu des plus rudes travaux domestiques, et souvent 
on la vit soulevée de terre durant ses extases, comme autrefois sainte Ma- 
rie-Madeleine : son corps suivait son âme pour montrer la vertu de l'Esprit 
qui l'attirait. Un jour qu'elle était assise auprès du feu pour surveiller les 
viandes qu'on faisait rôtir, Catherine eut une de ces extases qui l'arra- 
chaient à la terre. Sa belle-sœur survint qui, voyant cela, habituée qu'elle 
était à voir sa sœur dans cet état de ravissement, continua son ouvrage. Elle 
emporta les viandes quand il en fut temps et laissa Catherine livrée à sa 
vision; quand elle revint après, elle trouva Catherine sur les charbons ar- 
dents. Or, le feu était très-grand. Aussitôt la jeune femme effrayée s'enfuit 
en criant : Hélas ! hélas I Catherine est toute brûlée ! Quand on retira la 



SAINTE CATHERINE DE SIENNE, VIERGE, {21 

jeune fille, son corps et ses vêtements étaient intacts. Il n'y avait pas trace 
de brûlure, pas môme de poussière ni de cendre attachée à l'étoffe de sa 
robe. « Le feu céleste qui embrasait son âme, dit un de ses confesseurs, avait 
arrêté le feu de la terre » . L'Esprit-Saint la préservait aussi des pièges où l'atti- 
rait souvent l'esprit malin. On raconte qu'un jour cet ennemi des hommes, 
dans sa fureur contre Catherine, la jeta dans un grand feu devant ceux qu'elle 
instruisait. Tandis que les assistants poussaient des cris de frayeur et s'effor- 
çaient de la retirer du feu, elle se relevait seule en souriant, et ses vêtements 
n'étaient pas même endommagés. Catherine regarda tranquillement autour 
d'elle, et elle dit toute riante à ceux qui la regardaient, aussi effrayés de ce 
miracle qui la sauvait qu'ils l'avaient été de cet accident étrange : « N'y 
faites pas attention, c'est la mauvaise bête » . 

Cett2 mauvaise bête, sainte Thérèse l'a connue aussi, quand sa sainteté 
se perfectionnait dans les combats. Cette mauvaise bête, Dieu le Père, pour 
notre rédemption, lui permit bien d'oser transporter sur la montagne la 
personne immaculée de notre Sauveur. Pourquoi n'aurait-elle pas son rôle 
dans les tourments et le martyre de nos Saints les plus illustres ? 

Catherine fut aussi précipitée dans un bourbier par cette puissance de 
l'enfer. Elle revenait ce jour-là bien tranquillement à Sienne sur son âne, 
et quelques frères de Saint-Dominique l'entouraient. Mais là, comme tou- 
jours, la récompense suivit l'épreuve. 

Un jour que la Sainte était restée longtemps en prières à l'église Saint- 
Dominique, et qu'elle revenait chez elle, elle se trouva environnée d'une 
immense lumière. Elle s'arrête, et voit le Sauveur tenant entre ses mains un 
cœur resplendissant de vie et de beauté. — Elle, tremblante, s'humilie et 
se prosterne devant son céleste Epoux. — Mais le Christ vient à elle avec 
bonté, et lui ouvrant le côté, il place dans son sein ce cœur au lieu du sien 
même. Depuis longtemps la fidèle Catherine avait dit à son bien-aimé : 
Seigneur, ôtez-moi mon cœur. — Ma fille, dit le Sauveur, voici mon cœur 
que je vous donne, et par lui vous vivrez toujours. Les compagnes de Ca- 
therine affirmèrent qu'elles avaient vu à son côté une cicatrice rouge qui 
témoignait de la vérité de ce qu'elle disait. Depuis ce temps Catherine porta 
au dedans d'elle, non pas seulement ce feu symbolique de la charité, mais 
un feu ardent et véritable, et ce feu renouvela en elle tout son être et toutes 
ses vertus. 

Dans sa modeste cellule descendaient toutes les poésies, toutes les féli- 
cités du ciel. Tantôt c'était la Reine des anges elle-même, tantôt c'était 
saint Thomas d'Aquin, saint Jean l'Evangéliste, qui lui prodiguaient leurs 
sublimes enseignements. Un autre jour elle reçut pour patronne la bien- 
heureuse Marie-Madeleine, et elle connut d'elle en un instant cette suavité 
d'amour, cet abandon généreux qui l'avait attirée du sein des délices mon- 
daines aux pieds du Christ. — Depuis ce temps, elle ne nomma plus sainte 
Madeleine que la douce amoureuse, sa mère. 

Ainsi que pour tous les Saints, la vraie nourriture de Catherine était la 
viande et le breuvage eucharistiques, et son union avec le Sacrement de 
l'autel était si intime, si continuelle, que la seule vue du pain sacré la ras- 
sasiait quelquefois. 

Son confesseur raconte qu'il semblait que la victime eucharistique, 
comme si elle eût été impatiente d'aller résider dans ce tabernacle de pureté 
et de sainte adoration, vint un jour se placer d'elle-même sur la patène 
au moment où il s'avançait pour donner la communion à son illustre péni- 
tente. — Souvent des témoins affirmèrent que la sainte hostie, au moment 



422 30 avril. 

de la communion, s'élançait des mains du prêtre jusqu'aux lèvres de Ca- 
therine. — Ce n'étaient que miracles et faveurs du ciel. 

Elle voyait les anges servir la messe, un voile d'or à la main. Elle enten- 
dait les chœurs célestes. Elle voyait les Saints, la Vierge elle-même, ravis 
d'admiration devant les abaissements du Dieu de l'autel. 

Elle communiait tous les jours et elle croyait avec le grand nombre des 
Saints que l'homme pécheur, après avoir purifié sa conscience par l'absolu- 
tion, ne doit pas, sous le seul prétexte de son indignité, s'éloigner de la 
table sainte. 

A ce sujet, elle écrivit à un chevalier de la république de Florence une 
lettre remarquable dont voici quelques lignes : « Une vous convient pas de 
faire comme beaucoup de gens imprudents qui manquent à ce qui est com- 
mandé par la sainte Eglise, disant : Je ne suis pas digne ! et ils passent un 
long temps dans le péché mortel sans prendre la nourriture de l'âme. — 
coupable humilité ! Eh ! qui ne voit que vous n'en êtes pas digne ! N'atten- 
dez pas, car vous ne serez pas plus digne à la dernière heure qu'à la pre- 
mière. — Avec notre propre justice nous ne serons jamais dignes, mais Dieu 
est celui qui est digne, et qui nous fait dignes par sa dignité qui est infinie, 
qui ne diminue jamais ». 

La vie active de Catherine n'est pas moins digne d'admiration, pas moins 
semée de merveilles que ne l'est sa vie mystique, et que ne le fut plus tard 
sa vie enseignante. — L'aumône était comme une récréation pour son 
cœur. Elle aimait surtout à user des biens que son père, homme droit et 
juste, lui remettait pour l'aumône en faveur des misères cachées et hono- 
rables que la société des villes cache dans son sein. Il y avait à Sienne de 
ces nobles et chastes misères qui se voilaient, honteuses de leurs dénûments. 
Catherine les allait chercher discrètement. De sa main amie elle rassasiait 
ces vénérables affamés, elle substituait un lit au grabat, remplissait la huche 
de pain nouveau, apportait le vin, le blé, l'huile, et, en même temps, des 
larmes de sympathie, une compassion fraternelle faisaient accepter avec 
bonheur des dons qu'on eût rougi de mendier à l'opulence altière. — Elle 
allait seule, le matin à la dérobée, chez ces pauvres. Dieu lui ouvrait mira- 
culeusement leur porte, qu'elle refermait en se sauvant après avoir laissé là 
ses offrandes. 

Un jour qu'une maladie cruelle la retenait au lit, elle sut qu'une pauvre 
veuve de son voisinage n'avait plus de pain à donnera ses enfants. Son cœur 
saigna de compassion, et elle pria, afin que le Seigneur lui donnât assez de 
force pour pouvoir s'en aller secourir cette détresse. Le lendemain, elle se 
lève avant le jour, glane dans les greniers de la maison paternelle, se charge 
de pain, de vin, de blé, d'huile et de tout ce qu'elle trouve d'aliments sous 
sa main. Mais comment, faible et malade, emporter seule toutes ces provi- 
sions ? il y en avait presque la charge d'une mule. Dieu lui viendra en aide. 
Les forces peuvent-elles manquer aux serviteurs fidèles que la Providence 
a élus ses trésoriers en ce monde ? Elle met une partie de sa charge sur ses 
épaules, une autre à sa ceinture, elle en prend une autre à deux mains, et 
soulève tous ces fardeaux en invoquant Dieu. Son espérance n'est pas trom- 
pée. Elle se met en marche, légère comme un messager d'en haut; elle ne 
sentait seulement pas peser sur elle cette charge, qui était de près de cent 
livres. — Elle court; elle arrive. — Mais près de la maison de la veuve, son 
pas se ralentit, son fardeau se fait sentir. Elle prie avec ferveur et la force 
lui revient. — La porte de la pauvre demeure n'était pas fermée par le haut. 
Elle l'ouvre et dépose sa charge à l'intérieur. Mais le poids en était si con- 



SAINTE CATHERINE DE SIENNE, YIERGE. 123 

sidérable qu'en tombant elle réveille la pauvre veuve. — Déjà Catherine 
fuyait et conjurait son divin époux de lui rendre les forces qu'il venait de 
lui retirer en lui ôtant son fardeau. — La veuve avait reconnu son habit. 
Elle savait que cette bienfaitrice qui se cachait était Catherine, Catherine 
dont l'aumône matinale, comme celle de saint Nicolas, venait réjouir le ré- 
veil des malheureux, Catherine dont la charité fraternelle donnait au pauvre, 
comme saint Martin, la plus grande moitié de son manteau. 

Un jour, à l'église des Frères Prêcheurs de Sienne, un pauvre lui de- 
manda l'aumône; elle n'avait rien, mais refuser à un pauvre était pour elle 
une amère douleur. Elle regarda donc sur elle ce qu'elle pouvait lui don- 
ner : la fiancée du Seigneur n'avait ni bagues ni perles, car sa parure, sa 
gloire est intérieure. Ses yeux s'arrêtèrent sur une croix d'argent qui était 
attachée à un de ces petits cordons garnis de nœuds, sur lesquels on récite 
l'Oraison dominicale et qu'on appelle pour cette raison des Pater noster. 
Elle détacha cette croix et la donna au pauvre, qui la reçut avec joie et se 
retira. La nuit d'ensuite, comme Catherine priait, le Sauveur lui apparut 
tenant à la main la même croix tout ornée de pierres précieuses. — Recon- 
nais-tu cette croix, ma fille, lui dit-il. — Je la reconnais, dit Catherine, 
mais elle n'était pas si belle lorsqu'elle était à moi. — Hier, dit le Seigneur, 
tu me l'as donnée avec amour, et moi je te promets qu'au jour du juge- 
ment je te la rendrai telle qu'elle est, afin qu'elle devienne ta gloire. — Il 
disparut, mais il reparut encore souvent à Catherine sous l'habit des pauvres. 
Un jour elle donna à l'un de ces pauvres, dont la figure inconnue cachait à 
son cœur celui qu'elle aimait, sa robe> la seule qu'elle s'était gardée. Le Sei- 
gneur lui rendit le lendemain une tunique semée d'or et de perles pré- 
cieuses. Prémices des récompenses éternelles qui figuraient déjà ce manteau 
de gloire dont Dieu revêtira ceux qui auront couvert ses membres glorieux, 
dans la triste nudité des pauvres de ce monde ! Un autre jour le Sauveur 
renouvelait en sa faveur, dans la maison de son père, ce miracle de l'eau 
changée en vin aux noces de Cana. Les souffrances sans remède, les maux 
que la science avait renoncé à guérir, attiraient surtout la compassion de 
Catherine. 

Il y avait à Sienne une malheureuse, nommée Tecca. La lèpre couvrait 
son corps, et ses plaies répandaient l'infection autour d'elle : tout l'aban- 
donnait. La charité insatiable de Catherine adopta cette infortunée. Elle 
l'entourait de soins, se faisait son esclave et ne craignait pas de l'embras- 
ser comme une amie. Tous ceux qui souffraient n'étaient-ils pas ses amis ? 
Cette malheureuse s'accoutuma à ces soins, à cette tendresse, miracle d'une 
religion d'amour et de sacrifice ; elle ne voulut plus permettre à Catherine 
de s'absenter le dimanche pour l'office divin. La lépreuse, qui se croyait 
dus tous ces soins, blasphémait et calomniait sa bienfaitrice. La mère de 
Catherine la conjurait de laisser cette méchante vieille, mais la charité de 
Catherine ne se rebutait pas ; elle contracta enfin cette horrible lèpre qu'elle 
combattait dans Tecca. Ce malheur ne l'arrêta pas dans sa tâche; mais celui 
qui guérit et qui sauve s'était assez réjoui du généreux courage de sa bien- 
aimée. Tecca mourut, et elle n'eut pas plus tôt rendu le dernier soupir que 
la lèpre de Catherine disparut tout à coup, et que ses mains qui l'avaient 
contractée tout d'abord devinrent plus blanches et plus éclatantes de 
beauté qu'auparavant. 

Une autre exerça aussi cruellement sa patience : c'était une religieuse de 
son Ordre, Palmerina. Son orgueil blessé, une sourde envie, avait excité 
dans son cœur une haine envenimée contre cet ange de vertus; elle jeta sur 



f24 30 aywl. 

cette réputation sans tache d'ignobles calomnies. Dieu la punit, elle fut at- 
taquée d'une maladie mortelle, et elle se trouva à l'agonie. Pendant ce 
temps, Catherine s'accusait de tout ce mal, et elle conjurait son divin Sau- 
veur de ne pas laisser cette âme quitter le monde sans lui avoir inspiré des 
sentiments de charité et de douceur. C'est alors que, dans une extase, elle 
vit par l'esprit de Dieu combien est belle une âme, une de ces âmes que le 
Sauveur a aimées jusqu'à descendre du ciel pour les racheter. 

La puissante prière de Catherine retardait toujours l'agonie de Palme- 
rina, et le dernier combat de cette pauvre femme était quelque chose d'ef- 
frayant. Catherine en eut la révélation, et elle versa tant de larmes qu'elle 
obtint enfin de Dieu la conversion de ce cœur endurci qu'un rayon de mi- 
séricorde vint éclairer à son heure dernière. Elle s'accusa de sa faute et re- 
çut le baiser et le pardon de Catherine exaucée. 

La paix et la joie la suivaient partout. Ici elle sauvait l'honneur d'une 
noble famille, là elle réconciliait des ennemis politiques, ailleurs l'appe- 
laient les infirmités les plus rebutantes. Calomniée souvent par ceux qu'elle 
secourait, elle vit se renouveler l'ingratitude de Tecca et de Palmerina 
dans une autre religieuse de son Ordre, Andréa, dont elle lavait sans dégoût 
les ulcères et les plaies. Cette malheureuse atteignit Catherine dans sa ré- 
putation. La vierge ne tenait à son honneur devant les hommes que pour 
l'honneur de celui dont elle avait à glorifier le nom sans tache. — Mais 
l'exquise pudeur de cet honneur même conserva toute sa délicatesse. La 
vertu vraie et sincère porte avec elle une dignité, un calme que rien ne sau- 
rait ébranler. Andréa fut touchée de la grâce. — Son cœur se rendit à la 
douceur qui s'échappait du sourire de cette vierge qu'elle persécutait. Elle 
protesta hautement de cette angélique innocence, et Dieu fut glorifié encore 
cette fois dans la personne de sa servante. 

Mais ce ne fut pas tout, et Catherine devait jeter sur les discordes poli- 
tiques, qui divisaient sa patrie, l'onction et la paix divine, aussi est-elle 
appelée l'ange pacificateur de Sienne. 

En 1368, une révolution terrible avait inauguré le Mont des Réforma- 
teurs, car les républiques italiennes furent toujours déchirées par leurs 
discordes intestines. — Les républicains de Sienne abattus tombèrent sous 
la rude domination des plébéiens dont la tyrannie soupçonneuse épiait les 
citoyens jusque dans l'intimité la plus secrète de la famille. Le noble Agnelo 
d'Andréa fut arrêté pour n'avoir pas invité un réformateur à une grande 
fête qu'il donnait dans sa villa près de Sienne. 

De sa paisible cellule Catherine entendit les menaces de l'émeute et les 
cris de mort que cette foule en révolte jetait au sénateur Ludovic de Ma- 
gliano, et, ange de paix, elle écrivait à la duchesse sa femme des paroles 
d'espérance et d'encouragement pour la conjurer de demeurer ferme au 
service de Dieu au sein de la tribulation. 

Elle avait converti aussi ce jeune chevalier de Pérouse que la république 
de Sienne immola à son ombrageuse tyrannie, Nicolas Rulda, accusé de ré- 
volte et de complot par le Mont des Réformateurs. Le gouvernement popu- 
laire lança contre lui une sentence de mort. — L'âme fière de ce patricien 
ne s'abaissa point à demander grâce. Il offrit sa tête à la haine populaire. — 
Mais sa jeunesse avait été licencieuse, et l'amitié de Catherine le réconcilia 
avec la divine justice. A sa voix le repentir descendit dans son cœur. — Il 
mourut en héros. 

Il avait exigé de Catherine qu'elle le conduisît au supplice, afin que la 
prière de cette vierge l'escortât au pied du trône de Dieu. — Sainte Cathe- 



SAINTE CATHERINE DE SIENNE, VIERGE. 125 

rine de Sienne, dédaignant les haines que cette bonne œuvre pouvait lui 
susciter, le suivit au lieu où il devait être exécuté. Catherine lui sourit à ses 
derniers moments, et ce fut le plus sublime tableau que l'on pût voir dans 
les épisodes de ces révolutions sinistres, que cette sainte fille auprès de ce 
billot, que cette enfant du peuple exhortant ce patricien à mourir en martyr, 
et que ce sang de la noble Italie jaillissant sur le manteau virginal d'une 
fille d'artisans. 

Déjà depuis longtemps Catherine était plus qu'une simple vierge chré- 
tienne. — Elle était aussi la femme forte, celle qui répand partout la paix, 
l'ordre, le travail. Elle porta surtout l'ordre dans le monde spirituel, et à 
cette époque elle commença à poser la première pierre de cette fondation 
mystique, de cette école qui fait sa gloire. 

On avait vu dans l'antiquité des femmes illustres enseigner quelquefois 
des doctrines de philosophie. La célèbre Hypatia avait été l'une des gloires 
de son siècle en ce sens *. 

L'exemple d'une femme enseignant et parlant en public n'était donc pas 
nouveau, surtout dans ces républiques italiennes si voisines des chauds 
climats de la Grèce. 

Mais l'exemple d'une femme, quelque sainte qu'elle fût, parlant tout 
haut théologie et sainteté, voici qui devait assurément attirer l'étonnement 
public dans cette catholique Italie du moyen âge. Sainte Brigitte dans ses 
révélations, sainte Hildegarde, avaient toutes deux illustré leur sainteté par 
de savants écrits qui avaient aidé l'Eglise à cette protestation de notre glo- 
rieux moyen âge contre le rationalisme religieux dont le fantôme se dres- 
sait menaçant. Sainte Catherine de Sienne fit plus, elle osa prêcher haute- 
ment sa doctrine. — Elle la proclama, et jeta aux échos de Sienne, de 
Pise, de Rome ses mystiques enseignements. Elle fut l'un des chefs glorieux 
de cette école mystique, la seule qui établît l'harmonie entre l'esprit et le 
cœur, la seule qui ne séparât pas la puissance de connaître de celle d'aimer. 
Catherine se souvint qu'il avait été dit autrefois un mot sublime : Aimer, c'est 
savoir, et dédaignant la vérité abstraite, elle ramena instinctivement toutes 
les spéculations à l'amour. 

Le plus grand miracle de cette vie si belle et si pleine de prodiges est 
peut-être ce don miraculeux de science et de force que l'Esprit-Saint lui 
envoya et qui fit un philosophe, un théologien illustre de cette fille du peu- 
ple qui n'avait jamais rien appris. 

Du moment où elle commença à parler en public, elle attira à elle des 
multitudes d'hommes et de femmes qui descendaient des montagnes et des 
pays environnants pour entendre sa parole d'amour et de consolation. — 
Des monastères mêmes sortaient de leur clôture pour l'entendre. — Et c'est 
un spectacle étrange, que cette jeune fille inspirée appelant autour d'elle 
toute une école composée de parents, d'amis, de prêtres, de chevaliers, de 
soldats, de jeunes femmes, de religieux, de laïques tous unis, tous comme 
une seule famille dans la même foi, la même doctrine, le même amour, la 
même espérance, tous soumis à cette âme supérieure qui les dominait de 
toute la grandeur et la force qu'elle avait reçues de Dieu, tous la louant, 

1. Hypatia, fille de Théon, mathématicien d'Alexandrie, née à. Alexandrie, l'an 370 de Jésus-Christ, 
devint elle-même si habile dans les mathématiques et la philosophie, que les magistrats de cette ville 
l'invitèrent à faire des cours publics. Elle obtint les plus brillants succès et acquit un grand crédit sur 
Oreste, gouverneur de la ville; mais elle était païenne et peu favorable aux chrétiens. Des furieux, 
ameutés contre cette femme, s'emparèrent de sa personne, l'assommèrent, et traînèrent dans les rues ses 
membres en lambeaux, l'an 416 de Jésus-Christ. Les écrits d'Hypatia ont péri dans l'incendie de la bi- 
bliothèque d'Alexandrie. On la surnomme la Philosophe. 



126 30 AVRIL. 

invoquant la puissance que sa prière avait acquise sur le cœur de Dieu et 
glorifiant ce Dieu dans son humble servante. 

Nous regrettons d'avoir donné trop de place à la vie obscure de Cathe- 
rine pour pouvoir insister davantage sur ce tableau remarquable où de 
grands hommes de son temps, groupés par une admiration sincère autour 
d'elle, la proclament, d'une voix unanime et non suspecte, la femme la plus 
illustre du moyen âge. 

La doctrine mystique qu'enseigne Catherine se résume en deux mots : 
amour et patience. C'est là toute sa vie, c'est là aussi sa doctrine. Dans cette 
doctrine, sainte Catherine de Sienne ne sépare pas de l'amour silencieux et 
extatique, des douceurs de l'oraison, la vie active de la charité qui se ré- 
pand sur l'humanité souffrante et pécheresse en flots généreux et féconds. 

Ce ne fut pas d'elle-même que cette illustre élève de l'amour du Christ 
osa prêcher ses frères et leur révéler les miracles et les lumières surnatu- 
relles infuses dans son âme. Son humilité la défendit longtemps de tant 
d'honneurs. Mais l'inspiration est un ordre de l'Esprit-Saint. — Ni l'ignorance 
de ses élus, ni la barbarie des hommes ne peuvent l'empêcher de se produire 
et de sortir du cœur et de l'intelligence des Saints. — Qui a pu l'arrêter 
dans les Prophètes? Est-ce que Zacharie, le grand prêtre, frappé par la jus- 
tice de Dieu dans l'organe même de sa parole, ne sentit pas se délier les liens 
qui retenaient sa langue pour obéir à l'Esprit qui soufflait à son oreille le 
nom de Jean lorsqu'il fallut nommer le précurseur du Messie ? 

Donc, en face des écoles turbulentes des plus illustres universités de 
l'Europe, Catherine ouvrit son école mystique comme un jardin délicieux 
où les doux enseignements de l'amour divin attendaient les âmes malades 
que le doute ou le rationalisme avait frappées. — Toute la gloire de cette 
sainte mission ne venait à Catherine que de son humble obéissance aux 
mouvements de la grâce, de cette grâce qui l'avait prise dans les langes de 
l'enfance et qui l'avait conduite, docile et victorieuse, aux plus hauts som- 
mets de la perfection chrétienne. — C'était toute la philosophie de la croix, 
dont elle avait reçu l'insufflation du Sauveur lui-même dans les jours obs- 
curs et pénibles de sa vie mortifiée et solitaire ! 

On a tout dit des enseignements de Catherine quand on a nommé ses 
disciples. Le premier, selon la grâce, est le bienheureux Raymond de Ca- 
poue. — Le second est un artiste, un artiste dont la foi ardente fit presque 
un maître, André Vanni. Raymond de Capoue était de l'Ordre de Saint-Do- 
minique. Il fut un des successeurs de Catherine avec le Père Tommaso délia 
Fonte et Barthélémy de Sienne, tous les deux aussi de l'Ordre des Frères 
Prêcheurs. Maîtres et disciples de leur pénitente, ils venaient, après la con- 
fession sacramentale, écouter Catherine, et restaient assis aux pieds de cette 
vierge, écoutant l'Esprit parler par sa bouche pure et innocente. Quant au 
Père Bartbélemy, c'était un homme éminent. Apôtre de la Toscane, il re- 
cueillit le premier les chroniques du Tiers Ordre. — Il fut l'ami de Cathe- 
rine ; il l'avait connue jeune, et rien n'est plus doux ni plus pur que le récit 
qu'il fit de la naissance de leur sainte amitié. Il l'accompagna plus tard dans 
ses voyages à Pise, à Lucques, à Avignon, à Gênes, à Florence et à Rome. 
— Catherine, suivant ce don de connaissance parfaite qu'elle avait des 
âmes, sentait dans son cœur comme l'écho de toutes les souffrances et de 
toutes les impressions que ressentait, à quelque dislance que ce fût, ce 
cœur qui lui était si cher. Il en était ainsi pour quelques autres de ses dis- 
ciples privilégiés, Etienne Macconi, par exemple. 

La conquête de cette âme lui avait été moins facile. Elle l'avait saisie au 



SAINTE CATHERINE DE SIENNE, VIERGE. 127 

milieu du fougueux emportement des plaisirs. Pressé d'un ardent désir de 
délivrance pour sa chère patrie, ce jeune homme plein de passions vives et 
généreuses avait résolu de mettre fin aux luttes aristocratiques et aux hai- 
nes politiques qui divisaient la république siennoise. Il osa choisir pour ar- 
bitre entre sa noble famille et quelques nobles races rivales ennemies, Ca- 
therine, dont la sainteté était devenue une autorité. Catherine résolut de 
donner à Dieu cette belle âme. Elle y arriva. Dès les premières exhortations 
que lui insinua la Sainte sur l'irrégularité de sa vie, les yeux d'Etienne se 
mouillèrent de larmes. « Le doigt de Dieu est là », dit-il. Ce jeune homme 
était venu là pour le salut des autres, il y trouva le sien. 

Catherine ne fut pas longtemps à procurer la paix que sollicitait Etienne 
à force de prières. Un jour qu'elle s'était mise en oraison dans l'église de 
San-Christophe, attendant en vain le rendez-vous qu'elle avait fixé aux re- 
présentants de ces races rivales, voici que la grâce rompt tout à coup cette 
naine héréditaire, rivée pour ainsi dire à leurs nobles blasons. Ils entrent 
dans cette église où paraît Catherine en extase, environnée déjà comme 
d'une auréole. En cet instant la paix et la charité descendent dans l'âme de 
ces rudes chevaliers. — Catherine alors se lève, leur parle de Dieu et des 
biens que produit la concorde. Elle exige d'eux le mutuel pardon, le mu- 
tuel oubli de leur vieille haine. Elle unit leurs mains, elle les confond dans 
son baiser de sœur. Tous pleurent, tous demandent cette union, cette fra- 
ternité que leur prêche si bien l'ange de la patrie, et Catherine glorifie Dieu 
qui seul peut faire de semblables miracles. 

Etienne fit de rapides progrès dans la vertu. Il ne quittait presque pas 
cette chapelle souterraine de l'hospice de Sainte-Marie délia Scala où Ca- 
therine réunissait ses amis et ses disciples pour prier avec elle, et où elle 
avait elle-même son petit oratoire. — Plus d'une fois sa douce amie, qu'il 
nommait sa mère, et qui avait aussi pour lui toutes les tendresses et les an- 
goisses maternelles, le délivra d'un péril, l'arracha au danger d'une conju- 
ration. Sa prière sauva aussi d'une fièvre dévorante Néri, un ami d'Etienne, 
jeune et brillant chevalier qu'elle forma aussi à l'humble école du Christ. 
Ardent, plein de l'orgueil de son sang, le glaive de l'humilité lui parut d'a- 
bord cruel et fit saigner son cœur à ses premières blessures. Catherine ac- 
coutuma cette âme fiôre à porter docilement le joug de l'Evangile. Mais ce 
fut avec l'affection clairvoyante d'une mère, par des soins progressifs et dé- 
licats qu'elle la fortifia et qu'elle l'éleva. 

Ce fut à la foi encore timide de ce jeune homme qu'elle adressait ce re- 
proche : Je veux, mon fils, que tu ouvres l'œil de ton intelligence, que tu 
voies l'amour de Dieu pour toi, et que tu perdes la crainte. La crainte est 
un oubli de cette doctrine qui t'a été enseignée, elle dessèche l'âme et le 
corps et les retient dans une continuelle tristesse. 

Ce Néri devint un des plus ardents défenseurs de la foi au moyen âge. — 
Plus tard il négocia, par l'ordre de Catherine, la paix de l'Eglise avec la reine 
Jeanne de Naples. — Il mourut peu après Catherine dans un ermitage des 
montagnes de l'Ombrie. 

Après ceux-là venait Vanni, qui peignait dans l'enthousiasme de la foi 
ce beau couronnement de la Vierge qu'on admirait dans un des palais de 
Sienne. Catherine l'avait connu étant âgée à peine de vingt ans. Ce jeune 
artiste, une imagination de poëte, un cœur de héros, avait subi la domi- 
nation de cette belle âme si chaste, si élevée, si ardente. — Il avait pour 
elle un sentiment exquis où l'admiration, le respect, la tendresse venaient 
se fondre en une affection d'élite. Un jour qu'il la surprit ravie en extase 



128 30 AVRIL. 

dans la chapelle de Saint-Dominique de Sienne, Vanni peignit avec son 
cœur ce portrait de Catherine qu'on vit longtemps sur ce mur. Dans la 
suite, l'artiste devint capitaine du peuple. Ce jour-là il reçut de Catherine 
une lettre admirable qu'on a conservée et qui est tout un traité d'économie 
sociale et politique. 

Un autre disciple de Catherine fut Matthieu de Cenni, un homme admi- 
rable, un cœur de feu, capable des plus héroïques entreprises de la charité. 
Il fut un jour à l'extrémité, à l'hôpital de la Miséricorde où il combattait de 
tous ses soins les ravages que fit à Sienne la peste terrible de l'an 1374. Ca- 
therine l'apprend, elle court à son cher enfant. « Allons », lui dit-elle, 
« debout, Matthieu. Il n'est point temps de rester dans le repos ». Et son 
cher malade se leva plein de joie. La prière de Catherine, le vœu de sa ten- 
dresse l'avait sauvé. 

A trois milles de Sienne s'élevait au moyen âge le monastère de Lecceto. 
Là vivaient des ermites de l'Ordre de Saint-Augustin. Catherine aimait ce 
monastère. Perdu dans les solitudes de cette fertile campagne d'Italie, il 
faisait oublier à l'âme fidèle qu'à ses pieds mugissaient les passions et les 
convoitises de la terre. Ce fut là que s'établit vraiment le siège de l'école 
de Catherine. Tous les souvenirs qui se rattachent à son nom béni sont là. 
— Près de l'église est cette chambre devenue célèbre où elle se retirait pour 
être seule avec Dieu. — Elle trouva dans ce monastère encore un disciple, 
un Anglais venu dans ces solitudes on ne sait comment. Elle y trouva aussi 
le frère Antoine de Nice, dont toute la vie fut consacrée à la défense de 
l'Eglise, et un autre frère, Jean Tantucci. Celui-là appelait Catherine hum- 
blement son maître. Elle y connut aussi le frère Félix da Massa, et ce 
bienheureux frère Jérôme, amant passionné des divins mystères de la Ré- 
demption. 

Après eux venaient des femmes dont les noms se sont illustrés en s'atta- 
chant au sien. Il y en eut un grand nombre dans les rangs de ces Mantellate, 
religieuses de la Pénitence de Saint-Dominique. Celles qui sont devenues les 
plus célèbres sont : la noble Jeanne Pazzi, une ardente Florentine dont Ca- 
therine aimait le bon cœur et la belle intelligence. Jeanne de Capa, — con- 
solée par Catherine, au milieu de la terrible émeute de Florence qui l'avait 
frappée de terreur ; guérie d'une fièvre dangereuse par son intercession, elle 
la suivit et l'aima. Il y avait aussi Cecca, dont on voit le tombeau à la Minerve, 
Cecca la rieuse, la folle, comme disait doucement Catherine. Enfin, il y 
avait l'aimable Alessa ; Alessa, une fille de la race illustre des Sarracini. 
Cette charmante jeune femme était demeurée veuve à vingt ans. Comme 
Asella, tant louée par saint Jérôme, elle déroba au monde sa jeunesse et 
ses illusions flétries, sous le voile des Mantellate. C'est ainsi qu'elle connut 
Catherine, et qu'elle s'attacha à elle. Alessa survécut à cette chère amie ; et 
quand les saintes reliques de Catherine, portées en triomphe, passèrent dans 
les rues de Sienne, c'était sur le bras d'Alessa en deuil que s'appuyait Lapa, 
la vieille mère de Catherine, autrefois rendue à la vie par les prières de 
cette vierge, pour de longues années. Tous les disciples de Catherine, laïques 
et religieux, ont témoigné des prodiges de son éloquence admirable, in- 
compréhensible dans une femme élevée comme elle l'avait été. Les savants 
de son siècle l'interrogeaient ébahis. « D'où vient tant de science », se di- 
saient-ils, à une femme obscure qui n'a jamais rien appris ? » Tout ce qu'elle 
savait lui venait directement de Dieu, comme elle le dit assez dans le livre 
qu'elle composa durant ses extases. Il lui arrivait souvent de dicter à deux 
ou trois secrétaires à la fois sur des sujets divers, et sans aucun embarras. 



SAINTE CATHERINE HE SIENNE, VIERGE. 129 

Sa parole séduisait tout le monde, et ses détracteurs eux-mêmes avaient la 
bouche pleine de louanges quand ils l'avaient vue. De tous côtés on venait 
l'entendre. 

De là, de cette illustration, de cette sainteté, le poids qu'elle eut dans 
les destinées de l'Eglise et de son pays. Tant de travaux pourtant n'arrêtaient 
point les pratiques ordinaires de sa piété et de sa charité active. Elle était 
l'honneur de son peuple, et cependant les plus humbles d'entre les Saints la 
voyaient prosternée dans leurs sanctuaires. Elle affectionnait entre tous le 
monastère de Monte-Pulciano, une fondation du treizième siècle où repo- 
saient les reliques d'une sainte jeune fille du pays, morte dans la fleur de sa 
jeunesse, sous l'habit des servantes de Dieu et dans l'odeur des vertus. C'é- 
tait sainte Agnès de Monte-Pulciano. Humble fleur de l'Apennin, son tom- 
beau recevait les hommages de toute la catholicité italienne. On prétend 
que lorsque Catherine s'avança pour lui baiser les pieds, cette sainte du 
ciel, comme si elle tressaillait en reconnaissant une sainte de la terre, sou- 
leva doucement l'un de ses pieds et le présenta à Catherine. 

Dans ce monastère de Monte-Pulciano, fondé sous la Règle de Saint-Do- 
minique, Catherine enferma tout ce qu'elle aimait de sa famille : deux niè- 
ces, ses enfants chéries, filles de sa sœur Lysa. Ces doux liens l'attirèrent 
quelquefois encore à Monte-Pulciano. La vocation de sa chère Eugénie 
fut surtout l'objet de ses soins, et quand elle en était éloignée, elle lui écri- 
vait des lettres presque semblables à celles que saint Jérôme adressait de sa 
solitude de Bethléem à ces jeunes prêtres qu'il voulait être l'honneur de 
l'Eglise et l'édification des fidèles. 

A un autre monastère, le vieux couvent de Santa-Bonda, elle avait une 
amie, la sœur Constance, avec laquelle elle passait quelquefois de longues 
et douces heures d'intimité, comme elle le faisait avec Alessa à Sienne. En 
revenant vers sa ville natale, elle s'arrêtait quelquefois avec quelques-uns 
de ses frères au château délia Rocca. Un jour, après avoir réconcilié deux 
chevaliers du voisinage, ennemis depuis longtemps, elle délivra une pauvre 
femme tourmentée par l'esprit malin en lui faisant sur la gorge, où il se te- 
nait, le signe de la croix. 

Ce château délia Rocca appartenait à de nobles amis de Catherine que la 
tyrannie du Populaire épiait de loin, parce que cette illustre famille lui était 
suspecte. Au Nord de ce magnifique domaine, se déroulait une des plus 
belles vallées de l'Orica. Ce séjour aurait fait les délices de Catherine sur la 
terre, si ses rêves du ciel n'eussent fermé d'avance son cœur à tous les dé- 
sirs, même les plus purs, de ce monde ; car elle aimait cette nature qui lui 
parlait de Dieu si hautement. Elle aimait le chant matinal des oiseaux, les 
bruits du soir dans la campagne, les fleurs, toutes ces poésies que la main 
de Dieu a semées sur la terre. Au sommet des Apennins elle cherchait à sai- 
sir les soupirs des feuilles agitées par le vent, et les harmonies de cette na- 
ture majestueuse et sauvage. Elle aussi, elle était poëte ; et tous les Saints 
l'ont portée dans leur cœur, dans leur intelligence, la Poésie, que la Fable 
elle-même avait faite la fille du ciel. 

Catherine tint d'une autre famille le superbe château de Belcaro, où le 
Pape l'autorisa à établir une communauté de Mantellate. Là seulement le 
Tiers Ordre devint régulier. Elle avait déjà fondé le monastère de Notre- 
Dame des Anges. 

Au retour d'un de ces pèlerinages, elle trouva à Sienne le deuil et la 
douleur. C'était l'année 1374 ; la guerre civile déchirait la république sien- 
noise. A ces horreurs se joignait la peste. L'Ange de Sienne ne manqua pas 
Vies des Saints. — Tome V. 9 



130 30 AVRIL. 

à son pays. Catherine ne pouvait lui refuser tous les secours de sa prière et 
de sa charité. Elle et ses compagnes y furent sublimes. 

Le salut des âmes l'appela ensuite à Pise. Quelques frères et quelques 
Mantellate l'accompagnèrent dans ce voyage. Elle était là chez Gérard Buon- 
conti, et son arrivée fut une fête. — L'archevêque, des seigneurs, des reli- 
gieux, des prêtres, des enfants de familles illustres, firent son cortège. On 
y voyait la petite Tora, qui devint plus tard la bienheureuse sainte Claire 
Gambacorti. Dans la maison de Gérard elle renouvela, par la force de sa 
prière, ce miracle d'un tonneau vide devenu tout à coup plein d'un vin 
délicieux et inépuisable. 

Cependant, deux grandes pensées agitaient l'âme de Catherine : la paci- 
fication de l'Eglise, sa mère chérie, pour laquelle elle se sentait dévorée de 
zèle et d'amour, puis cette pensée si féconde du moyen âge: la guerre 
sainte des croisades. 

Elle avait à Pise de fréquents entretiens avec l'ambassadeur de Chypre, 
et elle lui communiquait le pressentiment qu'elle avait des prochains mal- 
heurs dont un long schisme allait déchirer l'Eglise. Elle en faisait aussi la 
confidence à ce bon Père Raymond qui la suivait partout. Elle voyait cette 
croisade, objet de tous ses vœux, reculée bien loin encore par les discordes 
qui séparaient les peuples chrétiens. — Ce fut peut-être la douleur qui con- 
suma sa vie. 

Pérouse venait de se révolter, et Catherine, qui prévoyait tous les maux 
à venir, fit tout pour empêcher la révolte à Pise, à Lucques et dans le reste 
de la Toscane. — A Lucques, elle avait déjà fondé comme une colonie mys- 
tique avec laquelle elle correspondait. 

Ce fut à Pise que Catherine demeura morte pendant tout un jour. Ses 
sœurs, ses frères pleuraient autour d'elle ; tout à coup revinrent les batte- 
ments de son cœur, et on l'entendit s'écrier : « mon âme, que tu es mal- 
heureuse ! » 

Tous se réjouissaient de voir leur mère, leur bienfaitrice revenue parmi 
eux ; seule elle pleurait, parce que son âme, qui avait déjà peut-être entrevu 
les splendeurs de Dieu, redescendait sur cette terre d'exil. 

Et en effet, Catherine le révéla. — Elle avait entrevu tous les mystères 
de l'autre vie, la gloire des justes, la confusion des pécheurs. Elle avait vu 
la divinité, et le Père céleste lui avait dit : « Considère toutes ces choses, et 
redescends sur la terre pour révéler mes jugements aux hommes, et pour 
les convertir et les enseigner. Tu les instruiras de la doctrine spiri- 
tuelle, et je te donnerai ma divine sagesse contre laquelle ne peuvent rien 
les contradictions du monde ». 

Peu de temps après, dans une de ses extases, et comme Catherine, dé- 
vorée de cette charité généreuse que connurent tous les Saints, demandait 
au Sauveur d'être admise à l'honneur d'avoir part aux souffrances de la 
croix, elle reçut sur son corps tous les stigmates de la Passion. Ces douleurs 
qu'elle avait tant désirées étaient cruelles. — Elle comprit alors quel était 
cet amour immolé qui avait sauvé le monde ; elle comprit combien « ce 
cœur avait aimé les hommes ». Ces plaies divines et miraculeuses se voyaient 
encore sur elle, même après sa mort. 

Les travaux de Catherine pour l'unité de l'Eglise sont l'illustration de la 
dernière partie de sa vie. 

Le quatorzième siècle finissait dans des convulsions étranges. Ce n'étaient 
que discordes dans tous les Etats de l'Europe. Discordes politiques, civiles, 
religieuses, l'incendie était partout, et partout terrible. L'Allemagne, la 



SAINTE CATHERINE DE SIENNE, VIERGE. 431 

France, l'Angleterre, l'Espagne étaient déchirées au dedans, ou menacées 
au dehors. Les républiques n'étaient pas plus heureuses. Dans les Pays-Bas 
et dans les républiques italiennes, la tyrannie populaire faisait regretter ou 
désirer le joug du plus dur despotisme. 

Dans la république de Sienne, cette tyrannie populaire n'était pas repré- 
sentée par un seul, comme il en est même dans les monarchies les plus ca- 
lamiteuses ; — car le gouvernement libéral, cette grande hérésie politique, a 
ses sectes comme toutes les hérésies. — Le mont des Réformateurs, le mont 
des Neuf, le mont des Douze, donnaient à la république autant de maîtres 
qu'ils avaient de membres. Les Visconti ravageaient la Lombardie, — Naples 
était frappée de terreur sous la domination de Jeanne, — Rome, abandonnée 
par les Papes d'Avignon, était dans un état pire encore, l'anarchie la dé- 
chirait. 

Et cependant l'Italie, dévorée par tant de fléaux, dominait encore les 
nations par son âme et par son esprit. Le Droit et la Poésie y avaient atteint 
toute leur splendeur. — Pétrarque et Boccace y représentaient le Génie de 
la Poésie. — Et Catherine, offrant dans ses écrits et ses discours la gravité, 
la rectitude d'un homme d'Etat à côté de son poétique mysticisme, person- 
nifiait en elle seule le Génie du Droit et le Génie de la Poésie. — En ce sens 
elle ne fut pas seulement l'honneur de son siècle et de son pays ; elle offre 
comme un résumé de leur caractère. 

Cependant, les Etats pontificaux, reconquis par Gilles Albornoz, refleu- 
rissaient pendant que la lutte des Papes avec cette terrible maison de Vis- 
conti recommençait. Il se fit une ligue dans la chrétienté, formée des prin- 
cipales puissances de l'Europe. Sur ces entrefaites, les légats qui avaient 
succédé au sage gouvernement d'Albornoz avaient, par leur ambition et 
leur rapacité, soulevé la république de Florence jusque-là si dévouée au 
Saint-Siège. La haine contre le clergé alla chez les Florentins jusqu'à l'abo- 
lition des tribunaux canoniques, et jusqu'au massacre des prêtres. — A 
Prato la même révolte avait eu lieu. Galéas Visconti profita de ces faits. La 
révolte prit encore des proportions plus vastes. Le vieil esprit gibelin orga- 
nisa le gouvernement de la terreur. — Pérouse, Bologne et plus de soixante 
villes des Etats du Pape firent cause commune avec Florence. C'était plus 
que le sentiment de l'indépendance patriotique qui était l'âme de la révolte. 
Le digne et excellent Grégoire XI le sentit et en fut frappé. Mais il protesta 
contre les événements par son interdit. Il le devait. 

Le commerce florentin fut abattu dans cette lutte sanglante. Las des 
vexations et du pillage que leur faisaient subir les nations chez lesquelles 
tout leur commerce s'était réfugié, les Florentins essayèrent une démarche 
de conciliation auprès de Grégoire: elle échoua. Qui allait rétablir l'harmo- 
nie entre cette puissance populaire déchaînée et la puissance spirituelle de 
l'Eglise romaine ? Les choses étaient dans un état désespéré. Catherine, à 
la nouvelle de tous ces maux, était demeurée consternée. — Elle aimait 
son pays avec cette énergie qu'elle portait dans ses plus douces affections. 
Et l'Eglise, combien plus elle l'aimait! quelle amertume, quels combats 
pour son cœur ! 

Un jour elle se leva, comme un demi-siècle plus tard devait se lever 
Jeanne d'Arc l'inspirée, — une fille du peuple aussi. — Elle portait ce jour- 
là le salut de la chrétienté dans son cœur. Alors commença entre Catherine 
et Grégoire XI une sublime correspondance. Elle nous initie à une politique 
nouvelle qui ne parle pas le langage de la diplomatie commune ; c'est la 
vraie politique, la seule bonne, celle qui éclaire, qui pacifie. Elle prie, elle 



132 30 AVMi; 

conjure ce Pontife : — « Hélas ! mon doux Père », lui écrit-elle, (t au nom 
de Jésus crucifié, je vous prie d'agir avec bonté et de vaincre la malice et 
l'orgueil de vos enfants par la patience, l'humilité et la douceur. Vous 
savez, Père, qu'on ne chasse pas le démon par le démon, mais par la seule 
vertu. Hélas ! Père ! la paix, la paix pour l'amour de Dieu, afin que vos en- 
fants ne perdent pas l'héritage de la vie éternelle. La paix et non plus la 
guerre ! marchons sur nos ennemis portant l'étendard sacré de la croix et 
armés du glaive de la douce et sainte parole de Dieu. Je ne puis rien de 
plus; ayez pitié des doux et amoureux désirs que je vous offre avec mes 
larmes pour la sainte Eglise. Pour moi, je donnerai volontiers ma vie pour 
la gloire de Dieu et le salut des âmes. — Jésus, amour ». Telle est donc la 
politique de Catherine : Prière, larmes, pardon, paix. C'est la politique delà 
croix. 

Non-seulement c'était sa politique, mais elle n'était pas d'un autre parti 
que de celui de la justice. Pendant qu'elle demandait au Pape la paix, pour 
que la civilisation chrétienne pût aller au secours des Lieux Saints, et pour 
que cessât cette captivité de la papauté d'Avignon, elle cherchait à redres- 
ser le vice réel de l'administration des légats, qui avaient été le grand levain 
dans ces révoltes. — Elle peignait dans ses lettres, pleines de sens et d'équité, 
la source de tant de maux, et elle écrivait aux princes et aux seigneurs 
pour ranimer dans leurs cœurs le sentiment patriotique et le respect des 
droits populaires. 

Les tentatives des Florentins pour la paix échouèrent encore une fois. Il 
n'y avait plus que Catherine qui pût la procurer. Elle se leva malade, partit 
en envoyant au-devant d'elle Raymond de Capoue ; elle osa aller elle-même 
demander la paix à Grégoire. Cette paix, le rétablissement de la papauté à 
Rome, c'était tout le rêve de Catherine. 

Mais elle acheta chèrement le succès. Il fut cruellement retardé par la 
mauvaise foi des Florentins, qui semblèrent longtemps se jouer de la pa- 
tience de ce bon Pontife. Les cardinaux eux-mêmes, jaloux de voir les avis 
de Catherine toujours prépondérants dans les conseils du Pape, s'attaquè- 
rent à la sainteté de cette vierge. Trois d'entre eux surtout, des hommes 
éminents par la science, essayèrent de la surprendre dans ses discours. Ca- 
therine fut inébranlable, et elle les confondit par l'humilité et la sagesse de 
ses réponses ; ils avouèrent au Pape que l'Esprit-Saint parlait par cette 
bouche pacifique et inspirée. 

Dans ce séjour à Avignon, Catherine accomplit une grande entreprise. 
Elle osa proclamer devant le souverain Pontife les vices de la cour romaine. 
Elle osa demander au nom de la doctrine immaculée du Christ la réforme 
de ces abus. 

Elle parlait de toutes ces choses avec une éloquence oratoire et une rec- 
titude qui charmaient Grégoire, et qui emportaient sa volonté. — Il la fai- 
sait venir souvent et lui ordonnait de parler des choses de Dieu en plein 
consistoire; ses discours étaient dignes de l'admiration publique. Quelques- 
uns sentaient en elle se remuer l'inspiration divine ; mais d'autres, envieux, 
jaloux, affectaient d'être scandalisés. Il s'en fallait peu qu'ils la présen- 
tassent au peuple comme sorcière, ainsi que le peuple anglais l'osa faire plus 
tard pour Jeanne d'Arc. 

La cour d'Avignon lui fut hostile, car on savait que la mission de Cathe- 
rine était de ramener à Rome la papauté triomphante. Elle décida enfin 
cette grande question. — Sainte Brigitte, une autre sainte illustre, venait 
de mourir, et ses prophéties avaient ébranlé aussi le Pape. Enfin l'heure 



SAINTE CATHERINE DE SIENNE, VIERGE. 133 

de ce départ tant désiré par Catherine arriva. Le Pape quitta solennellement 
Avignon, et il alla se rasseoir sur le tombeau de saint Pierre (17 janvier 4377). 
Grégoire avait exigé qu'elle partît en même temps que lui. Toulon et les 
autres villes qu'elle traversa voulurent voir cette fille que la cour papale 
avait en si haute estime et dont la sainteté faisait tant de bruit. Elle fit 
encore là du bien. 

11 lui fallait maintenant pacifier Florence, où le vent de la révolution 
soufflait toujours. Catherine demanda la paix avec la cour romaine. Elle 
l'obtint du parti guelfe, qui était la fleur de la nation. Le comité des Huit 
ne la voulut pas ; cette querelle engendra de nouvelles discordes. 

Dans cette lutte suprême , les Huit furent vainqueurs. La populace 
était avec eux, ce fut un horrible carnage. Catherine apparaissait à ces 
misérables, comme la plus illustre hostie à sacrifier à la patrie, au bien pu- 
blic. Menacée avec tous les siens, entourée de vociférations effrayantes, 
poursuivie, Catherine, le sourire aux lèvres, se félicitait en elle-même de 
pouvoir donner sa vie et son sang pour l'Eglise. Elle espérait peut-être que 
ce sang apaiserait les fureurs populaires, qu'il dissiperait l'ivresse de ces 
forcenés et ferait refleurir la paix dans la Toscane. La populace la plus 
redoutable de Florence, les Ciompi ou cardeurs de laine, la cherchait de 
toutes parts. Elle présenta sa tête à leurs hallebardes levées. — Elle se jette 
au milieu de ces furieux et tombe à genoux aux pieds de leur chef : « Tu 
cherchés Catherine », leur dit-elle, «la voici. Fais ce que Dieu te permettra, 
mais ne fais aucun mal à ceux-ci qui sont à moi » . 

Le chef de la conjuration populaire s'arrête à sa vue. Ce courage, ce 
mépris de la vie, l'inspiration qui la guidait toujours dans les grandes 
heures de sa destinée, donnaient à Catherine un prestige que soutenait sa 
sainteté bien connue. « Retirez-vous », lui dit-il. « Fuyez, de grâce », 
comme s'il avait craint qu'un de sa troupe osât porter la main sur cette élue. 

Mais Catherine ne se relevait pas. «Non», dit-elle, «je veux mourir 
ici, je veux donner mon sang pour ce Dieu dont vous outragez les vicaires, 
pour vous, pour votre salut. C'est là mon unique désir ». Cette troupe fut 
émue. Et ce chef forcené s'enfuit les yeux pleins de larmes, comme s'il eût 
été la victime poursuivie et non le bourreau. 

De ce jour la révolution se calma dans Florence, et peu à peu Catherine 
vit s'avancer cette paix pour laquelle elle s'était offerte en holocauste. 

Les villes des Etats pontificaux étaient près de se rendre ; la République 
florentine sentait ses intérêts politiques et commerciaux menacés par cette 
révolution même, qui n'avait abouti qu'à des tribunaux de sang. Gré- 
goire ne demandait qu'un peu de bonne volonté. Catherine, comme la 
colombe de l'arche, porta de l'un à l'autre camp le rameau d'olivier, et la 
paix de Sarzana termina sa mission politique. Son nom fut chargé des bé- 
nédictions de la république. A Sienne elle fut reçue en triomphe (mars 1378). 

Aussitôt, cette femme humble et forte alla cacher sa gloire dans sa cel- 
lule solitaire délia contrada dell' Oca. Là elle dicta à ses disciples bien- 
aimés ce livre admirable qui résume sa doctrine, et qui est le chef-d'œuvre 
de ses travaux, le Dialogue, un des monuments les plus importants de la 
théologie mystique. 

Catherine n'est pas étrangère à la réforme de l'administration temporelle 
du Pontificat qui réparait toute l'odieuse conduite des légats. La consti- 
tution de Grégoire XI assura le bonheur et la liberté aux populations des 
Etats du Pape. 

Au joug débonnaire de Grégoire XI succéda le gouvernement droit, 



134 30 AVUTL. 

juste, mais sévère d'Urbain VI. Ce noble Pontife voulut établir la réforme 
ecclésiastique dans toute sa rigueur. Ses cardinaux s'unirent contre lui. Un 
schisme éclata dans l'Eglise. Ce fut encore une nouvelle douleur et de nou- 
veaux travaux pour Catherine. 

Lorsque Urbain VI n'était encore qu'archevêque de Bari, il avait 
connu Catherine à la cour d'Avignon, et il savait sa vertu et son influence 
sur l'esprit des peuples. Il l'appela à Rome par un ordre formel, car la Sainte 
sentait venir ses derniers jours sur la terre, et elle avait besoin de solitud?. 
et de recueillement. 

Urbain VI la reçut avec bienveillance et comme une vraie puissance 
qu'elle était d'ailleurs, par le mérite et la sainteté. — Elle fit aux cardinaux, 
en plein consistoire, un discours si sage, si imposant, sur la Providence 
particulière de Dieu dans le gouvernement de son Eglise, qu'elle fortifia le 
cœur éprouvé du nouveau chef de l'Eglise, et, à la prière d'Urbain, elle se 
dévoua à la défense de l'unité. 

Elle appela à l'obéissance au souverain Pontife tous les princes de l'Eu- 
rope ; son second soin fut de chercher par des lettres pleines de cœur, et 
animées de l'énergique sentiment du devoir, à ramener les trois cardinaux 
auteurs du schisme. Ensuite, comme elle craignait que la France, fille aînée 
de l'Eglise, ne fortifiât le schisme en donnant son adhésion, elle écrivit au 
roi Charles V lui-môme, pour lui demander sa récognition en faveur d'Ur- 
bain VI. Ce n'était pas une petite démarche. Le roi Charles V était long à 
prendre ses décisions, et se fût-il trompé, il n'y fût pas revenu. De plus, 
la France ne cachait pas ses sympathies pour les Papes français d'Avignon. 
Ce qu'on avait prévu arriva. Charles V se déclara pour Clément VII qui 
siégeait à Avignon. 

La France fut excommuniée. En haine de son influence, l'Angleterre 
se fit urbaniste. L'Allemagne, la Hongrie avaient déjà offert leur obéissance 
à Urbain VI, par les négociations de Catherine. 

Mais Clément VII, en démembrant les Etats pontificaux au profit d'un 
prince de la maison de France, se rendit impopulaire en Italie 1 . Catherine 
eut donc l'avantage de prêcher pour la patrie commune menacée, en même 
temps que pour l'unité de l'Eglise, tandis que la France n'avait pour alliée 
que Jeanne de Naples ; toutes les nations chrétiennes s'étaient liguées 
contre elle. 

On vit alors, au milieu de cette grande querelle de la chrétienté, s'éle- 
ver la voix de deux femmes, les plus illustres peut-être de ce temps, toutes 
deux sœurs en sainteté, toutes deux éminentes en mérite. Ce fut sainte 
Catherine de Sienne, l'arbitre de l'Italie, et une autre Catherine, fille de 
sainte Brigitte, à qui Urbain, qui la connaissait, disait : « Ma fille, on voit 
bien que vous avez été nourrie du lait de votre mère ». La grande pensée 
de la réformation de l'Eglise unit ces deux femmes illustres. Des sympathies 
mutuelles de leur pensée politique, naquit cette belle et sainte amitié qui 
fait leur gloire. Sainte Catherine de Sienne, la plus éminente des deux, 
était dans ces douces relations la plus humble encore des deux, et c'était 
elle qui allait chaque jour chercher l'entretien de son amie au Viminal, où 
était l'humble monastère des religieuses Clarisses que dirigeait Catherine de 
Suède. 

Catherine tenta de ramener à la vraie Eglise le cœur endurci de Jeanne 
do Naples. Elle entama avec cette reine une longue correspondance. Mais 

1. Il ne s'était réservé que Rome et la Sabine et avait érigé tout le reste en un royaume de l'Adriatique 
destiné au duc d'Anjou, frère de Charles V. 



SAINTE CATHERINE DE SIENNE, VIERGE. 135 

l'aveuglement et la cruelle légèreté de Jeanne lassèrent la patience de Ca- 
therine. Jeanne, déchue depuis longtemps de son trône par ses crimes, n'y 
avait plus qu'un pied en quelque sorte. Catherine s'adressa à Charles 
Durazzo. 

Ce jeune prince répondit à son appel. Il reconnut publiquement Ur- 
bain VI, et vengeur des crimes de la reine de Naples, appelé par les vœux 
des Napolitains, il recueillit l'héritage de cette princesse. 

La dernière consolation humaine qui attendait Catherine en ce monde, 
fut la victoire qu'Urbain VI remporta dans Rome même contre une bande 
de Bretons, partisans de l'antipape Clément VII. Catherine se priva de ses 
disciples bien-aimés pour offrir leurs bras à la défense de la papauté. 
Raymond et Etienne étaient partis. Ils avaient surpris à ses paupières des 
armes prophétiques. C'était son dernier adieu. 

L'année 1380 fut la dernière de cette glorieuse vie qui s'était donnée, 
distribuée à tous. Elle expira le 29 avril. C'était le jour de la fête de 
saint Pierre, martyr, ce bienheureux dominicain qui rendit l'âme en écrivant 
avec son sang ces mots : Je crois en Dieu. 

Les angoisses que lui causaient ses révélations sur l'avenir de l'Eglise 
furent pour cette Sainte comme une passion douloureuse. Elle criait au 
Seigneur, et demandait grâce pour cette Eglise, épouse de son divin Fils. 
«Prenez», criait-elle, « ô mon Créateur, ce corps que j'ai reçu de vos 
mains. Ne pardonnez ni à la chair, ni au sang, rompez-le, jetez-le dans des 
brasiers ardents ; brisez mes os, pourvu qu'il vous plaise de m'exaucer en 
faveur de votre vicaire... » 

Elle écrivit avant sa dernière heure au bienheureux Raymond : « Mon 
ami, ma vie se distille pour l'Eglise, douce épouse du Christ. Je marche 
dans la voie arrosée du sang des martyrs. Je prie Dieu de me laisser voir 
bientôt la rédemption de son peuple ». 

L'esprit malin, son ennemi, lui suscita un combat terrible à ce moment 
suprême, car la mort des Saints du Seigneur est quelquefois pleine de tribu- 
lations et d'angoisses. Le spectacle de cette lutte dernière, et des souf- 
frances de cette âme qu'au seuil du ciel même l'enfer voulait ravir encore, 
fît tressaillir les pieuses femmes et les Saints qui l'entouraient. Cette souf- 
france fut longue, mais enfin le tentateur la laissa ; le sourire reparut sur les 
lèvres de Catherine, et ses hymnes de reconnaissance au Dieu qui l'attendait 
ne finirent plus qu'avec sa vie. 

Ses adieux à ceux qu'elle aimait furent sublimes. Son aimable Etienne, 
conduit aux pieds de Catherine mourante par une inspiration du Saint-Es- 
prit, reçut ses dernières paroles. Il se retira dans l'Ordre des Chartreux, 
ainsi que Catherine le lui avait prédit. 

Il y avait à Rome une pieuse veuve, Sémia, qu'elle admettait dans sa 
familiarité. Elle avait fait un rêve cette nuit même, un rêve prophétique 
qui lui montra les miséricordes de Dieu sur Catherine, et la présentation au 
ciel de cette nouvelle sœur des vierges. 

Plusieurs de ses disciples reçurent aussi l'avertissement du triomphe 
éternel de leur mère bien-aimée. Catherine elle-même apparut, à l'heure 
de sa mort, au Père Raymond, son directeur spirituel qui était alors à 
Gênes, et lui fit connaître son bonheur. 

La nouvelle de cette mort fut une calamité dans l'Eglise, un deuil pour 
toute l'Italie. Le corps de sainte Catherine, paré de l'habit de Saint-Domi- 
nique, avec le voile de laine blanche et le manteau noir, fut porté à la Mi- 
nerve et déposé dans une chapelle de Saint-Dominique. Ses funérailles 



136 30 AVRIL. 

durèrent trois jours. Les miracles abondèrent depuis dans cette chapelle 
bénie. 

Mais la République de Sienne fut jalouse de Rome, et elle demanda au 
Pape une relique de cette fille de ses entrailles. Le Pape lui donna cette 
tête qui avait porté tant de hautes, tant de nobles pensées. L'arrivée de 
cette relique précieuse à Sienne fut un triomphe encore plus complet que 
le premier pour la mémoire vénérée de Catherine. Tous les habitants de 
Sienne, laïques et religieux, grands et petits, pauvres et riches, allèrent 
saluer le Chef bienheureux de la Sainte. 

La République de Sienne honora à l'égal d'un lieu saint la maison de 
Giacomo, où Catherine avait grandi en âge et en vertus. 

Cette pauvre cellule de la Fullonica, toute pleine des ravissements de 
Catherine, des parfums de sa pureté, et de ses soupirs vers le ciel, cette 
cellule où elle travaillait avec ses compagnes, où, en vraie italienne, elle 
mêlait souvent aux paroles saintes une mélodie musicale sortie de son 
cœur de poëte, cette cellule elle-même est aujourd'hui un oratoire magni- 
fique. L'art a paré ce sanctuaire, l'opulence l'a enrichi de ses dons. Enfin 
le culte de la catholicité l'honore et le consacre. 

Avant 93, Paris possédait quelques-uns de ses ossements dans le grand 
couvent des religieux de Saint-Dominique. L'église de Mailly (Somme) pos- 
sède actuellement de ses reliques. 

Le pape Pie II la canonisa en 1461, quatre-vingt et un ans après sa nais- 
sance au ciel, et Urbain VIII, dans la réforme du Bréviaire, transféra sa 
fête au 30 avril. Par décret du 13 avril 1866, Pie IX a établi sainte Cathe- 
rine de Sienne, la seconde patronne de Rome. 

Voici comme on représente la sainte patronne de Sienne : 

1° Notre-Seigneur lui apparaît, et pour la récompenser de sa charité 
envers les malades, lui permet d'appliquer sa bouche sur la plaie de son 
côté ; 2° saint Dominique la revêt de l'habit de son Ordre ; 3° on la voit te- 
nant un chapelet à la main, agenouillée, avec le même saint Dominique 
aux pieds de la sainte Vierge. C'est pour exprimer qu'après le fondateur de 
la dévotion du Rosaire, nul n'a plus travaillé aie répandre que sainte Cathe- 
rine de Sienne ; 4° sur une ancienne gravure en bois du xv e siècle, on la 
trouve debout, tenant un crucifix accompagné d'un lis et d'une palme. De 
la même main, elle tient encore un livre sur lequel est écrit : Jesu dolce, 
Jesu amore; de l'autre, un cœur enflammé avec cette légende sur une bande- 
rolle : Cor mundum créa in me, Deus. Au dessus deux Anges volent en suspen- 
dant trois couronnes sur sa tête, celle de la science, celle de la virginité et 
celle du martyre (par les stigmates sans doute) ; 5° mais la manière la plus 
caractéristique de la représenter est assurément la suivante : Figure en pied, 
costume des religieuses dominicaines, sur la tête une couronne d'épines, un 
crucifix à la main sur lequel s'épanouit un bouquet de lis ; aux pieds, aux 
mains, au côté gauche, les stigmates figurées par des étoiles à sept rayons 
ou plis; 6° Fra Bartolemeo, de l'Ordre de Saint-Dominique, a peint le 
mariage mystique de sainte Catherine. 

Outre les lettres et le dialogue, on a de sainte Catherine un traité de 
l'Obéissance, un de la Discrétion, un de l'Oraison et un quatrième de la Provi- 
dence. Il y a dans tous un grand fond de théologie mystique. 

La Vie de sainte Catherine, qui occupe cent-vingt-six pages in-folio dans les Bollandistes, t. m 
d'avril, a d'abord été' composée par le Père Kaymond de Capoue, son confesseur : nul mieux que lui ne 
connaissait la Sainte; il parle en témoin oculaire. Voir aussi une lettre du Pore Etienne Conrard, prieur 
de la Chartreuse de Pavie; la bulle de la canonisation rapportée par Surius et les Bollandistes; les ad- 
mirables lettres de la Sainte; son Histoire, par Chavin do Malan, 2 vol. in-8o, Paris, 1844. 



SAINT ADJUTEUR, SEIGNEUR DE VERNON, ERMITE. 137 

SAINT ADJUTEUR ', SEIGNEUR DE VERNON, ERMITE 

1131. — Pape : Innocent II. — Roi de France : Louis VI, le Gros. 



Celui qui croit en Dieu observe ses commandement!, 
et celui qui met en Dieu sa confiance ne tombera 
dans aucun mal. Eccli., xxxn, 33. 

Adjuteur était de l'illustre maison des seigneurs de Vernon-sur-Seine ; 
un d'eux, noramé Guillaume, est enterré dans l'église principale de ce lieu; 
il est appelé, dans son épitaphe, prince de Vernon, et passe pour avoir été 
grand-père de notre Saint. Son père s'appelait Jean, et sa mère Rosemonde, 
l'un et l'autre fort pieux et remplis de charité pour les pauvres. La sainteté 
de Rosemonde fut même si grande, qu'on lui donne le titre de Bienheu- 
reuse, et qu'on l'invoque publiquement avec son fils. L'éducation qu'Adju- 
teur reçut par leurs soins le rendit bientôt un excellent modèle de vertu. Il 
faisait sa principale occupation de la prière ; il domptait son corps par des 
jeûnes et des abstinences très-rigoureuses, et ne lui épargnait rien de ce qui 
était propre à le rendre entièrement soumis à l'esprit. Son austérité alla 
même jusqu'à un tel excès, que, tout jeune qu'il était, il ne paraissait avoir 
que la peau et les os. 

Dans la fleur de sa jeunesse, il se croisa avec un grand nombre d'autres 
seigneurs pour aller faire la guerre en Palestine, et tâcher de délivrer le 
sépulcre de Notre-Seigneur des mains des infidèles. Lorsqu'il fut près 
d'Antioche, quinze cents ennemis l'attaquèrent, et mirent aisément en fuite 
sa troupe, qui n'était que de deux cents hommes. Alors il implora, avec une 
ardeur extrême, le secours du ciel, et pria sainte Madeleine, pour laquelle 
la ville de Vernon avait alors une grande dévotion, de ne le pas abandonner 
en cette occasion. 

A peine avait-il achevé sa prière, qu'un ouragan épouvantable éclata 
tout à coup, remplit les infidèles de terreur, et les obligea de prendre la 
fuite à leur tour. Adjuteur rallia ses gens, leur donna un nouveau cou- 
rage, et avec ce peu de monde, poursuivit si vigoureusement les fuyards, 
qu'il en demeura mille sur place, et que le reste fut mis entièrement hors 
de combat. 

Après dix-sept ans de diverses entreprises, où il fit toujours paraître un 
courage intrépide pour la cause du christianisme, il tomba entre les mains 
des ennemis, fut fait prisonnier, jeté dans un cachot et chargé de chaînes ; 
on lui fit même souffrir beaucoup de tourments pour l'obliger à renier sa 
foi et à se faire sarrasin. Mais il ne fut pas moins constant dans cette cala- 
mité, qu'il avait été courageux dans les combats, et rien ne fut capable 
d'ébranler sa foi, pour laquelle il souhaitait même de répandre tout son 
sang et de perdre la vie. Un jour, qu'après un traitement fort barbare, il 
était seul et abandonné dans sa prison, il leva les yeux au ciel et implora le 
secours de sainte Madeleine, pour qui il avait une singulière dévotion, 
comme tous ceux de son pays, et de saint Bernard de Tiron, qui était mort 
depuis peu et que Dieu rendait éclatant par de grands miracles. 

1. Ajoutre, Ustre, Adjuton, Adjudou, Aiatou, eto. 



138 30 AVEU. 

A la suite de cette prière il s'assoupit, et, pendant cet assoupissement, il 
fut transporté avec ses chaînes, du fond de sa prison, qui était en Orient, 
en un bois proche de la ville de Vernon, lieu de son domaine. Sainte Made- 
leine et saint Bernard, auteurs de ce grand miracle, l'ayant mis doucement 
à terre, lui dirent que ce devait être là le heu de son repos jusqu'à la 
fin de sa vie. L'archevêque de Rouen , qui était Hugues III, en fit des 
informations, et le reconnut véritable par la déposition de cinq ou six sei- 
gneurs qui avaient mangé avec lui, en Palestine, la veille de son transport 
et de son arrivée en Normandie. 

Pour lui, afin de reconnaître cette grâce, il fit bâtir une chapelle à l'hon- 
neur de sainte Madeleine, au lieu même où cette sainte amante de Jésus- 
Christ l'avait déposé, et y fit dresser trois autels, dont le principal fut dédié 
sous le nom de Saint-Sauveur et de Sainte-Marie-Madeleine. Ensuite, il se 
fit religieux dans l'abbaye de Tiron, qu'il institua héritière de tous ses biens, 
et y vécut avec tant de sainteté qu'il était un sujet d'admiration pour tous 
les religieux. Il avait un lit dans sa chambre comme les autres religieux, 
mais il couchait sur la terre et ne se servait de ce lit que pour cacher son 
austérité. Il assistait aux repas de la communauté, mais il s'y contentait de 
pain et d'eau et de quelques herbages sans assaisonnements. Il ne quittait 
jamais son cilice, et le plus usé de tous les habits était celui qui lui était 
le plus agréable. 

Avec la permission de ses supérieurs, il se retira en solitude dans cette 
chapelle de Sainte-Madeleine qu'il avait fait bâtir, et qui était accompa- 
gnée de quelques maisons, prieuré dépendant de Tiron. Il n'est pas croyable 
avec quelle ferveur d'esprit, et avec quelle austérité il vécut en cet ermi- 
tage. Son logement était une grotte derrière l'autel. Son exercice continuel 
était de prier et d'exercer la charité corporelle et spirituelle envers le pro- 
chain. L'archevêque Hugues, qui a le premier écrit sa vie, dit qu'il s'appli- 
qua avec un zèle infatigable au secours des religieux qui étaient dans le 
besoin, à la réparation des églises, au soulagement des pauvres, à la récon- 
ciliation des grands seigneurs et des princes, à la réformation de la jeunesse, 
au rétablissement des bonnes mœurs, et à tout ce qui pouvait contribuer à 
l'ornement du christianisme ; qu'il était persévérant dans les veilles et dans 
la prière, infatigable dans le travail, patient dans les afflictions, zélé pour la 
Chasteté, qu'il conserva intacte à la guerre où les dangers sont si nombreux 
pour cette vertu; enfin, qu'il se rendit aimable à Dieu, aux Anges et aux 
hommes. 

Les miracles relevèrent encore ses grandes vertus. Il rendit la vue aux 
aveugles, l'ouïe aux sourds, la santé à toutes sortes de malades, et délivra 
un homme possédé d'un furieux démon. Ayant appris qu'il y avait dans la 
Seine un gouffre très-dangereux, où il se perdait beaucoup d'hommes et de 
bateaux, il pria l'évêque de s'y transporter, de faire dessus le signe de la 
croix, et d'y jeter de l'eau bénite; et, pour lui, il y jeta une partie de la 
chaîne avec laquelle il avait été transporté ; et, au même instant, le gouffre 
se remplit, et cessa d'être dangereux. 

La fin de la vie de saint Adjuteur étant arrivée, il fit supplier l'évêque 
diocésain et l'abbé de Tiron de le venir assister. Ils se transportèrent aussi- 
tôt en sa chapelle ; après qu'il eut reçu de leurs mains les derniers Sacre- 
ments, il rendit son âme, chargée de mérites, à Notre-Seigneur. Ce fut le 
30 avril de l'an 1131. Son corps fut enterré en cette même chapelle, qui 
avait été le lieu de ses grandes pénitences. Il s'y fit ensuite un grand nombre 
de miracles : un huissier, à qui un seigneur qu'il venait assigner, avait crevé 



SAINT MAXIME, MARCHAND EN ASIE, MARTYR. 139 

les yeux, y fit une neuvaine, vit la nuit saint Adjuteur qui apportait de 
l'huile et sainte Madeleine qui lui oignait les paupières, et, à son réveil, il 
se trouva guéri. La ville de Vernon et le pays d'alentour étant continuelle- 
ment affligés d'incendies, de grêles, d'inondations et d'autres fléaux de 
Dieu, s'obligèrent à une procession à la chapelle de Sainte-Madeleine, et 
furent entièrement délivrés. Dix habitants seulement, qui s'étaient moqués 
de cette dévotion, périrent misérablement dans l'année avec tous leurs 
biens et leurs maisons. Parmi les villages qui eurent part à cette grâce, on 
met ceux de Passy, de Gaillon, d'Estrépagny et de Longueville. La même 
ville étant assiégée, et souffrant de grands dommages par le feu grégeois 
que l'on jetait dedans, fut préservée de ce feu qui rebroussa contre les 
assiégeants, aussitôt que l'on eut imploré le secours de saint Adjuteur. Des 
fiévreux ont aussi été guéris à son tombeau, et l'on éprouve encore tous les 
jours sa puissance auprès de Dieu. 

Saint Adjuteur est représenté en costume de guerrier ou de religieux 
bénédictin; des chaînes sont à ses pieds. On le voit encore traversant les 
airs, soutenu soit par des anges, soit par sainte Madeleine et saint Bernard 
de Tiron. — Des oiseaux chantent sur son tombeau dont on avait perdu 
la trace : c'est, dit-on, à cette circonstance qu'on en dut la découverte. 
On invoque saint Adjuteur pour ne pas se noyer, sans doute par allusion à 
son nom qui signifie secourable. 

Acta Sanctorum, apr. 



SAINT MAXIME, MARCHAND EN ASIE, MARTYR (251). 

L'empereur Dèce, ayant résolu d'exterminer notre sainte religion, fit publier par tout l'empire 
des édits qui ordonnaient aux chrétiens d'adorer les idoles. Maxime, qui était d'Asie et marchand 
de condition, se déclara hautement pour serviteur de Jésus-Christ. On l'arrêta aussitôt, et on le 
conduisit devant le proconsul Optime. 

Le proconsul, après lui avoir demandé son nom, ajouta : « De quelle profession êtes-vous? 
— Maxime : De condition libre, mais serviteur de Jésus-Christ. — Le proconsul : Quelle est votre 
profession? — Maxime : Je suis un homme du peuple, et je vis de mon négoce. — Le proconsul : 
Etes-vous chrétien? — Maxime : Oui, je le suis, quoique pécheur. — Le proconsul : N'avez-vous 
pas connaissance des édits qui ont été publiés depuis peu? — Maxime : Quels édits? et que 
portent-ils? — Le proconsul : Que tous les chrétiens aient à renoncer à leur superstition et à 
reconnaître le vrai prince à qui tout obéit, et qu'ils adorent ses dieux. — Maxime : Je connais 
cet édit impie; et c'est cela même qui m'a porté à confesser publiquement ma religion. — Le 
proconsul : Puisque vous êtes informé de la teneur des édits, sacrifiez donc aux dieux. — Maxime: 
Je ne sacrifie qu'à un seul Dieu, et je me félicite de lui avoir sacriGé dès ma jeunesse. — Le pro- 
consul : Sacrifiez pour sauver votre vie; car je vous déclare que si vous désobéissez, je vous ferai 
expirer dans les tourments. — Maxime : C'est ce que j'ai toujours désiré : je ne me suis fait con- 
naître que pour avoir l'occasion de quitter promptement cette misérable vie, afin d'en posséder une 
qui est éternelle ». 

Alors le proconsul lui fit donner plusieurs coups de Mton; il lui disait en même temps : « Sa- 
crifiez, Maxime, sacrifiez pour vous délivrer des tourments. — Maxime : Ce qu'on souffre pour le 
nom de Jésus-Christ n'est point un tourment, c'est une vraie consolation *; mais si j'avais le 
malheur de m'écarter de ce qui est prescrit dans l'Evangile, ce serait alors que je devrais m'at- 
tendre à des supplices éternels ». Le proconsul, irrité de sa résistance, ordonna qu'il fût étendu 
sur le chevalet; et pendant qu'on le tourmentait, il lui répétait souvent ces paroles : « Renonce, 
misérable, à cet entêtement insensé, et sacrifie enfin pour sauver ta vie. — Maxime : Je la perdrais 

1. llxc non sunt tormenta, sed unctiones. 



440 30 avril. 

en sacrifiant; et c'est pour la conserver que je ne sacrifie pas. Vos bâtons, vos ongles de fer, 
votre feu, ne me causeront aucune douleur, parce que la grâce de Jésus-Christ est en moi; elle 
me délivrera de vos mains, pour me mettre en possession du bonheur dont jouissent tant de Saints 
qui, dans le même combat, ont triomphé de votre cruauté; et c'est par la vertu de leurs prières 
que j'obtiens cette force et ce courage que vous voyez en moi '. 

Le proconsul, désespérant de pouvoir vaincre le soldat de Jésus-Christ, prononça la sentence 
suivante : «J'ordonne que Maxime, qui a refusé d'obéir aux édits, soit lapidé pour servir d'exemple 
aux chrétiens ». Maxime fut aussitôt enlevé par une troupe de satellites, qui le conduisirent hors 
de la ville, où ils l'assommèrent à coups de pierres. Son martyre arriva en 250 ou 251. 

Saint Maxime est honoré par les Grecs le 14 mai, qui fut le jour de sa mort. Il est nommé 
gous le 30 avril dans le martyrologe romain. 

Ces actes sont un modèle de ce qu'on appelle des Actes proconsulaires, c'est-a-dire qu'ils ont été tiré» 
mot à mot du greffe du tribunal qui condamna saint Maxime. Cf. Surius, Baronius, Henschenius et Ruinart ; 
Tillemont, Fleury, etc. 



SAINTE HOILDE, YIERGE (v e siècle). 

Hoïlde, vierge illustre, eut pour père Sigmare, et pour mère, Leutrade. Ses parents, d'une 
noblesse distinguée, comte et comtesse de Perthes, en Champagne, eurent sept filles aussi pieuses 
que nobles. L'aînée se nommait Amée, la plus jeune Manégilde ou Ménehould ; Hoïlde était du 
nombre des intermédiaires. Toutes grandirent à l'ombre de la vigilance de leurs parents, le cœur 
cultivé et formé par les bonnes mœurs et les sages enseignements. Ayant reçu de leurs parents un 
corps sain et de Dieu une âme excellente, elles furent agréables à Dieu et aux hommes, et, comme 
il sied à des Vierges bien nées et bien élevées, elles eurent toujours une sagesse supérieure à leur 
âge. Eclairées dès leurs tendres années par la grâce de Dieu, et, voyant combien le monde était 
assujéti au règne du mal, elles résolurent, d'un consentement unanime, de mépriser ses attraits, 
ainsi que les fausses délices de la chair, pour s'unir à Jésus-Christ seul et pour lui garder leur 
fleur de virginité. — Amée exhortait ses sœurs, Ménehould appuyait ses exhortations ; Hoïlde 
voulait que ce fût un parti pris. 

En ce temps, saint Alpin, évèque de Châlon, visitant les églises de son diocèse, se rendit à 
Perthes, où il reçut, avec un pieux empressement, les sept jeunes sœurs que leurs dévots parents 
lui présentèrent. De leur plein consentement, il les consacra à Dieu, leur fit connaître encore 
mieux le prix de la virginité, leur donna une règle de vie et de sages prescriptions, les enrichit 
de sa bénédiction, et, en se retirant, les recommanda à leurs parents, non plus simplement comme 
leurs filles, mais comme les fiancées de Dieu même. Elles suivirent toute leur vie la règle que leur 
avait donnée saint Alpin. Amée, Ménehould et Hoïlde parvinrent à une sainteté plus haute que les 
autres ; et, après avoir supporté en cette vie les travaux des bonnes œuvres, elles s'envolèrent 
dans le séjour de la gloire. 

Plusieurs siècles après, le comte de Champagne, Henri le Libéral, eut une vision, pendant son 
sommeil, dans laquelle il lui sembla qu'il était tombé dans un puits, et qu'un terrible malheur 
avait frappé sa vie ; mais sainte Hoïlde vint à son aide et le délivra. A son réveil, ayant demandé 
et appris qui était sainte Hoïlde, il fit rechercher son corps. Il le découvrit et le fit transférer à 
l'église Saint-Etienne de Troyes, qu'il avait construite et dédiée au premier martyr. Cette transla- 
tion eut lieu, en 1159, au mois de septembre. Dieu l'approuva par des miracles, et le bruit qu'ils 
produisirent fit que la comtesse de Bar demanda et obtint un bras de sainte Hoïlde, pour le déposer 
dans un monastère de religieuses, de l'Ordre de Citeaux, lequel prit le nom de Sainte-Hoïlde. Dieu 
glorifia une si grande Sainte par des miracles. Pour obtenir de l'eau en un temps d'extrême 
sécheresse, les chanoines, ayant porté le corps de sainte Hoïlde en procession, furent inondés 
d'une pluie abondante. Un homme, atteint d'une maladie si grave qu'il ne pouvait marcher, ni 
porter sa main à sa bouche, fut averti par sa femme, la veille de la fête de sainte Hoïlde, de faire 
un vœu à cette Sainte et de se recommander à elle ; le lendemain matin, on le porta auprès de la 

1. Omnium sanctorum orationibus qui in hâc colluctatione certantes, vestras superaverunt iusanias, 
nobisque virtutum esempla reliquerunt. Ruin., p. 145. 



LE3 SAINTS AMATOR, PIERRE, LUDOVIC ET JEAN, MARTYRS A CORDOUE. 141 

ehâsse de la Sainte ; quand il eut accompli son vœu et fait sa prière, il se trouva guéri et put 
revenir à la maison sans aide. Une femme, récemment accouchée, minée par une fièvre incessante 
et étouffée par un dangereux abcès à la gorge, avait été vainement traitée par les médecins qui 
désespéraient de sa vie; mais, avertie par son frère, qui était chanoine de Saint-Etienne, d'offrir 
un vœu et des prières à sainte Hoïlde, elle suivit ce conseil, et, à l'instant, elle vomit le pus de 
son abcès, fut délivrée de la fièvre et rendue pleinement à la santé. Le corps de sainte Hoïlde 
reposait dans une châsse dorée et recevait de nombreux hommages. 

Ancien Propre de Troyu de 1S48. 



SAINT ERKONWALD, ÉVÊQUE DE LONDRES (698). 

Saint Erkonwald était fils de l'un des rois de l'Heptarchie, on ne sait duquel. Il sortit des 
domaines de son père et alla, avec la part de son héritage, fonder deux monastères : l'un à Chertsey, 
dans le comté de Surrey, près de la Tamise; l'autre à Barking, dans le comté d'Essex : ce dernier 
était destiné à des religieuses : il en donna le gouvernement à sainte Edilburge, sa sœur. En 665, 
le roi Sebba le fit sortir de sa solitude de Chertsey pour l'élever sur le siège épiscopal de Londres 
qu'il occupa onze ans. Il augmenta considérablement les revenus et les bâtiments de Saint-Paul. 
Cette magnifique église, qui était la gloire de la nation anglaise, fut détruite par la fureur des 
schismatiques, au xvi B siècle. Avant d'accomplir cette œuvre de destruction, ils tirèrent les morts 
de leurs tombeaux, brisèrent les monuments funéraires et jetèrent au vent les cendres qu'ils conte- 
naient. Dans cette barbare recherche, on trouva, entre autres, le corps du pieux roi Sebba embaumé 
et enveloppé d'étoffes précieuses. On se proposait de découvrir des trésors, et l'infâme avidité des 
chercheurs ne trouva que quelques anneaux avec leurs pierres et un calice de peu de valeur. Ce 
qui se fit à Londres, se fit dans tout le reste de l'Angleterre. 

En 1533, le corps de saint Erkonwald disparut de la cathédrale et il n'en a plus été reparlé 
depuis que celle-ci a été reconstruite. 

Disons un mot des monastères de Chertsey et de Barking, fondés par saint Erkonwald. Le 
premier, brûlé par les Danois qui en massacrèrent l'abbé et les quatre-vingt-dix religieux, fut 
rebâti par le roi Edgar. Le second jouissait d'un revenu d'environ deux cent mille francs, lorsque 
la main avide d'Henri VIII s'appropria couvent et rentes. 



LES SAINTS AMATOR, PIERRE, LUDOVIC ET JEAN, 

MARTYRS A CORDOUE (855). 

Saint Euloge, évêquc et martyr de Cordoue, en Espagne, nous a conservé le nom de quatre 
héroïques confesseurs, dont les Maures versèrent le sang en l'année 855. Le premier et le plus 
intrépide était un jeune prêtre, nommé Amator, qui avait quitté sa petite ville de province, — 
le bourg de Martos — et s'était rendu, avec sa famille, à Cordoue, pour y faire ses études. Ses 
compagnons de martyre furent un moine, nommé Pierre, et Ludovic, tous deux nés à Cordoue, de 
familles bourgeoises. Ils s'étaient dévoués, par zèle, à la conversion des Mahométans; mais l'exé- 
cution de ce projet mit dans une telle fureur les ennemis de la foi, qu'ils fondirent sur eux et les 
égorgèrent. Leurs corps furent jetés dans le Guadalquivir, fleuve qui passe à Cordoue. Les chré- 
tiens de diverses localités les recueillirent et leur donnèrent la sépulture. Ils sont honorés d'un 
culte public à Cordoue, où ils ont un office particulier du rite semi-double. 

Le bienheureux Pierre fut enseveli au monastère de Saint-Sauveur, presque aux portes de 
Cordoue, et le bienheureux Ludovic à quelques milles de là, dans la ville de Palma, dont les comtes 
prirent souvent le nom de Louis, par dévotion envers ce glorieux Martyr. Quant au bienheureux 
Amator, il fut transporté dans sa patrie, qui changea de nom en sa mémoire et prit celui de 
Martos, altération d'Amator. On joint a ces trois Martyrs le bienheureux Jean, qui n'est pas 
nommé par le martyrologe romain. 



142 30 AVBIL. 



SAINT RAYMOND DE CALATRAVA (1163). 

Sa fête tombe le 30 avril dans le diocèse qui l'a vu naître. Voici une notice succincte de ce 
saint fondateur. 

« Saint Raymond naquit à Saint-Gaudens, ancien diocèse de Comminges, à la fin du xi 6 siècle, 
et fut religieux de l'Ordre de Cîteaux, au couvent de l'Escale-Dieu, dans le diocèse de Tarbes. 
Envoyé en Espagne avec quelques autres religieux, dans le but d'y étendre l'Ordre, il fonda le 
couvent de Hitero, dont il fut le premier abbé, et qu'il rendit très-florissant par ses rares qualités 
et sa réputation de sainteté. 

« Dans ce temps-là, les Almohades travaillaient à reprendre les places conquises sur eux parle 
roi d'Espagne. Ils désiraient surtout reprendre celle de Calatrava. Effrayés des grands préparatifs 
des infidèles, les Templiers, qui avaient reçu la garde de cette ville, ne se sentirent pas assez 
forts pour résister aux Maures, et ils la rendirent au roi Sanche. Le roi fut embarrassé de cette 
restitution peu généreuse. 11 fit publier que, si quelque vaillant homme voulait se charger de la 
défense de Calatrava, il lui donnerait cette ville, avec toutes ses dépendances et ses privilèges. 
Aucun des chevaliers de Castille n'osant se présenter, le religieux français de l'Escale-Dieu, l'abbé 
de Hitero, demanda au roi la défense de la place. Le roi, applaudissant à son généreux projet, 
s'empressa de la lui accorder. Raymond, accompagné d'un de ses moines qui avait porté les armes, 
fit un énergique appel à tous les cœurs pieux, et, ayant réuni une armée de vingt mille hommes, 
auxquels il sut communiquer son ardeur, il parvint, avec l'aide du ciel, sur lequel il comptait 
plus que sur les efforts humains, à repousser les inûdèles et à les chasser des positions d'où il» 
menaçaient Calatrava. 

« Ce fut alors que lui vint la pensée de réunir un certain nombre de ses compagnons d'armes, 
des plus nobles et des plus pieux, pour fonder l'Ordre de Calatrava, dans lequel, joignant la vie 
militaire à la vie monastique, on s'engageait à défendre la religion contre ses ennemis. Raymond 
lui adapta la Règle de Citeaux. Il était déjà avancé en âge quand il chassa les Maures. Il passa la 
reste de sa vie dans les soins de son Ordre et l'exercice des vertus religieuses, attaché surtout à 
la contemplation des choses divines, jusqu'à ce qu'il mourut, en 1163. Son corps, après avoir 
passé trois cents ans à Calatrava, fut transporté au monastère du Mont-de-Sion, à Tolède. Sa fête 
se célèbre, dans l'ancien diocèse de Comminges, le 30 avril ». 

Fourni par M. Fourcade, professeur au séminaire de Saint-Ptf, 



FIN DU MOIS D AVMt. 



MARTYROLOGES. 143 



MOIS DE MAI 



PREMIER JOUR DE MAI 



MARTYROLOGE ROMAIN. 

La naissance au ciel des bienheureux apôtres Philippe et Jacques. Philippe, après avoir 
converti à la foi de Jésus-Christ presque tout le pays des Scythes, vint à Hiérapolis, ville d'Asie, 
où il fut crucifié, puis assommé à coups de pierre, et se reposa ainsi dans une fin glorieuse. 
Quant à saint Jacques, qui est aussi nommé, dans l'Ecriture, frère du Seigneur, et qui fut le 
premier évèque de Jérusalem, ayant été précipité du haut du temple, il eut les jambes rompues, 
et fut ensuite achevé à l'aide d'un levier de foulon, avec lequel on lui brisa le crâne ; il fut enterré 
au même endroit, non loin du temple. 61. — En Egypte, saint Jérémie, prophète, qui fut lapidé 
par la populace, et mis à mort, à Taphnis, où son corps fut aussi mis en terre. Saint Epiphane 
dit « que les fidèles avaient coutume d'aller prier à son tombeau, et qu'ils en rapportaient de la 
poussière qui leur servait de remède contre la morsure des aspics ». — Dans le Vivarais, saint Andéol, 
sous-diacre, que saint Polycarpe envoya de l'Orient dans la Gaule, avec plusieurs autres, pour y 
prêcher la parole de Dieu. Ce Saint fut rompu de coups avec des bâtons hérissés d'épines, et eut 
la tête fendue en quatre parties, en forme de croix, avec une épée de bois, ce qui consomma son 
martyre sous l'empire de Sévère. 208. — A Huesca, en Espagne, les saints martyrs Orens et 
Patience. — A Sion, dans le Valais, saint Sigismond, roi des Burgondes ou Bourguignons, qui 
fut jeté et noyé dans un puits, et fut eusuite célèbre par ses miracles. 524. — A Auxerre, saint 
Amateur, évêque et confesseur. 418. — A Auch, saint Orience ou Orens, évèque. V e s. — En 
Angleterre, saint Asaph *, évèque, et sainte Walburge, vierge. 778. — A Bergame, sainte Grate, 
veuve. — A Forli, le bienheureux Pérégrin, de l'Ordre des Servites de la bienheureuse vierge Marie *. 

MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ. 

A Amiens, saint Ache et saint Acheul, martyrs, dont les reliques reposent dans une église magni- 
fique, bâtie en leur honneur aux portes de la ville. — A Russou, au pays de Tongres, S. Evermar, 
martyr, qu'un tyran, nommé Haccon, massacra en haine de sa piété, dans un bois, comme il allait 
en pèlerinage à Saint-Gervais de Maëstricht. 700. — A Avenay, au diocèse de Chàlons-sur-Marne, 
sainte Berthe, femme de saint Gombert, laquelle, après avoir vécu quelque temps avec lui à 
l'ombre du mariage, dans une pureté angélique, s'en sépara de son consentement, et embrassa la 
vie religieuse, ce qui ne l'exempta pas de la persécution des impies, qui la mirent cruellement à 
mort et en firent une illustre martyre, vu 8 s. Leur fête se célèbre à Reims le 28 avril. — En 
Auvergne, sainte Florine, vierge et martyre. — A Auch, mémoire de saint Ursinien, dont le culte 
a péri en traversant les âges : il précéda saint Orens sur le siège d'Auch. — A Coutances, saint 
Cariulphe ou Criou, originaire de Bayeux, et saint Domard, tous deux disciples de saint Marcoul. 
La cathédrale de Coutances possède de leurs reliques. — Le vendredi après l'Ascension, fête de 

1. Saint Asaph était disciple de saint Kentigern, évêque de Glascow. Ce prélat, chassé de son siège, 
fonda un monastère dans le nord du pays de Galles, sur le bord de l'Elwy. Lorsque saint Kentigern fat 
rappelé à Glascow, saint Asaph fut placé a la tête du monastère et du siège épiscopal qui était attaché 
à ce monastère. Le siège d'Elwy prit le nom de Saint-Asaph. 

2. Voir une notice sur sa vie au 30 avril. 



144 1 er MAI, 

sainte Gertrdde, patronne de Vaux-en-Dieu!et, au diocèse de Reims. — A Vabres, en Rouergue, 
saint Africain, évèque de Comminges, qui purgea la plus grande partie de cette province de l'in- 
fection de l'arianisme. Sa fête se célèbre à Rhodez le 28 avril *. vi« s. — A Montauban, saint 
Théodard, archevêque de Narbonne, qui fut, pendant sa vie, un trésor de doctrine, un prodige 
d'éloquence et un modèle parfait de sainteté. Vers 893. — Dans la Basse-Bretagne, saint Brieuc, 
évèque et confesseur. Sa fête se fait à Quimper le 13 mai. Vers 614. — Près de Cadillac, sur la 
Garonne, vis-à-vis d'Alengon, saint Macaire, évèque de Comminges, disciple de saint Martin, qui 
convertit à la foi la ville qui porte son nom, ayant saint Cassien et saint Victor pour collègues 
dans le ministère de la prédication. Son corps repose maintenant à Bordeaux, où il a été trans- 
porté avec une pompe extraordinaire par un des ducs d'Aquitaine, vi 8 s. — A Gap, saint Arige 
ou Arey, évèque, loué par saint Grégoire le Grand pour son zèle contre les Simoniaques 2 . 604. 

— Au diocèse de Coulances, saint Marcodl, abbé, qui a mérité à nos rois très-chrétiens la grâce 
héréditaire de guérir les écrouelles. 11 y a quelques parcelles de ses reliques dans l'église cathé- 
drale de Coutances, ainsi que dans l'église paroissiale de Saint-Marcoul, dans le même diocèse. 
558. — A Nanteuil, saint Domard et saint Criou, les fidèles compagnons de saint Marcoul qui 
moururent le même jour que lui. 53S. — A Tarbes, saint Juste ou Justin, saint Magne, 
saint Isice et saint Photius, prédicateurs apostoliques. Leur fête est à Tarbes le 28 mars, 

— A Meaux, saint Blandin, confesseur, dont le corps est au prieuré de la Celle, près de Fare- 
montier. Après le milieu du vn e s. — A Reims, S. Tni:oDCU>HE, vulgairement saintTHiou, 
abbé de Saint-Thierry. Vers 590.— A Savigny, diocèse d'Avranches, les bienheureux Geoffroy, 
Guillaume, Pierre et Haymon, religieux de ce monastère, dont les corps ont été levés de terre en 
ce jour, pour être exposés à la vénération des fidèles. Les deux premiers ont aussi été abbés. — 
A Auxerre, sainte Marthe, vierge, qui conserva dans son mariage avec saint Amateur ou Amatre, 
depuis évèque d'Auxerre, la même pureté que la nature lui avait donnée à sa naissance. — A 
Troyes, un autre saint Amateur, évèque de cette ville. 340. — A Villefranche, en Bourbonnais 
(diocèse de Moulins), pèlerinage de sainte Thorette, bergère. XII e s. — A Fosse, en Hainaut, 
saint Outain ou Ultan, missionnaire irlandais, frère de saint Fursy et de saint Foillan, premier abbé 
du Mont-Saint-Quentin, massacré par des brigands idolâtres au moment où il traversait une forêt 
avec trois compagnons en chantant les louanges de Dieu. Il fut enseveli dans l'église Sainte- 
Agathe de Fosse qu'il avait fait construire sur un fonds à lui donné par sainte Gertrude de 
Nivelle 3 . Vers 68C. — A Moncel, dans le diocèse de Beauvais, sainte Pétronille, de l'illustre famille 
des comtes de Troyes, première abbesse de l'abbaye de ce nom fondée par Philippe le Bel. Jusqu'au 
moment de leur dispersion à la fin du xvin 6 siècle, les religieuses de Moncel ont toujours vénéré 
sainte Pétronille comme leur modèle et l'ont invoquée comme leur protectrice auprès de Dieu *. 1355. 

1. Voir ce jour. — 2. Voir sa vie au 1G août. 

3. Sa mémoire se trouve dans les martyrologes des Pays-Bas sous le 1er mai, jour de sa mort, arrivée 
en 686 ou environ. Ses reliques existaient encore vers la fin du dernier siècle dans l'église de Fosse, 
petite ville située a trois lieues de Namur. Ce fut Notger, évèque de Liège, qui en fit une ville qu'il en- 
toura de murailles en 974, et changea vers le même temps le monastère, dévasté pendant les irruptions 
des Normands, en un chapitre de chanoines. Saint Norbert demeura quelque temps parmi les chanoines 
de Fosse, qui lui cédèrent, en 1125, leur oratoire de lïœux, bâti au même endroit où saint Foillan avait 
souffert le martyre. C'est cet oratoire qui donna naissance à l'abbaye de Saint-Foillan ou Feuillan-aux- 
Hceux, dont les religieux payaient tous les ans au Chapitre de Fosse une pièce d'or ou douze deniers d'ar- 
gent, et devaient lui présenter leur abbé après sa bénédiction, afin d'y prendre la crosse abbatiale sur 
l'autel de saint Foillan. Ces chanoines ont été des premiers, l'an 1246, à célébrer la Fête-Dieu, à la de- 
mande de Robert, évèque de Lidge. (Mgr de Ram.) 

4. Nous allons retracer en quelques mots l'origine de la fondation royale de Moncel : Ils rappelleront 
un édifiant exemple de foi et de piété donné à ses sujets par un petit-fils de saint Louis. 

« Malgré ses tristes démêlés avec le souverain pontife Boniface VIII », dit l'historien du diocèse de 
Beauvais. « Philippe le Bel tenait à la religion, et professait une grande estime pour les personnes qui en 
remplissaient fidèlement les devoirs, et suivaient la route qu'elle trace pour arriver à la perfection ». 
Animé de ces religieux sentiments, il décréta en ces termes, pendant un séjour qu'il fit a Pont-Sainte- 
Maxence, la fondation d'un' monastère de l'Ordre de Sainte-Claire : « Nous avons délibéré, en l'honneur 
du Tout-Puissant, de la bienheureuse Vierge Marie, des Apôtres saint Pierre et saint Paul, de toute la 
cour céleste, et aussi pour la célèbre et spéciale mémoire de saint François et de sainte Claire, de fonder 
un couvent de religieuses au lieu dit Le Moncel, proche de notre maison royale... Là, des sœurs dudit 
Ordre offriront a Dieu, auteur de tout bien, des prières et des hosties salutaires pour nous, nos succes- 
seurs, l'état de notre royaume, et en même temps pour le soulagement des âmes de notre très-chère et 
aimée épouse, et de nos parents... » Ce prince jeta lui-même les fondements de cette abbaye, mais elle 
ne put être livrée a sa sainte destination que sous le règne de Philippe de Valois. Le 17 juillet 1336, la 
reine Jeanne de Bourgogne y mit douze religieuses tirées des couvents de Saint-Marcel de Paris, de 
Longchamp et de Sainte-Catherine de Provins. Le monastère du Moncel vit accroître rapidement ses ri- 
chesses. Il reçut en don, ou acquit à prix d'argent, la seigneurie de Pontpoint, plnsieurs fermes impor- 
tantes, les dîmes de Villeneuve, etc. Pendant la captivité du roi Jean, les religieuses vendirent, pour le 
racheter, les pierreries et les vases d'or et d'argent que Philippe de Valois leur avait donnés. Louis XIV 
leur fit présent du château de Pont, appelé aussi château de Fécamp... L'église de cette abbaye fut de'- 
truite en 1793... Les bâtiments claustraux sont passés dans le domaine particulier. (Graves, Annuaire de 
l'Oise, statistique du canton de Pont-Sainte-Maxence, 56-60.) 



MARTYROLOGES. 145 

— A Amiens, saint Milfort, saint Varloix, saint Luxor, sainte Agrippine, sainte Laurienne, saint 
Gratien et plusieurs autres qui ne sont plus connus que par de vagues traditions. Puisse le sou- 
venir que nous leur accordons, nous les rendre propices. — En Basse-Bretagne, la translation de 
saint Corentin, évêque de Quimper, qui a laissé à cette ville, avec son nom, une mémoire éternelle 
de ses vertus. On célèbre son décès le 12 décembre, et sa translation le premier dimanche de 
mai. — A Clermont, en Auvergne, fête de Notre-Dame de Grâce, qu'on invoque contre les maladies 
contagieuses. — A Solesmes, les saints martyrs Boniface, Maxime, Vital et Julienne, dont les corps, 
tirés des catacombes, furent donnés à cette abbaye en 1661 : on les y vénère encore aujourd'hui. 

— A Etretat, en Normandie, cérémonie de la bénédiction de la mer. — Au diocèse de Troyes, 
sainte Germaine, vierge et martyre, et sainte Honorée. 451. 

MARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEUX. 

Martyrologe des Chanoines réguliers. — Chez les Prémontrés : Le dimanche dans l'octave 
de l'Ascension, au diocèse de Ruremonde, dans la province de Falcobourg, saint Gerlac, confes- 
seur, qui, sous l'habit de Prémontré, mena pendant quatorze ans une vie très-austère, enfermé 
dans l'intérieur d'un chêne qu'il avait lui-même creusé et, enfin, comblé de vertus et de miracles, 
décéda dans le Seigneur le 5 janvier 1 . 

Martyrologe des Trinitaires déchaussés. — A Madrid, la translation solennelle du corps de 
notre Père saint Jean de Matha, lequel, ayant été enfermé dans une châsse d'argent, ornée de 
pierres précieuses, fut promené sur les épaules des citoyens les plus notables, dans une procession 
très-solennelle, par les rues et par les places de la ville, puis porté dans l'église de l'Ordre des 
Trinitaires, où il fut déposé par l'autorité d'Innocent XIII, et où il est visité et honoré avec une 
grande dévotion. (La fête de cette translation a lieu le samedi avant le cinquième dimanche après 
Pâques.) 

Martyrologe des Capucins. — A Assise, en Ombrie, la dédicace de la basilique patriarcale 
de saint François, qu'Innocent IV consacra solennellement, et que Grégoire IX soumit directement 
au Saint-Siège, et établit dans la dignité de chef-lieu et de métropole. 

ADDITIONS FAITES D'APRÈS LES BOLLANDISTES ET AUTRES HAGIOGRAPHES. 

A Hierapolis, sainte Marianne et sainte Philippe, filles de l'apôtre saint Philippe. i« s. — A 
Catane, en Sicile, saint Comin ou Comice, martyr. 270. — A Gallipoli, en Italie, ville où a long- 
temps prédominé la langue grecque et où l'on élisait tour à tour un évêque hellène et un évêque 
latin, la déposition de saint Maur de Libye, martyrisé à Rome. Il y avait autrefois, à Gallipoli, 
une église et une abbaye du nom de Saint-Maur. Règne de Numérien. 283. — A Avellino et a 
Atripalda, dans le royaume de Naples, fête de saint Hypolixte ou Hypolistre, prêtre et martyr, 
originaire d'Antioche, qui vint prêcher l'Evangile en Italie, et convertit huit mille hommes dans la 
seule ville d'Avellino : il est le principal patron de cette dernière ville et d'Atripalda. 303. —Près 
d'Evora, en Portugal, en un lieu dit la Fosse aux Martyrs, sainte Colombe et sa sœur mises à 
mort pour Jésus-Christ. Une fontaine jaillit à l'endroit où roulèrent leurs tètes, dont les eaux furent 
longtemps salutaires aux malades qu'y amenait une vraie foi. 303. — Encore en Portugal, le 
vénérable Gérald, de l'Ordre des Chanoines réguliers à Canseda : on l'invoque contre les maux de 
côté. xn e s. — En Afrique, les saints Quintien, Eleuthère, Gage, Alexandre et Saturnin, martyrs. 

— Et ailleurs, les saints martyrs Apollonius et Euphémius. — Chez les Grecs, saint Sabas, 
martyr, qui fut suspendu par les doigts à un figuier. — A Nisibe, en Mésopotamie, saint Bâtas, 
martyr, qui avait quitté, à l'âge de trente ans, sa famille, ses richesses et la Perse, sa patrie, 
pour venir se faire religieux sur les terres de l'empire romain. Le roi de Perse ayant déclaré la 
guerre à ses nouveaux sujets chrétiens, lorsque l'empereur Jovien lui eut cédé Nisibe, Bâtas fui 
pris. Dix soldats lui tirèrent les bras et disloquèrent tous ses membres ; après quoi on le garrotta, 
on retendit par terre et on lui coupa la tète. Vers 365. — Chez les Grecs, sainte Isidora, vierge, 
qui, comme une abeille fatiguée du poids du jour, s'envola, chargée du miel des bonnes œuvres, 
vers le céleste rucher. — A Trêves, sur la Moselle, saint Théodulphe, prêtre, qu'il ne faut pas 
confondre avec saint Théodulphe de Beims. Ses reliques furent découvertes, en 1240, dans l'ora- 
toire du palais de sainte Hélène et déposées au couvent des Dominicains. La tradition, qui n'avait 
pas oublié ce Saint, bien que l'on ignorât l'endroit où gisait son corps, le faisait petit-neveu des 
empereurs romains. vn e s. — A Castel-san-Peregrino (autrefois village de Contro), dans le diocèse 
de Nocera, en Ombrie, saint Pèlerin qui, repoussé par les habitants de ce lieu, mourut de froid 
et de misère, pendant une nuit d'hiver. Les villageois, ayant trouvé son bâton qui avait fleuri près 
de son cadavre, reconnurent leur faute et sa sainteté. Milieu du XI e s. — A Terni, dans l'Ombrie, 
les saints Procule, Péleste, Agapit et trente-trois soldats, martyrs. — En Orient, saint Quentin ou 
Quintien, martyr. — A Mérida, en Espagne, saint Saturnin, martyr. — En Irlande, saint Kellac, 
évêque. Vers l'an 600. — A Pauzano, en Toscane, saint Euphrosin qui parait avoir été un 

1. Voyez ce jour. 

Vies des Saints. — Tqme V. 10 



146 i n MAÏ. 

évèque missionnaire. Ses actes ont péri. La tradition locale montre une pierre où il a laissé l'empreinte 
de son pied et une autre où, s'étant assis, il a laissé celle de ses reins. Il existe, à Panzano, une 
église de sou nom. — A Fossombrone, en Ombrie, saint Aldebrand, évèque et patron titulaire de 
la cathédrale. Il mourut centenaire. xn e s. — A Montaione, en Toscane, le bienheureux Vivald ou 
Ubald, ermite, du Tiers Ordre de Saint-François et patron de l'église paroissiale. Il se mit d'abord 
au service d'un autre ermite qui était lépreux, et passa le reste de sa vie dans un marronier creux. 
Plus tard, il s'éleva, sur son ermitage, une église et un couvent de la stricte Observance qui prit son 
nom. xiv e s. — A Agamio, dans ie diocèse de Novare, en Italie, sainte Panacée, vierge et bergère, 
tuée par une indigne belle-mère qui, l'ayant trouvée occupée à prier, lui enfonça des fuseaux dans 
la tète. Son tombeau, sur lequel s'est élevée une église, est devenu un but de pèlerinages. On a, 
dans le diocèse de Novare, une grande dévotion à sainte Panacée que l'on invoque surtout contre 
l'épilepsie. 1383. — A Bergame, sainte Grata ou Gracieuse. Fille de Lupus, gouverneur de la ville, 
elle fut mariée à un seigneur germain, bien que, dans son cœur, elle eût désiré n'avoir d'autre époux 
que Jésus-Christ. Mais le Seigneur, qui connaissait les secrets désirs de sa servante, permit que son 
mari mourût avant la consommation du mariage. Héritière d'un riche patrimoine, elle l'employa tout 
entier à de bonnes œuvres : elle fonda trois oratoires et un hôpital où elle allait elle-même soigner 
les malades. Ces libéralités firent sans doute fermer les yeux aux autorités locales sur le manque 
d'égard que Grata témoignait aux édits impériaux alors si sévères «ontre les chrétiens. Elle put 
donner l'hospitalité à Alexandre, un des officiers de la légion thébéenne qui avait échappé par la 
fuite au massacre de ses compagnons d'armes, ainsi que quelques soldats de sa suite. Lorsque 
Alexandre, devenu de soldat apôtre du Christ, eut été mis à mort pour la cause de la religion, 
Grata l'ensevelit de ses propres mains. 307. 

FÊTES MOBILES DE MAI. 

Le troisième dimanche après la Pentecôte, fête du Très-Saint Cœur de Jésus. — Dans un grand 
nombre de diocèses de France, le dimanche dans l'octave de l'Ascension, fête des saintes reliques 
dont le diocèse est enrichi. — A Billom, en l'église de Saint-Cerneuf (et pour mémoire), fête 
d'une relique du précieux sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui fut apportée de Syrie vers la 
fin du XI e siècle à l'époque de la première croisade, par deux chanoines de cette église, Durand 
Albanelli, parent de Godefroy de Bouillon, et Pierre Barbasta. Cette inestimable relique, qui a 
disparu à la Révolution, consistait en une cuillerée, environ, d'un sang qui conservait sa couleur 
naturelle et sa fluidité. Plusieurs authentiques accompagnaient le vase dans lequel était contenu 
le précieux sang : l'un datait du temps de l'un des successeurs de Tibère, l'autre de l'empire de 
Valens. Des bulles d'Eugène IV (1444) établissant une confrérie en l'honneur du précieux sang de 
Billom ; de Paul VI, de Calixte III, de Léon X, de Clément VII, attestent un grand nombre de mi- 
racles opérés par la vertu de ce sang divin. Nous lisons dans une brochure intitulée : Discours 
historique sur le sang précieux que l'on révère dans l'église collégiale et royale de Saint- 
Cerneuf de la ville de Bellom en Auvergne, brochure qui date de 1757 : « On a surtout recours 
à la relique du précieux sang dans les pertes de sang, telles que dyssenteries, hémorrhagies, etc., 
et pour les maux d'yeux ' ». — Procession à la chapelle de Notre-Dame de la Croix à Marciac, 
diocèse d'Auch. En 1653, lorsque la peste ravageait Marciac et les pays circonvoisins, la Sainte 
Vierge apparut dans la campagne, entourée d'une lumière éclatante, à une femme du peuple, et 
lui dit que le fléau cesserait si on lui élevait, en ce lieu-là même, une chapelle sous le titre de 
Notre-Dame de la Croix. Quand la pauvre femme, à son retour en ville, raconta ce qui lui était 
arrivé, on la traita de visionnaire. Cependant le mal augmentant toujours, on se décide à essayer 
le moyen qu'elle proposait. On va en procession au lieu désigné par elle ; on le bénit, et à peine 
a-t-on posé la première pierre que le fléau diminue d'intensité ; à mesure que les murs s'élèvent, 
il diminue encore, jusqu'à ce qu'enfin l'état sanitaire ait repris son cours normal. En 93, la cha- 
pelle fut dévastée, les ex-voto enlevés, la voûte abattue, les autels brisés, la statue jetée dans un 
puits. On retira plus tard cette sainte image mutilée ; et quand luirent des jours meilleurs, on la 
plaça solennellement là où elle est encore aujourd'hui. — Le dimanche dans l'octave de la Tri- 
nité, fête de Notre-Dame des Flots, à Sainte-Adresse, près du Havre, chapelle chère aux marins. 
L'origine de ce sanctuaire remonte au xiv 6 siècle : l'envahissement des flots l'avait fait disparaître 
depuis trois cents ans, lorsque le zèle du curé de Sainte-Adresse l'a relevé en 1859. — Le 1 er mai 
1841, inauguration de la nouvelle chapelle de Montciel, au diocèse de Saint-Claude et translation 
de la statue qu'on vénérait dans l'ancien sanctuaire aliéné par la Révolution. Notre-Dame de 
Montciel doit sa fondation à un Bénédictin du prieuré de Saint-Désiré, qui, poussé par le désir 
d'une vie plus parfaite, vint s'établir sur la montagne où s'élève aujourd'hui la chapelle, près 
de Lons-le-Saulnier. — Anniversaire de la découverte d'une statue miraculeuse, vénérée sous le 
nom de Notre-Dame du Noyer, à Cuiseaux, dans le diocèse d'Autun. Ce nom lui vient du tronc 

1. Cette brochure, devenue presque introuvable, nous a été communiquée par M. Maison, curé de Saint- 
Cerneuf de Billom, en août 1871. Nous prenons, ici, occasion de lui en exprimer toute notre gratitude. 



MARTYBOLOGES. 147 

d'tm noyer, où elle était cachée à l'origine. Un berger seul la connaissait; et tons les jonrs on le 
voyait priant à deux genoux, avec une grande ferveur, devaut ce noyer. Interrogé pourquoi il se 
mettait à genoux au pied de cet arbre, il en dit la raison ; et aussitôt tous les voisins vinrent prier 
avec lui, puis élevèrent une chapelle, dans laquelle ils renfermèrent le noyer et bâtirent autour de 
l'arbre un pilier, destiné à porter la statue, pour qu'elle fût en évidence à tous. Dès lors, cette 
chapelle devint un lieu de pèlerinage et dura cinq siècles. La Révolution arriva et vendit la 
chapelle pour en faire une habitation profane. La statue revint alors à l'église paroissiale, où on 
la vénère encore aujourd'hui. 1er m ai 1249. — Les jours des Rogations, et pendant le mois de 
mai, processions à Notre-Dame de Romay, au diocèse d'Autun. C'est une chapelle où toute la 
contrée se plaît tant à aller honorer Marie. Dans cette chapelle, antérieure au xn 8 siècle, on 
vénère une statue de la Vierge en pierre assez grossièrement travaillée, et que la tradition fait 
remonter au x 8 siècle. Enfouie dans une prairie voisine, à l'époque des guerres de religion, pour 
la soustraire à la fureur des calvinistes, elle fut retrouvée, dit la tradition locale, en fouillant le 
sol, là où l'on voyait des bœufs venir chaque jour gratter la terre et comme s'agenouiller devant 
la sainte image. Notre-Dame de Romay est au Charolais ce qu'est Fourvières à Lyon, Notre- 
Dame de la Garde à Marseille. Le concours des pèlerins étrangers y rivalise avec la piété des 
habitants ; et tel qui ne prie plus Dieu ne peut se défendre d'aimer Notre-Dame de Romay, de s'a- 
genouiller et quelquefois de verser une larme devant son autel. En 93, la statue miraculeuse fut 
soustraite à la profanation par le dévouement d'une jeune fille, qui, aidée de son frère, la cacha 
d'abord dans le lit de la rivière voisine, puis dans la fosse d'une tannerie, enfin dans sa propre 
demeure, derrière le rideau de son lit ; et les hommes de la Révolution, qui vinrent l'y chercher, 
fouillèrent partout, excepté là où elle était. La paix rendue à l'Eglise, la Vierge vint reprendre 
sa place dans son sanctuaire ; et depuis lors elle ne cesse d'y recevoir les hommages empressés 
des populations. Pie IX a accordé à un sanctuaire si renommé de nombreuses indulgences, dont le 
tableau est affiché dans l'église. — Le dimanche de la Pentecôte, commencement des pèlerinages 
à Notre-Dame de la Certenne, sur la paroisse de Mesvres, au diocèse d'Autun. C'était, avant l'ère 
chrétienne, au sommet le plus élevé de la montagne, un camp dont la muraille d'enceinte est en- 
core visible ; et au pied, était une résidence de druides. Les pierres et les fontaines y étaient 
estimées sacrées; on y honorait trois déesses qui, correspondant aux trois Parques des Romains, pré- 
sidaient à la génération et à la naissance, dispensaient l'abondance et les richesses ; et les femmes 
leur offraient des pommes avec des cornes d'abondance, à la fête des Matronales. Comme le vul- 
gaire croyait que ces déesses se rendaient visibles aux hommes et entraient en contact avec eux, 
leur culte, plus populaire que celui des grandes divinités, s'est conservé sous le nom de dames et 
de fées. De là fut donné aux roches de Dettey, qui forment une espèce d'enceinte, le nom de 
Roches à la Dame ; de là à Sans, hameau de Sennecey-le-Grand, un quartier où abondent les 
vestiges d'antiques constructions, porte le nom de Quart-des-Dames. Une des trois dames de la 
Certenne avait son temple sur la montagne ; et elle était censée guérir de la fièvre; la seconde à 
la Maison-Dru, et elle passait pour donner du lait aux nourrices ; la troisième à la Commelle, et 
on recourait à elle pour la guérison du mai d'yeux. Enfin les jeunes filles allaient demander à ces 
trois déesses des époux, et les nourrices, du lait. Tel était l'état où le christianisme trouva la 
montagne de la Certenne. Pour déraciner ces grossières superstitions, il substitua à l'oratoire païen 
placé à la lisière du camp, sur un tertre entouré jadis d'un fossé, une chapelle de la Vierge dont 
le vocable de Notre-Dame remplaça celui de la Dame que portait la déesse; il recommanda aux 
peuples de déposer aux pieds de la Vierge l'eau puisée à la fontaine pour la faire bénir par elle ; 
enfin il tenta tous les moyens d'élever les esprits d'un culte grossier au spiritualisme chrétien ; et 
quoiqu'il soit toujours demeuré quelques restes des vieilles superstitions, qui ont obligé plusieurs 
fois les évèques d'Autun à interdire la chapelle, la piété sincère de beaucoup de pèlerins y offre 
un spectacle consolant pour la foi. Le pèlerinage commence le jour de la Pentecôte : au soleil 
couchant on gravit la montagne ; les groupes de pèlerins se dispersent, les uns vont boire à la 
fontaine de la Dame, d'autres vont dans le bois voisin chercher un gite sous la feuillée pour se re- 
poser et dormir. Les plus dévots se rendent à la chapelle, y récitent des prières ou y chantent 
des cantiques toute la nuit ; le rosaire, les litanies, les lectures se succèdent sans interruption. 
Tout ce monde entassé dans cet étroit sanctuaire respire à peine, ses murs suintent sous le souffle 
de toutes les haleines, la statue suinte elle-même, et alors on crie au miracle ; la Vierge pleure, 
chacun s'approche ; on lui fait toucher les livres, les médailles, les chapelets, les vêtements des 
malades ou quelques linges pour les appliquer ensuite sur les membres malades. Rien n'est plus 
populaire que ce pèlerinage : chaque année on se fait une fête d'aller, comme on le dit, à la bonne 
Notre-Dame de la Certenne '. — Le premier dimanche de mai, fête de Notre-Dame des Malades, à 
Ornans, diocèse de Resançon. Le sanctuaire autrefois célèbre de Notre-Dame des malades ayant été 
renversé à la Révolution et n'ayant pas été rétabli, l'église Saint-Laurent hérita de la statue qu'on 
y vénérait. Le premier dimanche de mai, on la porte processiounellement là où fut autrefois sa 
chapelle pour ne pas laisser périr le souvenir d'un passé glorieux. — Le lundi de la Pentecôte, 
pèlerinage à Notre-Dame de Ruglose, au diocèse d'Aire, un des pèlerinages les plus fréquentés de 

1. Notre-Dame de France, par M. Hamoa. 



148 1 er MAI. 

la Gascogne. Placée sur la paroisse de Pouy, qu'a tant illustrée la naissance de saint Vincent de 
Paul, à cinq kilomètres du cliêue qui abrita la première enfance de cet homme de Dieu, au milieu 
des sables du désert, cette antique chapelle était, de temps immémorial, l'objet de la vénération 
de toute la contrée, ainsi que la statue de Marie, qu'on y conservait, lorsque, le 28 novembre 
1569, Jeanne d'Albret rendit une ordonnance portant que les « oratoires champêtres qui servaient, 
disait-elle, à de folles superstitions, ensemble les autels et rétables des églises dans les villes 
et les villages seraient rasés, démolis et les pierres converties à des besoins utiles ». L'année 
suivante, 1570, en vertu de ce décret, le sanctuaire de Buglose fut livré aux flammes ; et la statue, 
sauvée de la destruction par quelques catholiques, fut jetée secrètement par eux dans un marais, 
aujourd'hui desséché, à trente ou quarante pas de la fontaine miraculeuse qui existe encore. Ils se 
proposaient de l'en retirer quand luiraient des jours meilleurs; mais, ces jours n'étant pas venus 
de leur vivant, ils emportèrent leur secret dans la tombe. En 1620, Louis XIII venait de rétablir le 
culte catholique dans le Béarn, quand un pâtre, qui avait coutume de mener paître son troupeau 
près du marais, vit, de dessus un chêne où il était monté, un de ses bœufs entrer dans le marais et 
y lécher une statue en poussant des gémissements. 11 descend aussitôt, court avertir le curé de 
Pouy; celui-ci arrive, on retire la statue, et l'on reconnaît l'image de la Sainte Vierge. Alors les 
traditions à demi effacées dans le souvenir se réveillent : on réunit des pierres éparses, on 
dresse à la statue de Marie un piédestal à la place même où est aujourd'hui la chapelle de la 
Fontaine ; et depuis lors, la Sainte Vierge ne s'appelle plus que Notre-Dame de Buglose, nom 
formé du mot français beugler. Un nouveau sanctuaire fut bientôt élevé. Vers la fin du xvin» siè- 
cle, Buglose échappa à la ruine qui enveloppa tant d'églises. Quelques dévastateurs essayèrent, 
dit la tradition locale, de porter sur l'autel une main sacrilège ; mais ils s'arrêtèrent effrayés, dès 
le début de leur œuvre. Cependant on craignit pour la sainte image, si elle restait dans son sanc- 
tuaire ; et des mains pieuses la transportèrent pour un temps à l'oratoire de la Fontaine. Là, bien 
des fidèles vinrent la prier pendant ces jours mauvais ; et les révolutionnaires, faisant prévaloir 
sur leur haine l'intérêt fiscal, ne les empêchèrent point; ils se bornèrent à mettre en régie les 
aumônes que la piété apportait, et à brûler les archives. Quand le culte fut rétabli en France, 
les pèlerins reprirent le chemin de la sainte chapelle ; les paroisses voisines recommencèrent à 
s'y rendre processionnellement. Malheureusement l'église n'était pas en rapport avec la célébrité 
de son pèlerinage. En 1854, on en commença une nouvelle sur les fondements renouvelés et 
agrandis de l'ancienne. — Le lundi de la Pentecôte, procession de diverses paroisses à Notre- 
Dame de Biran, dans le diocèse d'Auch. La chapelle de Biran dut sa première origine à la décou- 
verte d'une petite statue de la Vierge, portant à son cou une croix de pierres blanches, trouvée 
sur le tronc d'un grand arbre, dans lequel elle avait été indiquée par une lumière vive rayonnant 
d'en haut à travers les branches. Tous les habitants, émerveillés du prodige, abattirent l'arbre, et 
élevèrent, à l'endroit même, une petite chapelle où l'on plaça la statue dans une niche construite 
avec le bois de cet arbre. — Le même jour, procession à Notre-Dame de Cahuzac, dans le même 
diocèse. On raconte que les Calvinistes, ne pouvant supporter le bien qui se faisait dans cette 
chapelle, résolurent d'y mettre le feu. Trois fois, en effet, à l'entrée de la nuit, ils partirent de 
Mauvesin dans ce dessein, marchèrent tout le temps, et trois fois ils se trouvèrent, au point du 
jour, n'ayant encore fait qu'une lieue de chemin, si fatigués, qu'ils ne purent que revenir sur leurs 
pas. Le gouverneur de l'Isle-en-Jourdain, mécontent de ces inutiles tentatives, vint en personne, 
en plein jour, à la tète des huguenots, jusqu'à Cahuzac; mais à l'entrée de la chapelle, il se 
sentit soudainement abattu sous la main de Dieu, et brûlé par un feu intérieur, qui l'obligea à se 
retirer en toute hâte. — Le lundi de la Pentecôte, pèlerinage à Notre-Dame de Marsan, située près 
de Saint-Lizier, dans l'ancien diocèse de Conserans. Sur le coteau, où l'on admire la gracieuse 
chapelle de Notre-Dame, s'élevait, pendant le règne du paganisme, un autel dédié à Mars, que 
l'évèque du lieu remplaça, en 670, par un autel consacré à la sainte Vierge. Au X e siècle, la peste 
noire ayant envahi le midi de la France et le nord de l'Espagne, les populations effrayées de se 
voir décimées par le fléau, se vouèrent à Notre-Dame de Marsan. A ce vœu général et solennel, 
le fléau s'arrêta; et, dans l'élan de leur reconnaissance, les villes de Tarbes, d'Auch, de Saragosse, 
du Val-d'Arau, et plus encore toutes les populations voisines, se rendirent, le lundi de la Pente- 
côte, à Notre-Dame de Marsan, pour lui offrir leurs hommages. Elles ne s'en tinrent pas là : depuis 
cette époque, leurs députés vinrent chaque année renouveler leurs actions de grâces avec leurs 
offrandes; et on construisit, pour les recevoir, un magnifique hôtel, appelé l'hôtel des Ambassa- 
deurs, dont les chambres, ainsi que le ciel des lits, étaient ornés de tableaux que chacune des 
villes délivrées de l'épidémie avait fait peindre en mémoire de cet événement mémorable. Depuis 
93, la ville de Saint-Lizier est la seule à venir, le lundi de la Pentecôte, continuer les traditions 
du passé ; et les tableaux de l'hôtel des Ambassadeurs ont disparu. — Le 1 er mai et le 8 septem- 
bre, pèlerinage à Notre-Dame du Caria, située dans le diocèse de Carcassonne, sur le plateau 
d'une haute montagne qu'entourent des montagnes plus hautes encore. On raconte qu'autrefois un 
grand seigneur, quittant ce monde et ses jouissances, pour consacrer le reste de ses jours à se 
préparer à la mort, se retira sur ce plateau qui forme un véritable désert; que d'autres, édifiés de 
la vie sainte qu'il y menait, vinrent se joindre à lui, et formèrent une communauté qui se bâtit de 
vastes habitations, dont les fondements sont visibles encore ; et, au centre de ces habitations, est 



MARTYROLOGES. 449 

le sanctuaire actuel de Notre-Dame du Caria. La réputation de Notre-Dame du Caria dans les envi» 
rons est telle que ceux-là mêmes qui ne se font pas scrupule de manquer la messe, le dimanche, ne 
manquent pas le pèlerinage du 1 er mai et du 8 septembre. — Le lundi de la Pentecôte, le 15 août, 
le 8 septembre et le 25 mars, procession à Notre-Dame de Brouls, dans le diocèse de Toulouse. La 
statue qu'on y vénère fut mise à découvert par une vache en creusant la terre et en poussant de 
longs mugissements. — Dans le même diocèse, le lundi de la Pentecôte et le 8 septembre, pèle- 
rinage à Notre-Dame du Bout-du-Puy. — Le jour de l'Ascension, anniversaire de la découverte 
de la statue de Notre-Dame de Bourisp, au diocèse de Tarbes. Le sanctuaire de Bourisp, perdu au 
fond des Pyrénées françaises, doit son origine, comme beaucoup d'autres, à la découverte d'une 
statue de la Vierge par un berger, auquel un de ses bœufs l'indiqua en allant souvent, à l'écart 
du troupeau, la caresser de sa langue. Plusieurs fois transportée ailleurs, cette statue revenant 
toujours là où on l'avait trouvée, on lui éleva, dans ce lieu-là même, d'abord une chapelle, puis 
«ne église, dont un architecte inconnu traça le plan, dirigea les travaux et disparut aussitôt après, 
et dont, tant la légende est féconde ici en merveilleux, des mains invisibles taillèrent, chaque 
nuit, le bois et la pierre, de sorte que le matin tout était prêt à être placé. La piété populaire 
entoura aussitôt ce sanctuaire de ses hommages et n'a pas cessé depuis. — Le jour de l'Ascension, 
pèlerinage principal à Notre-Dame de Sewen : c'est un des plus anciens de l'Alsace, puisqu'une 
tradition de temps immémorial le fait remonter jusqu'au v e siècle, à l'époque de l'invasion des 
barbares. Alors, dit-on, les chrétiens persécutés se réfugièrent dans la vallée de Sewen, et y bâ- 
tirent une petite chapelle en l'honneur de la Vierge. La piété des populations l'eutbientôt agrandie 
et ornée ; des habitations se groupèrent tout autour, et la paroisse de Sewen prit naissance, sous 
le titre de grand Ermitage de la Vierge, par opposition au village d'Hoba ou Hubach qui s'appela 
Petit Ermitage de la Mère de Dieu, en allemand Klein-Einsiedlen. Plus tard un établissement de 
dames chanoinesses ayant été fondé dans cette vallée presque inaccessible, la nouvelle commu- 
nauté, dotée de la propriété de toute la vallée, fit défricher une portion des forêts, écouler les 
eaux stagnantes, établir des ponts et des chemins, et convertit ainsi un désert sauvage et insalubre 
en un pays fertile et agréable, qui bientôt se peupla jusqu'à former quinze communes. Le culte 
de Notre-Dame se maintint à Sewen à l'époque de la réforme, durant les horreurs de la guerre de 
trente ans ; les étrangers y vinrent peu, mais les femmes et les filles des environs se retirèrent 
dans la partie la plus solitaire de la vallée, et s'y retranchèrent pour se dérober, sous la protec- 
tion de Marie, à la brutalité des soldats. Aujourd'hui encore, malgré les spoliations et les ravages 
qu'y a exercés la Dévolution de 93, le pèlerinage ne cesse pas d'être fréquenté. — Inauguration 
solennelle de la chapelle réparée de Marie dans l'église Saint-Martin, à Colmar. Là repose, entre 
deux fenêtres, sur une colonne en pierre de taille, une statue de la Mère de Dieu portant l'Enfant 
Jésus, chef-d'œuvre de l'école allemande du xvi e siècle. Les artistes de tous les pays viennent 
encore admirer en ce lieu, au-dessus du rétable de l'autel, le tableau de la Vierge aux Oiseaux, 
donné par le peintre lui-même, Martin Schœr, qui voulut ainsi honorer l'église où il avait été 
baptisé. Cette sainte chapelle fut le refuge et l'espérance des catholiques de Colmar indignement 
persécutés, pendant tout le xvi 6 et le xvu 8 siècle, par le protestantisme, qui, s'étant emparé du 
pouvoir, en abusa, au mépris de toutes les lois de la justice et de l'équité. Plus on souffrait de 
vexations, plus on se pressait à l'autel de la Vierge, pour réclamer son assistance. Les autorités 
hérétiques en vinrent jusqu'à confisquer tous les ornements dont on décorait l'autel, jusqu'à inter- 
dire les cloches qu'on réserva uniquement pour les usages civils. Il serait impossible, disent les 
annalistes de Colmar, de raconter les mille prodiges obtenus dans ce sanctuaire, et dont les 
richesses qui le décoraient rendaient témoignage. Un des plus remarquables est le maintien de la 
foi dans la ville, malgré toutes les violences et les persécutions du protestantisme investi du pou- 
voir pendant deux siècles. Aussi cette chapelle était le siège de plusieurs congrégations qui 
aimaient à s'y rassembler sous l'œil de Marie. Il y avait, entre autres, la congrégation des jeunes 
personnes, qui compte encore aujourd'hui au moins six cents associées, et la congrégation des 
hommes, qui, depuis son origine jusqu'à nos jours, n'a cessé d'être regardée comme le boulevard 
du catholicisme dans Colmar. — Le samedi d'avant la Trinité, fête de la confrérie de Notre-Dame 
de l'Assomption attachée à l'antique et toujours vénéré sanctuaire de Notre-Dame de Monswiller, 
à une demi-lieue de Saverne. Le pèlerinage de Monswiller est aujourd'hui le plus fréquenté de 
l'Alsace après celui ds Marienthal. La célébrité de Notre-Dame de Monswiller remonte au siège 
de Saverne par Mansfeld. Lorsque cet Attila de la chrétienté vint assiéger cette ville, les habitants 
implorèrent la Vierge de Monswiller ; et, pleins de confiance dans son secours, ils se jetèrent sur 
les troupes assaillantes en criant : « Vive Notre-Dame de Monswiller ! Vive notre protectrice ! » et 
ils les repoussèrent. Elles revinrent quelques jours après à l'assaut, mais elles furent réduites à 
abandonner le siège. Pour se venger de la protection céleste à laquelle elles attribuaient leur 
défaite, elles se précipitèrent sur Monswiller; elles en brisèrent les autels, en lacérèrent les ta- 
bleaux; puis, mettant le feu à l'édifice, elles en firent un monceau de cendres; mais, chose mer- 
veilleuse, plus tard, au milieu des débris, on retrouva l'image de Marie parfaitement intacte, sans 
la moindre détérioration; ce miracle, consigné dans l'histoire, eut pour témoin toute la popu- 
lation de Saverne. — A Ligny-en-Barrois, le cinquième dimanche après Pâques, ou le sixième, 
lorsque le cinquième n'est pas en mai, fête de Notre-Dame des Vertus. Cette Vierge, parfaite 



150 I e ' MM. 

ressemblance de celle qui se voit à Bologne et à Sainte-Marie-Majeure de Rome, serait la copie de 
l'une des vierges de saint Luc. Elle passa successivement des mains de Clément IV (1265), dans 
celles de René d'Anjou, frère de saint Louis, de Jeanne l re , reine de Naples, et des Chartreux de 
la ville de Capri. Ceux-ci la donnèrent à Antoine de la Salle, écuyer de René, duc d'Anjou, de 
Lorraine et de Bar, prétendant au trône des Deux-Siciles, pour se ménager la protection de celui 
qu'ils pensaient devoir être bientôt leur maître. En 1459, Antoine de la Salle, devenu gouverneur 
des enfants de Louis de Luxembourg, connétable de France, qui habitaient Ligny, plaça la pré- 
cieuse image dans la chapelle du château d'où elle passa dans l'église collégiale de cette ville. En 
1544, ce tableau, emporté par un officier de Charles-Quint, passa de Ligny au Bouchon, et sa 
vertu merveilleuse se manifesta dans cet exil, comme dans le sanctuaire où on l'honorait précé- 
demment. Trente-six ans après, c'est-à-dire en 1580, sur la demande de la comtesse de Ligny, 
Marguerite de Savoie, la sainte image fut rendue à Ligny ; et la comtesse, après en avoir bien fait 
constater l'authenticité, la plaça provisoirement dans l'église du château. Le bruit de cet heureux 
retour se répandit promptement ; et de tous côtés accoururent des pèlerins, désireux de revoir 
l'image de leur protectrice et de leur Mère. A la Révolution française, par un sentiment religieux 
bien rare à cette époque, l'administration du département la transporta de l'église collégiale à l'é- 
glise paroissiale : et son intronisation dans ce nouveau sanctuaire se fit avec une solennité qu'on 
n'aurait pas pu espérer dans des jours si malheureux. Après la loi du 30 mai 95, qui autorisait la 
réouverture des églises, ils la confièrent à Hubert Mulot, pour la garder jusqu'à ce qu'on lui eût 
préparé un lieu convenable. Trois jours furent employés à cette préparation ; et pendant ce temps-là, 
la demeure de Mulot fut entourée de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, avides de prier 
devant cette précieuse relique. Le 22 juin, tout étant prêt, eut lieu la translation à l'église ; et ce 
fut là pour Notre-Dame des Vertus un véritable triomphe : la ville entière s'y trouvait et accom- 
pagnait, par les rues, la précieuse image, comme dans les plus beaux jours d'autrefois. Cette fête 
n'eut d'égale que celle de l'année suivante, 1796, 1 er mai et cinquième dimanche après Pâques; 
jour où, de temps immémorial, se célébrait la fête de Notre-Dame des Vertus. Là, non-seulement 
tous les habitants de Ligny, mais toutes les paroisses voisines, malgré la difficulté des temps et 
les dangers auxquels on s'exposait, semblaient s'être donné rendez-vous ; on porta processionnel- 
lement en triomphe l'image miraculeuse ; et chacun vint présenter sa tète sous son pied pour lui 
témoigner sa confiance. Ce semblant de liberté religieuse dura peu ; quinze mois plus tard, l'église 
ayant été fermée de nouveau, la sainte image fut recelée chez de pieux habitants ; d'où, à la res- 
tauration du culte, elle vint reprendre son antique place dans sa chapelle, hélas I horriblement 
dégradée par le marteau révolutionnaire. Elle y demeura au milieu des ruines jusqu'en 1814, où 
commença la première restauration du sanctuaire, qui ne fut achevée qu'en 1823. Là, les fidèles 
viennent toujours la vénérer. On la porte, comme autrefois, en procession par les rues, le cin- 
quième dimanche après Pâques ; et avant qu'elle sorte de l'église, deux prêtres la soutiennent en 
l'air, pendant que plusieurs milliers de pèlerins satisfont la dévotion qu'ils ont de passer dessous. 
Sous le second empire, les magistrats de Ligny ont montré moins de courage que leurs devanciers de 
la grande Révolution : ils n'assistaient plus aux processions de la bonne Mère. — A Ploulech, dans 
le diocèse de Saiut-Brieuc, célébration pendant tout le mois de mai, des offices paroissiaux à No- 
tre-Dame de Kozgéodeck. Kozgéodeck est un mot celtique qui signifiait : vieille ville maritime ou 
vieille ville fortifiée, parce que là était autrefois l'ancienne Lexobie, place importante à l'époque 
gallo-romaine. C'était, dans le principe, un siège épiscopal fondé par Drennulus, disciple du noble 
decurion Joseph d'Arimathie, qui ensevelit Notre-Seigneur, comme l'expose l'auteur des Catalo- 
gues historiques et chronologiques des anciens évêchés de Bretagne 1 ; c'est même, selon plu- 
sieurs, la première église qui ait été élevée à la Sainte Vierge dans l'Armorique. En 836, Lexobie 
ayant été attaqué et détruit par les Danois ou Normands s , les habitants, rentrés dans leurs foyers 
ap es le départ de ces cruels ennemis, reconstruisirent une autre église de la Sainte Vierge, qui, 
malgré la translation du siège épiscopal à Tréguier en 849, conserva son ancienne renommée 
etcmiimua d'attirer la foule des pèlerins 3 . — Le lundi de la Pentecôte, procession à Notre-Dame 
du Roncier, à Josselin, dans le diocèse de Vannes. Vers l'an 808, dit la tradition, longtemps avant 
la fondation de la ville de Josselin, un laboureur cultivant la terre au lieu même où l'on a bâti 
l'église Notre-Dame, et coupant des ronces avec sa faucille, qu'on voit encore suspendue à la 
voûte, y trouva cette statue, et obtint de la placer dans une petite chapelle, qui était alors sous 
l'invocation de saint Léger. Bientôt les peuples accoururent au modeste sanctuaire, qu'ils n'appe- 
lèrent plus que Notre-Dame du Roncier; et, y ayant obtenu des miracles, ils témoignèrent leur 
reconnaissance par leurs offrandes. Les seigneurs de Clissou et de Rohan, aussi bien que les bour- 
geois et habitants de Josselin, y firent des dons magnifiques ; Clisson voulut même y être enterré. 
Pendant la Révolution, le trésor fut pillé, la grosse cloche mise en pièces et l'église profanée. 
Aujourd'hui un certain nombre de pèlerins visitent encore Notre-Dame de Josselin, et y offrent 

1. Descriptio utriusque Britannix, 11b. ix, cap. 56. 

2. Pierre le Baud, Histoire de Bretagne, c. 14. 

3. Mémoires sur l'état des évéchés, chapitres, clergé et monastères de la province, par un Carme qnl 
écrivait antérieurement à l'histoire générale de Bretagne, édition de 1675. 



MARTYROLOGES. 151 

des ex-voto ; la procession se fait le lundi de la Pentecôte, non plus avec la pompe d'autrefois, 
mais toujours avec une nombreuse assistance, même des paroisses circonvoisines. On y remarque 
surtout plusieurs personnes atteintes de convulsions héréditaires qui les font aboyer comme les 
chiens, et dont les accès ne cessent qu'après qu'elles ont baisé la statue. La légende populaire 
raconte que cette malédiction attachée à un petit nombre de familles provient de la dureté de 
leurs ancêtres, qui lâchèrent leurs chiens contre une pauvre mendiante malade, qui leur deman- 
dait seulement un peu d'eau pour étancher sa soif. — Le dimanche de la Trinité, pèlerinage 
principal à Notre-Dame de Lotivi, dans la presqu'île de Quiberon, au diocèse de Vannes. Ce pèle- 
rinage est très-fréquenté, non-seulement par les marins, mais encore par les malades atteints 
d'hydropisie. Ce sanctuaire a autrefois appartenu aux Templiers qui avaient la Trinité pour fête 
principale de leur Ordre. — Le premier dimanche de mai, grand pardon ou fête patronale de 
Notre-Dame de Guyaudet, dans la paroisse de Bolhoa, au diocèse de Saint-Brieuc. On en raconte 
ainsi l'origine : en 1692 vivait, au village du Guyaudet, Claude Alain, homme pauvre, chargé 
d'une nombreuse famille qu'il soutenait de son travail et des secours qu'y ajoutait la charité des 
fidèles, mais animé d'une grande piété envers la Mère de Dieu. Un matin que les provisions 
manquaient au logis, il sort pour aller chercher un peu de farine au moulin, après avoir, selon sa 
coutume, bien prié la Sainte Vierge pour lui et sa famille. En passant près de la fontaine du 
Guyaudet, il lui semble entendre une voix ; il regarde et voit sur le bord de la fontaine une 
petite statue de Marie. Il en conclut que la Mère de Dieu veut qu'on lui bâtisse une chapelle en 
ce lieu ; et la Sainte Vierge, pour lui prouver que telle est en effet sa volonté, lui ordonne de dire 
à sa femme de ne prendre qu'une cuillerée de farine pour faire des crêpes à toute sa famille. La 
femme obéit, et cette petite quantité de farine fournit abondamment de la nourriture à tous pen- 
dant plusieurs jours. Claude Alain, ne pouvant résister à l'évidence de ces faits merveilleux, se 
rend chez le curé de Bnthoa ; celui-ci le renvoie en lui recommandant de se défier de son imagi- 
nation. La Mère de Dieu réitère son avertissement, et Alain ses instances auprès du curé : celui- 
ci persiste dans son incrédulité. Enfin la voix se fait de nouveau entendre, et l'assure que de cette 
fois il sera écouté. Il se rend donc chez le curé, et le trouve frappé de cécité, priant Marie de lui 
rendre la vue, avec promesse de faire ce qu'elle voulait. Le curé, non content de prier et de 
promettre, se fait conduire en procession à la fontaine ; et à peine est-il arrivé près de la sainte 
image qu'il recouvre la vue. On crie au miracle ; le curé place la petite statue sur une pierre 
qu'on voit encore non loin de la chapelle, et sur laquelle les pèlerins vont s'agenouiller. Autour 
de cette pierre, il fait construire d'abord un oratoire en planches ; puis, à l'aide des offrandes 
qu'on y apporte, la chapelle actuelle. — Le lundi de la Pentecôte, pèlerinage à Notre-Dame de 
Lambader, au diocèse de Quimper. Notre-Dame de Lambader, autrefois propriété des Templiers, 
est d'architecture arabe. Les bretons invoquent Notre-Dame de Lambader pour toutes les misères 
de la vie ; mais les mères l'invoquent spécialement pour leurs enfants tardifs à parler : elles font 
offrir pour eux le saint sacrifice, y présentent à bénir du pain qu'elles leur font manger, promet- 
tent à la Sainte Vierge que, si elle leur donne l'usage de la langue, le premier mot qu'elles leur 
apprendront à prononcer sera son nom béni, et se retirent ensuite pleines de confiance. — Le 
dimanche de la Trinité, grand pardon * ou fête patronale de Notre-Dame de Rumengol, au diocèse 
de Quimper. Notre-Dame de Rumengol ou de Tout-Remède, selon l'étymologie que quelques-uns 
tirent de deux mots celtiques, Remed oll, Remedium omne, est, depuis quinze cents ans, un des 
sanctuaires de Marie les plus fréquentés. Dans l'origine, ce n'était qu'une chapelle en bois, bâtie 
par Grallon le Grand, premier roi chrétien de la Bretagne, pour opposer un sanctuaire de la Mère 
de Dieu au monument druidique qu'on appelait en breton Ru men goulou, mots qui signifient 
pierre rouge de la lumière, et que quelques-uns donnent comme l'étymologie de Rumengol. En 

1. En Bretagne, on appelle pardon la fête patronale d'une église ou d'une chapelle, parce que lei 
pécheurs qui s'y disposent pieusement y obtiennent non-seulement le pardon de leurs fautes, mais en- 
core souvent une indulgence plénière qui est la remise ou le pardon des peines temporelles dues aux pé- 
chés mêmes dont on a été absous. Ces grandes cérémonies du pardon se reproduisant souvent dans l'his- 
toire de la Bretagne, nous croyons devoir les décrire ici : Les grands pardons durent au moins trois jours, 
et les paroisses voisines s'y rassemblent avec un empressement où la religion et l'amour du plaisir ont 
peut-être une part égale. La veille, on surcharge d'ornements les autels; on revêt les Saints du costumo 
du pays, on dépose à leurs pieds les offrandes qu'on veut leur faire et qu'on apporte sur un brancard 
entouré de rubans et de fleurs, précédé du tambourin du village, au bruit des cloches sonnées à haute 
volée, et des chants de joie de la multitude. Toutes les têtes se découvrent au passage de ces offrandes, 
qui sont, tantôt du beurre ou des œufs, tantôt des oiseaux, surtout des poules blanches. A l'issue des 
Vêpres, la procession sort de l'église avec ses bannières, ses croix et ses reliques que portent sur des 
brancards, après en avoir acheté le droit, des hommes en bonnet blanc, en chemise do même couleur, 
ceints d'un ruban de couleur vive, et escortés de gardes costumés. Apres les reliques, viennent les por- 
teurs de bâtons coloriés, surmontés de divers Saints sculptés plus ou moins artistement, puis une multi- 
tude d'enfants avec des clochettes qu'ils agitent de toutes leurs forces. Quand la procession est arrivée à 
la croix du cimetière, le vieillard le plus vénérable du canton prononce, au pied de la croix, la prière 
pour les morts et la rénovation des promesses du baptême. Après cette procession, des pauvres accourus 
à la fête font, moyennant un prix débattu, le tour de l'église à pied ou à genoux, en récitant le chapelet.... 
(Voyage dans le Finistère, par Emile Souvestre.) 



152 1 er MAI. 

1536, on éleva l'église actuelle, comme le porte l'inscription gravée sur une pierre de la façade. 
— Le jour de l'Ascension, à Nantes, commencement de la station à Notre-Dame de Miséricorde* 
ou neuvaine préparatoire à la fête de la Pentecôte. Le sanctuaire célèbre de Notre-Dame de la 
Miséricorde, qui, du reste, n'existe plus aujourd'hui, remonte à l'année 1024. La colline du Mar- 
troy, alors couverte d'une forêt, recelait un dragon qui ravageait tous les environs et faisait la 
terreur de la ville. Après de vains efforts pour le tuer, on eut recours à la Mère de Dieu, et l'on 
fit vœu de lui bâtir une chapelle en ce lieu-là même, si l'on était délivré du monstre. Pleins de 
confiance dans son secours, trois jeunes gentilshommes se dévouèrent pour le salut de leurs con- 
citoyens, et allèrent, avec intrépidité, attaquer le redoutable dragon. La lutte fut horrible : un 
des jeunes gens succomba; mais pendant que la bête s'acharnait sur sa victime, les deux 
autres la tuèrent. Le clergé et une grande foule de peuple se rendent à la colline sous la 
conduite de l'évêque Valtérius II. On pose aussitôt les fondements du nouveau sanctuaire sous le 
vocable de Notre-Dame de la Miséricorde ; et, dès qu'il est bâti, il devient un lieu de pèlerinage 
des plus fréquentés, et donne son nom à tout le quartier qui s'appelle encore aujourd'hui du nom 
de Miséricorde. Lorsqu'en 93 on renversa l'édifice qui attirait les sympathies de toutes les âmes 
religieuses, une pieuse fille cacha la statue tant vénérée ; et après la Révolution, elle la remit à 
l'église paroissiale de Saint-Similien, où fut transférée l'antique neuvaine avec les indulgences. 
.La statue de Notre-Dame de la Miséricorde, placée dans cette même église de Saint-Similien, attire à 
elle, comme autrefois, de nombreux pèlerins, qui semblent vouloir lui faire oublier son ancienne cha- 
pelle, où l'on venait non-seulement du pays de Nantes, mais de l'Anjou, quelquefois même du 
Poitou et des Marches, et où les ex-voto appendus aux murailles disaient les miracles qu'elle y 
avait accordés. — Le 1 er mai 1855, inauguration de la nouvelle église de Notre-Dame des Ar- 
dilliers, près Saumur, dans le diocèse d'Angers. Ce sanctuaire, un des plus célèbres de France 
par les grands miracles qui s'y sont opérés, doit son origine à une image en pierre de la Mère 
de Dieu, que vénérait, dans sa grotte où il se tenait caché, un fervent religieux de Saint-Florent, 
nommé Absalon, chassé de son monastère par les Normands. En 1614, Notre-Dame des Ardilliers 
fut donnée à la congrégation de l'Oratoire, que venait de fonder en France le cardinal de Bérulle. 
Sous la direction des Oratoriens, le pèlerinage de Notre-Dame des Ardilliers devint de plus en plus 
célèbre. M. Olier y vint, en 1641, avec ses associés, M. de Foix et M. du Fenier, pour recommander 
à la sainte Vierge le dessein qu'il méditait de fonder le séminaire de Saint-Sulpice. En 1706, le 
vénérable Grignon de Montfort y vint prier également pour la double congrégation de prêtres du 
Saint-Esprit et de sœurs de la Sagesse, qu'il se proposait d'établir. Après les noms des indivi- 
dus dévoués à ce sanctuaire de Marie, viennent les cités diverses, les villes de Poitiers, de Mont- 
morillon, de Celles, de Saint-Aignan, s' engageant par vœu à envoyer, tous les ans, une députation 
à Notre-Dame des Ardilliers; la ville de Riom, lui déléguant ses principaux habitants pour se 
mettre sous sa protection, et faisant déposer, comme témoignage perpétuel de dévouement, uu 
tableau, en relief, d'argent, de saint Amable, son patron; la ville de Bourges, se vouant à Notre- 
Dame des Ardilliers dans une maladie contagieuse, et lui déléguant deux de ses échevins pour la 
remercier de la cessation du mal. L'hérésie elle-même ne pouvait se défendre d'un respect invo- 
lontaire pour la statue tant vénérée ; et lorsqu'en 1562 les Huguenots vinrent piller cette église, 
enlever son trésor et ses vases sacrés, profaner les corps des Saints et celui de Jésus-Christ même, 
ils ne touchèrent pas à l'image de la Vierge. Dieu alors, prenant la défense de sa Mère contre 
ses ennemis, redoubla les miracles, à mesure que ceux-ci redoublaient leur fureur. Notre-Dame des 
Ardilliers survécut à la tempête de 93, qui renversait tous les anciens souvenirs ; mais ce que les 
hommes avaient épargné, le temps, auquel rien ne résiste, ne l'épargna pas : en 1849, il fallut 
reconstruire la chapelle de la Vierge, qu'avait élevée le cardinal de Richelieu, et qui menaçait 
ruine ; il fallut renouveler même l'édifice entier. Les fidèles, par leurs souscriptions généreuses, 
eurent bientôt fait les frais de cette dépense. Les travaux étant terminés, Mgr l'évêque d'Angers 
vint, le 1 er mai 1855, inaugurer, par une fête splendide, l'antique église rajeunie, que, depuis cette 
époque, on visite avec une ardeur toujours nouvelle. — Le lundi de la Pentecôte, fêle principale de 
Notre-Dame de la Faigne ou du Hêtre 1 , dans la paroisse de Pontvallain, au diocèse du Mans. La tradition 
du pays fait remonter jusqu'aux premiers siècles du christianisme l'origine de ce sanctuaire. Alors, 
dit-on, un seigneur des environs, encore idolâtre, rencontra sur un hêtre, en visitant ses vastes 
domaines, l'image de la Viergequelesnouveauxchretiensyavaientplaceepourlavenerer.il essaie 
de la briser, mais en vain; il l'emporte alors et la renferme dans son château, pour qu'elle ne serve 
plus au culte chrétien qu'il a en horreur. La statue revient se placer sur le hêtre. Le même phéno- 
mène se reproduisant plusieurs fois, le seigneur se convertit, reçut le baptême et fit construire, à 
la place du hêtre, une chapelle de la Vierge. Les pèlerins aussitôt y accoururent ; et quelle que 
soit la situation de ce sanctuaire au milieu d'une campagne déserte, loin de tout centre de popula- 
tion, si l'on excepte la grosse ferme qui l'environne, jamais depuis lors ce concours n'a cessé. — 
Le premier dimanche de mai, fête patronale de Notre-Dame de l'Aumône, à Rumilly, au diocèse 
de Chambéry. En 1240, le sieur Amédée de Gonzié, poursuivant les bêtes fauves sur les rives du 
Chéran, s'oublia jusqu'à décocher une flèche contre la statue vénérée qu'on avait placée sur la 

1. Nostra P.omina de Fago. 



MARTYROLOGES. 153 

bord du Chéran qu'il fallait traverser à gué, pour protéger les voyageurs ; le trait, se retournant 
aussitôt contre lui, vint le frapper à l'œil et lui ôta la vue. Dans sa douleur il tombe à genoux 
et promet à Marie de lui bâtir une chapelle en ce lieu-là même, s'il recouvre l'usage des yeux. 
Sa prière fut aussitôt exaucée ; et non content d'élever un sanctuaire, où il transporta la statue 
miraculeuse, il fit construire, près de ia nouvelle chapelle, un monastère, qu'il confia aux Reli- 
gieux réguliers de Saint-Augustin, en les chargeant d'offrir un asile aux voyageurs que la crue des 
eaux empêcherait de passer. On gardait ces étrangers pendant trois jours, et s'ils étaient pauvres, 
on leur fournissait l'argent et les provisions nécessaires pour continuer leur voyage. Lorsqu'un 
pont eut été jeté en cet endroit, l'argent destiné aux passants fut distribué aux indigents du pays, 
qui en conséquence appelèrent le monastère Notre-Dame de l'Aumône. Ce sanctuaire devint un 
lieu célèbre de pèlerinage. En 93, cette chapelle fnt vendue avec ses dépendances, et on en con- 
fisqua les fondations et les rentes ; mais elle ne fut ni démolie ni profanée ; et quelque temps 
après, le comte de Pengon, ayant été jeté dans les prisons de Paris, fit vœu, s'il échappait à la 
guillotine, de racheter la sainte chapelle et de la rendre au culte. Ce vœu lui valut sa délivrance. 
11 racheta la chapelle de l'Aumône, et en fit donation à la ville de Rurailly le 7 janvier 1806. La 
statue qu'on voit aujourd'hui sur le maltre-autel est encore, dit-on, la même qui existait du temps 
d'Amédée de Gonzié, celle devant laquelle, depuis six cents ans, tant de tètes se sont inclinées, 
tant de larmes ont coulé, tant de prières se sont épanchées, tant de grâces ont été obtenues. — 
Le premier dimanche de mai, fête patronale de Notre-Dame du Roc, à Castellane, au diocèse de 
Digne. Notre-Dame du Roc est ainsi nommée du rocher pittoresque et majestueux, haut de deux 
cents mètres, au sommet duquel elle est placée. Elle date de la tin du vin" siècle. Alors quelques 
habitants du pays, s'étant retirés et fortifiés sur cette hauteur pour se mettre à l'abri des incur- 
sions des Sarrasins, s'y construisirent une chapelle de la Vierge, secours des chrétiens et conso- 
latrice des affligés. Bientôt les peuples du voisinage accoururent se grouper tout autour, et il se 
forma une ville qui reçut le titre de Petra caslellana, rocher avec château. Après l'expulsion des 
barbares, les habitants transportèrent peu à peu leurs habitations dans la plaine, et y construi- 
sirent au pied du roc une nouvelle ville, qui est la ville actuelle ; mais ils ne perdirent rien de 
leur affection pour la chapelle de Notre-Dame du Roc, qui avait été, pendant deux siècles, leur 
boulevard inexpugnable ; et depuis cette époque jusqu'à nos jours, ils n'ont jamais cessé de l'a- 
voir en grande vénération. — Le lundi de la Pentecôte, à Thorame-Haute, diocèse de Digne, fête 
patronale de Notre-Dame delà Fleur, dont on raconte ainsi l'origine. Au commencement du siè- 
cle dernier, dit-on, la Vierge apparut plusieurs fois à un berger, lui commandant de faire construire 
une chapelle en ce lieu. Sur le refus des habitauts d'obtempérer aux paroles du berger, la Vierge 
donna de son apparition des preuves si irrécusables, que tout le monde se mit à l'œuvre avec en- 
thousiasme ; et pendant la construction, un des ouvriers ayant émis le désir que la rivière près de 
laquelle on élevait sa chapelle se portât à la rive opposée, pour laisser à sec la rive près de la- 
quelle on travaillait, et mettre ainsi le sable sous la main, la rivière obéit aussitôt au vœu qu'on 
venait d'émettre ; et tous, témoins du prodige, criant au miracle, se remirent aussitôt au travail 
avec une nouvelle ardeur. On honore Notre-Dame de la Fleur comme la patronne des voyageurs ; 
et il est rare qu'un voiturier passe devant ce sanctuaire sans déposer dans le tronc son obole. Les 
plus éloignés mêmes des pratiques religieuses conservent encore cette dévotion. — Le dimanche 
des Rogations, commencement des quarante jours de fête en l'honneur de Notre-Dame du Château, 
à Tarascon, diocèse d'Aix. Notre-Dame du Château, autrement appelée la belle Briançonne, est 
une petite statue en bois de vigne, haute d'environ dix-huit pouces. Elle avait été d'abord honorée 
dans la paroisse du Bouchier, arrondissement de Briançon ; mais, vers le milieu du xiv 8 siècle 
pour la soustraire aux Vaudois qui brisaient toutes les statues et toutes les images, l'ermite Im- 
bert, qui en avait la garde, l'emporta à Tarascon. Les habitants offrirent avec bonheur un asile à 
la Vierge bannie, dont ils connaissaient la célébrité, et la déposèrent dans une petite chapelle 
en face du château. Là, chaque jour, dès les premiers rayons du soleil, l'ermite, parcourant les 
rues, convoquait tous les fidèles à venir saluer celle que l'Eglise appelle l'Etoile du malin ; une 
foule immense se rendait à son invitation, et faisait retentir l'air de pieux cantiques en l'honneur 
de Marie. Cependant les juifs établis dans ce quartier, se trouvant iucommodés surtout le samedi, 
jour de leur sabbat, par l'affluence des pèlerins à la chapelle du château, demandèrent de faire 
placer ailleurs la belle Briançonne, en ofl'rant de lui bâtir une élégante chapelle là où l'on vou- 
drait. Ou accepta leur offre, à la condition qu'ils construiraient en même temps un ermitage pour 
l'ermite chargé de garder la chapelle, et creuseraient un puits à son usage. Les juifs se soumi- 
rent à cet engagement, et taillèrent dans le roc de la montagne Saint-Gabriel, à cinq kilomètres 
de la ville, un ermitage qui servit tout à la fois de chapelle à la statue, et d'habitation à l'ermite. 
Les fidèles de Tarascon ne tardèrent pas à s'affliger de n'avoir plus au milieu d'eux la sainte sta- 
tue ; et comme c'était la coutume alors de porter à la procession des Rogations toutes les statues 
des Saints, celles surtout qui appartenaient à des confréries, ils demandèrent qu'on allât la pren- 
dre, tous les ans, le dimanche avant les Rogations, pour la porter en procession, et qu'on la gar- 
dât, au moins quelque temps après, pour en jouir. Ce fut d'abord pendant une semaine, et succes- 
sivement on prolongea le temps jusqu'à quarante jours. Cette translation fut une grande fête pour 
tout le pays; et cette fête s'est perpétuée jusqu'à nos jours, où elle attire chaque année un con- 



154 1 er MAI. 

cours de peuple extraordinaire. Elle a en effet une physionomie spéciale, qui contraste avec nos 
mœurs modernes, et l'on se croirait en plein moyen âge. Ce jour-là, dès trois heures du matin, 
précédés de leur antique oriflamme, qu'ornent des pampres de vigne mêlés à des feuilles d'orties, 
les prieurs de la confrérie de Saint-Roch vont, au son du tambourin et de la cornemuse, annon- 
cer la fête dans les campagnes voisines. Pendant ce temps, la grosse cloche donne le signal du 
départ, les rues se remplissent de pèlerins ; tous se rassemblent à l'église pour entendre la messe 
qui se dit à quatre heures. Le saint sacrifice terminé, la procession s'organise, se met en marche, 
à la suite d'un grand crucifix que porte quelquefois un frère pieds nus, et fait retentir les rues 
du chant des litanies. Tarascon devient presque complètement désert ; hommes, femmes, enfants, 
tous se rendent à Notre-Dame du Château. A la chapelle, les messes se succèdent depuis six heu- 
res. Après la dernière messe, tous s'approchent de l'autel et viennent respectueusement baiser les 
pieds de la statue, puis se retirent pour prendre sur la mousse et le gazon leur modeste repas. A 
dix heures, la cloche de la chapelle annonce le départ ; et aussitôt, au son de la flûte et du tam- 
bourin, tous se rangent en file en chantant Y Ave, maris stella. La statue, en toilette champêtre, 
est placée sur un brancard, orné de fleurs fraîchement cueillies à la montagne. Au bas de la colline, 
l'officiant bénit avec la croix tout le pays, pour y appeler la fécondité ; et l'on continua la marcha 
jusqu'à l'église rurale de Saint-Elienne des Grés, où la Vierge demeure jusqu'à quatre heures du 
soir exposée à la vénération publique. Après quelque temps de repos, on chante les Vêpres solen- 
nelles, et, à quatre heures, on reprend la marche. A l'entrée de Tarascon s'offre un spectacle frappant, 
qui fait toujours éprouver, à ceux-là mêmes qui y sont accoutumés, des émotions dont on ne peut 
se défendre. L'empressement de la multitude, le bruit des boites et des décharges continuelles de 
mousqueterie, les acclamations d'un peuple immense, la rencontre de la monstrueuse tarasque qui 
bondit trois fois, comme épouvantée par la présence de Marie, donnent à cette fête un cachet de 
piété joyeuse, unique en son genre. Le clergé et les autorités de la ville reçoivent la statue à la 
porte Saint-Jean. Là, on la dépouille de sa toilette du matin, dont les pieuses femmes se dispu- 
tent les épingles, pour en attacher les premiers langes d'un enfant nouveau-né, et on la revêt de 
ses plus belles robes. A sept heures et demie, la procession entre dans l'église Sainte-Marthe, au 
son des cloches et des orgues, au roulement des tambours, au bruit de la trompette, aux cris per- 
çants de la cornemuse, à la détonation des boites, et aux accents saintement passionnés de toutes 
les voix qui chantent à cris redoublés : Sancta Maria, ora pro nobis. On dépose ensuite la statue 
sur le trône qui lui a été préparé ; pendant les quarante jours qu'elle y demeure, elle y reçoit les 
hommages constants des fidèles, et chaque jour un héritier de la famille Dusseau la revêt d'une 
robe nouvelle. Cet honneur a été dévolu à perpétuité à cette estimable famille, en reconnaissance 
de ce que, pendant la grande Révolution, le sieur Dusseau déroba la statue à la fureur des révo- 
lutionnaires, et la tint cachée jusqu'à la réouverture des églises. Au bout de quarante jours, on 
reporte à sa montagne la sainte image, mais sans éclat, tant on est affligé de s'en séparer; souvent 
la douleur va jusqu'à faire couler les larmes. — Le lundi de la Pentecôte et le 15 août, pèle- 
rinage à Notre-Dame de la Couture, au diocèse d'Evreux. Entre les sanctuaires de ce diocèse 
brille, comme le soleil au milieu des astres, l'antique et splendide église de Notre-Dame de la Cou- 
ture, à Rernay, Beats Maris de Cultura, ainsi appelée de la terre où elle fut bâtie, et qu'il 
fallut défricher. Ce beau monument dut son origine, selon la tradition, à une statue de la Vierge, 
enfouie en terre au sommet d'une colline, dans un bois près de Bernay, et découverte par des 
bergers vers la fin du X e siècle, sur l'indication d'une de leurs brebis, qui grattait continuellement 
la terre en cet endroit. Les pèlerins et les processions y affluaient non-seulement de Lisieux, 
d'Orbec, de Lieurey et de SaintrGeorges, mais encore de Rouen, de Caen, de Pontaudemer, de 
l'Aigle, de Paris même. Encore aujourd'hui on y vient de douze à quinze lieues, et les pèlerins 
s'y comptent par milliers. Les paroisses de Broglie, de Drucourt, de Landepereuse, de Saint-Aubin, 
de Saint-Clair, des Jonquerets, de Couibepine, de Malouy, de Saint-Martin-du-Tilleul et autres 
lieux y viennent en procession, sous la conduite de leurs curés respectifs, avec les frères de 
la charité qui agitent leurs clochettes, les confrères de Saint-Michel, qui battent le tambour, les 
musiciens qui font résonner leurs instruments, le commun des fidèles qui chantent les louanges de 
Marie ; et, quand on est arrivé, les prêtres, souvent, ne suffisent pas au pieux empressement de 
cette foule, avide de recevoir les Sacrements. Tel est le spectacle qui s'offre, chaque année, à 
Notre-Dame de la Couture, soit le lundi de la Pentecôte, soit le 15 août l . — Le lundi de la 

1. C'est surtout dans la cérémonie des bâtons de la Sainte Vierge que se manifeste la grande dévotion 
du diocèse d'Evreux envers elle. Pour comprendre ceci, il faut se rappeler qu'au moyen â?e le bâton 
était le symbole de la royauté ou du moins de l'autorité; de telle sorte que l'échevin, chef d'un ville, 
aussi bien que le chef des avocats ou d'une corporation quelconque, portait un bâton comme signe de sa 
dignité. Par cette raison, la statue de la Vierge, dans presque toutes les paroisses, est placée au-dessus 
du bâton, sous une espbce de dais surmonté d'une couronne et enrichi de dorures. Aux principales fêtes 
de la Vierge, on courre ce bâton de rubans, de fleurs, de dentelles; et, au milieu de détonations d'armes 
à feu, on le porte à l'église en grande pompe, escorté de nombreuses jeunes filles, toutes vêtues et voilées 
de blanc; on fait alors de grandes réjouissances et un repas solennel de famille. Toute jeune fille tient 
à grand honneur d'être la reine du bâton au moins une fois dans la vie ; et elle y attache l'idée d'un» 
protection toute spéciale de la Sainte Vierge pour son heureux établissement; idée sans doute irrépro- 



MARTYROLOGES. 155 

Pentecôte, le 8 septembre et le lundi de Pâques, pèlerinage à Notre-Dame de Nazareth, diocèse de 
Montpellier. La chapelle remplace sur une montagne, où se voit encore un dolmen, un ancien 
temple de druides. « La sainte Vierge », dit-on, « apparut en ce lieu, demandant qu'on substituât 
son autel au culte impie qui avait souillé ces monts, et laissa, sur le rocher, l'empreinte de son pied 
qu'on montre encore aujourd'hui». — Le 1 er mai, commencement des pèlerinages au célèbre sanc- 
tuaire de Notre-Dame de Grâce, à Rochefort, au diocèse de Nimes. Ce sanctuaire réunit le prestige 
de la plus haute antiquité avec l'éclat des plus étonnants miracles. L'historien Bories, dans son livre 
intitulé : La royale couronne des rois d'Arks, attribue à Charlemagne la fondation de ce sanc- 
tuaire. L'injure du temps ou des hommes détruisit, on ne sait à quelle époque, l'œuvre de Char- 
lemagne ; et on lui substitua une petite chapelle, où les peuples ne cessèrent d'honorer sur ce 
rocher une statue de la Vierge, connue, à raison de sa couleur, sous le nom de Sainte- Brune. 
Cette image, qui existe encore dans le nouveau sanctuaire, fut, selon la tradition, découverte par 
un berger sur le versant occidental de la montagne, dans un enfoncement, où se voit une niche 
très-visitée des pèlerins. Au xvi» siècle, les Calvinistes saccagèrent et détruisirent la chapelle ; 
mais on eut le bonheur de soustraire à la destruction la statue vénérée. L'Eglise actuelle, qui ne 
fut terminée qu'en 1778, est due aux enfants de saint Denoit chargés de la desservir. Non moins 
attentifs aux besoins du corps qu'aux intérêts de l'âme, les Bénédictins firent creuser dans le roc 
deux immenses citernes destinées à recevoir les eaux pluviales, afin de fournir de l'eau à la troupe 
des pèlerins. Tant de zèle, joint au bel ordre qu'ils mirent dans le service de la chapelle, jeta le 
pius grand éclat sur ce pèleriuage. Les multitudes y accoururent non-seulement des pays voisins, 
mais de tout le Languedoc, du Vivarais , du Gévaudan , du Dauphiné et autres provinces. 
Chaque année y comptait plus de cinquante mille personnes. 93 survint sur cet illustre sanc- 
tuaire : on en chassa les Bénédictins, on en pilla toutes les richesses et toutes les reliques. 
On abattit la tête de la statue, on la porta à la pointe d'un sabre sur le penchant de la colline, 
d'où on la fit rouler jusqu'au bas. Mais Dieu punit promptement ces profanateurs. Deux furent 
frappés de cécité ; deux périrent de mort violente ; et deux autres, qui avaient proféré d'horribles 
blasphèmes contre la sainte Vierge, furent écrasés le même jour sous les débris d'une muraille 
nouvellement construite. Des exemples si frappants de la vengeance du ciel arrêtèrent les destruc- 
teurs dans leur œuvre sacrilège ; ils respectèrent un certain nombre û'ex-voto, qui restaient encore 
appendus aux murs, et laissèrent la chapelle telle qu'elle était ; de sorte que, pendant la tour- 
mente révolutionnaire, les prêtres fidèles purent y exercer leur saint ministère. Devenue propriété 
nationale et cédée à l'hospice d'Uzès, elle fut laissée, par l'administration de l'hospice, à la dis- 
position de plusieurs ecclésiastiques, qui y dispensèrent aux peuples les secours et les consolation» 
de la religion. En 1836, elle passa aux mains de l'évêque de Nimes, qui, voyant l'importance 
toujours croissante que prenait ce pèlerinage, la coufia, en 1846, aux religieux Maristes. Ceux-ci 
firent aussitôt restaurer le monastère et construire de vastes asiles pour loger les pèlerins. Ce 
nouvel état de choses accrut considérablement l'affluence, surtout dans les mois de mai, d'août, 
de septembre, et à l'époque des retraites spirituelles, que les Pères Maristes donnent successivement 
tantôt aux hommes, tantôt aux femmes. Parmi ces pieux pèlerins, on distingue les élèves du petit 
séminaire de Beaucaire, qui, chaque année, le 29 avril, franchissent une distance de six heures de 
marche, arrivent le soir à la maison des Maristes, communient le lendemain et déposent sur l'autel 
une offrande au nom du petit séminaire. L'après-midi, ils reprennent le bâton de voyage et cal- 
culent la marche de manière à arriver à Beaucaire pour le premier exercice du mois de mai. 
Toute la communauté vient en procession à leur rencontre ; on leur donne le rang d'honneur, et 
on se rend ainsi, au chant des cantiques, à la chapelle du séminaire, où commence aussitôt l'exer- 
cice du mois, que ces pieux voyageurs viennent de placer sous la protection de Notre-Dame de 
Grâce. — Au diocèse de Limoges, procession à Notre-Dame de Sauvagnac, le lundi de la Pente- 
côte. La tradition fait remonter l'origine de cette chapelle au xu e siècle. Le seigneur de Mérignac, 
se voyant, dit la légende, près de faire naufrage en revenant de la croisade, fit vœu d'élever une 
chapelle à la sainte Vierge, s'il échappait à la mort. 11 échappa en effet; et, pour acquitter son 
vœu, il fonda cette chapelle sur un pic, au milieu des montagnes de Grandmont ; il y fit don d'une 
lampe d'argent en forme de vaisseau, et appela ce sanctuaire du nom de Sauvagnac, c'est-à-dire 
sauvé des eaux, salvus ab aqua. Vers ces derniers temps, le pieux sanctuaire étant tombé dans un 
état de dégradation, tout le diocèse fut invité à souscrire pour le restaurer ; et, avec douze mille 
francs, fruit de la souscription, on l'agrandit et on y ajouta une abside semi-circulaire. L'inaugu- 
ration de la chapelle ainsi restaurée témoigna de la dévotion de tout le pays pour ce lieu de 
pèlerinage. — Le dernier dimanche de mai, pèlerinage à Notre-Dame de Cardonnay, au diocèse de 
Rouen, canton d'Aumale : son nom lui vient du chardon sous lequel fut trouvé la statue qu'on y 
vénère : la chapelle remonte, au moins, au xn« siècle. Vendue en 93, cette chapelle est heureu- 
sement tombée entre les mains d'un acquéreur religieux, qui tient à la conserver, et qui l'a même 
enrichie de plusieurs indulgences que Pie IX a accordées à ceux qui viendraient visiter ce béait 

ehable, sauf les abus ou la superstition qui peuvent s'y mêler quelquefois, puisque le mariage étant l'acte 
le plus important de la vie, il n'est rien de plus chrétien que de le placer sous la protection do la Sainte 

Vierge. 



156 I e * MAI. 

sanctuaire. La paroisse d'Aumale conservant, pour Notre-Dame de Cardonnay, les pieux sentiments 
de ses ancêtres, s'y rend encore aujourd'hui en procession le dernier dimanche de mai et le len- 
demain de la première communion des enfants. Le collège y va de son côté le dernier jeudi du 
mois de mai ; enfin, plusieurs paroisses de Picardie, entre autres Gauville et Morvilliers, s'y ren- 
dent en pèlerinage vers la même époque. Cette chapelle, du reste, est entretenue avec soin ; elle 
possède, outre le tabernacle et les ornements de celle de Rueil, de nombreux tableaux qui attes- 
tent la confiance et la piété du peuple. — Le lundi de la Pentecôte, pèlerinage à Notre-Dame de 
Bethléem, au diocèse d'Orléans. — Le lundi de la Pentecôte, fête de Notre-Dame de Nanteuil, 
au diocèse de Blois. Le culte de la sainte Vierge en ce lieu, s'il en faut croire la tradition répandue 
dans le pays, remonte jusqu'aux premiers temps de l'établissement du christianisme dans ces 
contrées. Alors une statue de Marie ayant été découverte parmi le feuillage d'un grand chêne, on 
la retira pour la placer sur le bord d'une fontaine voisine où l'on pouvait plus facilement la voir 
et l'honorer ; « mais », dit la légende, « la statue étant revenue d'elle-même au lieu où on l'avait 
trouvée, on lui éleva une chapelle à double étage dans l'emplacement même du chêne ». Au 
Xii e siècle, l'église et le prieuré de Nanteuil relevaient de l'abbaye de Pontlevoy. On attribue la 
construction du sanctuaire actuel à la munificence de Philippe-Auguste, qui voulut par là témoi- 
gner sa reconnaissance à Marie pour un double bienfait : le premier, c'était qu'elle lui avait obtenu 
une pluie abondante pour désaltérer son armée qui se mourait de soif; le second, ce fut la vic- 
toire sur le roi d'Angleterre et la prise de Montrichard. La dévotion des rois et des seigneurs pour 
la Vierge de Nanteuil était partagée par les fidèles ; de toutes parts on y venait en pèlerinage, 
surtout le lundi de la Pentecôte ; ce qui donna naissance à une foire renommée qui s'y établit ce 
jour-là dès avant le xiv e siècle, et au nom historique de Pré des Pèlerins, que porte encore 
aujourd'hui la vaste prairie voisine de l'église, ainsi appelée parce que les pieux voyageurs avaient 
droit d'y faire paître leurs montures. Les habitants de Tours se distinguaient entre tous par leur 
dévotion pour ce sanctuaire. Les guerres de religion et les troubles de la Ligue, qui désolèrent le 
xvi« siècle, n'empêchèrent point les pèlerins du Blésois, de la Touraine et du Berri de se rendre 
à Nanteuil. Malgré les bouleversements politiques, l'affluence ne discontinua pas, et, souvent même, 
dans les calamités publiques, les paroisses entières s'y rendaient et faisaient le vœu d'y revenir 
tous les ans. Au xvn 8 siècle, même affiuence ; et, parmi les nombreux pèlerins, on compte un 
des plus saints prêtres de cette époque, M. Olier, curé de Saint-Sulpice. Enfin, au xviii» siècle, le 
bienheureux Joseph Labre vint y passer quinze jours, et la haute idée qu'il y laissa de sa sainteté 
est encore vivante dans le pays. L'époque désastreuse de la Révolution fut annoncée par les traits 
attristés de la figure de Notre-Dame de Nanteuil et par les larmes qui coulèrent de ses paupières. 
Plusieurs, qui refusèrent d'y croire, vinrent examiner le fait de leurs propres yeux, et furent 
obligés d'en convenir. Les révolutionnaires n'en tirèrent d'autre conséquence qu'une haine plus 
passionnée contre la Vierge miraculeuse ; ils dévastèrent entièrement son église, brisant les autels 
et les tabernacles, lacérant les tableaux, pillant tout ce qu'ils espéraient vendre à leur profit et 
brûlant tout le reste. Après ces exploits de Vandales, ils passèrent une corde au cou de la statue 
vénérée et la firent tomber violemment à leurs pieds, où elle se brisa. La tète, séparée du tronc, 
roula dans la poussière; et une femme, l'ayant outrageusement repoussée du pied, en fut bientôt 
punie par une mort accompagnée des plus cruelles souffrances. Une autre femme, plus digne de 
son sexe, recueillit religieusement ce pieux débris; et, à la réouverture des églises, un artiste y 
ayant adapté un corps en place de celui qui avait été brisé, on remit la nouvelle statue au lieu 
où était l'ancienne. Les pèlerinages alors recommencèrent comme autrefois. Chàteauvieux et Saint- 
Aiguan reprirent l'usage de leur procession annuelle, et des guérisons miraculeuses furent souvent 
la récompense de la foi des populations. L'église de Nanteuil est un des beaux monuments que 
nous a légués le moyeu âge. — A Aubervilliers ', dans le diocèse de Paris, le deuxième dimanche 
de mai, fête de Notre-Dame des Vertus. En 1338, il n'y avait là qu'une petite chapelle, avec un 
autel et une statue de la sainte Vierge ; mais, cette même année, le deuxième mardi de Pâques, 
une jeune fille, voulant parer l'autel, pria un jeune homme de venir l'aider dans ce pieux office. 
Pendant qu'ils s'occupaient de ce soin, voilà que, tout à coup, la statue se couvre de sueur et l'eau 
coule sur sa face ; phénomène d'autant plus extraordinaire que le temps était très-sec et la chaleur 
extraordinaire. Dans leur surprise, ils appellent d'abord des témoins et convoquent ensuite tous les 
habitants au son de la cloche. Bientôt le bruit du prodige se répandit et les pèlerinages commen- 
cèrent. Les nombreux miracles, opérés à Aubervilliers, firent appeler la statue Notre-Dame des 
Vertus, c'est-à-dire des miracles. Le concours devint si nombreux au xvn e et au xviii» siècle, que 
huit prêtres, constamment attachés au sanctuaire, ne suffisaient pas à la dévotion des pèlerins. 
Cette dévotion a fort diminué, mais n'a point entièrement disparu : les mères y viennent apporter 
les enfants, et les populations s'y pressent le second mardi de mai. — A Tourcoing, les familles 
chrétiennes se consacrent, pendant le mois de mai, à Notre-Dame de la Marlière. La statue, qu'on 
y vénérait autrefois, fut trouvée dans le tronc d'un arbre séculaire : emportée, en 1562, par un 
eoldat calviniste, elle fut échangée par un pieux bûcheron contre deux fagots ; mais la Révolution 
de 93 la fit disparaître. La piété envers ce sanctuaire n'en est pas moins vive. — Le lundi de 

1. Aubervilliers n'était autrefois que la maison de campagne d'un nommé Albert — Alberti villa. 



MARTYROLOGES. 157 

la Pentecôte, fête patronale de Notre-Dame de Quarte, entre Bavay et Reims, n y vient, ce jour- 
là, jusqu'à trente mille pèlerins; ils arrivent dès l'aurore, font le tour de l'église, prient devant la 
sainte image de Marie, lui font toucher divers objets, des rosaires, des rameaux verts, etc., qu'ils 
emportent ensuite avec eux. A l'époque de la Révolution, les femmes de Pont-sur-Sambre s'ar- 
mèrent de pierres et chassèrent les démolisseurs qui venaient dans l'intention de renverser le 
sanctuaire. — Le lundi de Pâques et le lundi de la Pentecôte, pèlerinage à Notre-Dame de Verti- 
gneul, non loin de Cambrai. Ce pèlerinage célèbre, déjà très-fréquenté dès l'an 1428, est plus 
fréquenté encore de nos jours, surtout par les mères qui y apportent leurs enfants en bas âge, pour 
les mettre sous la protection de la Reine du ciel. — Le jour de l'Ascension, pèlerinage principal 
à Notre-Dame d'Orcival *, dans le diocèse de Clermont. Ce pèlerinage est parmi tous ceux qui 
existent dans le monde un des plus fréquentés et des mieux conservés. La Vierge, qu'on y honore, 
est atribuée à saint Luc. — Le mardi de la Pentecôte, pèlerinage principal à Notre-Dame de Pitié, 
Vierge célèbre, à un quart de lieue d'Aigurande, dans le diocèse de Bourges. On dit que, en 93, on 
voulait scier, par le milieu, la statue de la Vierge, mais que la scie rebelle se refusa à cette 
profanation. Alors un des démagogues démolisseurs saisit une hache, frappa à coups redoublés et 
parvint à séparer la tête du tronc : en tombant, cette tète alla rouler aux pieds d'une jeune fille 
qui la ramassa religieusement et la porta à sa mère. Celle-ci la reçut avec respect et la déposa 
dans un lieu secret, où les fidèles purent venir prier Marie de faire lever sur la France des jours 
meilleurs. — Le dimanche de la Trinité, pèlerinage à Notre-Dame de Cluis-Dessous, au diocèse de 
Bourges. L'origine de ce sanctuaire est due à deux solitaires qui vinrent se retirer dans les lieux 
où il s'élève, alors couverts de broussailles, pour y mener la vie érémitique. Les Bénédictins en 
prirent le service et y furent remplacés, au xv e siècle, par les Franciscains : ces derniers élevèrent 
la chapelle actuelle qui, grâce à la religion et malgré sa pauvreté, jouit d'une gloire immortelle, 
tandis que, tout à côté, l'orgueilleux château des Montpensier git dans la poussière. La Vierge de 
Cluis porte le nom de Notre-Dame de la Trinité. Cette Vierge, remarquablement belle, fut sous- 
traite à l'impiété pendant la Révolution : le calme revenu, on la rendit à son sanctuaire. Pendant 
tout le cours de l'année, des pèlerins viennent souvent prier Notre-Dame de Cluis, surtout pour 
les maladies qui les affligent, eux ou leurs proches. Si la personne malade est une jeune fille, ce 
sont trois jeunes filles qui font le pèlerinage; si c'est une femme mariée, ce sont trois femmes 
mariées ; si c'est un jeune homme, ce sont trois jeunes gens; et ainsi se traduit en action, d'une 
manière saisissante, le dogme de la fraternité évangélique. Mais rien n'est beau comme la proces- 
sion du jour de la Trinité : les pèlerins y sont au nombre de dix à douze mille. Pendant les trois 
semaines qui précèdent, ils jeûnent le vendredi, et font quelque aumône à des pauvres encore plus 
pauvres qu'eux. Un grand nombre se rend dès la veille ; et, à minuit, au moment précis où les 
anciens Bénédictins commençaient à chanter Matines, commencent les processions particulières ; 
les pèlerins s'en vont par bandes de trois en l'honneur du mystère du jour, le front découvert, 
souvent les pieds nus, toujours le chapelet à la main et dans le plus profond silence. Ils parcou- 
rent les quatorze stations du chemin de la croix disposées par les Franciscains sur un espace 
d'environ deux lieues, dans les rues de Cluis, sur les places publiques. Telle est la dévotion à Notre- 
Dame de Cluis-Dessous ; et elle s'est toujours maintenue, à ce point, que même dans les plus 
mauvais jours de la Révolution, on ne cessa pas de faire la procession nocturne. — Le lundi delà 
Pentecôte, procession solennelle à Notre-Dame du Puis. Notre-Dame du Puis, à Gargilesse, dans 
le diocèse de Bourges, est une gracieuse église fondée par Hugues II, seigneur de Naillac en 1236, 
sur le modèle de la magnifique église abbatiale de Déols. Le religieux seigneur de Naillac établit 
le droit d'asile dans les terres qui environnent le sanctuaire ; et par des croix plantées de sa propre 
main, il détermina l'enceinte où devait s'exercer ce droit sacré. Le chemin, que parcourent encore, 
de nos jours, les processions, est celui limité par les croix de Hugues de Naillac. L'église est 
byzantine, parfaitement homogène de style, et un petit chef-d'œuvre. Le gouvernement français 
l'a fait, à ce titre, complètement restaurer dans ces dernières années. — Le jour et le lundi de la 
Pentecôte, pèlerinage principal à Notre-Dame du Laus, diocèse de Gap. — Le lendemain de la 
Pentecôte, pèlerinage à Notre-Dame du Hamel, entre Crevecœur et Grandvilliers, dans le diocèse 
de Beauvais. A ce sanctuaire se rattache le souvenir de la délivrance miraculeuse du sire de Créqui, 
lequel s'était croisé sous Louis VII et demeura captif des mahométans, dix ans, pendant lesquels 
on tenta tous les moyens de lui faire renier sa foi, le frappant souvent jusqu'à le mettre tout en 
sang. Son maître, désespérant d'y réussir, lui signifia un jour que le lendemain il le ferait étran- 
gler. Raoul, sur cet avis, passe une partie de la nuit en prières, se recommande à Notre-Dame du 
Hamel ; puis, cédant à la lassitude, il s'étend par terre et s'endort. Chose merveilleuse, dit la 
légende : le lendemain matin il se réveille ; il se retrouve au Hamel, et apprend d'un berger que 
la dame de Créqui, sa femme, qui se croyait veuve, se marie ce jour-là même au sire de Renty. Aus- 
sitôt il se rend au château de son père, et essaie, mais en vain, de se faire reconnaître, tant il 
était maigre, décharné et mal vêtu. Alors il va attendre la mariée sur le chemin par où elle doit 
se rendre à l'église ; il l'aborde à son passage, lui présente la moitié de l'anneau nuptial, ainsi 
que le bracelet qu'elle lui avait donné à son départ, et lui dit à l'oreille quelques secrets que lui 

1. Ursi vallis ou vallée des Ours; Orci vallis, vallée d'Enfer : elle est en effet très- étroite. 



158 1 er MAI. 

seul connaissait. La dame, convaincue, tombe dans ses bras, l'emmène à l'église de Notre-Dame du 
Hamel célébrer, non plus des noces, mais le retour de l'époux retrouvé ; et l'on suspendit ses 
chaines au mur du sanctuaire, en signe de reconnaissance éternelle. — A Nantes, neuvaine de 
l'Ascension, à la Pentecôte, à Notre-Dame de Bonne-Garde dont l'origine est due à une statue 
miraculeuse qui apparut une nuit au sein d'une vive lumière. La chapelle, démolie naguère pour 
faire place à une nouvelle rue, vient d'être reconstruite, en style ogival , au confluent de la Loire 
et de la Sèvre. — Le dimanche dans l'octave de l'Ascension, à Saint-Léonard de Rubempré, au 
diocèse d'Amiens, fête solennelle de la translation des reliques de saint Victoria, enfant martyr, 
cité aux martyrologes des 27 mars et 14 mai 1 . 



SAINT JACQUES LE MINEUR, APOTRE 

61. — Pape : Saint Pierre. — Empereur : Néron. 

Priez avec foi et sans défiance, car celui qui est dans 
la défiance est semblable au flot de la mer qui est 
agité et emporté ça et là par le vent. 

Ep. Jae., i, 6. 

Saint Jacques, de la tribu royale de Juda, naquit à Cana, onze ou douze 
ans avant Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il était communément appelé le 
Juste, à cause de la haute réputation de vertu qu'il s'était acquise parmi le 
peuple, et aussi parce qu'il appartenait à la secte des Esséniens, qui étaient 
les religieux ou les Justes de ce temps-là. Bien qu'il ne fût pas de la tribu 
sacerdotale, on lui permettait néanmoins d'entrer dans le lieu du temple 
où les prêtres seuls avaient droit d'entrer, et qui s'appelait Sancta. Quel- 
ques auteurs disent qu'il entrait aussi, pour faire ses prières, dans le sanc- 
tuaire appelé Sancta sanctorum, bien que cela n'eût jamais été permis qu'au 
grand prêtre, et seulement une fois l'année. 

Secondement, il était appelé Oblias, c'est-à-dire le Rempart du peuple. 
Aussi, comme nous l'apprend Eusèbe, d'après Hégésippe et Clément d'Alexan- 
drie, les plus sages des Juifs se persuadaient que la prise et le pillage de 

1. Le corps de saint Victorin, jeune enfant d'environ douze ans, fut trouvé dans les catacombes, près 
la voie de Tiburce, le 27 mars 1842. Dans son tombeau étaient une fiole teinte de sang et cette inscription : 
dep. bitorini. in p., c'est-à-dire, Depositio S. Victorini in pace. Ses ossements furent enchâssés dans 
une composition de cire représentant un corps humain, revêtu de précieux vêtements de soie et d'or. 

C'est ainsi qu'arrivé à Amiens, en 1846, il fut présenté avec l'authentique qui l'accompagnait, le 
23 avril 1846, à Mgr Mioland, qui reconnut la relique et permit de l'exposer à la vénération des fidèles, 
comme il appert de son visa apposé sur l'authentique. Le jour de la translation fut fixé, par Mgr l'évêque 
d'Amiens, au 14 mai 1846. Il voulut présider lui-même cette cérémonie. La paroisse de Rubempré, à qui 
était destinée cette insigne relique, don précieux du R. P. Lartigue, de la Compagnie de Jésus, qui l'avait 
obtenue de S. E. le cardinal Patiizi, vicaire général de N. S. P. le pape Grégoire XVI, se prépara à la 
recevoir par une retraite de dix jours. Le jour de la translation arrivé, le Prélat, précédé d'un nombreux 
clergé et de plus de quinze mille fidèles, se rendit processionnellement à l'église paroissiale de Pierregot, 
pour y prendre le saint corps qui y avait été déposé. Il fut transporté de là à l'église de Rubempré et 
déposé sur une magnifique estrade surmontée d'un riche baldaquin, pour y rester, pendant un Triduum, 
exposé à la vénération des fidèles et ensuite placé sous le maître-autel, restauré à neuf, mis à jour et 
fermé de glaces. 

A partir du jour de la translation, et tous les jours de l'octave, le Pape avait accordé une indulgence 
plénière stationnelle. Il a également donné la permission de faire, tous les ans, à perpétuité, la fête de 
saint Victorin, qui a été fixée par Mgr Mioland, évêque d'Amiens, au dimanche dans l'octave de l'Ascen- 
sion, avec une indulgence de sept ans et de sept quarantaines à perpétuité. 

Depuis la translation des reliques de saint Victorin, en 1846, jusqu'aujourd'hui (1874), la fête de ce 
saint Martyr se célèbre tous les ans avec la plus grande pompe. Un grand concours de peuple des pays 
environnants afliue à Rubempré. Le saint corps est porté par les jeunes geus dans toutes les rues de co 
bourg. Enfin, ce Saint est devenu si populaire que le pays l'a adopté pour son second patron. — Hagio- 
graphie du diocèse d'Amiens, par M. l'abbé Corblet. 



SAINT JACQUES LE MINEUR, APÔTRE. 159 

cette grande ville, et le nombre infini de maux dont la nation juive fut alors 
accablée, étaient la punition du crime commis contre la personne de saint 
Jacques, en le faisant mourir. 

Troisièmement, les fidèles le nommaient ordinairement le Frère du Sei- 
gneur : l'apôtre saint Paul, écrivant aux Galates, leur dit : « Qu'étant allé à 
Jérusalem voir saint Pierre, il n'avait point vu d'autre apôtre que Jacques, 
frère du Seigneur ». Ce n'est pas qu'il fût fils de la Sainte Vierge, comme 
l'impie Helvidius a eu l'effronterie de le dire : car cette Mère adorable étant 
demeurée perpétuellement vierge, selon la foi de l'Eglise, elle n'a pu avoir 
d'autre fils que celui qu'elle a conçu par la seule opération du Saint-Esprit. 
Ce n'est pas non plus qu'il fût fils de saint Joseph, par une autre femme, 
comme quelques autres auteurs l'ont écrit : car c'est le sentiment commun 
des fidèles que saint Joseph était vierge lorsqu'il épousa Notre-Dame, et 
qu'il a conservé la fleur de sa virginité jusqu'à sa mort. D'ailleurs, les Evan- 
gélistes nous apprennent que saint Jacques était fils d'une Marie qui suivait 
Notre-Seigneur, et qui assista sur le Calvaire à son crucifiement : vivant en 
même temps que la Sainte Vierge, elle ne pouvait pas être épouse de saint 
Joseph. Saint Jacques est donc appelé Frère du Seigneur, selon la manière 
de parler des Hébreux, parce qu'il était son proche parent et son cousin, sa 
mère étant nièce de saint Joachim et de sainte Anne, et cousine germaine 
de la Sainte Vierge. 

Il avait trois frères, dont l'Evangile fait mention et qui sont aussi appe- 
lés Frères de Jésus-Christ, à savoir : Joseph, Simon et Jude, dont le dernier 
est du nombre des douze Apôtres, et, dans son Epître canonique, se nomme 
lui-même frère de Jacques, s'estimant plus honoré de cette qualité que les 
personnes du monde ne le sont de leurs plus grandes alliances ; quant à 
Joseph, frère de Jacques, c'est probablement ce Joseph, autrement dit Bar- 
sabas, et surnommé aussi le Juste, qui fut proposé, avec saint Mathias, pour 
remplir la place du traître Judas. Cependant il semble que le nom de Frère 
du Seigneur ait surtout appartenu à saint Jacques, et que ce soit le nom par 
lequel on le distinguait des autres Apôtres, comme on le peut voir dans les 
plus anciens auteurs, et même dans l'historien Josèphe, cité par Eusèbe ; 
peut-être parce qu'il était l'aîné de ses cousins ; que son insigne piété le 
rendait plus conforme à la vie et à la sainteté du Sauveur ; ou enfin, qu'il 
lui ressemblait, dit-on, parfaitement de visage ; en effet, les fidèles allaient 
exprès à Jérusalem pour le voir : en le regardant, ils croyaient encore voir 
Celui qui était monté dans le ciel, et qui n'était plus visible parmi les 
hommes. 

Hégésippe, auteur fort ancien, dont nous avons déjà parlé, dit que cet 
apôtre fut sanctifié dès le sein de sa mère. Cest un privilège que l'Ecriture 
sainte attribue à Jérémie et à saint Jean-Baptiste, et Dieu a pu aussi l'accor- 
der à saint Jacques ; et il est probable que cet auteur, qui vivait immédia- 
tement après les Apôtres, et que le Martyrologe romain loue pour sa sain- 
teté et pour la sincérité avec laquelle il a écrit Y Histoire de V Eglise, n'eût 
pas avancé ce fait, si ce n'eût été la croyance commune des fidèles. D'après 
ce même auteur, Jacques ne mangea jamais rien qui eût eu vie. Une buvait 
que de l'eau, il n'usait ni de parfums, ni de bains, quoique cela fût fort or- 
dinaire de son temps ; il priait si assidûment, qu'il s'était fait des calosités 
aux genoux. Saint Epiphane assure qu'il est demeuré vierge toute sa vie, et 
saint Jérôme, avec plusieurs autres écrivains ecclésiastiques, le propose 
comme un modèle d'innocence, de sainteté et de pénitence, qui donnait de 
l'admiration aux anges et aux hommes. 



160 I er MAI. 

Le Texte saint ne nous dit rien de lui en particulier, depuis que Notre- 
Seigneur l'eut appelé ensa compagnie. Seulement, d'après un certain livre 
d'Evangiles, dont usaient les Nazaréens, et que saint Jérôme, qui l'a traduit 
du grec en latin, appelle, selon les Hébreux, au soir de la Cène, après avoir bu 
le calice du Seigneur, saint Jacques déclara qu'il ne mangerait point avant 
que le Fils de l'Homme fût ressuscité ; c'est pourquoi Notre-Seigneur lui ap- 
parut le jour même de sa résurrection, et, lui ayant demandé du pain, il le 
bénit, le rompit et le lui présenta, lui disant : « Ne fais plus, mon frère, 
difficulté de manger, parce que le Fils de l'homme est ressuscité ». Mais 
cette apparition ne peut être celle dont parle saint Paul, écrivant aux Co- 
rinthiens, puisqu'il ne la met qu'après l'apparition à plus de cinq cents dis- 
ciples, laquelle n'arriva pas le jour même de la Résurrection, mais plusieurs 
jours après. 

Après la descente du Saint-Esprit, lorsque le nombre des fidèles se fût 
multiplié à Jérusalem, saint Pierre, de son autorité et de l'avis des autres 
apôtres, établit saint Jacques évêque de cette ville, où sa vertu l'avait rendu 
l'objet du respect universel, comme nous l'apprennent Hégésippe, Eusèbe 
et saint Jérôme. La lettre attribuée au pape saint Anaclet dit que la céré- 
monie de l'ordination se fit par saint Pierre, assisté de saint Jacques le Ma- 
jeur et de saint Jean, son frère ; c'est pourquoi, dans la suite, l'Eglise a 
ordonné qu'un évêque ne serait sacré que par trois évêques. Les Papes, néan- 
moins, peuvent dispenser de cette loi, et ils l'ont souvent fait lorsqu'ils ont 
envoyé des évêques porter la foi dans des pays éloignés. Il semble même 
assez manifeste que, lorsque les Apôtres ont ordonné des évêques, dans le 
cours de leurs prédications, ils n'étaient pas toujours assistés de deux au- 
tres évêques. 

Saint Epiphane rapporte que saint Jacques portait sur sa tête une lame 
ou plaque d'or. C'était apparemment une marque distinctive de la dignité 
épiscopale. Polycrate, cité par Eusèbe, rapporte la même chose de saint 
Jean, et quelques auteurs le disent aussi de saint Marc. Il est probable que 
cela se fit à l'imitation du grand prêtre des Juifs. 

C'est la seule marque extérieure que l'histoire ecclésiastique nous ap- 
prenne avoir été portée par les évêques dans les premiers siècles ; encore ne 
paraît-elle pas avoir été fort usitée. La raison en est que les ministres de 
l'Evangile, étant recherchés par les païens avec une sorte de fureur, se 
donnaient de garde de se distinguer au dehors du reste des chrétiens. 

Cette ordination de saint Jacques lui donna un nouveau crédit, non- 
seulement parmi les fidèles, mais aussi dans la compagnie des autres Apô- 
tres. Aussi, saint Pierre ayant été délivré par un ange des prisons d'Hérode, 
envoya aussitôt lui en donner avis. Aussi, dans le concile que tinrent les 
Apôtres, touchant l'observation des cérémonies légales, à laquelle les Juifs, 
nouvellement baptisés, voulaient qu'on obligeât les Gentils qui se conver- 
tissaient, il opina le second, et immédiatement après saint Pierre ; et son 
avis eut tant de poids, qu'aussitôt, sans délibérer davantage, on résolut de 
faire un décret conformément à ce qu'il avait dit. Saint Paul parle de lui 
avec beaucoup d'honneur dans l'Epître aux Galates, surtout dans le chapi- 
tre second, où, le joignant à saint Pierre et à saint Jean, il les appelle tous 
trois les colonnes de l'Eglise. 

Ce saint Apôtre, vivant ainsi dans Jérusalem et y exerçant l'office d'évê- 
que et de pasteur du peuple de Dieu, y obtenait des résultats merveilleux 
et attirait tous les jours, par les exemples de sa sainte vie et par l'éclat de 
ses prédications, plusieurs juifs à la connaissance de Jésus-Christ. Ananus, 



SAINT JACQUES LE MINEUR, APÔTRE. 161 

qui était alors grand prêtre, homme fier, turbulent et cruel, et de la secte 
des Sadducéens, ne put souffrir plus longtemps ces conquêtes que Jacques 
faisait sans cesse à Jésus-Christ. Il profita de l'intervalle qui s'écoula entre 
la mort du procurateur romain Festus et l'arrivée de son successeur Albin 
pour satisfaire sa haine contre Jacques et quelques autres chrétiens de con- 
sidération. Il viola audacieusement les droits de la suprématie romaine et 
le fit comparaître devant le sanhédrin. Après lui avoir donné beaucoup de 
louanges, lui avoir rappelé de la manière la plus flatteuse l'estime que tout 
le peuple avait pour lui, il lui exposa : « que tout le monde embrassant la 
secte des chrétiens, le temple et le culte de Dieu allaient être entièrement 
abandonnés. Un israélite aussi zélé que Jacques, pour la gloire de Dieu, de- 
vait empêcher un si grand mal ; persuadé de sa justice et de sa sainteté, il 
ne doutait nullement qu'il ne le fît avec beaucoup de courage. Il le priait 
donc, lorsqu'une foule de juifs se seraient assemblés dans Jérusalem, pour 
la fête de Pâques, de monter dans le lieu le plus éminent du Temple, et là, 
de déclarer sincèrement, devant tous les assistants, ce qu'il pensait de Jésus 
qui avait été crucifié. C'était lui mettre l'honneur de la synagogue entre les 
mains et abandonner les intérêts de la loi de Moïse ; mais il ne doutait 
point qu'il n'agît en cette affaire en homme de conscience ». Saint Jacques 
voyant là une belle occasion de prêcher Jésus-Christ, accepta volontiers 
cette offre, et, un jour qu'un grand nombre d'habitants et d'étrangers s'é- 
taient assemblés, il monta sur le pinacle du temple, qui était comme un 
perron qui regardait sur le parvis ou sur la grande nef. Alors les prêtres lui 
crièrent: «Juste, dont nous honorons tous les sentiments, dites-nous ce 
que vous pensez de Jésus qui a été crucifié ». Ils croyaient qu'il n'aurait pas 
la hardiesse de le déclarer le Christ et le Messie ; mais cet Apôtre, plein de 
courage, s'écria: «Pourquoi me demandez-vous mon avis touchant Jésus, Fils 
de l'Homme ? nel'ai-jepas déjà déclaré une infinité de fois devant tous ceux 
qui ont voulu avoir part à la lumière de l'Evangile ? Sachez qu'il est assis à 
la droite de Dieu, son Père, et qu'un jour il viendra de là juger les vivants 
et les morts ». Cette confession remplit les fidèles de joie ; une espèce d'ap- 
plaudissement s'éleva parmi eux ; mais les prêtres et leurs partisans, se 
voyant trompés, furent remplis de fureur ; ils s'écrièrent dans l'assemblée 
que le Juste avait lui-même erré et qu'il ne fallait pas le croire ; puis, mon- 
tant précipitamment au lieu où il était, ils le jetèrent en bas pour lui briser 
la tête. Il ne mourut pas néanmoins de cette chute ; mais, se mettant à 
genoux, il commença à prier Dieu pour ses persécuteurs, en disant : « Sei- 
gneur, pardonnez-leur cette faute, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font ». 
Un prêtre, des descendants de Récham, fils de Réchabim, entendant cette 
prière, en fut si touché, qu'il dit à ces barbares : « Que faites-vous ? N'en- 
tendez-vous pas le Juste qui prie pour vous? » Mais cela ne les empêcha 
pas de lui jeter des pierres pour le lapider ; un teinturier lui déchargea sur 
la tête un coup du levier dont il se servait pour fouler les étoffes. Ainsi 
mourut saint Jacques, le jour de Pâques, qui était le 10 avril de l'an 61 de 
Jésus-Christ. 

Les Juifs attribuèrent à sa mort injuste la destruction de Jérusalem. 
Ananus fit périr plusieurs autres chrétiens. Le gouverneur romain le désap- 
prouva hautement. Le roi Agrippa fit plus, il le dépouilla de la souveraine 
sacrificature. 



Vies des Saints. — Tome V. 1 1 



162 1 er MAI. 

RELIQUES, ÉCRITS, LITURGIE DE SAINT JACQUES LE MINEUR; 

— LES TROIS SAINTS JACQUES. 

Son saint corps fut enseveli auprès du temple, au lieu même de son martyre ; depuis, ses 
ossements ont été apportés, pour la plus grande partie, à Rome, avec ceux de saint Philippe, et, 
de là, les principaux ont été transférés à Toulouse, par le zèle de l'empereur saint Charlemagne, 
et déposés en l'église Saint-Sernin. Il y a d'autres églises qui prétendent en posséder des parties 
considérables : comme celle de Saint-Zoile, à Compostelle, un morceau du chef; celle des Jésuites, 
à Anvers, un autre morceau ; celle de Saint-Etienne, à Forli, une mâchoire ; la cathédrale de 
Langres, un bras, que l'on dit y être depuis sept cents ans ; Saint-Corneille, de Compiègne, une 
grande partie de son crâne, où s'est conservée la trace du coup de levier qui fut déchargé sur la 
tète du Saint ; l'église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, à Paris, dédiée sous les noms de Saint-Jac- 
ques et de Saint-Philippe, quelques ossements, qui disparurent pendant la Révolution française. 
La chaire épiscopale de saint Jacques se voyait encore à Jérusalem an iv e siècle. 

Mais la plus avantageuse relique, qui nous reste de lui, est, sans doute, l'excellente épitre qu'il 
a écrite, et qui est la première des sept canoniques ; il y donne des leçons admirables à tous les 
fidèles ; il leur apprend surtout à recevoir les afflictions avec joie, et à considérer la croix comme 
le plus puissant instrument de leur salut; à prier avec foi et avec persévérance ; à mépriser les 
richesses et la gloire du monde, comme des choses qui passent en un moment ; à se défier de leur 
convoitise, qui est la source de toutes leurs tentations; à ne se pas contenter d'entendre la parole 
de Dieu, mais à la mettre fidèlement en pratique en joignant les œuvres avec la foi ; à réprimer 
leur langue, dont la trop grande liberté produit une infinité de maux, et à ne point faire acception, 
des personnes, mais à estimer les pauvres autant que les riches. Il y prescrit aussi la forme d'ad- 
xinistrer le sacrement de l'Extrême-Onction, ce que, sans son épitre, nous n'aurions su que par 
la tradition non écrite. Dans la rédaction du symbole, on lui attiibue l'article : « Je crois au Saint- 
Esprit ». Son attribut constant est le battoir de foulon avec lequel il fut assommé, qu'il tient à 
la main. 

On croit généralement que saint Jacques adressa son épitre aux Judéo-Chrétiens du nord de 
l'Afrique, qui faisaient consister tout leur christianisme dans une foi théorique au Messie sans 
pratiquer les préceptes et les conseils de Jésus-Christ : saint Jacques leur fait voir que la foi sans 
les œuvres est une foi morte, qui ne suffira pas pour les justifier. Il n'y a donc pas opposition 
véritable entre lui et saint Paul qui fait dépendre la justification de la foi et non des œuvres de 
la loi mosaïque. Tous deux combattent chez les Judéo-Chrétiens le pharisaïsme qui faisait con- 
sister la perfection dans des pratiques extérieures, dans les œuvres légales : tous deux enseignent 
la foi et les œuvres chrétiennes, animées par cette foi. 

Il y a aussi une liturgie orientale qui porte le nom de saint Jacques, et dont parle saint Proclus, 
patriarche de Constautinople, ainsi que le concile in Trullo. Quel qu'en soit l'auteur, elle est, au 
moins, d'une très-haute antiquité. (Voir le Père Le Brun.) Peut-être saint Jacques aura-t-il donné 
seulement la direction générale de cette liturgie ; on aura ensuite travaillé sur le même plan, et 
on y aura fait des additions. Clément d'Alexandrie, ap. Euseb., 1. il, c. 1, et saint Jérôme, /. 
contra J»vin., louent la grande habileté du même Apôtre dans les matières qui ont la religion 
pour objet. 

Durant les premiers temps, on n'écrivait que quelques parties de la liturgie. Jusqu'au IV e siècle, 
on ne sut que par tradition les paroles de l'invocation sacrée ou de la consécration du pain et 
du vin, et l'on en agissait de la sorte par un motif de respect. Voir saint Basile, /. de Spir. 
Sancto, c. 27. Saint Justin dit « qu'on priait dans la liturgie pour les empereurs, pour les diffé- 
rents Etats, etc. » Saint Cyrille a donné une explication assez étendue de celle que l'on suivait en 
son église. 

Les monuments les plus authentiques prouvent que, dès la naissance du christianisme, il y avait 
nne liturgie, et que les premières formules de prières dont elle était composée furent établies par 
les Apôtres. C'est ainsi que saint Jacques fnt le premier auteur de celle de Jérusalem. On y ajouta, 
depuis, quelques nouvelles prières, mais on ne toucha point au point essentiel ; de là vient que 
les liturgies des églises fondées par les Apôtres ont toujours porté leurs noms. Encore, de nos 
jours, les chrétiens de Syrie suivent, comme venant de saint Jacques, la liturgie qui porte son nom. 

Les continuateurs de Bollandus ont renouvelé l'opinion rejetée depuis si longtemps des trois 
saints Jacques, et distingué saint Jacques, fils d'Alphée, l'un des douze Apôtres, de saint Jacques, 
frère du Seigneur, dont nous venons de parler, qu'ils tiennent n'avoir pas été de ce nombre ; ils 
disent que saint Jacques, fils d'Alphée, était de Galilée, de la tribu de Zabulon ou de Nephtali, et 
frère de saint Matthieu ; dans la division des royaumes, il alla prêcher la foi à Gaza et à Tyr, et 
fut ainsi martyrisé à Ostrasine. Mais quelques efforts qu'ils fassent pour établir cette opinion, que 
plusieurs savants auteurs ont réfutée, lorsqu'elle a été proposée par Erasme, je ne crois pas qu'elle 
soit vue de bon œil par ceux qui ont quelque déférence pour les sentiments de l'Eglise romaine, 



SALNT JACQUES LE MINEUR, APÔTRE. 163 

laquelle ne reconnaît que deux saints Jacques dans le nombre des Disciples, et tient, dans son 
office ecclésiastique et dans son martyrologe, que celui qui est appelé frère du Seigneur, qui a 
écrit une épître canonique, et qui fut ordonné évèque de Jérusalem, est un des apôtres que Notre- 
Seigneur choisit, étant encore sur la terre, pour composer sou collège, et le môme que saint 
Jacques, fils d'Alphée. Ces nouveaux auteurs citent pour eux un très-petit nombre d'écrivains; il 
y en a un grand nombre, sui tout parmi 1 s Latins, qui leur sont contraires : les autorités et les raisons 
dont ils s'appuient ont plus d'apparence que de solidité, et quelques-unes même favorisent [lus 
l'opinion commune que la leur. Saint Jérôme, bien loin d'entrer dans leur sentiment, leur est 
directement contraire, non-seulement dans son Traité contre Helvidius, qu'il a fait étant jeune 
nais aussi dans son Commentaire sur le cJiapitre 17 d'haie. Car il ne reconnaît en ce lieu que 
quatorze Apôtres, à savoir : les onze que Notre-Seigneur avait choisis, saint Mathias, qui remplit 
le lieu de Judas, et saint Paul et saint Barnabe, qui leur furent ajoutés par l'ordre exprès da 
Saint-Esprit. Or, cela ne serait pas véritable si saint Jacques le Mineur, que saint Paul appelle si 
solennellement Apôtre, n'avait pas été du nombre des douze, puisqu'alors il y en aurait eu quinze. 
C'est donc le sentiment de saint Jérôme, que saint Jacques le Mineur, frère du Seigneur, est le 
même que l'apôtre saint Jacques. Les auteurs dont nous parlons, qui citent pour eux le même 
saint Docteur sur ce chapitre, n'ont pas considéré qu'il l'a interprété deux fois de suite ; dans le 
premier commentaire, il met, il est vrai, saint Jacques, frère du Seigneur, hors du nombre des 
douze Apôtres, selon l'opinion de quelques interprètes qu'il ne suit pas ; mais, dans le second, où 
il parle selon son sentiment, il dit ce que nous venons de rapporter. Au livre des Ecrivains 
ecclésiastiques, il suppose encore, comme véritable, que saint Jacques a bu, dans la dernière cène, 
le calice du Seigneur : or, il n'y a que les douze Apôtres qui aient participé à ce grand bonheur. 
Il a donc reconnu que saint Jacques était de ce nombre, et n'en a pas reconnu trois. 

Ajoutons quelques considérations à ce qui précède : 

1° Il est vrai que saint Jacques le Mineur et frère du Seigneur, était fils de Marie, femme de 
Cléophas ; mais cela n'empêche pas qu'il ne fût fils d'Alphée, soit qu'Alphée et Cléophas lussent 
une même personne, soit qu'Alphée étant mort, Marie ait épousé Cléophas. Telle était la manière 
dont le Père Giry résolvait la difficulté généalogique. Aujourd'hui, grâce aux progrès de la philo- 
logie, il n'y a plus de difficulté de ce chef; car les deux noms Cléophas et Alphée, ne sont qu'au 
seul et même nom, sont de la même forme ; la prononciation seule est différente C>2brî). La mère 
de saint Jacques le Mineur se nommait bien Marie (Matth., xxvn, 56 ; Marc, xv, 40 ; saint Jean, 
six, 23). Ce dernier nous montre en elle la femme de Cléophas et la sœur, ou la cousine de la Mère de 
Jésus-Christ; Jacques était, par conséquent, le cousin — Consobrinus — de Jésus : c'est pourquoi il 
est, en cette qualité, appelé le frère du Seigneur àicïyis roû kupi^u (Galat., i, 19). Quelque éton- 
nant que cela puisse paraître à un Occidental moderne, il est constant qu'en hébreu l'oncle nomme 
le neveu et le neveu nomme l'oncle Ï1N, àoù^àt, frère, et qu'ainsi ce mot désigne ea général un 
cousin-germain. Le latin germanus lui-même ne désigne-t-il pas également le cousin et le frère, 
mais plutôt le cousi?i que le frère ? Ainsi donc Jacques le Mineur, l'Apôtre, et Jacques, le frère du 
Seigneur, ne sont qu'une même personne, et les efforts des savants protestants ou autres pour 
démontrer que les deux désignations supposent deux personnes échouent devant ce fait que le 
Nouveau Testament ne connaît pas trois Jacques, qu'il n'en cite que deux, qu'il les distingue l'un 
de l'autre tant qu'ils vivent tous deux, tandis que, après la mort de Jacques le Majeur, il n'est plus 
question que de Jacques, fils d'Alphée (Marc, xv, 40 ; Act., i, 13 ; xiï, 2 ; xn, 17 ; xv, 13 ; xxî» 
18; Gai., n, 12; I Cor., xv, 7). 

2° 11 est encore vrai que saint Jacques le Mineur fut ordonné évêque ; mais il ne faut p» 
conclure de là qu'il ne soit pas Apôtre ; car, bien que les Apôtres eussent reçu, le jour de la cène, 
le caractère sacerdotal, ou même la puissance épiscopale, on pouvait néanmoins exercer encore 
sur eux les cérémonies de l'Ordination; ce que fit saint Pierre, à l'égard de saint Jacques, pour le 
préposer au gouvernement de l'église de Jérusalem. 

Telle est encore la réponse du Père Giry : on peut y ajouter que rien ne prouve une consé- 
cration directe de saint Jacques par les Apôtres. La seule chose certaine, c'est que, jusqu'à la 
dispersion, ils gouvernèrent en commun l'église de Jérusalem, et qu'à leur départ, alors qu'ils se 
partagèrent le monde, cette même église de Jérusalem échut en partage à Jacques, fils d'Alphée. 

Pour nous résumer : il n'y a eu que deux saints Jacques : saint Jacques le Majeur, fils de 
Zébédée, et saint Jacques le Mineur, fils d'Alphée, tous deux apôtres du Seigneur. Si on nous 
demande pourquoi le Saint dont nous venons de donner la vie fut appelé Mineur, nous répondrons 
que ce nom paraît lui avoir été donné ou parce qu'il fut appelé à l'apostolat après saint Jacques 
le Majeur, ou parce qu'il était de petite taille. 

Cf. Acta Sanctorum; Maistre, les Soixante-douze disciples; Goschler, Dictionnaire de théologie. — 
Voir au Saj plément&e ce volume quelques détails sur l'Invention des corps des apôtres saint Philip] a et 
caint Jacques, en 1873. 



164 1 er MAI. 



SAINT PHILIPPE, APOTRE 



ier siècle. 



Cet Apôtre, après avoir reçu le Saint-Esprit, se ren- 
dit dans la Scythie qui lui était échue en partage,, 
et convertit presque toute cette nation à la fol 
Chrétienne. Bréu. romain, 1er mai. 

Bethsaïde, village situé le long de la mer Tibériade, en Galilée, a eu 
l'honneur de donner trois Apôtres à Jésus-Christ : saint Pierre, saint André 
et notre saint Philippe. Il s'appliqua, dès sa jeunesse, à l'étude des saintes 
lettres, et particulièrement des livres de Moïse, où il découvrit, comme sous 
des ombres, les belles vérités qu'il a reconnues depuis en la personne de 
son maître, le Sauveur du monde. Cela le disposa beaucoup à ouvrir les 
yeux à la lumière de l'Evangile, lorsque Notre-Seigneur l'appela à sa suite. 
Clément d'Alexandrie rapporte, comme un fait avéré, que saint Philippe 
était celui qui, ayant été appelé à la suite de Jésus-Christ, demanda la per- 
mission de retourner auparavant dans sa maison pour ensevelir son père, et 
auquel le Sauveur répondit : « Suivez-moi, et laissez aux morts le soin d'en- 
sevelir leurs morts ». Jésus-Christ, par cette réponse, ne prétendait pas con- 
damner ceux qui rendent aux morts les derniers devoirs; il voulait seule- 
ment faire entendre à son nouveau disciple, qu'étant appelé aux fonctions 
sublimes d'un ministère tout spirituel, elles devaient avoir la préférence sur 
les œuvres corporelles de miséricorde. Il commença aussitôt à exercer les 
fonctions apostoliques : car, ayant rencontré Nathanaël, il lui annonça qu'il 
avait eu le bonheur de trouver le Messie, et l'amena vers lui. 

« Nous avons trouvé », lui dit-il, « celui dont il est parlé dans la loi de 
Moïse et dans les écrits des Prophètes, Jésus de Nazareth, fils de Joseph ». 
Ces paroles ne firent pas d'abord beaucoup d'impression sur Nathanaël : il 
ne croyait pas que le Messie attendu pût sortir de Nazareth; mais Philippe 
lui dit de le suivre, de venir voir par lui-même ce qui en était. Il était per- 
suadé qu'il n'aurait pas plus tôt vu Jésus, qu'il le reconnaîtrait sur-le-champ 
pour le Fils de Dieu. Nathanaël fit ce que son ami exigeait de lui. Jésus le 
voyant approcher, dit : a Voilà un vrai Israélite, dans lequel il n'y a ni dé- 
guisement ni artifice ». Nathanaël, surpris de ce que Jésus l'appelait par 
son nom, lui demanda comment il pouvait le connaître. Jésus lui répondit : 
« Je vous ai vu avant que Philippe vous appelât, lorsque vous étiez sous le 
figuier ». Nathanaël, ainsi que l'expliquent les Pères, se rappelant alors qu'il 
avait été dans un lieu si retiré qu'aucun homme n'avait pu le voir, confessa 
que Jésus était le Fils de Dieu, le Roi d'Israël, ou, ce qui revient au même, 
le Messie prédit par Moïse et par les Prophètes. 

Trois jours après cet événement, Philippe se trouva aux noces de Cana, 
où Jésus avait été invité avec ses disciples. L'année suivante, il fut mis au 
nombre des Apôtres par le Sauveur, lorsqu'il forma le sacré collège. 

Nous lisons encore dans l'Evangile que, quand Notre-Seigneur voulut 
faire le grand miracle de la multiplication de cinq pains et de deux pois- 
sons, il s'adressa à saint Philippe, et lui demanda où l'on pourrait acheter 
des vivres pour toute cette multitude. C'était afin de lui faire mieux con- 



SAINT PHILIPPE, APÔTRE. 165 

naître l'excellence du prodige qu'il allait opérer, et de donner une nouvelle 
vigueur à sa foi. Quelques Gentils, venus de Jérusalem, pour y adorer Dieu 
à la fête de Pâques, entendant parler des merveilles que faisait Jésus-Christ, 
et désirant le voir, s'adressèrent aussi à saint Philippe, comme à celui qu'ils 
jugeaient le plus propre pour leur procurer cette grâce. Enfin, lorsque le 
Sauveur, le soir de sa passion, eut entretenu ses Apôtres de sa génération 
éternelle, de sa venue au monde et de son retour à son Père, saint Phi- 
lippe lui fit cette demande : « Seigneur, montrez-nous votre Père, et ce 
nous sera assez ». A quoi ce divin Maître répondit : « Il y a si longtemps que 
je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas encore ? Philippe, celui qui 
me voit, voit aussi mon Père ». Doctrine admirable, et qui nous découvre 
de grands secrets sur le mystère de la très-sainte Trinité. 

Après l'ascension du Fils de Dieu et la descente du Saint-Esprit, les 
Apôtres se partageant les diverses provinces du monde, l'Asie supérieure 
fut le lot de saint Philippe. Il alla porter la doctrine de l'Evangile, qu'il 
confirma par la force de plusieurs miracles : guérissant les malades et chas- 
sant les démons des corps des possédés par l'imposition de ses mains. Il 
passa ensuite en Scythie, où il employa plusieurs années à convertir les ido- 
lâtres. Saint Isidore a dit qu'il a aussi prêché aux Gaulois; mais on prétend 
à faux, selon nous, qu'il veut dire aux Galates, colonie de Gaulois, qui s'était 
établie dans cette partie de la Phrygie, appelée Galatie l . Lorsqu'il eut passé 
quelques années en Scythie, il vint à Hiérapolis, ville considérable de Phrygie, 
afin d'y annoncer les vérités du Christianisme. Etant entré dans un temple 
de cette ville, comme l'écrit Métaphraste, il y trouva une monstrueuse vipère * 
que le peuple adorait, et à laquelle on offrait de l'encens et des sacrifices; 
ayant compassion de ce peuple, le saint Apôtre se jeta par terre et pria Dieu 
de lui ouvrir les yeux et de le délivrer de cette tyrannie de Satan. Sa prière 
fut exaucée, le serpent mourut aussitôt, et le peuple se trouva tout disposé 
à recevoir la lumière de l'Evangile; mais les prêtres et les magistrats ne le 
pouvant souffrir, se saisirent de Philippe, et, après l'avoir tenu quelques 
jours en prison, le fouettèrent cruellement, le crucifièrent, et enfin l'assom- 
mèrent à coups de pierres, pendant que, de son côté, il remerciait Jésus- 
Christ de ce qu'il lui faisait part de sa croix. 

Néanmoins, avant qu'il expirât, Dieu, le vengeur des injures que l'on 
fait à ses Saints, suscita un si épouvantable tremblement de terre, que plu- 
sieurs grands édifices tombèrent et que les abîmes, ouvrant leur sein, en- 
gloutirent les auteurs de cette impiété. Les idolâtres, étonnés de ce pro- 

1. Le fait de la venue de saint Philippe dans la partie des Gaules bordée par l'Océan est certain, 
d'après saint Isidore de Se'ville, dans son livre De la naissance, de la vie et de la mort des Saints; d'après 
l'ancien Bréviaire de Tolède; d'après Fréculphe, 1. u, c. 4; d'après saint Julien, évêque de Tolède, au 
vue siècle, in comment, in proph. Nahum; « Philippus Galllam (J.-C. pertulit) » apud Boll. 25 julii, p. 86; 
d'après saint Beatus, prêtre, au vme siècle, ibid., p. 89; d'après la Chronique de Lucius Dester, ami de 
saint Jérôme, qui dit, ad ann. 34 J.-C. : « Philippo (contigit) Scythia et Gallia »; d'après Bède, in Collec- 
taneis; et Florus, in Martyrologio ; d'après le livre qui traite de festis Apostolorum et qui se trouve dans 
l'ancien martyrologe A/S. de saint Jérôme ; d'après Guillaume de Malmesburg, dans son livre de antiqui- 
tate Glastoniensis Ecclesix, inséré dans le recueil publié par Gale : Historié Anglicie Scriptores quin- 
decim, Oxford, 1691, in-fol., t. I er , p. 292. Jusqu'à présent, les adversaires de cette tradition n'ont donné 
que des preuves négatives qui ne prouvent rien. 

2. Ce récit se trouve également dans les Actes de saint Philippe, édités en latin par Papebrocb, 
1er mai, et dans Nicétas, orat. in Philippum, édita a Combefisio, t. i, Auctar.; dans les Menées, dans 
Jacq., archev. de Gênes; Ribadeneira, etc. On sait qu'avant la venue de Jésus-Christ, les démons se fai- 
saient très-souvent adorer sous la forme du serpent ou dragon, ou sous l'image de quelque homme fa- 
meux. Les temples des païens étaient appelés par Strabon, 1. xiv, Draconia, parce que les démons y 
étaient adorés sous des formes do dragons et de serpents. Bollandus parle avec estime des Actes de saint 
Philippe, oh sont rapportés ces faits (1er mal, p. 12; Till., mém., n. 3). Stilting prouve que chez les 
païens on adorait assez communément un serpent. Les Epidauriens, les Romains eux-niêines, et plusieurs 
Autres nations, ont adoré un dragon. 



166 1" MAI. 

dige, reconnurent la vérité et laissèrent aux fidèles la liberté de détacher le 
saint Apôtre. Mais lui, qui se sentait blessé à mort, et qui ne voulait pas 
perdre l'honneur de mourir sur la croix, comme son maître, les empêcha 
de le faire; et, après avoir prié pour toute l'assistance, il demanda à Dieu 
de recevoir son âme entre ses mains : Saint Philippe avait travaillé vingt 
ans parmi les Gentils. 

Le corps de saint Philippe fut enlevé par les chrétiens, qui lui donnèrent 
la sépulture telle que le temps et le lieu le purent permettre à leur dévo- 
tion; et, depuis, une partie ayant été réservée pour Constantinople, le reste 
fut apporté à Rome et déposé en l'église des Douze-Apôtres, bâtie par les 
papes Pelage I er et Jean III, son successeur, laquelle s'appelle vulgairement 
les Saints-Apôtres, qui est maintenant un couvent de religieux de Saint- 
François. Une partie de ses ossements fut transférée, du temps de Gharle- 
magne, en la ville de Toulouse; et même en la ville de Paris on voyait, tous 
les ans, le 1 er de mai, en la grande église de Notre-Dame, le chef de saint 
Philippe, qui lui fut donné, enchâssé en or, par Jean III, duc de Berry, fils 
du roi Jean. La ville de Florence, en Italie, fut aussi enrichie d'un de ses 
bras; et la ville de Troyes, en France, d'une partie de son crâne, qui y fut 
apportée de Constantinople par l'évêque Garnier, lorsque les Français se 
fui' nt rendus maîtres de cette grande ville. 

De nos jours, la cathédrale d'Autun se glorifie de posséder la tête de 
saint Philippe qui avait appartenu aux religieux de Cluny. Cette prétention 
serait en contradiction avec ce que nous venons de dire au sujet de Notre- 
Dame de Paris ; on peut concilier les deux assertions en disant que, dans l'un 
et l'autre cas, il s'agit d'une partie seulement du chef de l'Apôtre. 

A l'est de Jérusalem, sur le flanc de la colline des Oliviers, non loin du 
lieu où Jésus, montant au ciel, laissa la dernière empreinte de ses pas sur le 
sol terrestre, on montre encore aujourd'hui (1871), une grotte taillée dans 
le rocher, où douze pécheurs se réunirent pour formuler, en un symbole 
immortel, la foi qui devait conquérir le monde. 

Saint Philippe prononça l'article : Est descendu aux enfers. — On le re- 
présente crucifié la tête en bas, attaché parles talons à une branche d'arbre, 
et les deux bras cloués à un mur. Il va de soi qu'on l'a souvent associé à 
saint Jacques, leur fête se célébrant le même jour. — Saint Philippe est 
patron de la cathédrale d'Alger. 

Notre saint Apôtre s'était engagé dans l'état du mariage : il était père de 
plusieurs filles. Quelques-unes d'entre elles, dit Clément d'Alexandrie i , em- 
brassèrent l'état du mariage. Deux vécurent dans le célibat, moururent fort 
âgées, et furent enterrées à Hiérapolis, comme nous l'apprenons de Poly- 
crate cité par Eusèbe 2 . On lit dans Sozomène 3 , qu'une de ces saintes 
vierges ressuscita un mort. Papias, qu'Eusèbe cite dans son histoire *, parle 
aussi de cette résurrection; mais il ne dit point qu'elle ait été opérée par 
aucune des saintes vierges; il dit seulement qu'il avait appris le miracle de 
leur propre bouche. Polycrate fait mention d'une autre fille de saint Phi- 
lippe, que la sainteté éminente de sa vie rendit fort célèbre à Ephèse, où 
elle fut enterrée. Il appelle ces trois sœurs les lumières de l'Asie. 

On croit que la dernière est sainte Hermione ou Hermine que les Grecs 
honorent le 4 de septembre. Ils disent qu'elle était fille de saint Philippe, 
apôtre; que, après avoir beaucoup souffert, sous Trajan, lorsqu'il vint à 
Ephèse, elle consomma son martyre sous Adrien. Son tombeau est marqué 

1. Strom., liv. m, p. 428. — 2. Bist., liv. vi, c. 32. — 3. LIv. vu, C. 27. — 4. Liv. in, C. 39. 



SAINT ANDÉOL. 1G7 

entre les plus saints monuments de la ville d'Ephèse, où on le voyait sur 
une montagne. 

Les Grecs disent dans l'histoire de saint Hermione, qu'Eutychia, l'une 
de ses sœurs, vint avec elle à Ephèse, et qu'elles gagnèrent à Jésus-Christ 
un grand nombre de personnes. 

Ils donnent aussi à saint Philippe, apôtre, une sœur vierge, nommée 
Marianne ou Marie, qui, après avoir participé à ses travaux apostoliques jus- 
qu'à sa mort, se retira en Lycaonie, où elle mourut en paix. Ils mettent sa 
îête au 17 de février. 

Acta Sanctorum, U. l'abbé Maist.e, etc. — Voir, au Supplément de ce volume, une Notice sur Ylnven- 
tion des corps des Apôtres saint Philippe et saint Jacques, en 1873. 



SAINT ANDEOL 

208. — Pape : Saint ZépMrin. — Empereur romain : Septime Sévère. 

A tous ceux qui aiment à étudier à contempler dans 
les saints « les plus belles âmes de la terre, les 
meilleures, les plus nobles, les plus pures, les 
plus fortes que l'humanité ait produites, . . » 
Mgr Dupanlovjp, 

La jeunesse d'Andéol nous est presque inconnue. De bonne heure, il 
fréquenta la célèbre école de Smyrne, véritable pépinière d'Apôtres et 
de Martyrs, qui avait eu pour fondateur saint Jean FEvangéliste et qui avait 
pour continuateur l'admirable Polycarpe. 

Gomme à Antioche, l'Esprit-Saint avait dit : « Séparez-moi Saul et Barnabe 
pour l'œuvre à laquelle je les ai appelés * », il fut révélé à saint Polycarpe 
que Bénigne, Andoche, Thyrse et Andéol iraient travailler au salut des peu- 
ples des Gaules. Les deux premiers étaient prêtres, Thyrse, diacre, et le 
bienheureux Andéol, sous-diacre 2 . 

Cependant, on touchait au moment suprême ; le vaisseau allait mettre à 
la voile. « Frères, faites-nous vos adieux », dit Polycarpe ; et des larmes 
coulaient de ses yeux 3 . Ce noble et saint vieillard, âgé de plus de quatre- 
vingts ans, ne pouvait quitter sans une profonde émotion des fils qu'il ai- 
mait tendrement 4 . 

1. Actes des Apôtres, xm, 2. 

2. Tous les Actes, tous les martyrologes, toutes les liturgies sont d'accord sur ce point. 

3. Actes et ancien office du Saint. 

4. Le souvenir de la mission de saint Andéol et des rapports de filiation qu'elle avait établis entre l'é- 
glise d'j Viviers et l'église de Smyrne, s'est perpétué de siècle en siècle au sein de cette illustre métro- 
pole de l'Asie-Mineure. 

De nos jours, le dernier successeur de saint Polycarpe, Me r Mussabini, voulant rendre plus étroite 
encore cette union cimentée par le sang du bienheureux Martyr, qui fut le glorieux enfant de l'église de 
Smyrne, avant d'être l'apôtre de l'Helvie, écrivait nagueres à Me r Guibert, alors évêque de Viviers, la 
lettre suivante, monument trop intéressant pour notre histoire, trop précieux à la piété et à la foi catho- 
lique, pour n'être pas conservé : 

« Archevêché de Smyrne. 

■ Smyrne, le 2C mai 1852. 

■ Monseigneur, 

« Je viens prier Votre Grandeur de vouloir bien nous procurer une copie de l'office particulier de 

saint Andéol, qu'on est en usage de réciter dans le Vivarai-s, où il a versé son sang pour la foi. Ayant 

obtenu dernièrement du Saint-Siège l'Induit pour mon clergé de faire la fête de ce saint Martyr, qui fut 

notre compatriote, sous-diacre de l'église de Smyrne et disciple de mon processeur, saint Polycarpe, 



168 1 er mai. 

Le navire qui portait saint Andéol et ses compagnons fut obligé, à ce 
que l'on croit, de relâcher à l'île de Corse l . Les légendaires racontent 
qu'une furieuse tempête s'étant élevée, telle que les matelots ne se souve- 
naient pas d'en avoir jamais vu la pareille, on fut forcé de séjourner, pen- 
dant quelques jours, dans celte île, dont saint Paul avait évangélisé les ha- 
bitants 2 . Le calme s'étant rétabli, on remit à la voile et les missionnaires 
saluèrent bientôt la nouvelle patrie où les envoyait la Providence. 

Ayant pris terre à Marseille, ils s'acheminèrent directement sur Lyon, 
où ils furent accueillis par saint Pothin et par saint Irénée. 

Quoiqu'il soit impossible de fixer la date de son départ, il paraît plus 
certain qu'Andéol ne prolongea pas beaucoup son séjour à Lyon. Il reçut 
pour mission de porter l'Evangile à Carpentras 3 et dans les régions méri- 
dionales que fertilise le Rhône (166). 

Dieu laissa saint Polycarpe plus de quatre-vingts ans sur la terre, pour 
rendre témoignage aux vérités qu'il avait apprises des Apôtres. Cette longue 
vie, toute dépensée au service de l'Eglise et à la gloire de Dieu, fut couron- 
née par un glorieux martyre, en la sixième année de l'empire de Marc-Au- 
rèle, qui est la cent soixante-sixième après Jésus-Christ*. 

Cette date est très-importante pour nous. D'abord, elle fixe, d'une ma- 
nière certaine, l'époque de l'arrivée de saint Andéol dans les Gaules. En effet, 
qu'onfasse suivre le martyre de l'évêque de Smyrne, d'aussi près que l'on 
voudra, de l'envoi des quatre missionnaires, on ne pourra placer cet envoi 
plus tard qu'en l'année 166. En rapprochant de cette date celle de la mort 
de saint Andéol (208), par la différence, on obtient, d'une manière précise, 
le minimum de la durée de son séjour dans les Gaules, c'est-à-dire qua- 
rante-deux ans. Si l'on borne à quelques mois, comme il est probable, le 
temps qu'il passa à Lyon, il restera quarante ans environ pour la vie apos- 
tolique de notre Saint. Ce calcul a reçu la plus haute sanction dans les litur- 
gies romaine et viennoise, où on le lit, chaque année, dans l'office divin, au 
jour de la fête de saint Andéol 5 . 

Nous avons vu que saint Andéol, en quittant Lyon, se dirigea vers Car- 
pentras. 

En effet, dans le canton de Carpentras, on trouve des lieux où le souve- 
nir de ses prédications a survécu, malgré tous les obstacles, dans la mémoire 
reconnaissante des peuples. Nous voulons parler du bourg de Mazan. Dans 
cette commune, il y a un quartier dit de saint Andéol, où il existait, avant 
la révolution de 89, une chapelle très-ancienne, dédiée à notre Saint. Elle 
était bâtie sur une colline au pied de laquelle on voyait des restes de monu- 
ments antiques. Une tradition immémoriale en ce pays veut que saint 
Andéol s'y soit arrêté pour l'évangéliser. 

Un peu plus haut, non loin d'Orange, à Camaret, on retrouve les mêmes 
traditions et les mêmes hommages. On assure même que l'Apôtre de Jésus- 
Christ y fut battu de verges et l'on montre encore le lieu où s'accomplit 

par lequel il a été' envoyé en France pour prêcher l'Evangile, ainsi qu'il est dit dans le martyrologe ro- 
main et attesté par saint Jérôme, Eusèbe, etc.. nous adopterions rolontiers, Monseigneur, l'office parti- 
culier que vous récitez le jour de sa fête, car nous aurions ainsi le bonheur d'unir ce jour-la nos prière» 
aux vôtres, et de resserrer ainsi les liens de la charité entre l'église de Smyrne, une des sept de l'Apo- 
calypse, et la respectable église de Viviers. 

« Veuillez agréer, Monseigneur, l'assurance, etc. 

• f Astoise, archevêque de Snvjrnt ». 

Extrait de VEistoire du Yiuarais, t. i, p. 179. 

1. Actes de saint Andéol.— 2. Bollandistes, 1 mail, p. 36, not. H. 

3. Actes de saint Andéol. — 4. Tillemont, t. n, p. 336; Pagi, an. 169. 

5. Bréviaire vieanol» et Propre du diocèse de Viviers. 



SAINT ANDË0L, 169 

cette cruelle exécution. Saint Andéol possède dans cette paroisse un antique 
sanctuaire bâti par Louis le Débonnaire. 

Dans l'accomplissement de l'œuvre du salut des âmes, le courageux 
sous-diacre, comme un autre saint Jean-Baptiste, remplissait le rôle de pré- 
curseur. Partout où il allait, il invitait à faire pénitence et annonçait la 
venue du royaume de Dieu. Lorsque ceux qui ont des yeux pour voir et des 
oreilles pour entendre avaient formé le désir d'embrasser la vie nouvelle, il 
les catéchisait et leur conférait le baptême. Puis, content d'avoir accompli 
sa mission dans ce lieu, il se retirait, cédant la place, sans doute, aux vrais 
Pasteurs des âmes, à ceux que Jésus-Christ a revêtus des pouvoirs plus éten- 
dus du sacerdoce. Suivant toutes les probabilités, il parcourut de cette 
manière une partie de la Provence, le Dauphiné et la Franche-Comté 
qu'évangélisaient en même temps les disciples de saint Irénée, saintFerréol 
et saint Ferrution, apôtres de Besançon; saint Félix, apôtre de Valence. 

La tradition semble assez explicite sur ce point : elle rapporte que saint 
Félix et ses compagnons ont aussi évangélisé le Vivarais * ; d'un autre côté, 
les nombreuses paroisses ou chapelles du diocèse de Valence qui conservent 
encore le nom de saint Andéol donnent à penser qu'il avait précédé les dis- 
ciples de saint Irénée dans ces parages : sa marche le conduisait naturelle- 
ment vers ces contrées. Mais il est temps de le suivre dans le Vivarais, 
l'Helvie de César, le département de l'Ardèche actuel *. 

Ceux qui ont étudié les origines du christianisme savent que les premiers 
missionnaires de la foi avaient une prédilection bien connue pour les grands 
centres de population. 

Il semble naturel de voir saint Andéol rester fidèle à cette discipline, et 
venir, en entreprenant la conversion des Helviens, établir son séjour à Aps, 
leur cité principale. 

Cependant, il lui préféra une ville, certainement moins populeuse, mais 
qui ne laissait pas d'être considérable, Bergoïate, appelée aujourd'hui Bourg- 
Saint-Andéol. Dans cette dernière ville, la plus méridionale du Vivarais, 
il se trouvait plus rapproché des pays qu'il avait parcourus d'abord. Dieu, 
d'ailleurs, dont la Providence dispose toute chose pour le bien des âmes et 
pour la gloire des Saints, voulait, en conduisant son serviteur dans cette 
cité, donner pou^ théâtre à ses derniers travaux et à ses luttes suprêmes un 
lieu plus durable qu'Aps, que les Vandales détruisirent entièrement deux 
siècles après l'époque dont nous parlons. 

Avant de pousser plus loin notre récit, il est nécessaire, pour l'intelli- 
gence des faits, de prendre une exacte connaissance de la cité, objet des 
prédilections de saint Andéol. 

La ville se composait de deux agglomérations bien distinctes, séparées 
par le fleuve, mais portant le même nom et régies par la même administra- 
tion urbaine : Bergoïate de la rive droite et Bergoïate de la rive gauche, 
qu'on désignait par ces mots : Haut ou Bas- Bergoïate. Le Bas-Bergoïate ou 
Gentibe occupait l'emplacement de la ville actuelle de Bourg-Saint-Andéol. 

De ces deux agglomérations, Bergoïate-le-Haut nous paraît avoir été la 
plus considérable à l'origine : c'était le centre de l'activité, du commerce 
et de l'industrie, la cité des travailleurs et du petit peuple, circonstance qui 
nous explique les prédilections de l'Apôtre, qui en avait fait sa résidence et 
le siège de sa prédication. L'autre, au contraire, placée par sa situation un 

1. Les montagnes qui regardent Valence et qui ont longtemps relevé de ce diocèse ; 11 y a les pa- 
roisses de Saint-Félix, de Salnt-Fortunat. 

2. Les Helviens avaient pour capitale Alba-Augusta (aujourd'hui Aps). 



170 I" MJ& 

peu en dehors du tumulte et du mouvement des affaires, moins peuplée, tou- 
jours calme et silencieuse, était le séjour préféré des nobles Gallo-Romains 
dont les fastueuses villas s'étalaient au front des coteaux d'alentour, et des 
prêtres voués au service des dieux du paganisme. La première conserva jus- 
qu'au milieu du moyen âge la prépondérance dont elle jouissait sous les em- 
pereurs romains ; la seconde dut à la découverte du tombeau de notre saint 
Martyr, d'être tirée tout à coup de son obscurité, et de conquérir en peu 
de temps la célébrité et la prééminence que ses dieux jadis n'avaient pu lui 
assurer; à partir du douzième siècle, les accroissements successifs de ce 
simple petit bourg lui donnèrent bientôt l'aspect et les proportions d'une 
ville importante, tandis que le Bergoïate de la rive gauche, désolé par les 
ravages des guerres et des inondations, s'acheminait avec une égale rapidité 
vers son déclin et vers sa ruine. Abandonné chaque jour de quelques-uns de 
ses habitants, qui allaient chercher un refuge dans la ville de saint Andéol, il 
n'était plus, à la fin du treizième siècle, qu'un lieu complètement désert : 
la fille avait dévoré la mère. 

C'est donc à Bergoïate-le-Haut qu'Àndéol était descendu en arrivant; 
c'est là qu'il prêchait l'évangile de Jésus avec un succès merveilleux. Sur 
ces entrefaites, l'empereur Sévère, qui traversait les Gaules pour se rendre 
en Bretagne, où il allait soumettre les tribus sauvages de la Calédonie, vint 
aussi à Bergoïate, en se dirigeant sur Valence, et y campa avec une partie 
de ses troupes. Or, au moment de l'arrivée de ce prince, il y avait en ce lieu 
un concours extraordinaire de peuple. La foule se pressait autour d'un 
personnage qui discourait en public : tout entière sous le charme de cette 
parole inconnue, elle jetait à peine un regard distrait sur le spectacle im- 
posant des légions romaines marchant, enseignes déployées, sous les ordres 
de leur empereur. Piqué dans sa curiosité et peut-être aussi dans son or- 
gueil, Sévère demanda la cause du rassemblement. Terrible fut la colère du 
césar, en apprenant que le personnage qui attirait ainsi l'attention et les 
sympathies du peuple, n'était autre qu'un chef de chrétiens, propageant en 
plein jour les erreurs de sa secte. Il ordonna qu'on se saisît sur-le-champ 
d'Andéol et qu'on l'amenât devant lui. 

Un tribunal est dressé à la hâte ; auprès sont étalés tous les instruments 
ordinaires de la torture, et au milieu de ce funèbre appareil, siège Sévère 
en personne. C'est lui -même qui, d'un ton de menace, interroge Andéol sur 
son nom, son pays, l'objet de la mission qu'il se donne. — « L'Orient est 
ma patrie », répond l'Apôtre avec calme, a et je viens de Smyrne, envoyé 
par l'évêque de cette ville avec plusieurs autres qui sont mes pères et mes 
maîtres, pour annoncer le Sauveur Jésus-Christ et prêcher sa doctrine aux 
peuples qui l'ignorent : si vous voulez savoir mon nom, César, je m'appelle 
Andéol ». — « Tu es donc venu », s'écrie le tyran, « pour déshonorer nos 
dieux et fouler aux pieds les édite des empereurs ! songes-tu bien à la sévé- 
rité des châtiments qui t'attendent, toi et les malheureux Helviens que tu 
séduis ? » 

Prenant ensuite un air et un ton de douceur affectée, il exhorte l'Apôtre 
à renoncer à ses chimériques idées plutôt que d'exposer sa personne à la 
rigueur des tourments : qu'il abandonne une secte impie, qu'il consente à 
offrir de l'encens aux dieux, il pourra vivre heureux au sein d'un doux 
repos, gratifié de l'une des fonctions les plus honorables du palais, comblé 
de distinctions et de richesses, que lui assure la munificence des empereurs. 
— « Prête donc l'oreille à mes conseils », ajoute-t-il, « laisse là cette reli- 
gion que tu professes, laquelle & été inventée depuis peu par un certain 



SAIKT ANDÉOL. 171 

Christ que j'ignore et qui a été crucifié, dit-on, en la prêchant. Maudis ce 
Christ, et rends hommage aux dieux immortels ». — « Je n'adore qu'un 
Dieu », réplique Andéol, « le Dieu unique et véritable, qui a créé le ciel et 
la terre. Pour vos stupides divinités, César, je les méprise ; ce ne sont 
qu'idoles sourdes et muettes, fabriquées par la main des hommes, que le 
démon vous persuade d'adorer » . 

Irrité de la sainte hardiesse de ce langage, l'empereur Sévère ordonne 
qu' Andéol soit livré à la torture. Alors se renouvelle l'une des scènes accou- 
tumées de la sanglante tragédie à laquelle le monde païen ne cessait d'assis- 
ter depuis la naissance du christianisme. Lorsque les paroles de séduction, 
les promesses comme les menaces étaient venues échouer devant la foi 
ferme et généreuse du chrétien, le tyran polythéiste appelait à son aide les 
bourreaux : il fallait alors épuiser sur des enfants, des vierges délicates, de 
faibles vieillards, toutes les ressources de la cruauté et toute la science des 
tortures, sans pouvoir venir à bout d'ébranler leur constance. Ainsi, au 
signal donné pour commencer le supplice, Andéol est couché à terre, lié 
par les pieds et les mains à des cordes qu'on tend et qu'on détend ensuite 
avec de violentes secousses au moyen d'arcs et de poulies : et, au milieu de 
cette affreuse tension, qui rend tous les nerfs du corps humain semblables 
aux cordes d'un instrument de musique, le saint Confesseur est rudement 
battu de verges armées de piquants et de pointes de fer ; puis on lui déchire 
la chair avec des ongles rougis au feu ; puis ce corps tout meurtri et san- 
glant est attaché à une roue élevée au-dessus d'un brasier dans lequel on 
verse l'huile à flots pour activer l'ardeur des flammes *.. 

Du haut de cette roue embrasée, comme sur un lit de repos, Andéol 
tranquille, le visage radieux et serein, levait les yeux au ciel et priait : 
« Soyez béni, mon Dieu », disait-il, « je vous rends grâces, Seigneur Jésus, 
qui m'accordez de souffrir pour votre nom. Ne m'abandonnez point dans 
ce suprême combat ; faites, au contraire, qu'y persévérant avec une cons- 
tance inébranlable, je mérite de me présenter devant votre majesté avec la 
palme du vainqueur ». On l'entendit aussi faisant cette belle et touchante 
invocation : « saint Polycarpe, mon bienheureux maître, vous l'ami du 
Christ, qui brillez au ciel comme une pierre précieuse, priez pour votre ser- 
viteur, afin qu'il soit muni de patience et de courage, et que vous puissiez 
triompher avec joie de votre doctrine et de ma victoire dans le Seigneur ». 
En effet, le courage du saint Martyr semblait renaître à mesure qu'on mul- 
tipliait les tourments. Les bourreaux étaient lassés, la fureur de Sévère, 
désespérée, mais non vaincue : voulant réserver Andéol à de nouveaux 
supplices pour le lendemain, il ordonne qu'on le conduise en prison. Alors 
Céricius, tribun d'une des légions de l'armée, propose à l'empereur de ren- 
fermer le chrétien dans un caveau du temple dédié au dieu Mars, sur l'au- 
tre rive du Rhône : amener ainsi, chargé de chaînes, l'ennemi des dieux 
jusque dans leur sanctuaire était une sorte de réparation qui toucherait le 
cœur des immortels et les rendrait propices. Le superstitieux césar applau- 
dit à cette idée ; le fleuve lui semble d'ailleurs une excellente barrière à 
interposer entre l'Apôtre, dont il redoute l'influence, et ce peuple, coupable 
de trop de sympathie pour le chrétien. Andéol est donc enfermé dans le ca- 
veau souterrain du temple de Mars. 

Or, vers le milieu de la nuit, les gardes d'Andéol virent tout à coup des 
rayons de lumière briller à travers les portes de sa prison : tout l'intérieur 
du souterrain en était illuminé. Puis des voix d'une douceur ravissante se 

1. Bollaud., Act. S. Andéol, maii, i, 38. 



172 1 er MAI. 

firent entendre ; un colloque mystérieux s'établit entre Andéol et d'invisi- 
bles personnages ; ils parlaient des combats du saint Martyr et de la gloire 
qui l'attendait : « Bon courage, frère chéri », disaient ces voix, « demain 
vous recevrez la couronne du martyre. Parcourez jusqu'au bout la san- 
glante carrière , et le Christ vous recevra lui-même en triomphe, décoré de 
la palme du martyre, aans la gloire du paradis ». Andéol, de son côté, 
exprimait à ses célestes visiteurs toute la joie qui inondait son âme; il les 
remerciait du baume qu'ils avaient répandu sur ses souffrances, et les priait 
pour que l'exemple de sa patience dans la lutte suprême achevât la con- 
version des gentils à la foi. — Un concert d'une délicieuse harmonie succéda 
à ces discours : les voix semblaient monter dans les airs, s'affaiblir graduel- 
lement et se perdre dans le lointain. Le silence et l'obscurité se firent de 
nouveau dans la prison ; la vision céleste avait disparu. 

Lorsqu'on vint, par l'ordre de Sévère, tirer l'Apôtre de la prison, toutes 
les plaies qui, la veille, couvraient son corps étaient cicatrisées et entière- 
ment guéries : Andéol semblait avoir recouvré les forces et l'énergie de sa 
jeunesse. Le farouche empereur, ayant appris de l'un des gardes les détails 
de la vision nocturne, jura, par le dieu Mars et par ses victoires, qu'il sau- 
rait empêcher le magicien de séduire plus longtemps les peuples et de rui- 
ner la puissance de ses dieux. Il se hâta de prononcer la sentence de mort, 
et ordonna qu'elle fût exécutée en sa présence. A l'instant, un soldat s'arme 
de l'une de ces épées de bois très-dur, dont les gladiateurs se servaient 
pour s'escrimer, et, tandis qu' Andéol adresse au ciel une dernière prière 
dans un dernier regard, le bourreau de Sévère lui partage la tête en forme 
de croix. 

Ainsi consomma son martyre, le 1 er mai de l'an 208, selon l'opinion la 
plus commune , le bienheureux Andéol , premier apôtre des Helviens. 
Sévère, dont la haine fanatique trouvait encore à s'exercer jusque sur les 
membres inanimés du saint Martyr, fit lier le corps avec une chaîne de fer 
à laquelle était suspendue une énorme pierre, et jeter ce lourd fardeau dans 
le Rhône, afin que, ensevelis sous les flots, les restes vénérés d'Andéol 
échappassent aux honneurs que leur réservait la piété des fidèles. Mais la 
Providence, qui veille sur les ossements de ses Saints, poussa la précieuse 
dépouille vers la rive occidentale du fleuve. Il est dit que l'Apôtre, avant de 
quitter sa prison, avait prié le Seigneur de permettre qu'il reposât, après sa 
mort, dans ce lieu où la gloire de Dieu et de ses Anges l'avait visité. Et 
Dieu, pour exaucer ce dernier vœu de son serviteur, sembla s'être plu à 
multiplier les prodiges. Ainsi la lourde chaîne enroulée autour du corps 
mutilé du Martyr, et qui devait par son poids l'entraîner au fond du fleuve, 
se rompit d'elle-même, comme l'un de ces liens fragiles qu'une main d'en- 
fant brise en se jouant, et disparut seule sous les eaux. Le saint corps, au 
contraire, soutenu et dirigé par un bras invisible, prit sa route à travers les 
flots rapides, coupant le courant du fleuve en ligne droite : arrivé au bord, 
il fut soulevé par une vague et porté mollement à une distance d'environ 
deux toises sur le rivage. Depuis cinq jours, il était là exposé aux injures de 
l'air, sans montrer la plus légère trace de corruption, protégé par une vertu 
mystérieuse qui commandait le respect aux bêtes et aux oiseaux de proie. 
Chaque nuit, assurait-on, des chants et des sons, doux et harmonieux 
comme ceux d'une mélodie céleste, s'étaient fait entendre, et l'on avait vu 
briller une lumière qui entourait le saint corps d'une auréole éclatante 1 . Le 
récit de ces merveilles, porté au loin de bouche en bouche, parvint aux 

1. Bolland., Act. S. Andéol, mali, i, 39. 



SAINT ANDEEOL. 



173 



oreilles d'une dame riche et de noble condition, nommée Tullie. Elle se 
rendait, ce jour-là même, à une de ses villas située aux environs de Ber- 
goïate. En suivant la voie romaine, elle rencontra, près du lieu où gisait le 
corps de saint Andéol, un groupe nombreux de païens que la nouveauté du 
spectacle y avait attirés. Faisant arrêter son char, elle interrogea quelques- 
uns des assistants et recueillit de leur bouche tous les détails que nous ve- 
nons de raconter : détails bien consolants pour sa foi et pour sa piété, car 
elle était chrétienne. Elle résolut aussitôt de donner une sépulture hono- 
rable aux restes vénérés du saint Martyr. Mais, n'osant confier à personne 
l'exécution de son pieux dessein, elle vint elle-même, accompagnée de ses 
esclaves les plus fidèles et les plus sûrs, et, profitant du silence et de l'obs- 
curité de la nuit, elle enleva le corps secrètement, et le déposa dans un sar- 
cophage païen qu'elle fit enterrer au même endroit, à une grande profon- 
deur, afin de soustraire la précieuse dépouille à la fureur sacrilège des 
persécuteurs. 

On représente saint Andéol debout, en costume de sous-diacre, tenant 
à la main une palme et un livre, le catéchisme sans doute. Un couteau de 
bois est enfoncé horizontalement sur le haut de la tête du saint martyr. 

CULTE ET RELIQUES DE SAINT ANDÉOL. 

Les reliques du bienheureux Andéol demeurèrent ainsi cachées pendant six cents ans, jus- 
qu'au jour de leur première invention, qui eut lieu en 858 sous le règne de Charles le Chauve et 
l'épiscopat de Bernoin, évèque de Viviers. 

Tout en laissant le sarcophage dans le môme lieu et à la même profondeur où elle l'avait placé, 
Tullie ût faire par dessus une petite crypte qui a conservé son nom. Ce précieux monument existe 
encore, sous l'église Saint-Polycarpe, tel qu'il fut reconstruit au IX e siècle. Il a toujours été 
connu sous le nom de crypte de la bienheureuse Tullie. Le peuple l'appelait la grotte ou crypte 
de la sainte Romaine. Le nom de Sainte Roumelle, que l'on trouve dans quelques documents, 
est évidemment une corruption de Sainte Roumaine ou Sainte Romaine. 

C'est dans ce modeste sanctuaire que les premiers chrétiens de Bergoïate venaient s'agenouiller, 
auprès de la tombe vénérée de leur Apôtre. 

Quelque vénérable que fût la crypte de la bienheureuse Tullie nouvellement rendue à la lu- 
mière avec le saint dépôt qu'elle avait si fidèlement conservé, c'était un lieu trop étroit et trop 
pauvre pour y laisser plus longtemps le tombeau de saint Andéol. L'église de Saint-Polycarpe elle- 
même était désormais insuffisante. Il fallait un édifice à la fois plus vaste et plus magnifique, 
digne de la gloire du saint Martyr et de l'affluence des fidèles. D'après des notices faites dans le 
xvii e et le xviii 6 siècle, Charles le Chauve contribua par ses largesses à l'érection de cet édiûce. 
C'est à partir de la construction de cette église que Bergoïate prit le nom de Bourg-Saint -Andéol. 
Malgré les restaurations du xn e siècle et quelques mutilations d'une date postérieure, l'œuvre de 
Bernoin est parvenue jusqu'à nous. Quoique restée vide depuis la translation des reliques de saint 
Andéol, la crypte de la bienheureuse Tullie fut conservée avec le plus grand soin et entourée d'un 
profond respect. Jusqu'à la fin du dernier siècle, on y venait prier et offrir le saint sacrifice de la 
messe comme dans un lieu très-saint. M. l'abbé Paradis, ancien élève de l'Ecole des Chartes, a 
acheté l'église Saint-Polycarpe et la crypte, pour les rendre au culte. 

Lorsque la victoire et l'édit du grand Constantin eurent assuré la paix de l'Eglise et permis au 
culte chrétien de prendre sa place au soleil, les fidèles s'empressèrent de perpétuer par des mo- 
numents le souvenir des scènes que nous venons de décrire. Sur les ruines du temple de Mars, 
au-dessus de la crypte souterraine qui avait servi de prison pour Andéol, ils bâtirent une église 
dédiée au saint Sauveur et une autre au-dessus du tombeau de saint Andéol, placée sous l'invo- 
cation de saint Polycarpe ; cette antiquité chrétienne, qui possédait au plus haut degré le senti- 
ment des choses religieuses, consacrait ainsi, en les associant l'une à l'autre, la gloire du disciple 
par la mémoire vénérée du maître. Sur le lieu même du martyre, ils ne firent que dresser un tron- 
çon de colonne antique, et ce monument si simple, entouré pour tout ornement d'une agreste vé- 
gétation, a traversé les siècles, connu jusqu'en ces derniers temps sous le nom de saint Pilon. 
Chaque année, au jour de la fête de saint Andéol, on voyait accourir des populations entières qui 
venaient raviver leur foi au contact de cette terre arrosée par le sang du premier apôtre de la 
contrée. La partie supérieure du Pilon se couvrait, au printemps, d'une effervescence rougeûtre, 
que le peuple, dans sa foi simple et naïve, prenait pour les taches mêmes du sang de saint Andéol, 



174 ï 9 * MAï. 

qui réapparaissaient à chaque anniversaire de son martyre. Ce précieux monument avait disparu 
à la suite de la grande Révolution. On le croyait détruit. 11 avait été, en effet, scié en plusieurs 
morceaux, et ses débris étaient entrés comme vils matériaux dans la construction des bâtiments 
d'une ferme. Mais on a eu le bonheur d'en retrouver un des fragments les plus considérables. 

Le nom sous lequel on désignait ce monument, la vénération dont il était l'objet, portent à 
penser que le choix n'en fut pas abandonné à l'arbitraire ni au hasard ; mais que ce Pilon était 
une borne ou un poteau d'amarrage, que les bourreaux rencontrèrent sur le lieu du supplice, et 
dont ils profitèrent pour la sanglante exécution. La croyance populaire veut qu'il en ait été ainsi. 

Au commencement du xu e siècle, l'église de Sainl-Andéol se trouva, par le fait des guerres 
féodales, réduite à un état d'extrême détresse. Pour la relever, Léger, évoque de Viviers, la céda 
aux chanoines de Saint-Ruf, qui la desservirent jusqu'en 1774, époque de leur suppression. Léger 
ne se contenta pas de réparer les ruines spirituelles du sanctuaire : l'église de Saint-Andéol me- 
naçait ruine, il la fit réparer et embellir en respectant scrupuleusement le plan de Bernoin : puis 
il obtint que le pape Calixte II vînt en personne la consacrer (27 février 1119). Le souvenir de 
cette consécration a été célébré par une fête spéciale jusqu'à la Révolution. 

La gloire de saint Andéol ne resta pas enfermée dans les étroites limites du théâtre de son 
martyre. En 544, à la suite d'une guerre contre ïheudis, roi des Visigoths, Childebert, fils de 
Clovis. ayant apporté d'Espagne et de la Septimanie un grand nombre de reliques, ce prince, de 
concert avec saint Germain, évêque de Paris, résolut de placer ces restes vénérables dans une ba- 
silique qui fût pour les âges futurs une preuve de sa munificence et de son respect envers les 
Saints. 11 fit construire, dans ce but, l'abbaye de Saint-Vincent, à laquelle saint Germain devait 
plus tard donner son nom. Cet illustre et saint évêque engagea aussi Childebert à élever en l'hon- 
neur de saint Andéol une chapelle ou oratoire qui dépendit de l'abbaye. En traversant la portion 
de la Septimanie qui était encore soumise aux Visigoths, Childebert, entre autres reliques, avait 
pu s'emparer de quelque ossement de saint Andéol : ce qui expliquerait la dévotion extraordinaire 
de Childebert et de saint Germain pour l'Apôtre du Vivarais. Le célèbre évêque de Paris, ayant 
passé la première partie de sa vie à Aulun, dans les contrées évangélisées par saint Bénigne, saint 
Andoche et saint Thyrse, trouvait aussi dans sa dévotion envers ces Saints, un motif tout naturel 
d'honorer celui dont le nom fut toujours inséparable du nom des Apôtres de la Bourgogne. L'ora- 
toire finit par devenir une église paroissiale, sous le nom de Saint-André-des-Arcs, qui a toujours 
reconnu saint Andéol pour son principal patron. L'église Saint-André des Arcs ou des Arts, à Paris, 
n'existe plus, quoi qu'en disent les continuateurs de Godescard : le nom de la rue seule rappelle 
son existence : l'emplacement en était au coin de cette rue et de la place actuelle de Saint-Michel. 

Si nous descendons jusqu'à l'extrémité septentrionale de l'Espagne, dans le comté de Bésalu, 
qui, sous Charlemagne et ses premiers successeurs, releva de la France, nous trouvons un mo- 
nastère fort ancien, placé sous le vocable de saint Andéol et de saint Laurent. Autour du 
monastère, aujourd'hui détruit, se forma le village de Saint-Andéol-de-Guya, où le culte de notre 
Saint est encore très-populaire. 

En 793, Louis le Débonnaire, se rendant en province, fit construire à Camaret, bourg de la 
principauté d'Orange, une église pour honorer une relique de saint Andéol que possédait déjà cette 
localité. L'antique sanctuaire de Louis le Pieux existe encore. Il a été refait en partie ; mais ce 
qui est primitif se reconnaît aisément. 

Pour achever d'esquisser le tableau du développement de son culte, pendant le moyen âge, en 
dehors du Vivarais, il n'y a qu'à placer ici l'énumération des lieux où il est encore en honneur. 

Dans le diocèse de Dijon, non loin de la ville de Saulieu, se trouve la paroisse de Saint-An- 
deux ou de Saint-Andéol. L'église paroissiale est assez grande et paraît fort ancienne. Outre le 
maître-autel, il y a, dans la nef latérale de droite, une chapelle dédiée à saint Andéol. Sur l'autel 
de cette chapelle, on voit une antique statue en pierre peinte, représentant le Martyr vêtu en sous» 
diacre et la tète rasée, sauf la couronne, qui est très-apparente. Au diocèse de Lyon, nous trou- 
vons l'église de Saint-Andéol-de-Monccaux, que Leutade, comte de Mâcon, par une charte de l'an 
943, donna à l'abbaye de Cluny ; celles de Saint-Andéol-la-Valla, archiprètré de Saint-Etienne, et 
de Saint-Andéol-le-Château, archiprètré de Mornant, mentionnées toutes deux dans les pouillés du 
Xiii 6 et du xiv» siècle, mais dont l'origine doit remonter beaucoup plus haut. Au diocèse [de 
Grenoble, l'église et paroisse de Saint-Andéol, canton de Monestier-de-Clermont. Au diocèse du 
Puy, il y avait autrefois le prieuré de Saint-Andéol-de-Poliguac, qui relevait de l'abbaye de Pé- 
brac et qui reçut de grands dons, en 10G0, d'Armand, vicomte de Polignac, et d'Humbert, évêque 
du Puy. Au diocèse de Mende, il y a l'église de Saint-Andéol-de-Clerguemort, canton de Fraissi- 
net-en-Lozère, arrondissement de Florac. Dans le diocèse de Valence, où, suivant toute probabi- 
lité, saint Andéol précéda les disciples de saint Irénée, saint Félix et ses compagnons, les lieux 
qui s'honorent de l'avoir pour Patron se multiplient. Il y avait autrefois Saint-Andéol-en-Trièves, 
archiprètré du Bas-Triève. Ou y trouve actuellement Saint-Andéol-en-Quint, archiprètré de Die ; 
Saiut-Andéol-de-Chadeuil ; Saint-Andéol, canton de Saint- Vallier. Il existe, dans cette dernière 
paroisse, un pèlerinage en son honneur, où de nombreux pèlerins venaient l'invoquer. On y vé- 
nérait une relique et une statue du Martyr. Par une singularité historique, destinée à rappeler son 
genre de mort, il est représenté n'ayant eue la moitié de sa tête. Il y a quelques années, Mgr 



sal\t a:;hlol. 175 

Chatrousse, évèque de Valence, condamna l'exposilion et le coite public de b> relique, parce 
qu'elle n'était pas accompagnée de lettres authentiquer Dans la même diocèse, il y a encore un 
hameau, commune de la Bastie-Rolland,. qui porte le nom de Saink-Andéol et qui possède, en 
l'honneur du saint Martyr, une chapelle fort ancienne et vénérée. Au commencement du mois de 
mai, on y vient en pèlerinage de tontes les contrées voisines. La tradition des lieux veut que 
saint Andéol y ait apporté la foi. Au diocèse de Gap, encore une église de Saint-Andéol. Dans 
le diocèse d'Avignon, non loin de Carpeulras, sur la paroisse de Mazan, il y avait, avant 1793, une 
chapelle dédire à saint Andéol avec le titre de prieuré. Les habitants de la campagne, l'invoquaient 
comme leur i'atron particulier et comme l'apôtre du pays. Lorsque le printemps commençait à 
étaler ses richesses, ils allaient en procession, des rameaux verdoyants à la main, dans l'oratoire 
du Saint, pour demander à Dieu par sa puissante intercession la conservation des fruits de leurs 
travaux. La chapelle avait été réparée en 1679, et on y avait ajouté un petit ermitage destiné à 
loger celui qui prenait soin du vénéré sanctuaire. Dans l'assemblée, où ces réparations furent dé- 
crétées, et dont le compte rendu se conserve dans le Livre des conseils de la communauté de 
Mazan, le premier consul expose que ladite communauté « doit faire mettre en état la fontaine 
qui coule auprès de la chapelle, afin de s'attirer davantage les grâces particulières que le grand 
saint Andéol se trouve faire dans les ville et terroir de Mazan, ainsi que plusieurs merveilles en 
faveur des persounes atteintes de fièvres et autres maladies, lesquelles sont guéries, principalement 
le jour de la fête du Saint, au 1 er mai, eu se servant, après l'avoir invoqué à la sainte messe, de 
l'eau de ladite fontaine 1 ». Sur les bords de la Durance, au diocèse d'Aix, on trouve, près d'Or- 
gon et antérieurement à l'an 1000, une chapelle de Saint-Andéol, que Pons, évêque de Marseille, 
céda, en 1003, à la célèbre abbaye de Saint-Victor. C'est à l'ombre tutélaire de cet oratoire, que 
se forma, plus tard, le village de Saint-Andéol. L'antique chapelle n'est autre que celle qu'on voit 
encore au milieu du cimetière. 

En 1562, le trop fameux baron des Adrets, après avoir semé le meurtre et l'incendie dans le 
Daupbiné, vint attaquer Bourg-Saint-Andéo!, qui ne put tenir contre des forces trop supérieures 
en nombre. A peines des bandes prosteslantes y furent-elles entrées, qu'elles coururent aux églises. 
:Les portes de celle de Saint-Andéol furent brûlées, les autels renversés, le tombeau du saint Martyr 
ouvert : tout fut horriblement saccagé et profané. Le farouche baron livra la ville au pillage. Les 
consuls se virent contraints de livrer l'argenterie des églises. La châsse de saint Andéol, les autres 
reliquaires et les vases sacrés furent fondus et servirent à payer le salaire des fanatiques. Eu se 
retirant, le baron des Adrets laissa une garnison, sous les ordres du seigneur de Saiut-iiémési. 

Dans ces temps de dévastation et d'acharnement contre les reliques des Saints, que devinrent 
celles de saint Andéol? Elles furent heureusement sauvées de la fureur des protestants. Lorsqu'on 
confia la châsse en argent à la garde des consuls, le chef du Martyr en avait été retiré préalable- 
ment et placé dans une petite caisse en bois, avec quelques autres fragments. Après l'apaisement 
des troubles, le chef de saint Andéol fut retiré de la caisse en bois pour être placé dans uu reli- 
quaire nouveau d'une magnificence en rapport avec sa destination. Il était d'argent, comme l'an- 
cien, et surmonté pareillement d'un buste en argent, à l'efiigie du glorieux Martyr. Le protestan- 
tisme passa dans la ville de Bourg comme un torrent dévastateur; il ne put y prendre racine. 
Grâce à sa confiance en saint Audéol, c-tte cité devint, au contraire, jusqu'à la du des troubles 
religieux, le boulevard du catholicisme en Vivarais. 

Les armoiries de la ville de Bourg-Saint-Andéol nous fournissent le parfait symbole de cette 
confiance de ses habitants envers leur saint Patron. Elles sont de gueules à trois bourdons d'ar- 
gent, au chef cousu d'azur chargé d'un bagdelaire d'argent garni d'or. Dans le couteau on 
reconnaît sans peine le signe traditionnel du genre de mort qui a terminé le martyre de saint 
Andéol. Les bourdons représentent l'affluence des pèlerins à son tombeau et la dévotion envers 
lui. 11 y a en trois, peut-être à cause des trois quartiers de la ville, qui formaient auiant de pa- 
roisses. La devise achève d'éclaircir ce symbolisme : « His fulta manebit unitas, Appuyée sur ces 
choses l'unité nous restera », c'est-à-dire, tant que fleurira dans nos murs la dévotion envers notre 
illustre et saint Patron, nous sommes assurés qu'il étendra sur nous sa protection et qu'il ne per- 
mettra pas à l'erreur de briser parmi nous l'unité de la foi. Ce caractère remarquable de la pro- 
tection de saint Andéol sur la cité qui lui est particulièrement consacrée, a été reconnu et accepté 
par l'autorité la plus compétente. 11 se trouve, en effet, consigné dans la légende de l'office du 
saint Martyr. On y attribue à son puissant patronage le privilège que la ville de Bourg-Saint- 
Andéol possède, seule parmi les villes circonvoisines, d'être restée toujours vierge dans sa foi. 

Les quelques vieillards qui ont vu la lin du xvni siècle et qui survivent encore, se souvien- 
nent des marques non équivoques de vénération dont on environnait alors non-seulement les osse- 
ments sacrés du saint Martyr, mais tous les monuments illustrés et sanctifiés par son souvenir. Ils 
racontent qu'au jour de la fête de saint Andéol, ou voyait des populations entières venir rendre 
hommage au Saint qui avait évangélisé leurs pères. On accourait, non-seulement des lieux cir- 
convoisius, mais de Grenoble, de Carpentras, de Vaison, d'Orange et du fond de la Provence. Un 
de ces vieillards a affirmé à M. l'abbé Mirabel, auteur d'une vie de saint Andéol, que l'Espagne elle- 

1. Extrait des archives de Mazan. 



176 1" MAI. 

même avait envoyé des députations, qu'il en était venu plusieurs fois de Catalogne. Cet état de 
choses persévéra jusqu'aux jours néfastes de la grande Révolution. 

Comme tant d'autres cultes que les siècles avaient environnés de leur respect, celui de saint 
Andéol sombra, pour un temps, dans l'immense cataclysme qui vint fondre sur la France, après 
1789. En 1791, le curé et les vicaires de Saint-Andéol ayant prêté serment à la constitution civile 
du clergé, le service religieux en souffrit beaucoup. Les offices furent désertés par les paroissiens 
les plus instruits et les plus fervents. A partir du 1 er février 1794, les portes de Saint-Andéol fu- 
rent fermées. Cinquante citoyens eurent le courage de demander à la municipalité la faculté de 
rouvrir cette église et d'y entretenir des ministres du culte à leurs frais ; mais leurs plaintes ne 
furent pas écoutées. Le vénéré sanctuaire ne s'ouvrit que devant les commissaires du gouvernement. 
Au nom de la souveraineté populaire, ces derniers vinrent enlever l'argenterie et livrer le monu- 
ment à la dévastation. Le maitre-autel, remarquable par sa beauté, fut détruit. Le tombeau de 
saint Andéol, profané et jeté à la rue. Les statues des Saints, les bannières, les reliquaires en bois, 
mis en pièces et jetés dans les flammes d'un bûcher allumé sur la place publique. 11 faut rendre 
justice au malheureux prêtre qui avait donné l'exemple de la défection à ses paroissiens : dans 
ces conjonctures, il fit tous ses efforts pour sauver de la destruction les ossements de saint Andéol. 
Il demanda qu'ils fussent déposés aux archives de la commune, avec les documents annexés, pour 
y être conservés à titre d'antiquités. On dit aussi qu'il avait essayé de les cacher. Mais tous ses 
efforts furent inutiles ; le saint corps fut jeté dans les flammes, sous ses yeux. Les révolutionnaires 
de Paris, persuadés qu'il faut un culte au peuple, lui avaient donné celui de la déesse Raison. 
La nouvelle divinité fut établie dans le sanctuaire de Saint-Andéol, sur le frontispice duquel on 
mit cette inscription : Temple de la Raison. En 1866, on mit la main à l'œuvre pour réparer 
l'église paroissiale, dédiée à saint Andéol, qui menaçait ruine. La restauration intérieure et exté- 
rieure de l'édifice fut bientôt complète. Mais il manquait à ce sanctuaire dont la jeunesse venait 
d'être redoublée ; il lui manquait, au moins quelque parcelle des restes vénérables de son illustre 
Patron. Assez longtemps on aima à croire qu'une partie du saint corps, cachée par des mains 
pieuses, en 1793, avait échappé aux flammes. Dans cette espérance, de nombreuses recherches 
avaient été faites, mais inutilement, le vandalisme sacrilège des révolutionnaires n'ayant rien 
épargné. Toutefois, Dieu voulait ne pas rester sourd à des désirs si conformes à ses desseins. En effet, 
à peine les travaux de restauration étaient-ils achevés, que des reliques arrivaient de deux côtés k 
la fois. Les premières ont été tirées de deux reliquaires en bois conservés à l'hospice de Bourg- 
Saint-Andéol et munis des lettres et du sceau de Mgr de Savines, évêque de Viviers. L'un de ces 
reliquaires, envoyé à Rome par les soins de Monsieur l'archiprètre de Bourg-SaintrAndéol, fut 
présenté à l'examen de la Congrégation des Saintes-Reliques, qui, le trouvant muni de toutes les 
marques d'authenticité désirables, permit, par lettres signées du cardinal-vicaire, de l'exposer 
publiquement à la vénération des fidèles. L'autre reliquaire, en tout semblable au précédent, a été 
reconnu et déclaré authentique par Mgr Delcusy, évêque de Viviers. Une parcelle de ces reliques 
a été placée dans le nouvel autel de saint Andéol ; une autre, dans un reliquaire, à part, pour être 
plus facilement présentée à la vénération des fidèles. Des reliques plus considérables se conser- 
vaient, à Valence, dans l'ancien prieuré de Saint-Félix, qui appartint longtemps à l'Ordre de Saint- 
Ruf, et où sont actuellement des religieuses de Saint- Vincent de Paul. Elles étaient renfermées 
dans un coffret, que l'on trouva, en 1850, dans le maitre-autel de la chapelle du prieuré, eu 
faisant quelques réparations. Grâce à l'initiative de M. Paradis, l'église de Bourg-Saint-Andéol 
vient de recouvrer intégralement cette insigne relique. Pour achever sa bonne œuvre, le donataire 
a renfermé ces restes vénérables dans un beau reliquaire. La translation de ces fragments du chef 
de l'illustre Martyr a été faite le dimanche 3 mai 1868. 

Cf. Histoire de l'Eglise de Viviers, par M. l'abbé Bousiller, et Vie de saint Andéol, par M, l'abbé. 
Mlrabel. 



SAINT AMATEUR OU AMATRE, ÉVÊQUE D'AUXERRE. Ml 



SAINT AMATEUR l OU AMATRE, ÉVÊQUE D'AUXERRE 

ET SAINTE MARTHE, SON ÉPOUSE 
418. — Pape : Saint Zozime. — Empereur d'Occident : Honorais, 



Amator, dont le nom a été si parfaitement justifié 

par la charité qui remplissait son cœur 

Boll., Vie du Saint, 1 er mai. 

Saint Amatre naquit à Auxerre, dans le cours du rv e siècle, de Procli- 
dius, riche habitant de cette ville, et de Isiciole, dame d'Autun. Zélé dès sa 
jeunesse pour le service de Dieu, il étudia les saintes lettres, sous la con- 
duite de Valérien, son évêque. Quand il fut arrivé à l'âge de s'établir, son 
père voulut le marier à une riche héritière de la ville de Langres, nommée 
Marthe; le jour du mariage, il avait prié saint Valérien, évêque d'Auxerre, 
de vouloir bien venir lui-même bénir le lit nuptial ; mais Valérien, sans 
doute par la permission de Dieu, au lieu de réciter les prières en usage dans 
cette circonstance, lut la bénédiction qu'on prononçait sur les personnes 
qui se consacrent à Dieu. Amatre et Marthe, qui seuls s'en étaient aperçus, 
se promirent de vivre comme frère et sœur ; plus tard, après la mort de 
saint Valérien, ils allèrent trouver saint Elade, son successeur, pour obtenir 
d'être reçus, l'un parmi les clercs, et l'autre parmi les religieuses ; Elade les 
bénit et coupa les cheveux au jeune homme, avant de l'admettre au nombre 
des clercs. 

Amatre n'était encore que diacre, lorsqu'il fit sentir sa fermeté à Palladie, 
dame autunoise, qui, passant les fêtes de Pâques au faubourg d'Auxerre où 
elle avait un riche domaine, était venue à l'église revêtue d'habits trop 
somptueux. Il la guérit ensuite miraculeusement d'une maladie, convertit 
et baptisa son mari. 

Un autre prodige vint le signaler à l'attention publique : une légion de 
démons chassée de l'île Gallinaria, par saint Martin de Tours, vint hanter 
le Mont-Artre, près d'Auxerre ; il l'en chassa par la vertu du nom de Notre- 
Seigneur Jésus-Christ. 

Elevé à l'épiscopat l'an 386, il s'employa tout entier à la sanctification 
de son troupeau. Il conquit à Jésus-Christ une si grande multitude de 
fidèles, que l'ancienne et unique basilique d'Auxerre étant devenue trop 
étroite pour les contenir, il en construisit une plus vaste dans l'enceinte des 
murs de la ville. Il la dédia en l'honneur de saint Etienne, premier martyr. 

Animé par son zèle pour la vraie religion, il ne craignit pas d'exciter la 
colère de Germain, gouverneur du pays, en faisant couper, malgré lui, un 
arbre qui entretenait dans le pays de vaines superstitions. Il se serait volon- 

1. On confond assez généralement saint Amateur d'Auxerre avec saint Amateur de Troyes. Parce que 
Troyes a honoré un Saint du même nom que celui du célèbre évêque d'Auxerre, ce n'est pas une raison 
pour faire des deux un seul personnage. Il sera facile de se convaincre qu'Amateur ou Amatre d'Auxerre 
et Amateur ou Amadour de Troyes sont distincts, si l'on considère que l'évêque de Troyes a occupé le 
siège épiscopal de l'an 340 à 346, tandis que celui d'Auxerre gouverna cette église de 385 a 418. De plus, 
les Actes de saint Amateur d'Auxerre sont parfaitement connus, tandis qu'on ignore absolument ceux de 
saint Amateur de Troyes. 

Vies des Saints. — Tome V. 12 



178 I e * MAI. 

tiers exposé au martyre en affrontant la colère de Germain, s'il n'eût appris 
par révélation divine que ce même Germain serait son successeur et un 
très-grand serviteur de Dieu. 

Il s'éloigna pour quelque temps de sa ville épiscopale et se dirigea vers 
Autun, soit pour donner au courroux de Germain le temps de s'apaiser, 
soit pour demander au préfet des Gaules, Julius, l'autorisation de conférer 
les Ordres au gouverneur d'Autun, qui était loin, en ce moment, de soup- 
çonner ce que la miséricorde de Dieu voulait faire de lui. 

Son historien particulier, Etienne Africain, nous apprend quelques cir- 
constances de ce voyage. Saint Amateur, traversant la forêt de Goulou, les 
paysans qui le reconnurent pour un évêque au petit reliquaire qu'il portait 
au cou, lui frayèrent un chemin. Le Saint bénit leur nourriture et guérit un 
malade par le signe de la croix. Ce miracle lui attira les acclamations de toute 
la contrée. Non loin de là, il rencontra un riche habitant de la ville d'Alise, 
nommé Suffronius, qui faisait la recherche d'une certaine quantité d'argen- 
terie qu'on lui avait enlevée. Ce seigneur se joignit au saint évêque qui le 
consola, et lui donna l'espoir d'une prompte restitution. Les voleurs furent 
en effet rencontrés à trois milles de là, et la restitution fut faite comme le 
Saint l'avait prédit. Il détermina Suffronius à leur pardonner, et à leur faire 
seulement promettre sur le tombeau de saint Andoche et de saint Thyrse, 
qu'ils changeraient de vie. Cette circonstance nous apprend que la rencontre 
se fit dans le voisinage de Saulieu où était ce tombeau de nos saints Apôtres. 

Saint Amateur, approchant d'Autun, y fut reçu avec une grande pompe ; 
l'évêque, saint Simplice, alla au-devant de lui avec son clergé, et le préfet 
Jules, avec ses officiers. Le lendemain, saint Amateur ayant fait demander 
audience au préfet, ce religieux magistrat s'avança pour le recevoir, et 
commença par lui demander sa bénédiction. Le saint évêque, après la lui 
avoir donnée, lui parla ainsi : « Dieu m'a fait la grâce de m'apprendre le jour 
de ma mort, et comme personne n'est plus propre à gouverner mon Eglise 
que l'illustrissime Germain, selon que le Seigneur a daigné me le révéler, je 
prie votre Celsitude de m'accorder la permission de le tonsurer ». Le préfet 
lui répondit : « Quoiqu'il soit utile et même nécessaire à notre république, 
cependant puisque le Seigneur se l'est choisi, ainsi que votre béatitude me 
l'assure, je vous déclare que je ne puis aller contre l'ordre de Dieu ». 

Ayant donc obtenu sa demande, saint Amateur se disposait à revenir à 
Auxerre, mais l'évêque d'Autun le retint encore un peu de temps, pour la 
dédicace d'un oratoire élevé anciennement sur le tombeau de saint Sym- 
phorien. Les deux évêques revenant de la cérémonie de la dédicace, ren- 
contrèrent trois lépreux qu'ils guérirent par des onctions d'huile bénite, et 
en leur faisant boire de l'eau du Jourdain que l'on disait avoir été apportée 
de la Palestine par le saint évêque Rhétice. Saint Amateur emporta quel- 
ques reliques du saint martyr et les déposa près d'Auxerre, dans un ora- 
toire du Mont-Artre, qui prit le nom de Saint-Symphorien. 

Ayant appris la mort de Marthe, qui, depuis leur séparation, s'était reti- 
rée à Airy, terre de sa famille, il fit transporter son corps à Auxerre, et 
l'inhuma sur le Mont-Artre, proche la ville. 

Le saint évêque fit un voyage en Orient, d'où il rapporta des reliques 
considérables de saint Cyr et de sainte Julitte *. Ce fut à la suite de ce 
voyage que le culte de ces saints martyrs s'établit en Occident. 

De retour à Auxerre, il rassembla ses clercs et les avertit de songer à lui 
donner un successeur. Les voyant tristes et silencieux, il se dirige vers 

1 Voir au 16 juin, vie de saint Cyr. 



SAINT ORENS, ÉVÊQUE d'aïïCH. 179 

l'église, où il avait convoqué tout le peuple, et y trouve Germain en prière 
avec les autres ; il le dépouille de l'habit séculier, l'enrôle dans la milice 
de l'Eglise et le déclare son successeur, en lui recommandant de garder sans 
tache l'honneur qu'il venait de recevoir. Après cela, ce père pieux étant 
tombé malade, il se fit porter dans l'église sur son siège épiscopal. Ce fut là 
qu'il s'éteignit entre les mains de ceux qui le soutenaient. 

On vit aussitôt un chœur de bienheureux descendre dans l'église, chan- 
tant des hymnes et des cantiques, et conduire son âme au ciel. Le clergé et 
les fidèles qui étaient réunis autour du saint évêque, entonnèrent à leur 
tour le chant des psaumes. C'était un mercredi, le 1 er mai de l'an 418. Son 
corps fut inhumé sur le Mont-Artre, dans l'oratoire où reposait déjà sainte 
Marthe. — L'église que saint Amateur avait élevée sur le Mont-Artre pour 
y recevoir les reliques de saint Symphorien, prit plus tard le nom de son 
fondateur. Le culte de notre Saint, établi en France dès le vi e siècle, se ré- 
pandit jusqu'en Catalogne, à l'occasion d'une de ses reliques que Charle- 
magne avait donnée à cette contrée. 

On représente saint Amatre avec une hache à la main : devant lui est un 
arbre qu'il s'apprête à frapper. La vie du Saint explique le pourquoi de ces 
attributs. 

Acta Sanetorum, X" mai, et en fait d'auteurs modernes : Légendaire d'Autun, Hagiologie de Never*. 
Culte de saint Symphorien, divers propres, etc. 



SAINT ORENS, EVEQUE D'AUGH 

?• siècle. 



Voulez-vous recevoir avec respect, publier et obser- 
ver les traditions des saints Pères, et les constitu- 
tions du Sie'ge apostolique ? — Je le veux. 
Pontifical romain, consécration des évêques. 

Saint Orens succéda à saint Ursinien, un de ces Pontifes dont les vertus 
ne sont point parvenues jusqu'à nous, et dont le culte a péri en traversant 
le cours des âges. A sa mort, on songea à donner à l'église d'Auch un pas- 
teur, qui fît revivre celui qu'elle pleurait. Or, dans ces temps de foi simple 
et naïve, les hommes, comprenant leur impuissance, tournaient leurs vœux 
et leurs espérances vers le ciel, et souvent se reposaient uniquement sur lui 
du soin de choisir. On ordonna à cet effet un jeûne public et des prières so- 
lennelles, et Dieu se plut à les exaucer d'une manière sensible. Quand le 
clergé et le peuple furent réunis pour l'élection, une voix d'en Haut pro* 
nonça le nom d'Orens. 

Il était né à Huesca, sur la frontière d'Aragon, d'un père que les légen- 
daires font comte ou gouverneur d'Urgel, ce qui a porté plusieurs biogra- 
phes à lui donner cette ville pour patrie. Son éducation répondit à la no- 
blesse et à la piété des auteurs de ses jours, qui sont honorés l'un et l'autre 
d'un culte public sous le nom de saint Orens et de sainte Patience l . Il fit en 
peu de temps de grands progrès dans les lettres et de plus grands encore 

1. Quelques auteurs le disent frère des saints diacres Laurent et Vincent: d'autres lui refusent l'hon- 
neur d'avoir eu pour père un autre saint Orens, et pour mère sainte Patience. 



180 1" MAI. 

dans les voies du salut. Le Seigneur, qui le destinait à devenir un des orne- 
ments de son sacerdoce, l'arracha du sein de sa famille, au moment où tous 
les biens et tous les honneurs de sa maison passaient sur sa tête par la mort 
de son frère aîné. Un ange l'avertit et le conduisit comme par la main dans 
la vallée de Lavedan, à quelques heures de Tarbes. 

Tandis que le pieux jeune homme mettait tous ses soins à se cacher au 
monde, Dieu sembla se plaire à le glorifier. La réputation de sa sainteté et 
le bruit des miracles qui la signalaient, se répandirent bientôt de toutes 
parts : on vit les peuples accourir en foule vers le lieu de sa retraite. Ils ne 
venaient y chercher qu'un remède à leurs infirmités, et ils trouvaient dans 
les prières et les avis charitables du serviteur de Dieu la santé de leur âme 
avec celle de leur corps. 

Cependant le vertueux solitaire s'alarma de ce concours. Il craignit les 
séductions d'un amour-propre que tout éveillait, et afin de se dérober à 
tant d'empressement, il quitta la vallée de Lavedan et gravit le sommet 
d'une roche escarpée, qui, à son approche, se partageant en deux, parut ou- 
vrir son sein pour lui prêter un asile ignoré et presque invisible. Dans cette 
roche profonde, caché aux regards des hommes, mais sous l'œil de Dieu, il 
se livra aux veilles, aux jeûnes, aux macérations, à toutes les rigueurs de la 
plus austère pénitence. « Là », nous dit un de ses anciens biographes, « les 
herbes étaient sa viande, l'eau sa boisson, sa maison un antre, le ciel son 
toit, la terre son lit et un rude cilice son vêlement ». Cet esprit de mortifi- 
cation le suivait jusque dans ses prières. Tous les jours il récitait le psau- 
tier, les reins ceins d'une chaîne de fer et plongé jusqu'à mi-corps dans un 
bassin d'eau froide. 

Les heures que lui laissaient ses exercices religieux, il les consacrait à la 
composition d'un poëme remarquable pour l'époque, et dont quelques écri- 
vains ont voulu faire honneur à des Orens qui n'existèrent jamais. Partagé 
en deux livres et composé de vers élégiaques, il a pour titre cummoniioire ou 
avertissement : c'est une peinture des divers obstacles qui s'opposent à notre 
salut et une sorte de guide vers le ciel. Il respire une douce et sainte mé- 
lancolie, comme les malheurs de l'empire et l'aspect d'une nature abrupte 
et sauvage devaient facilement l'inspirer. En y travaillant, l'auteur chan- 
tait encore les louanges de Dieu et s'occupait à procurer sa gloire '. 

Nous trouvons très-beaux ces vers sur la brièveté de la vie : 

Omnis paulatim letho nos applicat hora, Chaque heure qui s'écoule nous rapproche 

Hoc quoque quo loquimur tempore praemo- du trépas ; l'instant où je parle est déjà du 

[riuiur ; domaine de la mort. 

Et per fallentes tacito molimine cursus Par une marche qui nous dérobe ses progrès 

Urget supiemos ultima vita dies. insensibles, la dernière des heures presse le pas 

du dernier de nos jours. 

Quum cibus et somnus, dura verba et pocula Pendant que tu manges et pendant que tu 

[mulceut, dors; pendant que tu t'enivres de vin et de 
S:ve àcsïû sedeas, seu peregrina petas, paroles ; alors que tu es assis dans ton logis et 

lorsque tu marches au dehors ; 

1. Le ton du poëto est toujours noble et élevé; son style est plein d'onction et de simplicité - ; la net- 
teté de l'expression fait déjà entrevoir cette langue latine du moyen âge que les saint Bernard et les 
saint Thomas d'Aquin ont su rendre si claire, et qui, sous leur plume, nous semble si bien appropriée à 
l'expression des vérités du christianisme. Il y a peu d'ouvrages qui soient aussi dignes que ce poëme 
d'être mis entre les mains de la jeunesse, tant à cause de son mérite littéraire, qu'à cause des conseils 
qu'il renferme. Le Commonitorium n'a été publié dans son entier qu'en 1717. A ce propos nous ne pou- 
vons nous empêcher de faire remarquer que sans les Bénédictins et les autres Ordres religieux, beaucoup 
de poètes chrétiens seraient peut-être perdus aujourd'hui. Les philologues, entraînés par le mauvais es- 
prit de la Renaissance, ont complètement négligé ces poètes, taudis qu'ils nous ont inondés d'un déluge 
de note3 et de commentaires sur les poètes profane». 



SAINT ORENS, ÉVÊQUE D'AUCH. 18! 

Dumque geris quodcumque geris, vel non geris Pendant chacune de tes actions volontaires 

[ultro, ou involontaires, la mort, que rien n'arrête, 
Mors movet alternum nil remorata pedem. avance, avance toujours. 

Cereus ut caecae positus sub tempore noctis De même que le flambeau que nous allumons, 

Compensare diem luminis officio, pour tromper les ténèbres de la nuit et rem- 

placer la lumière du jour, 

Dum non sentimus, lento consumitur igné : Se consume lentement sans que nous nous 

Semper et ad finem flamma vorax properat; en apercevions et que la flamme se hâte de 

ronger la matière soumise, à son activité ; 

Sic hominum res est, pereunt qnaecumque ge- Ainsi en est-il de l'homme et de sa destinée : 

[runtur, tout périt ; ce qui a le plus brillé passe, et la 
Proficit et moritur quod sibi vita trahit. vie elle-même se résout dans la mort. 

Ainsi s'écoulaient ses jours, lorsque les députés de l'église d'Auch vin- 
rent lui apprendre les ordres du ciel et le conjurer de ne point se refuser 
aux vœux empressés d'un peuple qui l'attendait. L'humilité est le sceau de 
la sainteté, et même de tout vrai mérite. Orens, se jugeant complètement 
indigne de la haute dignité qu'on lui déférait, refusa de croire à ce que ce 
récit avait de flatteur, et sans en entendre davantage, il prit aussitôt le 
bâton de voyageur, et déjà il se préparait à fuir; mais arrêté par les dépu- 
tés et craignant, sur leurs assurances redoublées, de résister à Dieu, il pria 
le Maître suprême de lui faire connaître plus spécialement sa volonté. Sa 
prière était à peine finie, que le bâton qu'il tenait à la main prend racine, 
étend ses rameaux, et se couvre d'un vert feuillage. A la vue de ce miracle, 
Orens courbe la tête et se dirige vers Auch. Quand il fut près d'entrer dans 
ses murs, tous les malades qui y étaient renfermés se trouvèrent subite- 
ment guéris. Ce second miracle acheva de lui gagner les cœurs. Les habi- 
tants s'empressèrent de sortir à sa rencontre pour lui témoigner leur joie et 
leur reconnaissance. 

Le nouveau pasteur se dévoua au salut de ses ouailles. Quoique la croix 
brillât depuis longtemps sur le front des Césars, le paganisme comptait en- 
core, surtout dans les provinces reculées, des sectateurs nombreux. Orens 
s'attacha d'abord à l'extirper de son diocèse. Dans ce but, non-seulement il 
combattit les rites idolâtriques, mais encore il abattit tous les monuments 
qui, en rappelant le souvenir des fausses divinités, en perpétuaient le culte. 
Là, où l'ami des arts est tenté de gémir, l'homme doué d'un sens pratique 
ne peut refuser son assentiment. Avant tout, il fallait ramener la société 
égarée dans les voies de l'erreur. 

Aux portes de sa ville épiscopale, sur une montagne appelée alors Ner- 
vica ou Nerveia, s'élevait un temple célèbre consacré à Apollon. Orens s'y 
transporte, le détruit, et sur ses ruines il élève une église en l'honneur du 
jeune enfant Cyr et de sa mère, sainte Julitte, martyrisés ensemble sous 
Dioclétien. Du nom légèrement altéré de cette tendre et innocente victime, 
le mont s'appela depuis Saint-Cric. 

Un zèle aussi actif contre le paganisme ne pouvait rester muet et indif- 
férent devant les vices qui souillaient la religion. Mais ici, la résistance fut 
singulièrement opiniâtre ; on triomphe quelquefois plus facilement des in- 
fidèles et des hétérodoxes que des indignes enfants de l'Eglise. Vainement 
le pieux évêque fit-il tour à tour entendre les accents de la plus douce et 
de la plus tolérante charité, ou gronder les foudres de la parole évangéli- 
que, sa voix fut complètement méconnue et toutes ses exhortations dédai- 
gnées. Tant d'efforts infructueux amenèrent dans son cœur le décourage- 
ment. D'ailleurs, son ancien attrait pour la solitude le poursuivait sans cesse 



182 i" mai. 

au milieu de la vie publique. Enfin, sa profonde humilité lui montrait tou- 
jours comme trop lourd le fardeau imposé à ses épaules. De là, la résolution 
qu'il forma d'abandonner un peuple qu'il ne pouvait réformer. Il reprit la 
cuculle et le bourdon de l'ermite , et retourna pauvre et content à la 
grotte, ancien témoin de ses austérités et depuis l'objet de tous ses regrets. 

Ce départ consterna ses ouailles. Elles avaient pu se montrer indociles 
et rebelles, mais elles n'en avaient pas moins chéri leur pasteur et vénéré 
ses hautes vertus. On courut après lui en lui promettant une vie nouvelle. 
Le Saint se laissa toucher à ces sentiments, et sacrifiant son amour pour la 
retraite à l'espoir de sauver les âmes, il retourna vers le troupeau qui le 
redemandait, et au milieu duquel son ministère porta désormais les fruits 
les plus abondants. Ses succès, ses talents, sa piété et les miracles nombreux 
dont Dieu se plaisait à relever les vertus de son serviteur, le plaçaient à la 
tête des évêques d'Aquitaine. Ainsi son nom se présenta naturellement à 
Théodoric I", roi des Visigoths ariens, lorsque ce prince, assiégé dans Tou- 
louse par Lictorius, lieutenant du célèbre Aétius, lui envoya en députation 
quelques prélats orthodoxes de ses Etats pour demander la paix ; mais Lic- 
torius reçut les prélats avec hauteur et presque avec mépris ; et trompé par 
les vaines promesses des aruspices et des devins, qui lui assuraient qu'il en- 
trerait en triomphe dans Toulouse et qu'il prendrait le chef des ennemis, il 
repoussa toutes les propositions d'accommodement. 

Pendant que le général romain repaissait son orgueil de la pensée d'une 
victoire certaine, Théodoric, nous dit Salvien, s'humiliait devant le Dieu des 
armées, et couvert d'un cilice, il se prosternait souvent en prières. Il se releva 
enfin avec confiance pour marcher au combat. L'amour de la gloire d'un 
côté, la nécessité de l'autre, rendirent longtemps l'action sanglante et dou- 
teuse. Peut-être l'avantage fût-il resté aux Romains, si Lictorius, se jetant 
trop en avant dans la mêlée, n'eût été fait prisonnier. Cette prise, en déci- 
dant le succès, termina le combat et commença les ignominies du lieute- 
nant d' Aétius. 

Conduit à Toulouse, il dut y subir un triomphe bien différent de celui 
que se promettait sa présomption, et que lui avaient prédit ses imprudents 
conseillers. On lui prodigua tous les outrages dont peut se souiller un vain- 
queur en délire. Placé à reculons sur un âne, on le promena dans toutes les 
rues, les mains liées derrière le dos et le corps chargé de chaînes pesantes. 
On le confina ensuite dans un cachot ténébreux, où durant cinq ou six mois 
on lui jeta un pain noir destiné à irriter sa faim sans le satisfaire, et après 
qu'une si longue et si cruelle maladie l'eût rendu méconnaissable à tous les 
regards, on finit par faire tomber sa tête sous la hache du bourreau. Dans 
un sort aussi tragique, les anciennes légendes ne manquent pas de voir la 
punition de l'outrage fait à saint Orens et à ses vénérables collègues. 

Du reste, cette ambassade, d'autant plus honorable que notre Saint la 
devait à un prince hérétique, couronna sa vie. Dès qu'il fut revenu à Auch, 
Dieu lui apparut et lui fit connaître que sa dernière heure approchait. Ici 
nous laisserons parler un de ses anciens biographes l : « Dès lors, sentant 
approcher son désiré trespas, il fut merveilleusement resjouy et consolé en 
son âme, et quoique toute sa vie eust esté une continuelle préparation à la 
mort, il s'arma des Saints-Sacrements pour combattre de nouveau ce dragon 
infernal, que tant de fois il avait vaincu. Suppliant Nostre-Seigneur de re- 
cevoir son âme entre ses mains et que ceux qui, après son décès, auraient 

1. La Vie du glorieux saint Orens, évesque d'Auch, composée, sur les mémoires tirez des ancienne» 
légendes et des plus fidèles historiens a Tolose chez Arnaud Colomiez, sans date. 



SAINT ORENS, ÉVÊQUE D'ATTGtf. 183 

recours à lui en leurs ennuis et fascheries spirituelles, eussent la grâce par- 
ticulière de chasser l'ennemy d'enfer qui leur causerait ce trouble. Inconti- 
nent une voix céleste fut entendue par deux ecclésiastiques témoins de la 
vision : « Orens, je t'accorde tout ce que tu me demandes en faveur de ceux 
qui se recommanderont à toy, lesquels invoquants ton secours en toutes les 
infirmités, tribulations d'esprit, nécessitez et angoisses en seront délivrez 
et ne manqueront jamais de biens temporels en leur besoin ». 

« Ainsi, ce saint prélat, dont la mémoire est en bénédiction, finit sa car- 
rière mortelle comme les lampes aromatiques avec une suave odeur, comme 
les cygnes en chantant mélodieusement ses propres funérailles et comme le 
phœnix en se consumant dans le feu de sa charité et poussant sa belle âme 
par un souspir d'amour, mourut dans le baiser du Seigneurie premier may 
qui est le jour où l'Eglise célèbre sa feste ». 

RELIQUES ET CULTE DE SAINT ORENS. 

Son corps fut inhumé, à Auch, dans l'église de Saint-Jeau-Baptiste qui ne tarda pas a s'appeler 
tantôt de son premier nom et tantôt du nom. de l'illustre et saint prélat, dont les dépouilles 
Tenaient de lui être confiées, et insensiblement ce dernier prévalut. 

Ce changement nous révèle la haute opinion qu'avait de ses vertus son ancien troupeau et la 
confiance qu'on conservait en sa protection auprès de Dieu. La ville le choisit pour son second 
patron : bientôt plusieurs paroisses du diocèse se placèrent sous son vocable. Le concours était 
grand près de ses restes sacrés, et l'église qui les renfermait, devenait, chaque année, plu* 
insuffisante. 

Bernard le Louche, comte d'Armagnac, témoin de cette insuffisance, l'agrandit, ou plutôt, sur 
Bon emplacement, il bâtit la superbe basilique a trois nefs qu'on admirait près des rives du Gers, 
et qui, fermée et mulilco en 1793, fut vendue peu après et acheva de disparaître de 1800 à 1804; 
car la chapelle de la Conception, qui existe encore et qui en faisait autrefois partie, n'appartient 
nullement aux constructions élevées par ordre de Bernard le Louche, et ne remonte qu'auxiv 8 ou au 
xv« siècle. Là ne s'arrêta pas la dévotion du comte. A côté de la basilique, il construisit une vaste 
abbaye et y plaça des religieux qu'il chargea de veiller sur les cendres de saint Oreas, et de prier 
près de sa tombe, et qu'il dota généreusement. 

L'archevêque d'Auch voulut s'associer à ces libéralités. Il scinda la paroisse de la ville, que ses 
prédécesseurs avaient jusqu'alors administrée seuls, à l'aide du clergé placé sous leur discipline immé- 
diate, et en attribua uue portion à la nouvelle église, en la constituant en paroisse propre et 
distincte. L'abbaye ne tarda pas à changer de mailre ; elle passa aux Bénédictins de Cluny sous 
l'épiscopat de saint Austinde, et fut réduite en prieuré. Bernard de Sédirac ou de Sérillac, le troi- 
sième prieur qui gouverna la maison, releva le corps de saint Orens et le plaça dans un endroit 
plus apparent et plus honorable. Cette translation eut heu le G août. Les anciens martyrologes du 
diocèse mentionnent le jour, mais ne désignent pas l'année, qu'il faut placer entre 1075, époque 
où le prédécesseur de Bernard de Sérillac vivait encore, et 1080, époque où Bernard était devenu 
archevêque de Tolède, en Espagne. 

Le nom et les vertus de saint Orens ne restèrent pas moins populaires dans la Bigorre que dans 
le diocèse d'Auch. Deux monastères y furent bâtis en son honneur : l'un, à quelques pas de son 
ancienne retraite et presque sur le théâtre de sesaustérités, et l'autre, dans le vicomte de Montaner 
et le voisinage de la ville de Maubourguet ; pour les distinguer, on surnomma celui-ci de la Règle 
ou de la Reoule, et on l'appela l'abbaye de Saint-Orens de la Règle ou de la Reoule, ou simplement 
la Reoule. 

On gardait dan8 le premier, outre quelques reliques du Saint encore conservées de nos jours, 
une partie de la chaîne dont il se ceignait quand il récitait le psautier, et nombreux furent le» 
miracles opérés à l'aide et par la vertu de cette chaîne. 

Le reste de cette chaîne fut envoyé à Toulouse dans le couvent de Sainte-Croix. Outre cette 
chaîne, les religieux de ce couvent obtinrent, du prieur et des moines d'Auch, quelques reliques 
qu'ils reçurent le 12 juillet 1354, et qu'ils firent enchâsser dans un chef et un bras d'argent. « On 
ne saurait », ajoute l'écrivain 4 auquel nous empruntons ces détails, « assez dire la dévotion des 
Toulousains et des peuples circonvoisins envers ce Saint; car leurs enfants ont à peine reçu le 

1. L'auteur de sa Vie, publiée à Tholoze, chez Arnaud Colomiez, invoqué plus haut. Cette grande 
dévotion des Toulousains envers saint Orc-ns, que divers autres monuments attestent, ne tendrait-ella 
pas à confirmer la part que saint Orens prit à la délivrance de la ville sous Théodoric 1er? Néanmoins, 
comme cette délivrance remonte a un date si éloignée, nous n'oserions rien affirmer à ce sujet. 



481 1 M MAI. 

saint baptême, qo*il3 vont à l'église de Saint-Orens les mettre Bons la protection de ce grand Saint 
pour les enrôler dans sa confrérie, établie dans ledit couvent, une des plus belles et des plus 
anciennes de la ville, enrichie d'indulgences par notre Saint-Père le pape Paul V ». 

Le bruit des miracles opérés près du tombeau de saint Orens, ou de ses restes vénérés, franchit 
les Pyrénées et se répandit sur les frontières d'Espagne. La ville d'Huesca s'honorait, avec raison, 
de lui avoir donné le jour. L'évêque du lieu et ses magistrats invoquèrent ce titre pour obtenir, 
eux aussi, quelques-unes de ses reliques. Ils s'adressèrent d'abord à Rome et à Paris, et, après 
avoir obtenu, non sans de longues supplications, l'autorisation du Pape et l'assentiment du roi de 
France, ils envoyèrent à Auch une députation composée de l'écolâtre de la cathédrale et de trois 
notables auxquels se joignit Dom Manuel Lopez, noble espagnol réfugié à Coarrase, en Béarn. 
Mgr Léonard Destrappes ', un prélat digne lui-même des honneurs publics de la sainteté, que 
Rome, nous l'espérons, lui décernera un jour, occupait alors le siège métropolitain. Il accueillit les 
députés avec joie, et leur octroya volontiers leur demande. 

Depuis cette translation, on fit encore quelques emprunts à la châsse de saint Orens pour enri- 
chir de ses reliques quelques sanctuaires du diocèse d'Auch ou des diocèses voisins, comme l'église 
paroissiale de Miradoux qui a pris le Saint pour patron, ou la chapelle du collège d'Auch, dirigé 
alors par les jésuites. Mais le reste du corps resta dans ia basilique où il avait été d'abord ense- 
veli, et malheureusement, hélas ! il n'en partagea que trop le sort. Le chef était renfermé dans 
un magnifique buste d'argent, œuvre du moyen âge, pour laquelle Jean I er , comte d'Armagnac, 
légua cent livres par son testament de l'an 1373. On gardait les ossements dans le coffre de bois 
doré garni de fer dont nous parlions naguère. Près d'eux, une communauté de Bénédictins sécu- 
larisés, en 1721, et transformés en Chapitre, célébrait, tous les jours, les offices publics de l'Eglise. 
Tout, dans cette enceinte, annonçait que sous ces voûtes reposait le second Patron de la ville 
d'Auch. Aujourd'hui tout a disparu : le Propre seul du diocèse garde le souvenir de l'évêque poète 
du V e siècle. 

Cf. Histoire de Gascogne, par Monlezun. 



SAINT SIGISMOND, ROI DE BOURGOGNE 

524. — Pape : Saint Jean I« r . — Roi de France : Childebert I»'. 



Rien de plus sublime qu'un roi qui, les mains éten- 
dues sur le peuple, adore le Souverain commun 
des rois et des peuples. 

Sidoine Ap., Epist. ad Serranum. 

Une des plus belles œuvres du christianisme, c'est la conversion de ces 
peuples barbares qui envahirent l'Occident au cinquième siècle, et que la 
religion arracha, par tant d'efforts, à des mœurs sanguinaires, pour leur faire 
comprendre et pratiquer les vertus évangéliques. Il était difficile que cette 
œuvre de régénération s'opérât d'une manière complète dans ces âmes 
farouches. Aussi, malgré l'influence de la religion, la nature barbare repre- 
nait quelquefois le dessus. De là vient ce mélange de vertus et de vices, de 
cruauté et de douceur, qu'on retrouve dans les caractères de cette époque, 
où le mal se montre souvent dans ce qu'il a de plus odieux, et le bien, dans 
ce qu'il a de plus sublime. Cependant, la foi finissait presque toujours par 
l'emporter sur les instincts de la barbarie, et si les âmes se laissaient aller 
à quelque crime, le repentir venait bientôt en demander et en obtenir 
l'expiation, comme nous le voyons dans la vie de saint Sigismond. 

Sigismond était fils de Gondebaud, roi de Bourgogne 2 , qui s'en était rendu 

1. On doit écrire Destrappes et non de Trappes : c'est l'orthographe que porte son extrait de nais- 
lance, du 3 octobre 1558. — Semaine religieuse de Nevers, 30 mars 1872. 

2. Les Bourguignons ou Burgondes étaient une des principales tribus des Vandales, suivant Pline 
•t Zozime. Co point d'histoire a été fort bien éclairci par Mille. 



SAINT SIGISMOND, ROI DE BOURGOGNE. 185 

entièrement maître en faisant mourir son frère Chilpéric, père de sainte 
Clotilde de France. Grégoire de Tours a loué la piété de Carétènes, sa mère. 
C'est cette princesse qui fit bâtir à Lyon l'église de Saint-Michel, où elle fut 
inhumée (506). Elle avait mis le plus grand soin à élever son fils Sigismond 
dans la religion catholique. Mais son zèle n'obtint pas tout le succès qu'elle 
avait cherché. Le roi Gondebaud était arien, et l'exemple du père fut fatal 
à la foi du fils, qui embrassa aussi l'arianisme. 

Cependant, un saint prélat, qui était alors l'oracle des Eglises de la 
Gaule, Avitus, évêque de Vienne, travaillait avec ardeur à ramener Gonde- 
baud dans le sein de l'Eglise. Si ses efforts ne furent pas couronnés de succès, 
ils eurent au moins pour résultat d'éclairer Sigismond, qui, plus fidèle à la 
grâce et plus docile a la voix d'Avitus, abjura l'erreur et revint à la vraie foi. 
Celte conversion eut lieu longtemps avant la mort de Gondebaud, qui ne 
paraît pas l'avoir contrariée ; car il estimait Avitus, et reconnut même plu- 
sieurs fois secrètement la vérité du dogme catholique, sans oser le professer 
en public. 

L'exemple de Sigismond fut suivi par ses enfants, qui avaient été élevés, 
comme lui, dans le sein de l'arianisme. Sa fille, nommée Suavegothe, et son 
fils Sigéric, se convertirent à la voix d'Avitus. Ce saint évêque eut ainsi la 
joie de voir l'erreur disparaître presque entièrement de cette famille puis- 
sante, qui pesait alors d'un si grand poids sur les destinées de la Gaule. Il 
prononça, à cette occasion, une homélie dont il ne nous reste que le titre 
et qui était, dit Agobard, aussi admirable par la beauté des pensées que par 
l'harmonie des expressions. 

Sigismond, avant d'être élevé au trône, fut nommé, comme son père, 
patrice de l'empire dans les Gaules. Les princes bourguignons se tenaient 
très-honorés de cette dignité, que leur conféraient les empereurs d'Orient, 
dont ils se glorifiaient d'être les mandataires. Sigismond avait épousé, dès 
l'an 493 ou 494, Ostrogotho, fille de Théodoric, roi d'Italie. Son père, en 
lui faisant contracter cette union, avait voulu s'assurer dans Théodoric un 
puissant allié contre les entreprises de Clovis, roi des Francs, dont le voisi- 
nage l'inquiétait. Enol3, Gondebaud associa son fils au trône, et le fit cou- 
ronner à Genève. Dès ce jour, Sigismond eut à gouverner spécialement cette 

Les Bourguignons s'établirent d'abord le long de la Vlstule, dans la Prusse. En 407, Ils passbrent la 
Rhin, et entrèrent dans les Gaules. En 413, Gondicaire, leur premier roi, conquit le pays situe' entre la 
Haut-Rhin, le lîhône et la Saône. Peu après, il étendit sa domination; et l'Etat qu'il forma comprenait 
ce qu'on appela depuis le duché de Bourgogne, la Franche-Comté, la Provence, le Lyonnais, le Dauphiné, 
la Savoie, etc. Il régna jusqu'en 463, comme on le voit par sa lettre au pape Hilaire, et par la réponse 
de ce Pape, qui l'appelle son fils, etc. 

Chilpéric, son fils et son successeur, fut zélé catholique. Après un règne de vingt-huit ans, il fut as- 
sassiné avec sa femme, ses fils et son frère Godomar, par Gondebaud, son autre frère, qui avait embrassé 
l'arianisme. Celui-ci mourut en 516, et laissa deux fils, Sigismond et Godomar. Il réforma le code des 
lois bourguignonnes, appelé de son nom loi Gombette. Il fit venir à Genève, où était sa cour, les deux 
filles de son frère Chilpéric. Chrone, l'aînée, prit le voile ; Clotilde, la cadette, épousa Clovis, roi des 
Francs. Celui-ci déclara la guerre à Gondebaud, pour venger la mort de Chilpéric; mais il fit depuis la 
paix avec lui. Clodomir, roi d'Orléans, et ses frères, attaquèrent saint Sigismond, qui fut fait prisonnier 
et mis à mort en 524. Dix ans après, les rois de France partagèrent entre eux le royaume de Bourgogne. 
Gontran, fils de Clotaire 1er, prit le titre de roi de Bourgogne, et régna à Chalon-sur-Saône, quoique 
SIgebert, son frère, possédât une grande partie de ce pays. Childebert, fils de Sigebert, et Thierry II, fils 
de Childebert, prirent le même titre. Il fut éteint en 613; mais Charles, le dernier des fils de l'empereur 
Lothaire, le fit revivre avec celui de roi de Provence, puis do roi d'Arles. La Haute-Bourgogne fut appe- 
lée Franche-Comté, parce qu'elle ne devait que le service militaire. 

Nous voyons les Bourguignons chrétiens et catholiques, peu de temps après qu'ils eurent passé le 
Rhin et qu'ils se furent établis en France. Sozomène met leur conversion vers l'an 317. Il n'est donc pas 
vrai qu'ils tombèrent dans l'arianisme presque aussitôt après avoir embrassé le christianisme. Suivant 
Socrate, Nicéphore, Orose, etc., ils furent zélés catholiques jusqu'à la fin dn \e siècle; ils ne persistèrent 
même dans l'arianisme que durant le règne de Gondebaud, qui fut le troisième de leurs rois. (Voir Mille, 
Abr. chron. de l'Eist. eccl., civ. et littér. de Bourg., an 1771.) 



186 I e * MAI. 

partie des Etats de Bourgogne, qui comprenait l'Helvétie occidentale et la 
Séquanie, avec Genève pour capitale. 

Sigismond, élevé à la dignité royale et éclairé de la lumière de la foi, 
s'appliqua à réparer par ses bonnes œuvres le tort qu'il avait fait à la reli- 
gion par ses erreurs. C'est dans cette vue qu'il commença, dès l'an 515, à 
relever et à agrandir le célèbre monastère d'Agaune 1 . Ce monastère avait 
été fondé, à une époque antérieure, par les religieux de Condat. Mais il 
était, depuis, tombé en décadence, et, à ce moment, des prêtres et des 
laïques y habitaient confusément. Alors, nous dit un chroniqueur du temps, 
saint Maxime, évêque de Genève, exhorta le roi Sigismond à remettre en 
honneur ce lieu, sanctifié autrefois par le martyre de la légion thébaine, et 
à en écarter cette foule de gens de tout sexe et de toute condition, qui y 
avaient établi leur demeure. Il était juste qu'un lieu illustré par le courage 
de généreux athlètes de la foi, ne fût habité que par des hommes consacrés 
à la prière, et dont les vœux appelleraient sur le prince les bénédictions du 
Ciel. Le roi assembla donc un conseil à ce sujet. On y décida que toutes les 
femmes et les séculiers établis à Agaune en seraient exclus, et qu'on y éta- 
blirait une communauté de moines occupés à célébrer nuit et jour les 
louanges de Dieu. 

Grâce à la munificence du prince, le monastère et l'église furent rebâtis 
dans de vastes proportions. Saint Avitus, évêque de Vienne, saint Maxime, 
de Genève, et saint Viventiole, de Lyon, avaient à cœur de relever la vie 
monastique dans ces lieux, et furent les principaux moteurs dans cette en- 
treprise. Sur ces entrefaites le roi Gondebaud mourut (516), et Sigismond, 
élevé sur le trône de son père, brisa les entraves qui pesaient encore sur les 
Eglises de la Gaule, et rendit aux évêques toute la liberté dont ils avaient 
besoin pour assembler des conciles et accomplir de grandes œuvres. Les 
bâtiments du monastère d'Agaune étant terminés, le roi y convoqua, le 1" 
mai 516, une assemblée d'évêques et de seigneurs. On remplaça l'ancienne 
règle par une constitution nouvelle, suivant laquelle les religieux seraient 
exempts du travail des mains et tenus de chanter au chœur sans interrup- 
tion, auprès des reliques vénérées des martyrs thébains. C'est ce qu'on ap- 
pela le laus perennis ou psalmodie perpétuelle. 

Pour remplir cet office, le nombre des religieux devait être considérable. 
On en fit venir de Lérins, de Grigny, de l'Ile-Barbe et de Condat, et on leur 
donna saint Hymnemode pour abbé. Sigismond pourvut à leur subsistance 
avec une libéralité vraiment royale. Il fit rédiger un acte authentique des 
donations qu'il faisait aux moines d'Agaune. 

L'année qui suivit cette donation (517), vingt-quatre évêques, qui appar- 
tenaient aux huit provinces ecclésiastiques de la Bourgogne, se réunirent, 
le 6 septembre, en concile national à Epaone, pour s'entendre sur les ré- 
formes à introduire dans les Eglises de la Gaule. Ce fut après ce concile 
qu'eut lieu la dédicace de la basilique d'Agaune, le 22 septembre, jour de 
la fête des martyrs thébains, et saint Avitus prononça dans cette circons- 
tance un discours dont il ne nous reste que le titre. 

L'Eglise des Gaules reflorissait, grâce au zèle éclairé de ses évêques et à 
la liberté que leur avait rendue Sigismond. Ce prince, depuis sa conversion, 
s'appliquait à faire disparaître l'hérésie de ses Etats, et à y mettre en hon- 
neur le culte du vrai Dieu. C'est le témoignage que lui rendait saint Avitus, 
dans les lettres qu'il lui écrivait souvent. Cependant, cette heureuse harmo- 
nie qui régnait entre le roi Sigismond et les évêques des Gaules, fut un 

U Aujourd'hui S»int-JIaurice-en-Valais. 



SAINT SIGISMOND, ROI DE BOURGOGNE. 187 

instant troublée. Un concile, tenu à Lyon en 518, ayant frappé d'anathème 
un seigneur de la cour, qui avait contracté un mariage incestueux, Sigis- 
mond, trompé par des conseillers perfides, prit la défense de ce courtisan 
et exila les courageux évêques à Sardines. Mais il comprit bientôt que le 
rôle de persécuteur est toujours odieux, et, plein d'admiration pour la 
constance des saints prélats, qui avaient mieux aimé plaire à Dieu qu'aux 
hommes, il les rappela dans leurs diocèses. 

Sigismond gouvernait son peuple avec justice, et tout semblait annoncer 
la prospérité de son règne, lorsqu'un événement tragique vint jeter sur lui 
la honte et le malheur. Ici nous laissons parler Grégoire de Tours : « Sigis- 
mond », dit-il, « ayant perdu sa première femme, Ostrogothe, fille de 
Théodoric, roi d'Italie, dont il avait eu un fils nommé Sigéric, en épousa 
une seconde. Mais celle-ci, selon la coutume des belles-mères, se mit à mal- 
traiter le fils de son mari et à lui susciter des querelles. Or, un jour de fête, 
le jeune homme, reconnaissant sur elle les vêtements de sa mère, lui dit, 
le cœur plein de courroux : Tu n'étais pas digne de porter sur tes 
épaules ces vêtements, qu'on sait avoir appartenu à ta maîtresse, c'est-à- 
dire à ma mère. Transportée de fureur, elle excite alors Sigismond par 
des paroles insidieuses : Ce fils pervers, dit-elle, aspire à s'emparer de 
ion royaume, et se propose, après t'avoir fait périr, d'étendre ses Etats jus- 
qu'en Italie, en se rendant maître du royaume que possédait dans ce pays 
son aïeul Théodoric. Il sait bien que tant que tu vivras, il ne peut accom- 
plir son dessein, et qu'il ne s'élèvera que par ta ruine. Sigismond, excité 
par ces accusations perfides et se laissant aller aux conseils de sa méchante 
femme, devint un cruel parricide. Un jour, sur l'après-midi, comme son 
fils était appesanti par le vin, il lui ordonne d'aller dormir, et, pendant son 
sommeil, on lui passe autour du cou un mouchoir noué sous le menton; 
puis deux serviteurs, tirant chacun un bout de ce mouchoir, l'étranglent 
(522). Aussitôt que cela fut fait, le père, se repentant, mais trop tard, se 
précipita sur le cadavre de son fils, et se mit à pleurer amèrement. On rap- 
porte qu'un vieillard lui dit alors : — C'est sur toi que tu dois pleurer 
maintenant, toi qui, par suite d'un perfide conseil , es devenu un cruel 
parricide ; celui que tu as fait périr innocent n'a pas besoin qu'on le pleure. 
Cependant le roi se rendit au monastère de Saint-Maurice, et y passa un 
grand nombre de jours dans les larmes et dans les jeûnes pour y implorer 
son pardon ». 

Le crime de Sigismond était grand sans doute. Mais ce qui semble en 
diminuer l'horreur, c'est que ce prince, persuadé que son fils était coupa- 
ble, se crut obligé de mettre la raison d'Etat au-dessus des sentiments de 
la nature. Du reste, les remords dont il fut déchiré, les larmes qu'il répan- 
dit, la pénitence à laquelle il se condamna, lui obtinrent grâce devant le 
ciel. Car si Dieu punit son crime par la révolte de ses sujets, il glorifia son 
repentir en illustrant son tombeau par des miracles, et la religion l'honora 
plus tard du titre de saint, comme elle en avait honoré David pénitent et 
Madeleine repentante. 

Sigismond s'humiliait à Agaune, sous la cendre et le cilice, conjurant 
le ciel de tirer vengeance en ce monde du mal qu'il avait fait, et de n'en 
pas réserver la punition après cette vie. Dieu exauça le roi pénitent, et lui 
envoya des disgrâces pour le sauver éternellement. Les princes francs, 
moins touchés de son repentir que frappés de son parricide, crurent l'oc- 
casion favorable pour s'emparer de ses Etats. Ils espéraient que les grands 
du royaume de Bourgogne, irrités contre leur roi, ne prendraient point sa 



188 i" MAI. 

défense, et que Théodoric, saisi d'horreur en apprenant la mort de son 
petit-fils, abandonnerait Sigismond à la vengeance des princes et à la jus- 
tice de Dieu. La reine Clotilde elle-même excitait ses enfants à venger 
contre les Bourguignons la mort de son père Chilpéric, que Gondebaud 
avait fait mourir. Sigismond, réveillé par ces bruits de guerre, sort de sa 
retraite et vient à Lyon. Pour intéresser à sa cause le plus puissant des fils 
de Clovis, Thierry, roi d'Austrasie, il lui avait donné en mariage sa fille 
Suavegothe. En conséquence, Thierry resta neutre dans cette guerre. Mais 
les fils de Clotilde, Glodomir, Glotaire et Ghildebert, étaient déjà en cam- 
pagne avec une puissante armée. Ils présentèrent la bataille à Sigismond 
et à son frère Gondemar. Ces deux princes, trop faibles pour soutenir l'at- 
taque des Francs, furent aussitôt mis en déroute. Gondemar parvint à se 
sauver. Mais Sigismond, ayant essayé de fuir vers Agaune pour y chercher 
un asile, fut poursuivi par ses propres sujets, qui se joignirent aux Francs. 
Découvert dans un lieu nommé Versallis l , où il s'était revêtu d'un habit de 
moine, il fut pris et livré à Glodomir, qui fit emmener à Orléans ce roi in- 
fortuné, avec sa femme et ses deux jeunes fils (523). 

Cependant, la plupart des soldats bourguignons étaient restés fidèles à 
la cause de leur prince. Gondemar les rallie, et veut encore une fois tenter 
la fortune à la tête de cette armée. Il attaque les Francs, les refoule sur 
leurs terres, leur reprend leur conquête et se fait proclamer roi de Bour- 
gogne. Mais cette victoire fut aussi peu durable qu'elle avait été rapide. 
« Clodomir », dit Grégoire de Tours, a se disposant à marcher de nouveau 
contre les Bourguignons, résolut de faire mourir Sigismond. Le bienheu- 
reux Avitus, abbé de Saint-Mesmin de Micy, à deux lieues environ d'Or- 
léans, prêtre fameux dans ce temps-là, lui dit à cette occasion : — Si, tour- 
nant tes regards vers Dieu, tu changes de dessein, et si tu ne souffres pas 
qu'on tue ces gens-là, Dieu sera avec toi, et tu obtiendras la victoire ; mais 
si tu les fais mourir, tu seras livré toi-mêmo aux mains de tes ennemis, et 
tu subiras leur sort : il arrivera à toi, à ta femme et à tes fils ce que tu 
auras fait à Sigismond, à sa femme et à ses enfants. Mais Clodomir, mépri- 
sant cet avis, répondit à Avitus : — Ce serait une grande sottise de laisser 
un ennemi chez moi quand je marche contre un autre : car l'un m'attaque- 
rait par derrière, et l'autre de front, et je me trouverais jeté entre deux 
armées. La victoire sera plus sûre et plus facile si je les sépare l'un de 
l'autre. Le premier une fois mort, il sera aisé aussi de se défaire du se- 
cond ». Il livra donc au glaive Sigismond, avec sa femme et ses deux fils, 
et les fit jeter dans un puiLs, près de Coulmiers, village du territoire d'Or-, 
léans (524). 

Telle fut la fin tragique de ce prince, dont la mort fut bientôt suivie de 
la ruine définitive de son royaume.- En effet, Clodomir, après le meurtre de 
Sigismond, se dirigea contre les Bourguignons, qu'il attaqua près du village 
de Véséronce, entre Vienne et Belley. Il fut tué dans la mêlée. Mais ce 

1. Les Bollandistes ont pensé que Versallis, l'endroit oîi saint Sigismond se réfugia, était dans le voi- 
sinage de Lyon. Mais, d'après une histoire manuscrite de l'abbaye d'Agaune, ce lieu est situé au-dessus 
du rocher qui couvrait ce monastère, et s'appelle encore Verossa. C'est là que Sigismond se retira après 
sa défaite. Il y vécut quelque temps en ermite, se fit couper les cheveux et prit l'habit religieux. Quelques 
Bourguignons vinrent l'y trouver, et, feignant d'être touchés de son malheur, lui conseill rent de se re- 
tirer au monastère. Sigismond écouta leur conseil ; mais quand il arriva aux portes d'Agaune, il fut in- 
vesti par ses ennemis et conduit à Clodomir, qui tenait déjà la reine de Bourgogne et ses deux fils pri- 
sonniers à Orléans. 

L'ermitage de Verossa continue à être habité, même de nos jours, par un solitaire : il n'est pas un 
pèlerin ni un touriste qui ne fasse l'ascension du rocher. Près de l'ermitage est une chapelle très-propietto 
où l'on se sent élevé entre ciel et terre et où il fait bon prier. 



SAINT MARCULPHE OU MARG0UL, ABBÉ. 189 

malheur, loin d'abattre les Francs, exaspéra leur courage, et, selon Gré- 
goire de Tours, ils mirent en fuite Gondemar, écrasèrent les Bourguignons, 
et soumirent tout le pays à leur pouvoir. 

CULTE ET RELIQUES DE SAINT SIGISMOND. 

La mort violente de Sigismond parut une expiation suffisante de ses fautes, et les peuples que 
sa chute avait révoltés ne songèrent plus qu'à la pénitence qu'il en avait faite. Peut-être, dit un 
historien, si tout son règne eût été sans tache, il n'aurait servi le Seigneur ni avec assez d'humi- 
lité, ni avec assez de crainte. On lui donna, selon la coutume de ce temps, le titre de Martyr, 
qu'on attribuait aux saints immolés pour une cause quelconque. Son corps, ceux de sa femme et 
de ses enfants, restèrent trois ans dans le puits de Couturiers, et pendant ce temps, disent ses 
Actes, on y vit souvent une lampe miraculeusement allumée. Les peuples accoururent à ce lieu 
pour y vénérer le saint roi ; et il plut à Dieu d'y opérer des miracles par l'intercession de saint 
Sigismond. On y bâtit, dans la suite, une chapelle, et les maisons qui s'élevèrent peu à peu autour 
de ce sanctuaire, formèrent un village qui, dès le temps de Charles le Chauve, s'appelait le Puits 
de saint Sigismond, ou simplement Saint-Sigismond. On y construisit également un prieuré de 
l'Ordre de Saint-Benoit, dont la collation appartenait à l'abbé de Saint-Mesmin. 

Mais c'est surtout à Agaune que le culte de saint Sigismond fut en honneur. Ambroise, abbé 
de ce monastère, avec l'aide d'Ansémonde, seigneur bourguignon, qui avait toujours été fidèle au 
roi, obtint du roi Thierry la permission de retirer son corps du puits de Coulmiers. 11 le fit trans- 
porter à Agaune, où on l'ensevelit honorablement dans l'église de Saint-Jean-1'Evangéliste. C'est 
là que les fidèles vinrent implorer la protection du roi pénitent, et les grâces qu'on y obtient, 
écrivait Grégoire de Tours, sont une preuve qu'il est mis au nombre des Saints. On y célébrait 
une messe spéciale en son honneur, et on l'invoquait particulièrement pour être délivré des atteintes 
de la fièvre. Le culte de saint Sigismond est très-répandu dans la Savoie, qui avait fait partie de son 
royaume de Bourgogne. Saint-Sigismond-sur-Aime, Saint-Sigismond, près d'Albertville (diocèse de 
Tarentaise), Saint-Sigismond près d'Aix-les-Bains (Chambéry), Saint-Sigismond, près de Cluses 
(Annecy), passent pour être contemporains de l'époque burgonde ; on y trouve une assez grande 
quantité d'antiquités romaines. 

Quelques reliques de saint Sigismond furent successivement transportées à Notre-Dame des 
Ermites, en Suisse, et à Prague, en Bohème, où l'on célébrait sa fête le 11 mai, sous le rite 
double de seconde classe. Ce fut l'empereur Charles IV qui, l'an 1366, fit transporter à Prague le 
chef de saint Sigismond. A Agaune, elles étaient conservées dans une châsse d'argent, avec celles 
des fils du saint roi, Giscalde et Gondebaud. Une de ses reliques est au Carmel d'Amiens. 

Le nom de Sigismond est inscrit dans les plus anciens Martyrologes, et en particulier dans le 
Martyrologe romain. Sa fête, célébrée dans un grand nombre d'églises de Bohême, d'Allemagne, 
d'Italie (Crémone), d'Espagne, de Suisse, etc., l'est aussi depuis longtemps dans le diocèse de 
Besançon, sous le rite double (30 avril). — Les attributs de saint Sigismond dans les arts sont une 
église qu'il porte sur la main, et la figure d'un puits. Son genre de mort explique ce dernier sym- 
bole, et la fondation de l'abbaye de Saint-Maurice, le premier. 

Voir l'épitaphe de la mère de saint Sigismond, dans Ducliesne, t. i ,r ; consulter en outre, sur les di- 
vers événements qui se rapportent à la vie de saint Sigismond : Grég. de Tours, De miraculis S. Juliani, 
c. 7 et 8 ; Ilist. des Francs, 1. m, c. 5 ; De gloria Martyr., 1. I er , c. 75 ; Epitome, c. 34 ; les œuvres de 
saint Agobard, de Lyon, et de saint Avite, de Vienne ; Frodoard, Ilist. de Reims, 1. n ; Dom Plancher, 
Eist. de Bourgogne, passim ; la Chronique de Sigebert et V Histoire de France d'Aimoin ; Ch. de Saussaye, 
Annales de l'église d'Orléans ; le Sacramentaire gallican, édité par Mabillon, qui donne la Messe propre 
de saint Sigismond; le Missel de Trague du sv e siècle, où l'on trouve une belle prose en son honneur; les 
Bollandistes au 22 septembre, et enfin la Vie des Saints de Franche-Comté, Besançon, 1856. 



SAINT MARCULPHE, 

PREMIER ABBÉ DE NANTEUIL , AU DIOCÈSE DE CODTANCES 
558. — Pape : Pelage I e ». — Roi de France : Clotaire I". 

Saint Marculphe, appelé aussi Marcou ou Marcoul, naquit à Bayeux, de 
parents considérables par leur noblesse, mais plus illustres encore par 



190 1" MAI. 

ieur piété. Aussitôt qu'il se vit en état de disposer de ses biens, il en fît si 
bonne part aux pauvres et aux orphelins, que, pratiquant à la lettre le con- 
seil de l'Evangile, il ne se réserva rien que la Providence. Il quitta même le 
pays de sa naissanee pour aller étudier la vertu dans l'école de saint Posses- 
seur, évêque de Coutances. 

Il travailla à la perfection sous un si bon maître, jusqu'à l'âge de trente 
ans, à l'imitation de Notre-Seigneur, qui mena autant de temps une vie 
cachée avant de prêcher. Mais lorsqu'il eut cet âge, saint Possesseur l'or- 
donna prêtre et l'établit missionnaire de son diocèse. Marcoul s'en acquitta 
avec tant de zèle et d'édification, qu'on le regardait comme un ange des- 
cendu du ciel, pour enseigner la science des Saints. Il autorisait sa doctrine 
par la sainteté de sa vie, qui n'était qu'un jeûne continuel, car il ne man- 
geait que du pain d'orge avec des herbes crues. Son habit était un rude 
cilice couvert de peaux de mouton. On eût pu le prendre pour un nouveau 
saint Jean-Baptiste : aussi se retirait-il, à son exemple, dans les déserts, où 
il passait des quarantaines entières avec deux autres serviteurs de Dieu, 
nommés Domard et Griou, qu'il s'était associés : ils se rendirent si parfaits 
imitateurs de ses vertus, qu'ils méritèrent d'entrer dans le ciel le même 
jour que leur maître. 

Tandis que le Saint vivait ainsi dans sa solitude, Dieu lui envoya un ange 
qui lui dit d'aller vers Childebert I er , roi de France et fils du grand Clovis, 
pour lui demander un petit lieu appelé Nanteuil, près de la ville de Cou- 
tances, sur le bord de la mer, afin d'y bâtir un monastère en faveur de ceux 
qui voudraient mener une vie plus parfaite, et se consacrer au service de 
Dieu le reste de leurs jours. Saint Marcoul, obéissant à cette voix, se rendit 
aussitôt à Paris ; il y arriva lorsque le roi entendait la messe en sa chapelle, 
avec la reine Ultrogothe, son épouse. N'osant paraître avec ses pauvres 
habits devant la majesté royale, il se retira dans un coin de la chapelle, en 
attendant qu'il plût à Dieu de découvrir sa venue ; ce qui se fit par un mi- 
racle : quelques démoniaques assistaient à la messe ; les démons, qui les 
possédaient, s'écrièrent effroyablement: a Marcoul, serviteur de Jésus- 
Christ, aie pitié de nous, parce que ta présence nous tourmente ». Ces cris 
surprirent extrêmement toute la cour : le roi fit chercher parmi tous les 
assistants celui qui s'appelait Marcoul. Le Saint, ainsi découvert, rendit 
compte à Childebert de son voyage, et lui en dit le sujet. Le roi l'approuva 
et lui promit aide et protection ; mais il le pria aussi de chasser les démons 
des corps de ces possédés. Alors le Saint, se confiant en la bonté de Dieu, 
et ne doutant point qu'il ne l'assistât en une occasion où il s'agissait de sa 
gloire, se prosterna à terre et, levant les mains et les yeux au ciel, il implora 
tout haut sa miséricorde pour ces pauvres affligés. Ensuite, faisant le signe 
de la croix sur eux, il commanda aux esprits malins d'en sortir ; ils en sor- 
tirent aussitôt, les laissant à demi morts. Mais, peu de temps après cette 
heureuse délivrance, ils se relevèrent en parfaite santé. 

Cette merveille ravit toute la cour ; chacun admirait la puissance de 
Dieu et les mérites de son serviteur. Le roi, très-content d'avoir fait une si 
heureuse rencontre dans son royaume, et trouvé, parmi ses sujets, un si 
saint personnage, lui fit délivrer le brevet de la donation qu'il lui faisait de 
la terre de Nanteuil ; il le conjura même de venir souvent à la cour, et de 
lui demander hardiment tout ce dont il aurait besoin pour l'établissement 
de sa maison, et pour la subsistance de ses religieux. Enfin, il le fit conduire 
par un seigneur illustre, appelé Léonce, auquel il donna l'intendance des 
bâtiments de ce nouveau monastère. 



SAINT MARCULPHE OU MARCOUL, ABBÉ. 191 

Marcoul se contenta de construire d'abord un oratoire avec quelques 
cellules. Il s'y renferma aussitôt avec ses disciples, dont le nombre augmen- 
tait de jour en jour. Il leur apprit à ne rien posséder qu'en commun, cha- 
cun ne s'attribuant en propre que ses défauts et ses péchés ; à fuir l'oisiveté, 
à s'occuper sans relâche à la prière, à la lecture, au travail des mains. Il 
s'appliqua surtout à faire revivre en eux l'esprit des premiers chrétiens, 
unis si étroitement, qu'ils n'avaient qu'un cœur et qu'une âme. Pour lui, les 
austérités communes ne suffisaient pas : il allait passer le Carême dans une 
île voisine de Nanteuil ; il avait pour demeure une espèce de hutte qu'il 
avait construite lui-même. Il restait plusieurs jours sans manger; il cou- 
chait sur la terre nue ; une pierre était son chevet. 

Il permit aux plus fervents de ses disciples de l'imiter ; ils passèrent dans 
l'île de Jersey pour y mener la vie anachorétique : Marcoul vint les y re- 
joindre. Pendant qu'il séjournait dans cette île, des pirates anglo-saxons y 
firent une descente pour la ravager. Les habitants, qui n'étaient que trente, 
désespérant de résister à cette invasion, vinrent se jeter aux pieds de 
l'homme de Dieu, et le prièrent de les défendre. Il leur promit le secours 
de Dieu, leur rendit le courage et les exhorta à courir en armes sur les 
ennemis. Ils obéissent, attaquent les pirates, les enfoncent et les extermi- 
nent tous jusqu'au dernier. En reconnaissance de ce service, le seigneur de 
l'île en donna la moitié à Marcoul, qui y fonda un monastère. Il fit encore 
d'autres établissements semblables, avec le secours du roi Ghildebert et de 
la reine Ultrogothe : Dieu l'aidait encore plus par des miracles. 

Nous n'en ferons point le détail : nous nous contenterons d'en rapporter 
deux. Un seigneur, nommé Gênais, le vint trouver à Nanteuil avec un de ses 
enfants qui avait été mordu par un loup enragé ; il était déchiré par tout le 
corps, et Ton n'attendait plus que l'heure de sa mort. Le Saint, touché de la 
douleur du père et des plaies du fils, le guérit parfaitement par le signe de la 
croix. Faisant un second voyage à la cour, pour obtenir la confirmation des 
donations faites à ses monastères, il se reposa sur le bord de l'Oise : un lièvre, 
pressé des chiens, se réfugia sous son habit ; mais les chasseurs ayant obligé 
le Saint de le lâcher, ce pauvre animal se sauva, tandis que les chiens et les 
chevaux demeurèrent immobiles. Un de ces cavaliers voulut pousser le 
sien à force d'éperons ; mais il fut renversé par terre et dangereusement 
blessé. Marcoul, malgré les injures qu'il en avait reçues, s'approcha de lui, 
et, faisant le signe de la croix sur ses plaies, le guérit aussitôt entièrement. 

Le roi, alors à Gompiègne, sachant, par le bruit de ce miracle qui s'é- 
tait répandu à la cour, que le Saint venait, alla au-devant de lui pour le 
recevoir, le fit loger dans son palais, confirma, par de nouvelles lettres-pa- 
tentes, les donations qu'il lui avait faites à son premier voyage ; et, après 
avoir recommandé à ses prières sa personne, son épouse, la reine Ultrogothe, 
et les princesses, ses filles, et tous ses Etats, il reçut sa bénédiction, et enfin 
lui permit de s'en retourner à son abbaye de Nanteuil. Le Saint n'y fut pas 
plus tôt arrivé que, se trouvant dans une extrême faiblesse, il fut contraint 
de se mettre au lit. Il fut visité par toutes les personnes considérables de la 
province, et particulièrement par saint Lô, évêque de Goutances, qui re- 
grettait toujours la perte que son diocèse allait faire par la mort d'un si 
saint homme, dont il recevait tant de secours ; il lui administra les derniers 
sacrements et l'assista jusqu'à sa dernière heure, qui arriva le 1" mai, vers 
le milieu du vi° siècle. 

Saint Domard et saint Criou, ses deux fidèles compagnons, moururent 
aussi le même jour et à la même heure que lui. Et, comme ils s'étaient 



192 1" MAI. 

tous trois parfaitement aimés durant leur vie, ils furent mis dans un même 
tombeau, à Nanteuil, afin qu'ils ne fussent pas séparés après leur mort. 

Quelques années après, saint Ouen, archevêque de Rouen, faisant la 
visite des diocèses suffragants de sa métropole, fut supplié parHervin, abbé 
de Nanteuil, de transférer le corps de saint Marcoul en un lieu plus hono- 
rable, à cause de la quantité de miracles qui se faisaient par son interces- 
sion. Comme le saint archevêque voulait par dévotion en prendre quelques 
reliques, on entendit distinctement dans l'église une voix du ciel qui disait : 
« Prends de toutes les parties du corps du bienheureux Marcoul celle que tu 
voudras, mais garde-toi bien de toucher à sa tête ». 

C'est à ce Saint que nos rois très-chrétiens se reconnaissaient redevables 
du pouvoir qu'ils avaient de guérir les écrouelles ; de là vient qu'après avoir 
été sacrés à Reims, ils allaient faire une neuvaine à Gorbeny, au diocèse de 
Laon, dans l'église qui lui est dédiée, et où l'on conserve encore une partie 
de ses reliques. Le chef fut volé vers 1637. 

Des parcelles des reliques de saint Marcoul avaient aussi été transportées 
pendant les guerres des Normands de l'abbaye de Nanteuil en la ville de 
Mantes, au diocèse de Chartres, avec les corps de saint Domard et de saint 
Criou, et déposées dans la principale église dédiée à la Sainte Vierge, où les 
miracles continuaient à s'opérer plus particulièrement pour la guérison des 
écrouelles : ce que l'on peut voir en sa vie que Simon Faroul, doyen et 
officiai de Mantes, a composée. 

On représente saint Marcoul : 1° touchant le menton ou le cou d'un sup- 
pliant à genoux devant lui, pour indiquer qu'on l'invoque contre les 
écrouelles ; 2° bénissant un pain et le donnant à une pauvresse ; or, comme 
cette pauvresse était le diable déguisé sous les traits d'une femme, la béné- 
diction du saint homme mit en fuite le tentateur ; 3° confirmant à Louis XIV 
le pouvoir de guérir les scrofuleux: ce prince les touchait lesjoursoùil avait 
communié; 4° à Paris, sur la place Maubert (Maître Albert), on invoquait 
autrefois saint Marcoul conjointement avec saint Cloud, contre les maladies 
de la peau en général, dartres, scrofules, etc. C'est pourquoi ces deux Saints 
se trouvent quelquefois réunis dans les vieilles estampes. 

Le plantain qui est recommandé pour le pansement des plaies scrofu- 
leuses est vulgairement nommé Herbe de saint Marcoul. 

Le martyrologe d'Usuard et celui des Saints de France par Du Saussay 
marquent sa fête le 1 er mai. 

PÈLERINAGE DE SAINT-MARCOUL, A CORBENY (aisne). 

Le pèlerinage de Saint-Marconi, à Corbeny, a été une des illustrations du diocèse de Laon, 
maintenant réuni au diocèse de Soissons (Aisne). 

Ce pèlerinage a pour objet le culte de saint Marcoul, abbé de Nanteuil, au diocèse de Cou- 
tances : il avait vécu dans le cours du vi« siècle, et sa sainteté et son crédit près de Dieu lui 
avaient concilié la vénération de Childebert I er . Les courses perpétuelles des Normands, qui infes- 
taient souvent l'ancienne Neustrie, avant la cession perpétuelle qui leur fut faite de cette pro- 
vince, avaient obligé les moines de Nanteuil à chercher un asile plus sur pour eux-mêmes et pour 
les reliques du saint abbé, qu'ils emportèrent avec eux comme leur plus précieux trésor. Ils furent 
accueillis dans la maison royale de Corbeny par Charles le Simple, et ils s'y fixèrent avec leur 
précieux trésor. 

Dix ans après, la nouvelle fondation, enrichie par les dons de Frédérune, épouse de Charles le 
Simple, fut réunie à l'abbaye de Saint-Remi de Reims, à laquelle elle appartint comme prieuré 
jusqu'à la Révolution française. 

Les miracles multipliés obtenus par l'intercession de saint Marcoul attirèrent à Corbeny le 
concours des peuples. Une des circonstances dans lesquelles éclata le plus la confiance des fidèles 



SAINT MARCULPHE OU MARCOUL, ABLÉ. 193 

envers saint Marcoul fut le transport des saintes reliques dans les principales villes de la contrée, 
l'an H 02. Corbeny ayant été pillé et réduit à une grande misère par les vexations du fameux 
Thomas de Marie, les moines prirent, selon l'usage de ce siècle, la résolution de porter de ville en 
ville le corps de leur saint Patron, et de recueillir des aumônes qui leur permissent de relever le 
monastère et de se procurer à eux-mêmes la subsistance nécessaire. Après avoir été reçus avec 
un grand empressement à Reims et à Châlons, ils allèrent à Soissons en passant par Braine. Leur 
séjour à Péronne fut marqué par des grâces nombreuses accordées à la piété des fidèles. « Nous 
ne pouvons pas », dit l'auteur contemporain à qui nous devons le récit de ce voyage, « énumérer 
toutes les guérisons du Saint. On plaça, hors de la ville, une croix dans un lieu où les moines de 
Corbeny s'étaient arrêtés, et présentement encore, le Seigneur y accorde des faveurs multipliées 
aux malades qui recourent à l'intercession de son serviteur ». Ils revinrent par Vermand, Ribemont, 
Franqueville (Francorum Curtis), Vaux-sous-Laon, etc. Cette narration, insérée par Mabillon dans 
les Actes des Saints de l'Ordre de Saint-BenoîL sect. iv, part. 4, a été suivie par les auteurs 
du Gallia christiana, t. IX, p. 242. 

Mais ce qui rendit surtout ce lieu célèbre, ce fut la grâce singulière attribuée aux rois de 
France de guérir les écrouelles, par une vertu qu'on croit plus généralement leur avoir été com- 
muniquée par le pouvoir du saint abbé. Car, quoique quelques auteurs aient voulu attribuer ce 
don à la vertu du saint chrême, dont les rois étaient oints dans la cérémonie de leur sacre, des 
preuves nombreuses, et la conduite des rois eux-mêmes portent a l'attribuer à l'intercession de 
saint Marcoul. Le savant pape Benoit XIV, après avoir montré qu'il y a des grâces miraculeuses 
qui ne sont pas accordées à raison de la sainteté de celui qui en est l'instrument, donne pour 
exemple le privilège qu'ont les rois de France de guérir les écrouelles, non par une « vertu qui 
leur est innée, mais par une grâce qui leur a été donnée gratuitement (c'est-à-dire indépendam- 
ment de leurs vertus), soit lorsque Clovis embrassa la foi, soit lorsque saint Marcoul l'obtint de 
Dieu pour tous les rois de France ». (Bened. XIV, de Canoniz. sanct., lib. iv, c. 3 , n° 21.) Dans 
ces circonstances donc, c'est plutôt la foi, la confiance et l'humilité du malade qui est exaucée de 
Dieu, que le désir de celui qui est l'instrument de sa miséricorde. Quoi qu'il en soit, il est 
démontré, par les registres mêmes de la Cour des comptes, que tous les rois de France, au moins 
depuis saint Louis jusqu'à Louis XIII inclusivement, firent ce pèlerinage avant de toucher les 
malades, et tout porte à penser que saint Louis n'a fait en cela que suivre l'exemple de ses pré- 
décesseurs. Ainsi, selon l'ancienne coutume, après que le roi avait été sacré à Reims, il se ren- 
dait en pèlerinage à Corbeny; les moines allaient à sa rencontre, et lui remettaient entre les mains 
la tête de saint Marcoul, que. le prince portait lui-même jusqu'à l'église et replaçait sur l'autel. Le 
lendemain, le roi, après avoir entendu la messe et avoir prié, touchait le visage des malades, en 
faisant sur eux le signe de la croix et en prononçant ces paroles : « Le roi te touche, Dieu te 
guérit ». Les malades devaient faire une neuvaine, pendant laquelle ils devaient jeûner. « C'est 
la vérité », dit un très-ancien auteur qui donne ces détails, « que c'est de cette manière que 
d'innombrables malades ont été guéris par les rois de France ». 

Nous croyons devoir ajouter ici quelques témoignages, choisis entre un grand nombre d'autres, 
qui feront voir comment cette croyance ancienne s'est conservée à travers les âges. Guilbert, abbé 
de Nogent, qui mourut en 1124, parle ainsi, dans un livre qu'il a composé sur les Gages des 
Saints : « Nous voyons notre seigneur le roi Louis (le Gros) opérer le prodige accoutumé. Oui, 
étant moi-même à côté du roi, j'ai vu ceux qui souffraient des écrouelles au cou, ou dans d'autres 
parties du corps, accourir en foule (catervatim), pour qu'il les touchât ou fit sur eux le signe de 
la croix, ce que le prince faisait avec humilité et bonté. Son père, Philippe, avait obtenu la gloire 
du même miracle, mais il l'avait perdue par je ne sais quelles fautes ». Philippe était monté sur 
le trône en 1060. 

Non-seulement on sait, par les registres de la Cour des comptes, que saint Louis a accompli le 
pèlerinage de Corbeny ; mais Guillaume de Nangis, auteur contemporain de sa Vie, ajoute « que 
le pieux roi avait coutume, lorsqu'il touchait les malades scrofuleux, pour la guérison desquels 
Dieu a accordé aux rois de France une grâce singulière, d'ajouter aux paroles usitées le signe 
de la croix, qu'avaient omis plusieurs de ses prédécesseurs, parce qu'il désirait que la guérison fût 
attribuée à ce signe salutaire ». 

« Philippe le Bel, approchant de la mort, fit appeler Louis le Hutin, son fils aîné, lui apprit la 
manière de toucher les malades, en lui montrant que, selon l'Ecriture, Dieu n'exauce pas les vicieux... 
(Dutillet, Recueil des rois de France.) 

« Louis XII, ce roi dévot sans hypocrisie, qui se réconciliait à Dieu par la confession sept à 
huit fois par an, usait, en ces rencontres, de la grâce de guérir les écrouelles ». (Histoire de 
Louis XII, par Cl. de Seyssel.) 

Voici ce que porte une ordonnance donnée par François I", en 1542 : « Au retour de notre 
sacre de Reims, en allant à l'église de M. Saint-Marcoul de Corbeny, où nous et nos prédécesseurs 
avons coutume d'aller faire nos oblations, et révérer le précieux corps dudit saint Marcoul, pour 
le très-excellent privilège de la guérison des écrouelles, qu'il a plu au Créateur miraculeusement 
impartir à nous et nos prédécesseurs par le toucher et le signe victorieux de la croix, par le moyen 
duquel survient ladite guérison, etc. » 

Vibs des Saints. — Tome V. 13 



194 1" MAI. 

André Laurent, médecin et conseiller du roi, dans un livre sur cette prérogative de nos rois, 
qu'il publia, en 1609, du vivant de Henri IV, assure que ce prince touchait et guérissait plus de 
quinze cents malades par an. 

Louis XIV fut le premier, depuis saint Louis, qui n'ait pas fait le voyage de Corbeny. La guerre 
désolait la Picardie en 1654, année de son sacre, et l'on craignit d'exposer la personne du monar- 
que. On apporta les reliques de saint Marconi à l'abbaye de Saint-Remi de Reims ; on commença la 
neuvaine, et, après avoir communié, le jeune roi toucha les malades, réunis au nombre de plus de 
deux mille dans le jardin de l'abbaye. La chose se passa de même au sacre de Louis XV. 

Voici comment Louis XVI s'exprima en 1772 : « Chers et bien-aimés, nous avions espéré nous 
rendre à Saint-Marcoul, après la cérémonie de notre sacre, et remplir, en ce pèlerinage, à l'exemple 
de nos prédécesseurs, les œuvres de piété chrétienne ; mais l'intendant de la province de Cham- 
pagne s'est rendu près de nous, pour nous représenter que les chemins étaient impraticables et le 
passage des rivières peu sûr (par le lac de Berry). Nous avons voulu nous rendre aux remontrances 
de la province sur les inconvénients de ce voyage. Cependant, ne voulant manquer à aucune des 
dévotions qui s'observent en pareille occasion, nous ordonnons que la châsse de saint Marcoul soit 
apportée dans l'église de Saint-Remi ; vous donnant avis que nous nous y rendrons le 14 de ce 
mois, pour remplir toutes les pratiques de piété et de charité pratiquées par les rois nos prédé- 
cesseurs, etc. » 

Quand Charles X fut sacré, en 1825, les reliques furent encore apportées et déposées à l'hos- 
pice de Saint-Marcoul, à Reims ; la neuvaine s'y fit, et le roi toucha les malades qui lui furent 
présentés *, Le respectable abbé Desgenettes, qui est mort curé de Notre-Dame des Victoires, à 
Paris, se donnait comme témoin des guérisons alors opérées sous ses yeux. 

On ne s'étonnera pas, sans doute, que, après tant de preuves de leur confiance en saint Marcoul, 
les rois de France aient comblé de dons et de privilèges le pays et le prieuré de Corbeny, ainsi 
que les confréries dont il était le centre. 

Du reste, ce n'est pas seulement pour la guérison des éerouelles qu'a été fréquenté de torit 
temps le pèlerinage de Corbeny, mais aussi pour celles des autres maladies, « guérison que, selon 
le témoignage des auteurs du Gallia christiana, les suffrages de saint Marcoul obtiennent souvent, 
lors surtout que la prière est accompagnée d'une vive foi et de la confession sincère d'un cœur 
pénitent ». — Antiquités religieuses du diocèse de Soissons et Laon,par M. Lequeux, chanoine 
de Paris, ancien supérieur du séminaire et vicaire-général, t. I er , p. 183 et suivantes. 

Voiries Actes de saint Marconi, avec les notes du Père Papebroch; Mabillon, Sasc. 4, Ben. part. 2; la 
Gallia christ, nova, t. ix, p. 919; et Trigan, Eist. ecclés. de Normandie, p. 87, 88, 89, 90, 92, 123, 263. — 
Voir aussi Histoire du pèlerinage de Corbeny, par M. l'abbé Blatt. 



SAINT BRIEUG, EVEQUE EN BRETAGNE 



vie ou vu» siècle. 



Saint Brieuc était originaire de la Grande-Bretagne, dans le pays nommé 
alors Regio Coritiniana, et qui est, d'après le docteur Jean Lingard, le même 
que nous appelons aujourd'hui Cardigan. Il naquit comme une rose entre 
les épines, de parents qui n'étaient pas encore chrétiens. Mais un ange leur 
apparut, comme autrefois au père et à la mère de Samson, et les avertit de 
quitter le culte des faux dieux, afin d'être les dignes parents du fils que le 
vrai Dieu leur voulait donner. Il leur dit aussi qu'ils le devaient appeler 
Brieuc ; nom qui, selon les racines de la langue hébraïque, signifie béni de 
Dieu. Comme ils virent en lui de grandes inclinations pour le bien, sachant 
que saint Germain, abbé de Saint-Symphorien, hors les portes d'Autun, en 
France, avait assemblé une belle école, où il instruisait les enfants avec un 
merveilleux succès, ils le lui envoyèrent, selon l'ordre qu'ils en reçurent 
du ciel, par le ministère du même ange. 

1. On trouvera dans l'Ami de la religion, t. xiv, le précis de ce qui se passa à l'hospice de Saint- Liar- 
eoul, et le procès-verbal relatif à la guérison de plusieurs malades. 



SAINT BRIEUC, ÉVÈQUE EN BRETAGNE. 195 

Cet enfant étant à une si bonne école, paraissait, entre ses compagnons, 
comme un soleil au milieu des étoiles, tant par l'éclat de ses vertus, que 
par les grands miracles que Dieu opérait par son moyen. A peine âgé de dix 
ans, il rencontra des lépreux en allant chercher de l'eau à une fontaine ; 
n'ayant rien pour leur faire l'aumône, il leur donna sa cruche ; mais en 
ayant été repris, comme d'une chose contraire à l'obéissance, il eut recours 
à la prière ; Dieu lui envoya miraculeusement un autre vase, beaucoup plus 
beau que celui qu'il avait donné. Ainsi son saint Abbé fut confirmé dans la 
pensée qu'il avait déjà que ce jeune enfant serait un jour un grand serviteur 
de Dieu ; du reste, quand on le lui avait présenté pour la première fois, il 
avait aperçu une colombe, blanche comme la neige, qui se vint reposer sur 
sa tête, pour marquer la pureté et la sainteté de son âme. Il fit encore d'au- 
tres merveilles à cet âge ; on rapporte qu'il délivra, par sa prière, un homme 
possédé du démon. 

Saint Germain étant invité par le roi Childebert I e * à venir à Paris, y 
amena avec lui cet illustre disciple, dont les vertus lui étaient parfaitement 
connues. Et, depuis, étant évêque de Paris, il l'ordonna prêtre et le fit son 
aumônier 1 . 

Ce zélé serviteur de Dieu, méditant toujours de plus hauts desseins, et 
ne voulant point mettre de bornes à ses vertus, eut la pensée de retourner 
au pays de sa naissance, afin d'y éclairer ceux qui croupissaient encore dans 
les ombres de la mort, et de donner la vie de l'âme à ceux dont il avait reçu 
celle du corps. Il communiqua cette résolution à saint Germain, qui l'ap- 
prouva et lui donna d'autres religieux pour l'accompagner et l'assister dans 
une si belle entreprise. Il partit donc de Paris, après avoir reçu sa bénédic- 
tion épiscopale, et s'en alla arborer la croix de Jésus-Christ et l'état monas- 
tique dans la Grande-Bretagne, et particulièrement dans la province de 
Coritanie, où il arriva heureusement, après avoir essuyé une furieuse tem- 
pête, qu'il calma par la force de ses prières. Il y prêcha la doctrine de l'E- 
vangile et baptisa ses parents et la plupart de ses compatriotes. Notre-Sei- 
gneur confirma encore sa parole par une infinité de miracles ; car if délivra 
le pays de la famine et de la peste, guérit plusieurs malades désespérés, 
préserva de la rage une personne qui, mordue par un chien enragé, com- 
mençait à ressentir les atteintes de ce mal ; remit une cuisse rompue, rejoi- 
gnit le pouce à un charpentier qui se l'était coupé, rendit la vue à un aveugle 
et opéra une foule d'autres merveilles. Il planta aussi des croix par toute la 
province, bâtit des églises, érigea des monastères et les peupla de religieux, 
auxquels il donna la règle qu'il avait pratiquée en France sous saint Ger- 
main ; enfin, il n'omit rien de ce qu'il jugea nécessaire pour la gloire do 
Dieu et pour le salut des âmes. 

Les affaires de la religion étant bien établies en Angleterre, le Saint, 
inspiré de Dieu, repassa la mer et s'en vint en la Basse-Bretagne, dite autre- 
ment Armorique. Il prêcha d'abord dans le paysdeTréguier, dont il convertit 
le comte nommé Conan ; avec le secours de ce prince, il bâtit le monastère de 
Landebaëron. Plus tard, laissant le gouvernement de cette maison à l'un de 
ses disciples, il vint par mer, avec quatre-vingts religieux, suivant la côte 
de l'occident à l'orient, au port que forme l'embouchure de la rivière de 
Gouet : ayant été bien accueilli par le comte Rigual, il s'établit dans la 

1. La chronologie de saint Brieuc est très-contestable; il y a aussi partage d'opinions touchant la 
saint Germain auquel fut confie saint Brieuc dans sa jeunesse. D'après les uns, ce fut à saint Germain 
d'Auxerre, qui passa dans la Grande-Bretagne, en 4-'9; selon les autres, ce fut a saint Germain, chèque 
de Paris. Nous ne pouvons entrer dans ces interminables discussions, qui n'ont point encore amené un 
résultat unanimement accepté. 



196 1" mai. 

vallée qui, à cause de lui, s'est depuis nommée Saint-Brieuc-des-Vaux, 
parce qu'il y a plusieurs vallées. L'église du monastère qu'il y fonda fut 
bientôt érigée en cathédrale, et notre Saint fut nommé évêque de ce lieu. 

Comme il avait une singulière dévotion à la Sainte Vierge, il fit dresser, 
sur le bord d'une fontaiile, assez près de sa cathédrale, un oratoire en son 
honneur, qu'il appelait, pour ce sujet, Notre-Dame-de-la-Fontaine, et où il 
allait souvent faire ses prières. 

Enfin, Dieu voulant couronner sa vie par une précieuse mort, lui révéla 
que le temps en était proche. Le Saint en donna avis à ses religieux huit 
jours auparavant ; il se munit de toutes les armes spirituelles et surtout des 
derniers Sacrements ; après quoi il expira paisiblement en leur présence, 
en proférant le saint nom de Jésus. Il était âgé de plus de quatre-vingt-dix 
ans. On ne s'accorde pas sur l'époque de sa mort : les uns la mettent en 502, 
d'autres en 614. La chambre où il expira fut remplie d'une odeur délicieuse ; 
un de ses religieux, nommé Marcan, vit son âme s'envoler au ciel, en forme 
de colombe ; un autre, nommé Siviau, ou Sieu, vit aussi le saint Evêque 
monter au ciel sur une échelle brillante de lumière et avec un cortège 
d'anges. 

Son corps fut inhumé dans sa cathédrale : mais, lors de l'invasion des 
Normands, pour le sauver, on le mit dans un sac de cuir de cerf, et Erispoë, 
duc de Bretagne, le transporta à l'abbaye de Saint-Serge d'Angers, où il y 
eut encore une célèbre translation en 4166. Depuis, l'an 1210, Pierre, évê- 
que de Samt-Brieuc, se rendit lui-même à Angers pour obtenir quelque 
chose de ces saintes reliques. On lui donna deux côtes, un bras et une ver- 
tèbre du cou, qu'il transporta lui-même en grande pompe. Ces saints osse- 
ments, lorsqu'ils entrèrent dans la cathédrale qui leur était si chère, tres- 
saillirent de joie : on remarqua qu'ils s'agitaient d'eux-mêmes. Ils ont 
heureusement échappé aux profanations de 1793 ; ils reposent dans un beau 
reliquaire de bronze doré, donné en 1820 par Mgr Hyacinthe de Quélen, 
alors coadjuteur de l'évêque de Saint-Brieuc, et depuis archevêque de Paris. 
L'église de Saint-Benoît-sur-Loire possède aussi un petit fragment des reli- 
ques de saint Brieuc, mais celles qui se trouvaient à Angers, ainsi que celles 
de Paris, ont disparu. Depuis 1804, la fête de saint Brieuc est fixée au second 
dimanche après Pâques. 

L'attribut de saint Brieucj est une bourse ou aumônière. Il était autre- 
fois le patron des boursiers ou fabricants d'aumônières, probablement parce 
que cette industrie a autrefois fleuri dans la ville de Saint-Brieuc. 

Voir les Vies des Saints de Bretagne, par Dom Lobineau, et la Vie du Saint par le chanoine La Devl- 
•ion, Saint-Brieuc, 1627, in-12. 



SAINT GOMBERT ET SAINTE BERTHE, 

SON ÉPOUSE, MARTYRS 



vn e siècle. 



Saint Gombert était d'une naissance fort illustre, puisque sa maison 
avait l'honneur d'être alliée à celle des rois de France et descendait, parles 



SAINT GOMBERT ET SAINTE BERTHE, SON ÉPOUSE, MARTYRS. 107 

femmes, de Chilpéric ou Clotaire II. Il fut élevé, dès sa jeunesse, avec son 
frère saint Nivard, depuis archevêque de Reims, dans toutes les délices de 
la cour. Mais Dieu s'empara de bonne heure de son cœur et en prit posses- 
sion avant que le monde y exerçât son empire et sa tyrannie. Bien qu'il 
vécût au milieu de la cour, ses plus chères délices étaient de lire la sainte 
Ecriture et d'y méditer jour et nuit la loi de son Dieu, pour se rendre capa- 
ble de recevoir son esprit et l'abondance de ses grâces. 

Quand ses parents le virent en âge de se marier, ils lui firent prendre 
une épouse, nommée Berthe, également illustre par sa naissance et par ses 
vertus. Le jeune prince avait d'abord hésité ; mais il entendit une voix du 
ciel qui lui dit : « Gombert, ne craignez pas de consentir à votre mariage 
avec Berthe, parce que Dieu en veut tirer un bien considérable ». En effet, 
Berthe fut l'illustre compagne de sa piété. Comme ils avaient résolu tous 
deux de vivre dans une virginité perpétuelle, ils demeurèrent ensemble 
comme le frère et la sœur : bien qu'à l'extérieur, et pour ce qui regarde le 
ménage et le règlement de leur famille, ils se rendissent réciproquement 
tous les devoirs de deux fidèles époux. 

Notre Saint eut un démêlé avec saint Réole, le successeur de son frère à 
l'archevêché de Reims. Nivard avait légué tous ses biens à sa cathédrale et 
aux abbayes de Haut-Villiers et de Verzy ; ces biens consistaient dans sa 
part de patrimoine, qui n'avait point encore été partagée entre lui et Gom- 
bert. Mais, après quelques conférences, l'affaire fut heureusement terminée, 
les biens dont il était question ayant été partagés entre saint Gombert, qui 
en eut la moitié, et les églises légataires qui eurent l'autre moitié ; et il ne 
fut pas nécessaire de rétablir la bonne intelligence entre ces deux serviteurs 
de Dieu, parce que leur procès avait été sans aigreur et sans nulle altération 
de la charité. 

Saint Gombert et sainte Berthe étant ainsi paisibles possesseurs de leurs 
patrimoines, résolurent de les employer entièrement au service de Jésus- 
Christ et en firent de tous côtés de grandes aumônes. Mais leur ferveur 
s'augmentant de plus en plus, ils se séparèrent l'un de l'autre, afin que, 
n'ayant plus de commerce avec les créatures, ils se donnassent entièrement 
à Dieu. Le Saint fit d'abord bâtir à Reims, auprès de la porte Basée, autre- 
fois Basilicaire, un célèbre monastère en l'honneur du grand apôtre saint 
Pierre, et le dota de grands revenus pour y entretenir un bon nombre de 
saintes filles, qui y ont longtemps servi Dieu avec beaucoup d'édification *. 
Mais, comme il brûlait de zèle pour la gloire de son Maître, il croyait n'avoir 
rien fait si, avec ses biens, il ne donnait son sang et sa vie pour le nom de 
Jésus-Christ. Il se joignit donc à quelques religieux qui allaient en Irlande 
et y visita les célèbres monastères de cette île, d'où sortaient tant de prédi- 
cateurs de l'Evangile ; lui-même en construisit un pour y enseigner la pra- 

1. Voici, sur les monastères de Saint-Pierre, des renseignements qui rectifieront ce qne nons avons 
pn dire d'inexact à ce snjet dans la sixième édition : 

Il y avait autrefois, à Reims, deux monastères de femmes placés sons l'invocation de saint Pierro, 
lesquels tiraient leur nom de leur situation topographique : l'un Saint-Pierre le Haut ou Saint-Pierre 
les Dames, et l'autre Saint-Pierre le Bas : le premier fondé par saint Baudry et sainte Bove, le second 
fondé par saint Gombert : 

lo Saint-Pierre le Bas, qui reconnaissait pour son fondateur saint Gombert, était situé près de la 
porte Basée, ainsi nommée soit parce qu'elle conduisait aux basiliques du faubourg Saint-Remi, soit, 
plus probablement, parce qu'elle avait été érigée lors de l'entrée triomphale de César a Reims, car la 
voie qui conduisait à cette porte s'appelant rue César, la porte a pn s'appeler, par la même considération, 
porte Basilicaire ou Royale. Le monastère de Saint-Pierre le Bas a été détruit de bonne heure. Au 
x 8 siècle, il était encore occupé par des religieuses ; mais il ne tarda pas à être détruit, et sur son em- 
placement s'éleva l'église Saint-Patrice. 

8o Saint-Pierre le Haut ou Saint-Pierre les Dames, qui existe encore en partie aujourd'hui, fait re- 



198 5" mai. 

tique de la Règle de Saint-Benoît, laquelle n'avait pas encore remplacé celle 
de saint Patrice et de saint Colomban. 11 n'y alla pas les mains vides ; il y 
porta beaucoup d'argent, et il fît bientôt bâtir une belle église et un magni- 
fique monastère, auquel il donna presque tous les biens qu'il avait hérités 
de sa mère. De sorte qu'en peu de temps l'on vit dans ce pays, où jus- 
qu'alors on n'avait vu que des adorateurs du démon, une très-florissante 
communauté de serviteurs de Dieu, qui, malgré les puissances de l'enfer, y 
plantèrent la croix de Jésus-Christ et la religion chrétienne. 

Les prêtres païens, irrités de voir ces étrangers abolir le culte de leurs 
dieux, ranimèrent le zèle de leurs partisans, et allèrent, à la tête d'une 
troupe de furieux, attaquer le nouveau monastère. Saint Gombert, après 
avoir exhorté ses religieux et les fidèles à donner généreusement leur vie 
pour Jésus-Christ, se retira dans l'église, et là, prosterné devant le saint 
Sacrement, il remercia Dieu du martyre qui l'attendait. Les idolâtres entrent 
pleins de rage, saisissent Gombert, le chargent de chaînes et le traînent au 
lieu du supplice : là, l'ayant dépouillé, ils le frappent à coups de corde, de 
bâton et de fouet Enfin, l'un d'eux lui tranche la tête. C'était le 29 avril, 
vers la fin du vn e siècle. 

Revenons maintenant à Berthe, épouse du saint Martyr. Elle désirait, 
elle aussi, fonder quelque pieux monastère dans une solitude. Comme elle 
ne savait quel emplacement choisir, un Ange de lumière lui apparut et lui 
fit voir, au pied d'une colline et à l'entrée d'un bois, une plaine agréable et 
qui semblait être faite exprès pour son dessein ; il dressa même le plan du 
monastère et marqua toutes les largeurs et les hauteurs de cet édifice. La 
Sainte, consolée par cette vision, s'en alla en ce lieu, nommé Val-d'Or, près 
d'Avenay, et elle y bâtit une abbaye, selon le plan que l'Ange lui avait 
donné, et lui assigna un revenu considérable pour l'entretien des religieuses 
qu'elle y amena de Reims ; elle se mit du nombre, et en entreprit la con- 
duite par un ordre céleste : la très-sainte Vierge lui commanda d'acquiescer 
au désir de ses filles qui l'avaient choisie, malgré elle, pour leur abbesse. 

Son élection fut approuvée par des miracles qu'elle faisait presqu'à 
chaque moment : son histoire dit qu'elle a donné la vue aux aveugles, l'ouïe 
aux sourds et la parole aux muets ; et que souvent, par ses prières, elle a 
fait trembler la mort et l'enfer. Voici ce que l'abbé Flodoard rapporte avec 
des détails particuliers : « La ville d'Avenay, étant extrêmement incommo- 
dée par une disette d'eau, les religieuses de l'abbaye du Val-d'Or sollicitè- 
rent leur sainte Mère de pourvoir à cette nécessité par la vertu de ses 
prières ; et comme elle était en oraison pour cet effet, saint Pierre, patron 
de ce monastère, lui apparut sous la forme d'un vénérable vieillard, qui 
tenait deux clefs d'or en ses mains, l'avertissant d'acheter, à une petite 
lieue de l'abbaye, un terrain où il y avait une fontaine, qu'elle pourrait ai- 
sément faire conduire dans la ville pour le besoin des habitants. La Sainte 
se sentant fortifiée par cette vision, acheta ce terrain une livre d'argent, 
qui reviendrait maintenant au prix de cinquante-cinq à soixante francs ; 

monter son origine à sainte Bove et a saint Baudry, son frère. Il était hors de la ville; mais les guerres 
qui désolèrent la France, obligèrent les religieuses à se retirer dans l'intérieur : elles s'établirent dans ua 
lieu où, dit-on, il avait existé, dès le temps de saint Rémi, une communauté de femmes. 

Les corps saints qu'il renfermait furent transportés de l'ancien couvent dans le nouveau. 

L'abbaye de Saint-Pierre les Dames est située près des remparts, au nord. 

Il ne reste des bâtiments anciens que les jardins, deux ailes du logement de l'abbesse. L'église, vrai 
monument, est détruite. 

Les restes sont occupés par les Dames de la Congrégation de Notre-Dame, de la règle de Saint-Au- 
gustin, mais révisée par le bienheureux Pierre Fourrier. S'il est vrai qu'il ait existé là des religieuses 
dès le temps de saint Rémi, on voit q,ue c'est une terre véritablement bénie. — Cerf, chanoine honoraire* 



SAINT GOMBERT ET 3AINTE BERTHE, SON ÉPOUSE, MARTYRS. 199 

mais la difficulté fut de conduire cette eau dans Avenay et de changer le lit 
ordinaire de son ruisseau, qui prenait un autre cours. Néanmoins, la 
Sainte, se confiant en la bonté de Dieu, traça sur la terre avec une baguette, 
comme un petit canal, par où les eaux commencèrent à couler vers la ville 
d'Avenay, se frayant ainsi un passage et un nouveau lit qu'elles n'ont jamais 
quitté depuis. Elle donna dès lors à cette petite rivière le nom de Livre t 
parce qu'elle avait acheté sa source une livre d'argent». 

La sainte abbesse y vivait avec ses filles comme des anges sur la terre 
et comme ces vierges de l'Evangile, qui attendaient avec impatience l'arri- 
vée de l'Epoux ; elle, en particulier, était la plus humble de toute l'abbaye ; 
ses mains commandaient plutôt que sa bouche, et elle n'établissait les lois 
de son monastère que par l'exemple de ses actions. Il ne lui manquait plus 
que l'occasion du martyre, pour remplir les désirs de son cœur. Enfin, 
Notre-Seigneur, qui prévient les désirs de ses élus, lui accorda cette faveur 
par un accident qui semble bien tragique. Quelques neveux de son mari, 
fâchés de ce qu'elle employait tout son patrimoine en des œuvres de charité, 
conspirèrent avec Moncie, leur sœur ou leur cousine, pour la faire mourir. 
Etant entrés dans son monastère en un temps de silence, lorsque toutes les 
religieuses étaient retirées, et s'étant secrètement glissés dans la cellule de 
Berthe, ils l'y massacrèrent cruellement sans que personne de la maison 
s'en aperçût. Ainsi elle eut l'accomplissement de ses souhaits, et elle fut vé- 
ritablement martyre ; car elle fut tuée en haine de la vertu et parce qu'elle 
donnait tout son bien à Dieu. 

Dieu ne laissa pas ce crime impuni. Ceux qui en avaient été les auteurs 
furent possédés du démon, et périrent misérablement. Il n'en fut pas ainsi 
de la pauvre Moncie : Dieu la traitant avec plus de miséricorde, permit que 
sainte Berthe lui apparût quelques jours après. Lui rendant le bien pour le 
mal, elle l'avertit que, pour obtenir la rémission de son crime, elle devait 
avoir soin que le corps de saint Gombert, son mari, fût transporté dans sa 
province natale, et déposé auprès du sien dans le monastère du Val-d'Or 
d'Avenay. Elle accepta cette commission avec beaucoup de zèle, dans le 
désir que son péché lui fût pardonné. Lorsque le corps de saint Gombert 
fut proche de celui de sainte Berthe, cette meurtrière jeta quantité de sang 
par la bouche et par le nez ; mais cela ne la surprit pas, parce que la Sainte 
l'en avait avertie dans la vision qu'elle avait eue, et lui avait donné cet ac- 
cident pour un signe de l'entière rémission de ses fautes, en récompense de 
l'honneur qu'elle rendrait à son mari et à elle, après avoir commis un si 
grand attentat contre eux. Plusieurs miracles se sont faits au tombeau de 
ces deux saints Epoux : des possédés, des désespérés, des malades et toutes 
sortes de personnes affligées, qui sont venues le visiter, y ont reçu le soula- 
gement qu'elles désiraient. Cent ans après leur mort, on ouvrit encore leur 
sépulcre, et le corps de sainte Berthe fut trouvé aussi beau et aussi entier, 
et ses plaies aussi fraîches que le jour de son martyre. Il en sortit même du 
sang, lorsque celui de saint Gombert en fut approché. 

D. Morlot, Histoire du diocèse de Reims; notes locales. 



MAI. 



SAINTE WALBURGE, ABBESSE 

778. — Pape : Adrien I e ». 



Cette illustre Vierge était anglaise de nation, fille d'un saint roi nommé 
Richard, et de Unne, ou Unnoheide, sœur de saint Boniface, évêque de 
Mayence et apôtre d'Allemagne. Elle conçut, dès sa jeunesse, un si grand 
mépris pour toutes les choses de la terre, que, sans avoir égard ni à la no- 
blesse de sa naissance, ni à son âge, ni même à la qualité de son sexe, elle 
résolut de quitter son pays, de suivre ses deux frères, Guillebaud et Gom- 
baud, qui avaient passé la mer, et de se rendre avec eux auprès de leur 
saint oocle, pour travailler, sous sa conduite, à la gloire de Jésus-Christ. Afin 
de mieux réussir dans une si généreuse entreprise, elle se joignit à cinq re- 
ligieuses envoyées par l'abbesse Tetta à ce saint prélat, qui les lui avait de- 
mandées ; car les peuples étaient plus attirés à la foi catholique et à la pra- 
tique de la vertu par la vie exemplaire des religieux et des religieuses, que 
par tout autre chose. Ces compagnes furent Cunigilde, tante de saint Lulle; 
Béragite, fille de la précédente ; Cunitudre, sainte Thècle et sainte Liobe, 
illustres vierges que l'on a toujours regardées en Allemagne comme les 
principales fondatrices des monastères de religieuses. 

Dieu fit connaître par un miracle qu'il approuvait cette admirable réso- 
lution : une horrible tempête étant survenue aussitôt après qu'elles se 
furent embarquées sur l'Océan, Walburge la fit cesser tout à coup par ses 
prières, lorsque chacun se croyait perdu ; de sorte que cette troupe aposto- 
lique arriva heureusement en Allemagne. On ne peut pas exprimer la joie 
de saint Boniface quand il vit tant d'illustres personnes se venir consacrer 
au service du Sauveur du monde, dans un pays où les mystères de la foi 
étaient presque inconnus. Notre Sainte n'y fut pas plus tôt arrivée, qu'elle 
se retira en Thuringe, auprès de son frère Gombaud, supérieur de sept mo- 
nastères de religieux. Ce Saint, ravi d'avoir auprès de lui une si excellente 
ouvrière, fit bâtir une maison religieuse, où elle s'enferma avec d'autres 
filles, qui voulurent avoir part à un si grand bien, et commença à donner 
d'éclatantes marques de sa vertu, et plus particulièrement de sa ferveur et 
de son détachement de toutes les choses de la terre. Mais, quelque temps 
après, saint Gombaud ne pouvant souffrir les honneurs qu'on lui rendait en 
Thuringe, à cause de son éminente sainteté, résolut de se retirer ailleurs, 
où il pût vivre plus caché. Il alla donc en Bavière, pour consulter son frère 
Guillebaud, évêque d'Eischtœdt; et, par le conseil de ce saint prélat, et les 
libéralités du prince Utilon, il fonda, à Heidenheim, deux célèbres monas- 
tères : l'un pour les hommes et l'autre pour les filles; il fit venir dans ce 
dernier sainte Walburge, afin d'en être la supérieure. 

Ce fut alors que sa sainteté parut dans son plus beau lustre : obligée de 
se rendre elle-même un modèle de perfection aux yeux de ses religieuses, 
elle fit admirer, dans toute sa conduite, une charité ardente, une sagesse 
consommée, une humilité profonde, une douceur extrême, une oraison 
continuelle, une mortification sans relâche et un véritable zèle pour la 
gloire de Dieu et pour la religion. C'est ainsi qu'après avoir saintement gou- 
verné cette maison, il plut à l'Epoux des vierges de l'appeler en sa gloire 



SAINTE WALBURGE, ABBESSE. 201 

le 25 février 778, selon l'opinion la plus probable. On l'honore le 1 er mai, à 
cause d'une translation de ses reliques. 

Son corps fut inhumé, par son frère Guillebaud, dans le môme monas- 
tère d'Heidenheim ; il fut transféré, près de cent ans après, à Eichstœdt,par 
la piété d'Ocharius, évoque de la même ville, qui l'avait fait canoniser, un 
peu auparavant, par le pape Adrien II. Mais, dans la suite des temps, ses 
saintes reliques furent transportées à Furnes, avec celles des saints Guille- 
baud et Gombaud, par les soins de Gertrude, comtesse de Flandre ; il s'en 
trouve néanmoins quelques parties dans plusieurs autres églises, qui en ont 
été enrichies par la piété des princes et par la dévotion des fidèles. 

On raconte quelques miracles que la Sainte a faits durant sa vie. Elle 
guérit la fille d'un seigneur, presque mourante ; toutes les religieuses aper- 
çurent une lumière céleste, que Dieu avait formée pour lui servir de flam- 
beau lorsqu'elle s'en retournait de l'église en son couvent. Elle eut le pou- 
voir d'empêcher des chiens furieux, non-seulement de l'approcher, mais 
même de japper après elle; ce qui a donné occasion de l'invoquer contre la 
rage de ces animaux. Quant aux nombreux miracles opérés après sa mort, 
on peut les voir dans les Bollandistes : il en est un qui continue aujourd'hui 
et qui est d'autant plus remarquable : de son tombeau à Eichstœdt,il dé- 
coule une liqueur embaumée que l'on recueille avec respect et qui sert aux 
guérisons. Ce fait est exprimé dans ses images par une fiole qu'on met dans 
sa main ou près d'elle ; à ses pieds est une couronne qui indique son origine 
royale. Fille d'un saint, sœur de deux autres saints, elle leur est souvent 
associée dans les vieilles estampes 1 . 

La mémoire de sainte Walburge est très-célèbre en France, en Allema- 
gne, en Angleterre et en Flandre, comme on le peut juger par les églises, 
les monastères et les autres lieux publics qui sont dans tous ces pays-là 
consacrés à son honneur. Mais il ne faut point la confondre avec sainte 
Wéréburge, fille d'un roi des Merciens, de laquelle le Martyrologe d'Angle- 
terre parle le 3 de ce mois, ni avec d'autres saintes Walburge, qui étaient 
du nombre des onze mille vierges, compagnes de sainte Ursule. 

Acta Sanctorum ; Caractéristiques des Saints. 

1. Ce groupe est aussi exprime' dans un hymne du moyen âge de l'Allemagne catholique t 
... Prœsens festum dum dévote debemus persolvere, 
Quod dicavit sacer suo Willebaldus transitu. 



Duxit una fratrem suum Winebaldum dominum 
Nec non patrem ac sororem Waldburgam sanctis- 

[simam, etc. 
SS. Mone, Hymni latini medii «ut, m, 561, cité par le Père Cahier, 1. 1", p. 403. 



202 i er mai. 

SAINT THÉODARD OU SAINT AUDARD, 

ÊVÊQUE DE NARBONNE ET PATRON DE MONTAUBAN 
893. — Pape : Formose. — Roi de France : Eudes. 



Voulez-vous enseigner par vos paroles et par vos 
exemples au peuple pour lequel vous allez être or- 
donne', les choses que vous savez être contenues 
dans les Ecritures? — Je le veux. 

Pontifical romain, consécration des e'vêques. 

Saint Théodard est la première et la plus belle illustration de la ville de 
Montauban '. Il parut dans ces jours de troubles, d'orages, de guerres civiles 
et d'invasions des Sarrasins, qui suivirent le règne de l'immortel Charle- 
magne, de ce héros chrétien surnommé, ajuste titre, le Trismégiste moderne, 
et qui a si puissamment contribué à la propagation de la vraie foi, à l'indé- 
pendance temporelle du Saint-Siège et aux progrès de la civilisation dans 
l'Europe entière *. 

La patrie de saint Théodard fut la petite ville de Montauriol. Elle était 
bâtie sur un riant et fertile coteau qui s'élève aux confins du Toulousain et 
du Qucrcy, et au pied duquel serpente le Tescou, au moment même où il 
va se jeter dans le Tarn 3 . Son emplacement se trouvait donc tout à fait 
contigu à celui qu'occupe aujourd'hui la nouvelle ville de Montauban. Les 
divers auteurs qui ont parlé de saint Théodard, paraissent n'avoir pu décou- 
vrir l'année précise de sa naissance ; mais il nous semble qu'il n'est guère 
possible de la mettre plus tard qu'en 840, c'est-à-dire à l'époque de la mort 
de l'empereur Louis le Débonnaire. L'histoire garde le silence sur les noms 
et les titres des parents de notre Saint; mais elle nous apprend qu'ils étaient 
riches, puissants, et aussi distingués par leur piété que par la noblesse et 
l'ancienneté de leur race. Ils avaient consacré une partie de leur fortune à 
fonder, conjointement avec le roi d'Aquitaine, Pépin I 6r , une magnifique 
abbaye très-près de l'enceinte de Montauriol, et dans une position vraiment 
ravissante. 

A Toulouse, où il avait été placé pour terminer ses études, Théodard 
s'empressa de s'enrôler dans la cléricature. Tous ses goûts le portaient vers 
le service des autels. Sigebode, archevêque de Narbonne et primat d'Aqui- 
taine, étant venu à Toulouse pour régler d'importantes affaires ecclésias- 
tiques, remarqua bientôt le jeune Théodard. Touché de la piété et du sa- 
voir du fervent lévite, le zélé prélat résolut de l'attacher à sa personne et à 
son Eglise. Ainsi la Providence disposait tout pour faire briller, sur un plus 
grand théâtre, les vertus du digne descendant des seigneurs de Montauriol. 

1. La ville actuelle de Montauban est d'assez récente origine. Elle fut fondée en 1144, par Alphonse 
Jourdain, comte de Toulouse. Elle doit son existence à l'antique bourg de Montauriol, et à la célèbre 
abbaye de Saint-Martin ou de Saint-Théodard, établie, selon le sentiment le plus probable, dès le com- 
mencement du ix« siècle. L'œuvre du comte de Toulouse ne fut en réalité que le prolongement, ou pour 
mieux dire le déplacement de la vieille ville et son rétablissement dans une position plus avantageuse. 
Mais l'exécution de cette entreprise compromit gravement la sécurité des moines de Saint-Martin et 
leurs droits incontestables sur le district de Montauriol. 

2. Charlemagne, dans son testament, légua à ses fils la tutelle de l'Eglise romaine. — Du Pape. 
S. Vita S. Theodardi, cap. 6 ; Histoire générale du Languedoc, t. n, p. 31. 



SAINT THÉODAED, ÉVÊQUE DE NARBONNE. 203 

« L'auteur de sa vie rapporte que les juifs s'étant présentés au roi Carloman, 
pour le supplier de les mettre à l'abri de quelques avanies que leur faisait 
tous les ans l'évêque de Toulouse, nommé Bernard, avec le clergé et le 
peuple de cette ville, ce prince ordonna à Sigebode, archevêque de Nar- 
bonne, d'assembler sur ce sujet un concile à Toulouse pour y écouter leurs 
plaintes et leur rendre justice. Il ajoute que Théodard, s'étant présentée 
l'assemblée, justifia pleinement les Toulousains, et confondit les Juifs sur 
tous leurs prétendus griefs». 

Le Concile terminé, Sigebode reprit le chemin de son diocèse; mais il 
eut grand soin d'adjoindre à sa suite le lévite qui avait si fortement fixé son 
attention. Théodard se trouva donc transporté à Narbonne et établi dans le 
palais archiépiscopal. Sur ces entrefaites, l'archidiacre de Narbonne étant 
mort, le clergé et les fidèles s'empressèrent de désigner Théodard pour 
remplir la place vacante. Sigebode acquiesça avec bonheur à ce désir, et 
comme Théodard n'était encore que sous-diacre, il se hâta de lui imposer 
les mains et de lui conférer le diaconat. Revêtu de sa nouvelle dignité, le 
saint jeune homme justifia pleinement le choix qu'on avait fait de lui. Il 
surpassa même ce que le peuple, le pontife et le clergé attendaient de sa 
prudence, de son zèle et de son dévouement. Il se multipliait et savait se 
faire tout à tous, dans la rigueur de l'expression. Chacun bénissait sa bonté, 
et trouvait en lui un soutien, un défenseur, un ami. « Il fut, dit la légende 
du bréviaire, l'œil de l'aveugle, le pied du boiteux, le père des indigents et 
le consolateur des affligés * ». Appliqué à la prière, à l'oraison et aux saintes 
veilles, il passait la plus grande partie de ses nuits sans dormir, et, à l'imi- 
tation du prophète royal, il ne manquait jamais de louer le Seigneur sept 
fois par jour, en récitant séparément chacune des heures canoniales de 
l'office divin. 

En 878, Sigebode se trouvant retenu à Narbonne pour une grave mala- 
die, Théodard fut député, en sa qualité d'archidiacre, pour aller à Nîmes 
assister à la recherche des reliques de saint Baudile 2 . Ce fut vraisembla- 
blement au retour de cette importante mission que Théodard, déjà con- 
sommé en vertu, fut ordonné prêtre, malgré ses craintes, ses résistances et 
ses réclamations. Il se regardait comme tout à fait indigne d'exercer les su- 
blimes fonctions du sacerdoce, et il fallut l'ordre formel et réitéré de son 
évêquepour qu'il acceptât le nouveau fardeau que l'Eglise allait lui imposer. 

Cependant, l'heure choisie par la Providence allait sonner. Sigebode, 
après avoir gouverné son Eglise pendant quinze ans, avec le plus grand zèle 
et la plus grande vigueur s , se trouva au terme de ses travaux et au jour de 
la récompense. Aussitôt après sa mort, les évêques de Carcassonne et de 
Béziers se rendirent à Narbonne pour célébrer ses funérailles, dresser l'in- 
ventaire des livres, ornements et vases sacrés de cette métropole, et surtout 
afin de présider à l'élection d'un nouvel archevêque. Ils se hâtèrent donc de 
convoquer les fidèles et le clergé dans l'église des saints ma; lyrs, Just et 
Pasteur. Les clercs, les abbés, les nobles et le peuple n'eurent qu'une seule 
et même voix pour proclamer le nom de Théodard. Ainsi Théodard fut élu 
archevêque de la belle et puissante ville de Narbonne *. 

1. Oculus fuit cœco, et pas claudo; pater pauperum, et mœrentium consolator merito conclamatm. 
(Proprium SS. dicscesis Montis-Albani, die 1 maii. 

2. Voir la vie de saint Bautlile au 20 mal. — 3. Histoire du Languedoc, t. n, Preuves, p. 2. 

4. Saint Sidoine-Apollinaire, évêque de Clermont, et qui vivait au ve siècle, a compose' les vers sui- 
vants ù la louante de l'antique capitale de la Gaule-Narbonnaise : 

Salve Narbo, potens salubritate. Salut Narbonne, dont le climat est si salubre; 

Urbe et rure simul bonus vider!, cité en qui se réunissent tous les biens de la ville 



204 i er mai. 

Comme tous les élus de Dieu, comme tous les grands Saints, Théodard 
avait la plus tendre dévotion à l'auguste Vierge qu'il appelait sa mère, et à 
laquelle il recourait à chaque instant. Il voulut donc donner à son peuple 
une preuve éclatante de son zèle pour le culte de Marie, et montrer qu'il 
mettait son épiscopat tout entier sous la puissante protection de la Reine 
du ciel. Il choisit, pour le lieu de sa consécration, une église dédiée à la 
Mère de Dieu, et il voulut que cette cérémonie se fît le jour même de la 
belle solennité de l'Assomption (15 août 885). 

Théodard, qui avait sans cesse à l'esprit ces paroles du Sauveur : « Tu 
es Pierre, et sur cette pierre j'établirai mon Eglise », tenait au Saint-Siège 
apostolique du fond de ses entrailles. C'était vers ce point lumineux que ses 
yeux étaient constamment fixés; c'était à cette source qu'il puisait toutes 
ses règles de conduite. Pour lui, le Pape et l'Eglise n'étaient qu'une seule 
et même chose *. Aussi sa première pensée, dès qu'il eut été sacré évêque, 
fut-elle de faire le voyage de Rome, de la ville sainte, de la mère et maîtresse 
de toutes les autres Eglises, et d'aller déposer aux pieds du vicaire de Jésus- 
Christ l'hommage de sa soumission, de son attachement inaltérable et du 
dévouement le plus complet. Celui qui occupait alors la chaire de saint 
Pierre était Etienne V, un des plus grands papes du moyen âge *. Etienne V, 
qui veillait avec tant de sollicitude sur les intérêts de l'Eglise catholique, 
fut heureux d'écouter le récit que Théodard lui fit de l'état de la religion 
dans son diocèse, dans sa province, dans la Gaule et dans les Espagnes. Il 
le retint auprès de lui aussi longtemps qu'il put, et, avant de le laisser re- 
prendre le chemin de Narbonne, il lui conféra le pallium, confirma de nou- 
veau tous ses pouvoirs et droits de métropolitain, et lui donna une ample 
bénédiction apostolique pour lui-même, son clergé, sa noblesse, son peuple 
et tous les fidèles de la Septimanie. 

Cette même année (886), saint Théodard eut la consolation de rétablir 
un évêché qui était vacant et délaissé depuis le commencement du vin 8 
siècle. C'est celui d'Ausonne, dans la Marche d'Espagne. Les Sarrasins s'é- 
tant emparés de ce pays, l'avaient dévasté et y avaient opprimé la religion 
catholique. 

Saint Théodard assista, en 887, à la translation solennelle qui fut faite à 
Pamiers, des reliques de saint Antonin, prêtre et martyr dans la Gaule, au ter- 
ritoire de Cahors, selon les expressions du martyrologe de Saint-Riquier 8 . 

Rien ne pouvait lasser le zèle de Théodard, et il savait l'étendre à tout. 
Aucun détail de l'administration temporelle et spirituelle n'échappait à sa 
vigilante sollicitude. Quand il prit en main les rênes du diocèse de Nar- 

iluris, civitms, ambitn, tabernis, et des champs. Chez toi tout est remarquable : tes 

Portis, porticibus, foro, theatro, murs, tes habitants, ta vaste enceinte, tes maisons, 

Delubris, capitoliis, monetis, tes portiques, ton forum, ton théâtre, tes temples, 

Termis, arcubus, horreis, macellis, tes capitules, tes hôtels de la monnaie, tes thermes, 

Pratis, fontibus, insulis, salinis, tes arcs de triomphe, tes greniers, tes abattoirs, 

Stagnis, flumine, merce, ponte, ponto... tes gazons, tes fontaines, tes îles, tes salines, tes 

étangs, ton fleuve, tou commerce, ton pont, ta 

mer... 
Carminé ssin, ad Consentium Narbonensem. — Gallia ckristiana, t. vi, p. 2. 

1. « Le Pape et l'Eglise, c'est tout un •, disait saint François de Sales dans son inimitable langage.— 
Du reste, ce mot célèbre n'est que l'écho fidèle de la tradition catholique depuis le temps des Apôtrei 
jusqu'à nos jours. 

2. Dom Vaissette et les Pères Bénédictins, auteurs de la Nouvelle Gaule chrétienne, disent que le Pon- 
tife régnant était Etienne VI ; mais c'est évidemment une erreur, car Etienne VI, à qui les détracteurs 
du Saint-Siège attribuent la prétendue sentence contre Formose, ne fut élu Pape qu'en 896, c'est-a-dire 
trois ans après la mort de saint Théodard. (Voyez Rohrbacher, Histoire de l'Eglise, t. su, p. 457 et suiv.) 

J. Voir la vie de saint Antonin au 2 septembre. 



SAINT THÉODARD, ÉVÊQUE DE NARBONNE. 205 

bonne, il trouva son église cathédrale dans le plus triste état. Depuis l'époque 
funeste où, sous la féroce domination des Sarrasins, elle avait été dévastée 
à l'intérieur et même à l'extérieur, les ressources nécessaires pour la répa- 
rer convenablement n'avaient pu être réunies. La longueur et la difficulté 
de l'entreprise ne furent point capables d'effrayer le pieux pontife. Dès les 
premiers jours de son épiscopat, il se mit résolument à l'œuvre. Il dirigeait 
lui-même tous les travaux, encourageait les ouvriers et les payait généreu- 
sement de ses propres deniers. 11 se privait avec bonheur d'une foule de 
choses très-utiles à sa maison pour restaurer et embellir celle du Seigneur. 
Après plus de quatre années de soins continuels, d'efforts multipliés et de 
grands sacrifices, il eut enfin la consolation de voir ses vœux accomplis. 
L'antique église s'était relevée de ses ruines, toute trace de profanation 
avait disparu de son enceinte, et elle brillait d'une jeunesse nouvelle. 

La charité de Théodard envers les malheureux était inépuisable. Il était 
réellement leur providence de la terre. Les Sarrasins, ces ennemis déclarés du 
nom chrétien et de la civilisation, se mirent à exercer de fréquents actes de 
piraterie durant l'épiscopat de saint Théodard. Souvent ils débarquaient en 
force dans les environs de Narbonne, et là ils commettaient toutes les atro- 
cités imaginables. Tout ce qu'il avait chez lui était chaque jour distribué aux 
infortunées victimes des brigandages des Infidèles, et il s'appliquait surtout à 
retirer de leurs mains les captifs réduits en servitude et exposés au danger 
de perdre leur foi. Il employa à cette œuvre de miséricorde tout l'argent 
qu'il put se procurer. Pour surcroît d'épreuves, une effrayante famine de 
trois années consécutives vint désoler le diocèse, à la suite des incursions 
des Sarrasins. Le moment arriva où le saint pontife vit, avec une indicible 
angoisse, qu'il ne lui restait absolument rien, et cependant la disette étalait 
encore une partie de ses horreurs. A quel expédient recourir ?... Il n'en 
connaissait plus qu'un seul, bien extrême et bien pénible. Mais il s'agissait 
des membres souffrants de Jésus-Christ; il crut donc ne devoir pas hésiter à 
faire le dernier sacrifice. Il employa les revenus de son église métropolitaine, 
et il aliéna même les biens qu'elle possédait, pour subvenir aux plus pres- 
santes nécessités du moment. Il fit plus; il vendit les vases sacrés et les 
autres choses précieuses du trésor de sa cathédrale, afin de pouvoir conti- 
nuer ses immenses aumônes. Il ne voulut réserver que ce qui était indis- 
pensable pour la célébration des saints mystères et la conservation de la 
divine Eucharistie. Voulant indemniser son église, il lui donna une grande 
et belle croix garnie d'or et d'argent, et contenant une notable parcelle de 
la vraie croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il lui fit aussi présent de deux 
châsses très-bien sculptées et qui renfermaient d'insignes reliques. 

Tant de soins, de fatigues, de travaux, de mortifications volontaires, de 
peines de tout genre, devaient altérer le tempérament le plus robuste et dé- 
truire la santé la plus florissante. Théodard, quoique peu avancé en âge, 
avait vieilli avant le temps. Ses forces physiques diminuaient sensiblement, 
et bientôt de tristes symptômes vinrent alarmer tous ses diocésains, tous 
ses enfants. Une fièvre continue, et qui devenait de jour en jour plus ar- 
dente, avait saisi le pieux pontife, l'empêchait de goûter le sommeil, et le 
dévorait à vue d'œil. Néanmoins, il ne voulut rien changer d'abord à son 
régime, à ses pénitences et à son travail. La lecture et l'étude des saintes 
Ecritures avaient pour lui un attrait irrésistible. Il continua donc à les feuil- 
leter et à les méditer et le jour et la nuit; et il affirmait que c'était à cette 
source qu'il avait puisé toute sa science et tout son amour delà perfection. 
Il persévéra aussi dans ses jeûnes, ses longues oraisons, ses visites des 



206 I e * mai. 

pauvres et ses courses apostoliques. En 891, il se rendit encore, sur l'invi- 
tation de l'archevêque de Sens, à un concile que le roi Eudes avait fait con- 
voquer, et qui se tint dans la petite ville de Mehun-sur-Loire. 

Tel est le dernier acte connu du ministère épiscopal de saint Théodard. 
Dès lors, sa vie ne fut plus que souffrances, langueurs et amertumes. Les 
médecins et toutes les personnes qui l'approchaient, ne cessant de lui ré- 
péter qu'il devait se soigner et consentir à prendre les médicaments récla- 
més par son état, il répondit avec calme et fermeté : « Que la volonté du 
Seigneur se fasse. C'est lui qui est l'arbitre souverain de la santé et de la 
maladie, de la vie et de la mort; rien n'arrive que par son ordre ou sa per- 
mission... Tous les remèdes que je veux employer, se réduiront à un seul : 
je vais retourner dans ma patrie, dans la région Toulousaine, dans le pays 
de mes pères et de mon enfance, dans ces lieux que je laissai pour venir 
ici, où la vocation divine m'appelait... Là, je pourrai à l'aise respirer la 
douceur de l'air natal, me nourrir des mets salutaires de cette fertile con- 
trée, réjouir mes yeux par la vue de ses sites charmants, et faire de déli- 
cieuses promenades dans ses belles campagnes ' ». 

Ayant mis ordre à ses affaires domestiques et pourvu à l'administration 
de son diocèse, le pieux pontife vint à Toulouse, où il avait achevé le cours 
de ses études et où il comptait beaucoup d'amis dévoués *. Mais il comprit 
bientôt, soit par l'aggravation de son mal, soit par un avertissement du ciel, 
que sa fin approchait, qu'il touchait au terme de sa carrière mortelle. Sur- 
le-champ sa résolution est prise; il déclare à ceux qui l'entourent qu'il 
veut être conduit sans retard à Montauriol, au lieu où il a reçu le jour, dans 
ce monastère que ses ancêtres ont dédié à saint Martin de Tours, et où il a 
appris les premiers éléments des sciences sacrées et profanes. Son plus vif 
désir est de rendre le dernier soupir à l'endroit même où l'eau du saint 
baptême l'a fait enfant de Dieu et de l'Eglise. Les bons moines de Montau- 
riol accueillirent le vénérable évêque comme un bienfaiteur, comme un 
père et comme un Saint. Heureux de posséder un pareil hôte, ils l'envi- 
ronnèrent des soins les plus assidus, les plus intelligents et les plus affec- 
tueux. Mais tous les secours humains étaient devenus impuissants, et l'au- 
guste malade le savait mieux que personne. Aussi, toute son occupation 
consistait à se préparer à la mort par des prières, de pieuses lectures et de 
fréquentes aspirations vers le ciel. Quand il sentit que le jour de sa déli- 
vrance était sur le point de paraître, il appela dans son appartement le père 
abbé et tous les religieux prêtres du monastère. Alors il fit, en poussant de 
profonds soupirs et en répandant beaucoup de larmes, une accusation pu- 
blique de tous les péchés de sa vie, péchés qu'il regardait comme très-con- 
sidérables, et qui, réellement, n'étaient que des manquements bien légers. 
On lui apporta la divine Eucharistie, le saint Viatique. Il serait impossible 
de redire avec quelle ferveur, quelle foi, quelle espérance et quel tendre 
amour il adora et reçut le Dieu fait homme, le corps et le sang de l'Agneau 
sans tache, de Jésus-Christ, le Pasteur des pasteurs. Dès qu'il eut commu- 
nié, il adressa à son divin maître cette belle et touchante prière, qui fut re- 
ligieusement suivie par tous les assistants : « Seigneur, Dieu tout-puissant, 
vous dont la bonté et la miséricorde sont infinies, vous qui, par une seule 
parole et par un seul acte de votre volonté, avez tiré l'univers du néant et 
établi l'ordre merveilleux qui y règne; vous qui avez bien voulu former 
l'homme à votre image, en lui donnant une âme active, immortelle, et un 
corps qui, après être tombé en dissolution et en poussière, reprendra, un 

1. Vita S. Theodardi, cap. 6. — 2. Voyez Baillet et les Bollandistes. 



SAINT TrTÉODARD, ÉVÊQUE DE NARBONNE. 207 

jour, une jeunesse toute nouvelle, ayez compassion de votre pauvre et in- 
digne serviteur; ne détournez pas vos regards de lui, et, puisqu'il n'a de 
confiance qu'en vous, daignez, ô père clément, l'admettre au céleste baiser 
de paix ! Je sais que devant vous personne ne peut se vanter d'être juste, et 
que vous trouvez des taches même dans vos Saints : je suis donc perdu sans 
ressource si vous considérez mes fautes, mes nombreuses iniquités. Mais ce 
qui me rassure, c'est qu'il est écrit que vous êtes plein de douceur et de bonté, 
et que vous faites miséricorde à tous ceux qui recourent sincèrement à vous. Je 
vous en supplie donc, éloignez de moi le prince des ténèbres et la troupe 
odieuse de ses satellites; daignez me pardonner toutes mes infractions à 
votre sainte loi, toutes mes misères, toutes mes imperfections, et confondez 
les ennemis de mon âme et de mon salut. Recevez mon âme à sa sortie de 
ce monde et placez-la dans les rangs des justes, dans l'assemblée des saints 
pontifes, afin qu'au jugement général je me trouve à votre droite, que j'en- 
tende la sentence de bénédiction, et que je vous accompagne dans les splen- 
deurs du royaume éternel ». En achevant ces derniers mots, le bienheureux 
prélat éleva les yeux et les mains vers le ciel, et son visage devint radieux 
d'espérance et d'amour. Bientôt après, il parut entrer dans un doux som- 
meil...., et son âme, brisant ses liens mortels, s'envola dans la société 
des anges. 

CULTE ET RELIQUES DE SAINT THÉODARD. 

Saint Théodard quitta cette terre le premier jour de mai de l'an 893, sous le règne du roi 
Eudes. Sa mort plongea dans le deuil son diocèse, les moines et les habitants de Montauriol, qu'il 
avait comblés de &e9 bienfaits, et la province entière de la Septimanie, dont il était le soutien, la 
gloire et l'ornement. Aussi, une multitude immense de fidèles accourut de toutes parts pour con- 
templer encore une fois ses traits vénérés, et pour assister à ses funérailles qui furent célébrées 
par plusieurs évèques, entourés d'un grand nombre de prêtres et de tous les religieux du monas- 
tère de Saint-Martin. 

« Les miracles continuels, dit Dom Vaissette, que Dieu opéra à son tombeau, ne contribuèrent 
pas peu à accélérer sa canonisation; et il était déjà reconnu pour Saint au milieu du x» siècle. 
Le monastère de Saint-Martin, ou il était inhumé, avait déjà pris son nom ou celui de Saint-Au- 
dard, qui est le même K 

Jean d'Auriole, qui occupa le siège épiscopal de Montauban depuis le 13 avril 1492 jusqu'au 
21 octobre 1519, était un prélat très-zélé pour le culte divin et pour l'embellissement de sa ca- 
thédrale. Il donna deux cloches d'une grosseur extraordinaire, ferma toutes les chapelles par des 
grilles de cuivre ou de fer ouvragé, et fit orner splendidement le chœur. Mais un de ses dons les 
plus remarquables fut la magnifique châsse dans laquelle il plaça les précieuses reliques de saint 
Théodard. Elle était en vermeil, du poids de trente marcs, et au dessus se trouvait la statue du 
saint Patron tenant à la main le bâton pastoral. Ce superbe reliquaire était exposé à la véné- 
ration des fidèles le jour de la fête de saint Théodard ; et on le conservait soigneusement dans le 
trésor de la sacristie de la cathédrale, selon la recommandation du donateur. Il fut là comme 
une arche sainte et tutélaire, jusqu'à l'époque à jamais regrettable de la domination protestante à 
Montauban. 

Les calvinistes, déjà puissants et redoutables dans plusieurs villes de France, vinrent à bout, 
moitié par ruse et moitié par force, de s'emparer de la cité Montalbanaise, et d'y commander en 
maîtres. Leur joug fut dur et pesant. Ils employèrent les menaces, la violence, la prison, l'exil et 
les vexations de tout genre pour entraîner les catholiques à l'apostasie ; et, afin de détruire tout 
vestige du vrai culte, ils ne reculèrent devant aucun excès *. 

1. Histoire générale du Languedoc, 1. 11, p. 31. — On remarque dans le testament de Raymond, pre- 
mier du nom, comte de Rouergue, etc., les dispositions suivantes, écrites en 961, en faveur du monastère 
de Saint-Théodard : 

■ ... Illa qnarta parte de illa ecclesia Sancti-Cirlct, et illo alode qnod ego acquisivl in Deumpentala, 
Sanoti-Audardi remaneat. Illo alode de mongio Sancti-Audardi remaneat. Illa ecclesia Ricario fllio Isarno 
remaneat ad alode; post suum discessum Sancti-Audardi remaneat cum alio alode ». (Hist. du Languedoc, 
t. ii, Preuves, p. 109. 

Dans le» archives de Montauban on trouve les titres de plusieurs donations faites an monastère de 
Saint-Tudodard, sous les dates de septembre 949, janvier 951 et février 955. 

*. « Nous déflora », dit le savant Bergier, « les calomniateur» do clergé do citer un seul pays, une 



208 1 er mai. 

Ecoutons les estimables auteurs de l'Histoire du Languedoc : a Les désordres que les reli- 
gionnaires commirent à Montauban et à Castres, à la fin de l'année 1561, furent aussi extrêmes 
que ceux qu'ils exercèrent à Montpellier et à Nimes. Les huguenots de Montauban, après s'être 
saisis, dès le mois de juillet, des églises des Cordeliers et de Saint-Louis, se rendirent entièrement 
maîtres de cette ville, d'où ils chassèrent tous les catholiques le 21 d'octobre. Ils pillèrent leurs 
maisons et ravagèrent toutes les églises, excepté celle du Moustier ou de la cathédrale, qui était 
située dans le faubourg, parce qu'elle était extrêmement forte. Ils la forcèrent cependant le 20 de 
décembre, la pillèrent et la brûlèrent. 

« Ils maltraitèrent surtout les religieuses de Sainte-Claire, après avoir pris, pillé et brûlé leur 
couvent. Ils les enlevèrent, et, les ayant exposées à demi nues aux risées du peuple, ils leur pro- 
posèrent de se marier. Sur leur refus, on leur fit porter la hotte, comme à des manœuvres, pour 
servir aux fortifications de la ville; enfin on les chassa. Les chanoines de la cathédrale se transfé- 
rèrent à Villemur, et ceux de la collégiale à Montech, au mois de mars suivant * ». 

Cette église du Moustier, qui fut dévastée et incendiée en 1561 par les protestants, était une 
grande et belle basilique, digne de la piété et de la richesse de ses fondateurs, et surtout de la 
sainteté du pontife qui avait choisi sa sépulture dans son enceinte. Le Bret nous la représente 
comme une des plus magnifiques cathédrales du royaume, et effectivement la description qu'il en 
donne, et le plan qui en a été retrouvé dans les archives de la ville de Montauban, nous montrent 
combien cet antique édifice était remarquable par son heureuse situation, sa masse imposante, sa 
tour élancée, la beauté de son portail, la majesté de sa vaste nef, le fini de son architecture, ses 
nombreuses chapelles et ses décorations intérieures. 

C'était l'œuvre patiente, religieuse et artistique de huit siècles ; c'était le berceau de la nou- 
velle cité, son premier titre de gloire, tout le grand et le beau de son histoire ; là se trouvaient 
groupés les souvenirs les plus saisissants ; là, les ancêtres des Montalbanais avaient été consacrés 
à Dieu et instruits de leurs devoirs ; là, ils avaient prié, et chanté les cantiques du Seigneur ; là, 
reposaient leurs cendres vénérées ; là, étaient les reliques d'un grand Saint, d'un apôtre, d'un 
bienfaiteur de toute la province, d'un prélat dont le nom était cher à l'Eglise, et qui avait tout 
fait pour sa patrie... Ce merveilleux passé a été méconnu, oublié, compté pour rien !... La fureur 
des nouveaux iconoclastes est montée à son comble, et, comme une trombe dévastatrice, elle a 
tout emporté, tout anéanti!... 

Une seule église, aujourd'hui, se glorifie d'avoir les restes de saint Théodard : c'est celle de 
Villebrumier, chef-lieu de canton, située à peu de distance de Montauban. 

La croyance unanime et inébranlable des fidèles de cette paroisse a pour base une vénérable 
tradition, qui remonte, sans interruption, à plus de deux cents ans. 

Il résulte des informations prises dernièrement par M. Guyard, vieaire général de Montauban à 
Narbonne, que les églises Saint-Just et Saint-Paul ne possèdent plus aucune relique de saint 
Théodard. La cathédrale de Montauban en conserve une ; mais elle sort de Villebrumier. C'est 
Mgr Dubourg qui la fit tirer de la châsse en 1833. 

La ville de Montech, qui a été pendant de longues années la résidence de l'évêque et du cha- 
pitre expulsés par les huguenots, a dû certainement avoir autrefois quelques reliques de saint 
Théoisrd. Malheureusement elles ont disparu ; seulement on a trouvé, il y a une trentaine d'an- 
nées, dans la sacristie de l'église de Montech, un ancien reliquaire renfermant une portion d'os 
assez considérable, mais sans authentique. Il est à présumer que ce fragment provient de la châsse 
de saint Théodard. Le reliquaire, dont le travail est remarquable, appartient aujourd'hui à Madame 
la marquise de Pérignon, qui l'a déposé, avec la relique, dans la chapelle de son château de 
Finhan. 

Les habitants de Villebrumier ont toujours été heureux et fiers de posséder les restes de saint 
Théodard. Ils les regardent avec raison comme leur bien le plus précieux et comme une sauve- 
garde pour le pays. Dans les peines, les souffrances, les maladies invétérées, surtout dans les 
fièvres pernicieuses et les calamités publiques ou privées, on tourne les yeux vers saint Théodard, 
on réclame son assistance, on s'empresse d'aller prier devant la châsse qui contient ses ossements 
bénis, et toujours on ressent les effets de sa puissante protection. Une foule de faits prouvent la 
confiance entière des fidèles en leur saint Patron, et montrent les grâces nombreuses obtenues par 
ceux qui l'invoquent avec foi et persévérance. 

A l'imitation de ce qui se pratiquait autrefois dans l'antique cathédrale de Montauban, les reli- 
ques du grand archevêque de Narbonne sont exposées chaque année à la vénération publique, le 
1 er mai, jour où l'Eglise célèbre sa fête. De plus, on les porte en triomphe dans une procession 

seule ville, oîi les calvinistes, devenus les maîtres, aient souffert l'exercice de la religion catholique. En 
Suisse, en Hollande, en Suède, en Angleterre, ils l'ont proscrite, souvent contre la foi des traités. L'ont- 
ils jamais permise en France dans leurs villes de sûreté?... Une maxime sacrée de nos adversaires, est 
qu'il ne faut pas tolérer les intolérants : or, jamais religion ne fut plus intolérante que le calvinisme ; 
vingt auteurs, même protestants, ont été forcés d'en convenir ». (Dictionnaire de Théologie, art. Calvi-* 
nistes.J 

1. Histoire générale du Languedoc, t. v, p. 212; Gallia christiana vêtus, t. n, p. 766. 



SAINT THÉODARD, ÉVÊQUE DE NARBONNE. 209 

générale qui a lieu av«ec beaucoup de pompe, durant cette même solennité. Tous les paroissiens 
se font un honneur et un devoir d'assister à cette cérémonie; aucun n'oserait s'en dispenser; les 
plus indifférents pour la religion sortent alors de leur apathie et s'empressent de se joindre à la 
multitude, qui chante les louanges de l'illustre et généreux protecteur de la contrée. 

En 1652, Mgr Pierre de Berthier, dont les vertus ont brillé d'un si vif éclat sur le siège épis- 
copal de Montauban, se rendit à Villebrumier pour visiter les reliques de saint Théodard '. Voici 
la copie de l'acte de vérification qu'il dressa lui-même avec un soin tout particulier : 

Inventaire des ossements, qu'on croit de saint Théodard, trouvés dans l'église de Ville- 
brumier, et que j'ai mis dans ce coffre, en la visite que j'en ai faite le 30 décembre 
1652. 

« Un paquet couvert de taffetas blanc, fermé et cacheté de mes armes, sur lequel est écrit : 
Oi fémur, n° 1 ; 

« Autre paquet, comme dessus, où est écrit : Os fémur, n° 2; 

« Autre paquet cù est écrit : Les deux os des jambes, avec cinq sommités ou apophyses, n° 3 ; 

« Autre paquet, comme dessus, où est écrit : « Les fociles en plusieurs pièces, n° 4 ; 

« Autre paquet, comme dessus, où est écrit : « Douze vertèbres avec leurs fragments, n° 5 ; 

a Autre paquet, où est écrit : Grand nombre de fragments des côtes, n° 6 ; 

c Autre, où est écrit : « Les fragments des omoplates et l'os sternum, n° 7 ; 

a Autre, où est écrit : Les astragales ou articles des pieds et des mains, en grand nombre, n° 8 ; 

« Autre, comme dessus, où est écrit : Un tronçon de l'ischion et autre fragment de l'os 
sacrum, n° 9 ; 

« Autre, où est écrit : Morceaux d'os inconnus, n° 10. 

« Fait à Villebrumier, ce 30 décembre 1652. 

« Pierre, 
« Evêque de Montauban ». 

Les reliques de saint Théodard demeurèrent, jusqu'en 1833, dans le coffre où les plaça Mgr de 
Berthier. Alors l'ancienne châsse tombant de vétusté, le curé et les habitants de Villebrumier en 
firent travailler une autre, et les restes du Saint y furent solennellement déposés. 

Les dix paquets inventoriés par Mgr de Berthier et scellés du sceau de ses armes, sont encore 
aujourd'hui dans l'état où il les a décrits : seulement un des sachets de soie se trouve déchiré en 
partie, mais c'est par suite de l'ouverture qui dut y être pratiquée lorsque Mgr Dubourg voulut 
avoir pour sa cathédrale une relique de saint Théodard. 

Nous avons abrégé la vie de saint Théodard, par M. J.-A. Gnyard, vicaire général de Montauban, 
in-12, Paris et Montauban, 185G. L'auteur a pnisé lui-même dans la Gallia christiana et dans deux Vies 
du Saint que l'on possède : l'une donnée par les Bollandistes, l'autre qui avait été extraite des archives 
de Saint-Etienne, à Toulouse, et qui fut conservée dans les Mémoires de l'Histoire du Languedoc, par 
Catel. 

1. Mgr de Berthier fut très-zélé pour les intérêts spirituels et matériels de la cité Montalbanaise. Il 
s'appliqua de toutes ses forces à consolider ses diocésains dans la foi, à les prémunir contre les séduc- 
tions de l'erreur, et à réparer autant que possible les ravages de l'hérésie. Il fit bâtir le grand séminaire, 
dont il confia la direction a son vénérable ami Vincent de Paul et à la Congrégation fondée par lui. Il 
obtint que la cour des aides fût transférée de Cahors à Montauban; qu'il y eût un bureau des finances, 
et que tous les consuls fussent choisis parmi les catholiques. Le gouvernement lui accorda d'assez fortes 
sommes pour la restauration de la place Royale, pour l'embellissement du lieu qu'avait occupé l'église 
Saint-Martin, et pour la construction d'un palais épiscopal sur l'emplacement du château des comtes de 
Toulouse. 

Immédiatement après la mort de saint Vincent de Paul, Mgr de Berthier écrivait les lignes suivantes, 
qu'on lira avec intérêt : ■ Dieu m'avait donné tant de respect et d'affection pour M. Vincent, que je crois 
en vérité qu'aucun de ses enfants n'a senti mieux que moi la douleur de sa mort; mais, comme je pense 
qu'elle était nécessaire pour qu'il reçût les couronnes que la grâce de Jésus-Christ avait préparées à s-es 
mérites, je me soumets à la volonté du Maitre de la vie et de la mort ; et j'espère que M. Vincent, dans le 
ciel, ne pourvoira pas moins aux besoins dont il était chargé sur la terre; et que la consommation glo- 
rieuse de sa charité aidera d'une manière plus forte à la perfection de tant d'oeuvres chrétiennes qu'i' 
avait commencées parmi nous... » (Collet, \ie de saint Vincent de Paul, t. n, p. 89, Nancy, 1748.) 



Vies des Saints. — Tome V. 14 



210 f" MAT. 



S ,c THORETTE, BERGÈRE DANS LE BOURBONNAIS 



xn e siècle. 



Serviteurs, nous disent les Saints Livres, obéissez 
dans le Seigneur, entourez vos maîtres d"honneurs 
et de respects. Soyez soumis non-seulement à 
ceux qui sont bons et modestes, mais encore à 
ceux qui sont remplis de défauts. 

C'est dans une métairie de l'ancien diocèse de Bourges, appelée Nouzil- 
Iers, au pied de l'antique collégiale de Montcenoux, autrefois desservie par 
treize chanoines de Saint-Ursin, de Bourges, à quelques pas de la belle 
église de Villefranche, que sainte Thorette a fait éclater les plus touchants 
exemples de douceur et de piété, d'obéissance et de mortification, d'angé- 
lique pureté et de patience à toute épreuve. 

Tout prouve que la métairie où vécut sainte Thorette était autrefois un 
village plus important. L'on n'y compte aujourd'hui que cinq chaumines dé- 
labrées. La plus apparente, en face de Montcenoux, montre au linçoir de 
sa fenêtre des ornements religieux : un calice, une hostie et un prie-Dieu. 
Un écu se voit à l'une des portes voisines. 

Dieu qui dédaigne l'éclat du rang et les vaines distinctions après les- 
quelles on court si avidement aujourd'hui, a voulu nous laisser ignorer tout 
ce qui concerne l'origine et les premières années de sainte Thorette, le 
nom de ses parents, le lieu et l'époque de sa naissance. Il nous la fait voir 
immédiatement dans l'exercice plein et entier de sa vie domestique et 
champêtre de bergère aux gages d'un fermier. Tout porte à croire, néan- 
moins, qu'elle existait avant le xm e siècle. 

Les moments d'un serviteur ne sont point à lui, mais appartiennent ex- 
clusivement au maître qui l'occupe. Jamais notre Sainte ne perdit une 
seule minute. L'esprit intérieur, qui accompagnait tous ses actes, bien loin 
de la distraire, la soutenait, l'encourageait au milieu de ses fatigues. 

Un jour cependant, la pieuse fille s'était oubliée, pour ainsi dire, dans 
un colloque avec l'objet de ses pures affections. Les heures qu'elle devait à 
son emploi s'étaient passées dans une sorte de ravissement, tant la prière a 
de charmes pour un cœur épris de son Dieu I A son insu donc, le fuseau 
s'était échappé de ses doigts ; le soir arriva et sa tâche n'était point faite. 

Le maître du ciel ne voulut pas que le maître de la terre fût privé du 
bénéfice qui lui appartenait ; il ne voulut point surtout que sa religieuse 
amante perdît la récompense que méritait son dévouement. Durant l'intem- 
pestive oraison, une main céleste avait filé la quenouille involontairement 
délaissée, en sorte que la besogne se trouva finie elle-même, juste au mo- 
ment où s'achevait l'extatique prière. A cette vue, Thorette lève au ciel des 
}-eux mouillés par la reconnaissance. Elle ne put exprimer autrement la 
joie intérieure qui la dominait. 

Noble et généreuse fille, ah! soyez imitée par toutes celles qui partagent 
votre condition. Que jamais, sous prétexte de dévotion, on ne les voie négli- 
ger leur travail ; Dieu ne le veut point, il le défend même. 

Mais le ciel ne s'en tint pas à ce fait merveilleux, raconté par tous ; la 



SAINTE THORETTE, BERGÈRE DANS LE BOURBONNAIS. 211 

tradition affirme que, pour faciliter à notre Sainte son amour de l'oraison, 
son bon ange, tandis qu'elle priait, travaillait à sa place, et ainsi l'ouvrage 
de Thorette ne resta jamais incomplet. 

Celui qui anéantit les superbes et se plaît à exalter les humbles lui 
accorda maintes fois des marques visibles de sa bienveillance. Un jour 
qu'elle était bien loin dans les champs, occupée à chercher à ses brebis les 
meilleures herbes, voici qu'un sombre et menaçant orage paraît à l'horizon. 
— Ne craignez point, vertueuse enfant, tandis qu'une pluie torrentielle 
bouleversera toute la contrée, une atmosphère calme vous enveloppera ; 
autour de vous et de vos chères brebis, il se fera comme un jour de beau 
soleil. Nouvelle toison de Gédéon, vous serez seule respectée. Encore une 
fois, ne craignez point : quelle tempête saurait être fâcheuse pour vous qui 
vous fiez au Seigneur ? 

Autrefois Dieu bénit la maison de Laban à cause de son serviteur Jacob. 
La sage Thorette portait bonheur au domaine qu'elle habitait. Les trou- 
peaux confiés à sa garde prospérèrent toujours, dit la tradition, et beau- 
coup mieux que ceux des métairies environnantes. 

On eût dit que ces animaux avaient l'intelligence du mérite de leur 
maîtresse. Voulait-elle abandonner son âme à l'une de ces méditations qui 
la ravissaient aux sens, toutes ses brebis, groupées autour d'elle, broutaient 
tranquillement les herbes, sans songer à nuire aux héritages voisins. Au 
contraire, emportée par sa ferveur, la jeune vierge désirait-elle aller rem- 
plir quelques-unes de ses dévotions à l'église, il suffisait qu'elle plantât sa 
houiette au milieu de la troupe bêlante, et ses dociles agneaux se gardaient 
d'eux-mêmes, et jamais, pendant son absence, aucun de ces féroces ani- 
maux, si communs autrefois dans ces régions boisées, ne s'avisa d'attaquer 
ses fidèles brebis. Sa vertu était comme un charme auquel ne pouvaient 
échapper les natures même les plus ingrates et les plus rebelles. 

Un jour, le ruisseau qui coule au bas de Nouzillers était gonflé outre 
mesure, et la bergère, placée sur la rive opposée, ne pouvait ramener ses 
moutons au bercail. Dans sa religion naïve, elle se rappelle que la foi a le 
privilège de transporter les montagnes, et que si nous avions de cette foi 
céleste gros seulement comme un grain de sénevé, la nature obéirait à nos 
moindres volontés ; elle fait le signe de la croix sur le torrent débordé, en 
frappe les eaux avec sa houlette, et soudain une voie miraculeuse s'ouvre 
devant elle. 

Une autre fois, c'étaient des étrangers, des ouvriers maçons se rendant 
du Bourbonnais dans la Marche, leur pays, qui se trouvaient arrêtés par la 
même difficulté. Dans leur impatience, ces hommes grossiers se laissaient 
aller au murmure, au blasphème. La jeune vierge les invite doucement à la 
résignation, les engage à faire la sainte volonté de Dieu, puis, dans la cha- 
rité qui la presse, elle demande hardiment un miracle. Au tact de sa hou- 
lette, nouveau Jourdain, le ruisseau retourne en arrière et laisse passer 
à pied sec ces hommes qui publient hautement les louanges et le pouvoir 
de la thaumaturge. 

Rentrée le soir au logis, plus modeste encore que d'habitude, on ne 
voulut plus lui permettre de remplir les ouvrages humiliants et pénibles 
dont cependant elle s'acquittait avec tant de bonheur, a — Non, ma fille, 
non», lui dit son vieux maître en refusant certains services qu'elle avait 
coutume de lui rendre ainsi qu'à sa famille, « vous êtes une sainte. Nous 
devons tous, dorénavant, vous mieux respecter ». 

Son humilité ne put tenir à cette épreuve. Elle quitte brusquement la 



212 * 6r MAT. 

chaumière où, par anticipation, une sorte de culte lui était rendu, et va 
dans la solitude cacher les grâces que Dieu lui accordait avec tant de géné- 
rosité. 

C'est dans ce Champ des Combes, voisin du monastère inspirateur, qu'elle 
se retirera ; elle aura soin de descendre bien bas dans la vallée. La cavité 
d'un chêne séculaire lui servira d'asile. Quelques herbes, quelques fruits 
sauvages pour apaiser sa faim, l'eau du torrent pour étancher sa soif, une 
prière ardente, interrompue par de courts instants donnés à la nature, telles 
seront désormais sa préoccupation, sa vie. Aussi, d'elle comme du divin 
précurseur, on pourra dire qu'elle ne mangeait ni ne buvait ; Dieu seul suf- 
fisait à ses besoins, Deus meus et omnia *. 

Déjà elle était mûre pour le ciel. Bien que les austérités eussent affaibli 
ses forces, elle n'en continuait pas moins ses pieux exercices de chaque 
jour. Comme le soldat qui tient à mourir les armes à la main, ce sera du 
milieu de cette campagne embaumée par ses vertus et de l'intérieur de ce 
vieil arbre, témoin de sa ferveur, que son âme ardente et pure s'envolera 
vers son Dieu. Elle a entendu la voix du Bien-Aimé qui lui disait : Viens du 
Liban, ma colombe, mon épouse, ma toute belle ; viens, tu seras couronnée. Elle 
n'a pu résister à une invitation si pressante, et ses liens se sont à l'instant 
brisés. 

En ce moment, ô prodige ! toutes les cloches des églises environnantes, 
à Murât, à Villefranche, à Montcenoux, s'ébranlent d'elles-mêmes pour 
annoncer qu'une créature privilégiée venait de quitter la terre. 

Longtemps retentit l'airain, c'étaient des vibrations inaccoutumées, 
quelque chose de triomphal qui émouvait au loin la contrée. 

En un clin d'œil accourut un peuple immense ; tous s'étaient instincti- 
vement rendus dans la solitude vénérée. 

Au-dessus de l'arbre, tombeau de la Sainte, se dessinait une grande croix 
lumineuse, sorte de labarum, qui signalait au loin sa victoire. 

Au milieu des cantiques et des chants d'allégresse, on porte en triomphe 
ce précieux trésor au lieu tout naturellement désigné pour sa sépulture. 
C'est dans la basilique des bons moines, où elle avait si souvent prié, tout 
près du maître-autel, où elle avait si fréquemment reçu son Dieu, que ce 
glorieux corps fut déposé. 

Dès ce jour, les hommages des peuples lui furent spontanément décer- 
nés, et, suivant l'usage de ces temps, l'autorité locale diocésaine en régla, 
en consacra la manifestation. Chaque année, au 1 er mai, avait lieu la com- 
mémoration publique ; un pèlerinage, tout de foi et de piété, attirait à Ville- 
franche et dans l'enceinte de Montcenoux un concours extraordinaire de 
personnes de tous les rangs et de toutes les conditions. 

Montmarault et Saint-Priest, Chavenon et Murât, Chappes, Cosne, Doyet, 
Monvicq, etc., envoyaient de pieuses députations à ce tombeau renommé. 
Que de grâces furent accordées ! Que de bienfaits advinrent à toutes ces 
âmes fermement dévouées au culte de sainte Thorette ! 

Tant de splendeurs se maintinrent jusqu'en 1698 2 , époque où fut sup- 
primée la collégiale de Saint-Ursin, établie depuis des siècles sur ce coteau 
du Bourbonnais. Par ordre du cardinal de Gesvres, cent sixième archevêque 
de Bourges, les reliques de sainte Thorette furent portées de l'église de 
Montcenoux dans celle de Villefranche. 

Depuis cette translation, sauf quelques jours d'une interruption néfaste, 

1. Maxime de saint François d'Assise. — 2. Dictionnaire hagiographique, ait. sainte Tlioietto. 



NOTRE-DAME DE BETHLÉEM A FERRIÈRES. 213 

ces ossements précieux sont toujours restés là exposés à la vénération des 
fidèles. 

En 1841, par les ordres de M sr de Pons, évêque de Moulins, fut entre- 
prise une minutieuse information sur l'authenticité des reliques et sur la 
légitimité du culte de sainte Thorette. 

On reconnut que, lors de la révolution de 93, ce corps avait été profané 
et jeté sur les dalles du temple. Recueillis et conservés par des mains 
pieuses, tous les débris en avaient été successivement rendus à l'église où 
était auparavant le dépôt général. 

Tous les ans, la solennité extérieure s'observe le premier dimanche de 
mai. Le pèlerinage en est moins fréquenté qu'autrefois, il est vrai ; néan- 
moins, c'est toujours avec confiance que l'on vient invoquer la douce et 
pieuse bergère qui s'est autrefois sanctifiée sur ces bords. 

La dévotion à cette autre Geneviève ne se limite pas au Bourbonnais ; il 
existe dans le Berri une localité à la fois commune et paroisse, qui est dési- 
gnée sous le nom de Sainte- Thorette. 

La fondation du village remonte à une époque reculée, l'église est du 
xn e siècle. Notre sainte étant titulaire du monument et patronne du lieu, 
cette double circonstance nous permet d'assigner une sorte de date au 
temps où elle a vécu. Sa fête, là, se célèbre le dernier dimanche d'avril. 

Extrait de la Légende de sainte Thorette, par M. l'abbé Boudant, curé de Cbantelle. 



NOTRE-DAME DE BETHLEEM A FERRIÈRES 



La ville de Ferrières est pleine des plus glorieux souvenirs. Elle possède 
des titres de haute noblesse et des droits sacrés à la vénération des peuples. 
Son premier sanctuaire est celui de Notre-Dame de Bethléem. Ce lieu de pèle- 
rinage, un des plus fréquentés du diocèse d'Orléans, en est peut-être en même 
temps le plus ancien. Plusieurs historiens l en font remonter l'origine jus- 
qu'aux temps apostoliques, à l'époque où saint Savinien et saint Potentien 
évangélisèrent le Sénonais. Saint Savinien, disent-ils, éleva un petit oratoire 
à la Mère de Dieu, convoqua pour sa consécration tous ceux qu'il avait 
gagnés à l'Evangile ; et, à cette occasion, un prodige insigne vint confirmer 
dans la foi ces nouveaux chrétiens. C'était la nuit de Noël, et on allait 
commencer le saint sacrifice, lorsque tout à coup une vive lumière remplit 
le sanctuaire ; la sainte Vierge apparaît, portant l'enfant Jésus dans ses 
bras, accompagnée de saint Joseph ; et les anges, s'associant à cette glo- 
rieuse apparition, entonnent comme autrefois le Gloria in excelsis. Saisi 
d'un saint enthousiasme, Savinien s'écrie : « C'est vraiment ici Bethléem ». 
Et depuis lors jusqu'à nos jours ce nom est toujours resté au sanctuaire *. 
La tradition de ce fait miraculeux s'est conservée à travers les siècles. Il 
est raconté par Loup, abbé de Ferrières, qui écrivait en 850, et par plu- 
sieurs autres historiens. Il est mentionné formellement dans une bulle de 
Grégoire XV, et cité dans une charte de Clovis que rapporte dom Morin. 

On comprend tout le retentissement que dut avoir un pareil prodige. De 
toutes les parties de la Gaule devenue chrétienne, les peuples accoururent 

1. Dom Morin, Histoire du Gâtinais; Dom Ranessant, prieur de Ferrières, 1635; Gallia chrisliana. 
t. Quod nomen ad n»ç usque tempora locus ille retinet; Bréviaire de Ferrières, fête de Noël, 6« leçon. 



214 1* MAI- 

pour prier dans le sanctuaire de Bethléem. Lorsque, vers l'an 434, Attila 
pénétra dans le pays avec ses hordes barbares, il livra aux flammes ce lieu 
vénéré, et plus de trois cent soixante personnes y périrent, ou ensevelies 
sous les débris de l'édifice, ou massacrées par le fer. Mais la piété des peu- 
ples releva bientôt de ses ruines le religieux sanctuaire, imparfaitement 
d'abord, parce qu'elle ne pouvait mieux faire, plus magnifiquement en- 
suite, dès qu'elle le put; et en 481, Notre-Dame de Bethléem entra dans 
une ère nouvelle de prospérité. Glovis, quoique encore païen, entendant 
raconter tant de merveilles de ce sanctuaire, eut la curiosité de le visiter. 
Les ermites qui en étaient les gardiens le reçurent avec le plus grand 
honneur; et le prince, touché de ce bon accueil, se montra bienveillant 
envers eux jusqu'à contribuer de sa royale munificence à la reconstruc- 
tion et à l'embellissement du religieux édifice. D'un autre côté, Clotilde, 
jeune encore, y venait chaque année en pèlerinage f , et les ermites, 
admirant sa foi et sa piété, osèrent parler à Glovis de la vertueuse et belle 
chrétienne ; ils lui en firent un si grand éloge que le roi païen voulut la 
connaître ; le regard du fier Sicambre eut bientôt découvert sous le 
voile de sa modestie le trésor des douces vertus qui la distinguaient. Il 
résolut de l'épouser, et bientôt la sainteté de Clotilde vint embellir le 
trône de France. Clotilde voua à la sainte Vierge son second fils Clodo- 
mir, vint prier pour lui h Notre-Dame de Bethléem lorsqu'elle le vit 
dangereusement malade ; et sa guérison obtenue, elle l'y fit baptiser au 
pied de l'autel avec la permission de Clovis, encore païen. La reconnais- 
sance de la reine et du roi, lorsqu'il fut devenu chrétien, se traduisit bien- 
tôt en nombreux bienfaits, et entre autres par la construction d'une vaste 
église tout près du sanctuaire de Bethléem, laquelle, sous le vocable de 
saint Pierre et de saint Paul, devint l'église des religieux. Ce n'est pas sans 
doute l'église qu'on voit aujourd'hui ; le temps et les guerres l'ont plusieurs 
fois ruinée ; mais la religion l'a autant de fois relevée. 

Sous Clotaire II, Notre-Dame de Bethléem ne fut pas moins favorisée. 
Le prince y vint lui-même en pèlerinage. Adalbert, seigneur d'Etampes, 
restaura l'église ainsi que le monastère des ermites , endommagé sur 
plusieurs points par les guerres. Enfin à cette époque fut fondée définitive- 
ment l'abbaye de Ferrières, cette abbaye fameuse qu'illustrèrent dans les 
âges suivants tant de vertus et de talents, qui compta dans ses écoles des 
milliers d'élèves, qui fut longtemps une pépinière d'évêques, qui n'eut de 
rivale que la grande école de Tours, qui enfin, aussi riche en durée qu'en 
illustrations, subsista jusqu'en 1793. 

Sous Dagobert, même protection fut continuée au pieux sanctuaire. Ce 
monarque y fonda une messe qui devait être dite à perpétuité sur l'autel 
de Notre-Dame, et qui fut appelée la messe royale. De plus, sur sa de- 
mande, le pape Grégoire II accorda à l'abbaye le privilège de porter les 
armes de Saint-Pierre de Rome et plusieurs autres faveurs signalées, qui 
furent dans la suite confirmées par Paul I er , Eugène II, Alexandre III et 
Urbain III. 

Charlemagne, qui avait eu pour précepteur le célèbre Alcuin, abbé de 
Ferrières, se montra également généreux pour Notre-Dame de Bethléem, 
et ses successeurs sur le trône imitèrent son exemple. 

A la fin du xn e siècle, les religieux, aidés par de si puissants protecteurs, 
firent reconstruire leur église ainsi que la belle flèche octogone, haute de 
cent cinquante pieds, qui la surmontait, et qui tomba en 1837. Ce magni- 

1, Dom Morin, p. 766. 



NOTRE-DAME DE BETHLEEM A FERRIÈRES. 215 

fîque monument terminé, ils invitèrent Alexandre III à venir le consacrer 
lui-même. Ce Pape, une des plus grandes figures historiques du xn e siècle, 
estimant qu'un sanctuaire si célèbre dans le monde chrétien était digne 
d'un tel honneur, se rendit de sa personne à Ferrières. Il fit la cérémonie 
le 29 septembre 4163, et il puisa dans ce saint asile un adoucissement aux 
maux dont fut traversé son pontificat. 

Après trois siècles de prospérité et de gloire, Notre-Dame de Bethléem 
vit encore arriver de nouveaux jours de deuil. Sous le règne de Charles VII, 
les Anglais, maîtres de tout le pays, vinrent ravager Ferrières, brûlèrent 
l'église, dont ils ne laissèrent debout que la flèche. Mais le ciel ne laissa pas 
ce crime impuni. Selon une légende traditionnelle, le soldat anglais qui 
avait mis le feu au lieu saint se sentit tout à coup dévoré jusqu'au fond des 
entrailles comme par un feu mystérieux dont rien ne pouvait éteindre les 
ardeurs ; et dans l'excès de sa douleur, il alla se précipiter dans un puits 
voisin. En 1607, un prieur du monastère, voulant constater le fait, fit son- 
der le fond de ce puits, et on y trouva des ossements humains. 

L'église de Notre-Dame de Bethléem, tant de fois renversée et tant de 
fois reconstruite, sortit de nouveau de ses ruines en 1460, grâce à la piété 
généreuse de dom Blamchefort, abbé de Ferrières. Ce saint religieux, que 
ses éminentes vertus et surtout sa charité pour les pauvres rendaient véné- 
rable dans toute la contrée, aimait tant la sainte Vierge, que, quand il se 
sentit près de mourir, il se fit porter au pied de son autel et y rendit le der- 
nier soupir. On l'y enterra, et on lui éleva un tombeau richement sculpté. 
Les pierres de ce tombeau vénéré ayant été conservées, on l'a rétabli dans 
l'église principale de Ferrières, au milieu du chœur, où il est l'objet de la 
vénération des peuples de la contrée, qui regardent comme un saint ce 
pieux serviteur de Marie. Mais l'église et le tombeau furent pillés, profanés 
par les protestants au xvi B siècle ; et les révolutionnaires de 93 en achevè- 
rent la dégradation jusqu'à ne laisser debout que les murs de l'église; 
encore même les mirent-ils dans un état de délabrement qui en compro- 
mettait la solidité. 

Après la révolution, cette église fut conservée comme annexe de l'église 
paroissiale de Saint-Pierre ; mais elle n'en demeura pas moins pour les 
fidèles l'église de prédilection; et, lorsqu'en 1837 sa belle flèche s'affaissa 
tout à coup sur ses bases dégradées et écrasa l'église de son énorme poids, 
toute la ville demanda avec instance, non la reconstruction de ce gigan- 
tesque et monumental clocher qui s'élevait à cent cinquante pieds au-des- 
sus des combles de l'église ; hélas ! les ressources du pays n'y eussent pas 
suffi, mais au moins la restauration du sanctuaire où tant de générations 
étaient venues prier. Le digne pasteur, M. l'abbé Champion, partageant le 
religieux enthousiasme de ses paroissiens, ouvrit une souscription volon* 
taire. Prompts à répondre à cet appel, les riches donnèrent de leur argent, 
les fermiers offrirent leurs chevaux et leurs voitures pour tous les charrois 
nécessaires ; le pauvre, qui n'avait que ses bras, donna de son temps, et l'on 
vit dans un même jour jusqu'à soixante-dix ouvriers, tous animés du même 
zèle, du même sublime désintéressement, travailler avec ardeur à cette 
œuvre de restauration. En moins d'une année, Notre-Dame de Bethléem 
sortit de ses ruines; et les fidèles, réunis de nouveau dans son enceinte, 
purent y continuer les prières et les chants des anciens âges. 

On y admire, à gauche du grand autel, le tombeau de dom Morin, qui 
fut l'architecte des deux chapelles latérales, ainsi que le rétable du grand 
autel et les décorations du sanctuaire, qui sont attribués à la munificence 



216 1 er MAI. 

de Marie de Médicis. Mais ce qui mérite bien plus l'attention et le respect, 
c'est la Vierge noire, échappée aux dévastations des Anglais, aux profana- 
tions des protestants, à l'impiété des révolutionnaires, placée maintenant 
dans la chapelle latérale, à gauche du sanctuaire ; Vierge séculaire et mira- 
culeuse, aux pieds de laquelle de nombreux pèlerins, entre autres les habi- 
tants de Montargis, viennent prier encore aujourd'hui avec une confiance 
que justifie et encourage le souvenir des grâces obtenues dans la succession 
des siècles. 

La dévotion à ce religieux sanctuaire inspira dès le temps des rois mé- 
rovingiens une institution pieuse, connue sous le nom de Confrérie royale 
de Notre-Dame, qui dura des siècles. Cependant le temps, qui use tout, la 
mina peu à peu, elle tomba ; et elle n'existait plus qu'à l'état de souvenir, 
lorsque Louis XIII, informé par dom Morin, religieux de Ferrières, de 
l'existence de l'antique confrérie, ordonna qu'elle fût rétablie et en fit 
approuver les règlements par Grégoire XV. 

Ce n'était pas seulement cette pieuse association qui attirait les fidèles 
à Notre-Dame de Bethléem ; c'était encore les nombreuses indulgences 
qu'y avait accordées Grégoire XV, à cinq époques principales de l'année, 
savoir : au dimanche avant l'Ascension, aux fêtes de Pâques, de la Pente- 
côte, de saint Paul et de saint Michel. On ne pouvait compter les pèlerins 
qu'amenait ces jours-là à Ferrières le désir de gagner les indulgences. Mais, 
hélas ! de toutes ces pieuses pratiques, de toutes ces antiques fondations, il 
ne reste plus que le pèlerinage du lundi de la Pentecôte ; alors on fait une 
procession solennelle ; on porte en grande pompe les saintes reliques 
échappées aux diirérentes dévastations de Notre-Dame de Bethléem et de 
l'église de l'abbaye de Ferrières, et les pèlerins y sont nombreux. Fasse le 
ciel que la ville de Ferrières, n'étant plus aujourd'hui, grâce au chemin de 
fer, qu'à quelques heures de la capitale, voie bientôt un meilleur avenir, 
et que ces antiquités si glorieuses, ces ruines heureusement devenues la 
propriété de M sr Dupanloup, évoque d'Orléans, soient consolées et voient 
briller encore quelques rayons de la beauté de leurs anciens jours ! 

Notre-Dame de France. 



NOTRE-DAME DU LAUS ', 

ET LA V. BENOITE RENCUREL, 

NOTRE-DAME D'ÉRABLE, NOTRE-DAME DES FOURS, ETC. 

J'ai demandé le Laus à mon divin Fils pour la con- 
version des pécheurs et il me l'a octroyé J'ai 

destiné cette église à la conversion des pécheurs. 
La très-sainte Vierge à sœur Benoîte en 1664 et 16G9. 

Notre-Dame du Laus, située à huit kilomètres de Gap, a été fondée il y 
a deux siècles par une simple bergère nommée Benoîte Rencurel, et plus 

1. Un lac desséché depuis des siècles occupait le fond de la vallée et lui a laissé son nom : Laus; ce 
mot, prononcé suivant l'idiome des montagnes (Laous), veut dire un lac. Un ancien auteur a voulu voir 



NOTRE-DAME LU LAUS, ET LA VÉNÉRABLE BENOITE RENCUREL. 217 

tard appelée communément sœur Benoîte, parce qu'elle s'était associée au 
Tiers Ordre de Saint-Dominique. 

Cette âme d'élite, ayant entendu un prédicateur dire en chaire que la 
sainte Vierge est toute bonne et toute miséricordieuse, conçut un violent 
désir de la voir et demanda à Marie, avec les plus ardentes prières, de se 
montrer à elle. Marie le lui accorda, et lui apparut, non pas une fois, mais 
fréquemment, et cela pendant cinquante-six ans entiers. 

Ce fut sans nul doute par une secrète disposition de la Providence que 
l'enfant qui, du berceau à la tombe, devait être en butte aux plus mauvais 
traitements des esprits infernaux et leur résister si courageusement, na- 
quit le jour où l'Eglise célèbre la fête du noble Archange, vainqueur de 
Lucifer. 

En effet, le 29 septembre 1647, dans le petit village de Saint-Etienne, 
séparé du Laus par une étroite prairie, naissait, dans une famille de pauvres 
paysans restés inconnus au monde, une petite fille, à la naissance de laquelle 
personne ne prit garde. On ignorait que dans peu d'années les anges l'ap- 
pelleraient « ma sœur », et qu'elle serait l'élève et la fille chérie de la Reine 
des anges et des hommes 1 . Au sein d'une pauvreté laborieuse, acceptée 
avec piété, la première enfance de Benoîte Rencurel s'écoula sous le toit de 
chaume que bientôt elle devait quitter pour voir sa pauvreté héréditaire 
s'accroître encore et son humble condition s'abaisser de plus en plus. Toute 
l'éducation et l'instruction données par la mère Rencurel à sa fille se bor- 
nèrent à lui recommander d'être toujours sage et de bien prier Dieu, et, 
pour bien prier Dieu, elle ne lui enseigna que le Pater et Y Ave Maria ; mais 
avec ces prières, tombées des lèvres divines et angéliques, on peut réciter 
le Rosaire : c'en était assez pour apprendre toute la science du salut à notre 
jeune enfant ; le Rosaire devint vite sa dévotion de prédilection, et souvent 
les saints anges vinrent le réciter visiblement avec elle. Benoîte n'avait que 
sept années lorsque Dieu appela à lui son père Rencurel, et l'année suivante 
un indigne parent dépouillait la veuve et les trois orphelins de leur toit de 
chaume et de leurs petits champs. Le pain manqua, et Benoîte, à huit ans, 
entra comme bergère au service de deux maîtres à la fois, car un seul n'au- 
rait pu la nourrir pendant la famine qui régnait alors dans le pays ; elle 
gardait donc en môme temps, chaque jour, deux troupeaux pour un mor- 
ceau de pain noir, que ces deux maîtres lui servaient à tour de rôle pendant 
huit jours. En quittant sa mère, Benoîte ne lui avait demandé pour tout 
don qu'un chapelet. 

Les deux maîtres de Benoîte ne se lassaient pas d'admirer sa piété, 
sa douceur, sa docilité, et s'étonnaient fort de ne voir en elle aucun de 
ces petits défauts inhérents à l'enfance. Contente du morceau de pain 
dur et grossier qu'elle recevait chaque matin au départ, elle ne déroba ja- 
mais rien à ses maîtres ; jamais sa main ne s'étendit même pour cueillir en 
passant le long des vergers sans clôture une pomme ou un grain de raisin. 
Son morceau de pain trempé dans l'eau du torrent composait tout son repas. 
Son jeune cœur était déjà si embrasé de l'amour divin, que p^u lui impor- 
tait la nourriture matérielle ; mais comme on ne peut aimer Dieu sans aimer 
les hommes, qu'il a tant aimés, elle les aima en Dieu et pour Dieu. Aussi 
son unique morceau de pain ne lui appartenait même plus dès qu'elle ren- 
contrait un enfant qui avait faim, et elle le partageait avec lui. Bientôt sa 

dans Laus le mot latin qui signifie louange, et 11 l'applique au désir que Marie avait d'être honorée sa 
ca lieu. 

1. Son père se nommait Guillaume Rencurel, et sa mère Catherine Matheron. 



218 * er mai. 

charité la porte à tout donner, et voici à quelle occasion : Jean Rolland, 
un de ses maîtres, pouvait sans peine, malgré la disette croissante, ôteràsa 
table sept morceaux de pain en quinze jours; mais il n'en était pas de 
même chez son autre maître, Louis Astier, dont elle gardait le petit trou- 
peau en même temps que celui du riche fermier Rolland. Cependant, comme 
la femme Astier aimait sa douce bergère, elle préférait lui donner, aux dé- 
pens de son appétit, la même quantité de pain qu'en des jours meilleurs. 
Benoîte, après avoir reçu sans mot dire ce pain si rare, le distribuait secrè- 
tement aux six petits enfants Astier, qui le mangeaient sans comprendre 
que ces fragments de pain étaient comme des morceaux de la vie de la 
pieuse enfant. Quant à elle, Benoîte se disait pour se fortifier : « Ah ! c'est 
bien assez que je mange la semaine prochaine chez mon autre maître ». 
Elle partait donc à jeun pour conduire ses troupeaux dans la montagne ; 
elle revenait à jeun et se couchait de même, et cela pendant sept fois vingt 
quatre heures consécutives ! Elle souffrait tant de la faim, que le sang lui 
jaillissait de la bouche et des narines : mais les anges des Alpes recueillaient 
chaque goutte de ce sang si pur, pour le faire retomber plus tard en torrent 
de grâces sur les pécheurs. 

Avec son pain, son cœur et ses rosaires, Benoîte donnait sa compassion à 
tous les malheurs qui arrivaient à sa connaissance. Un jour, elle apprend 
qu'une femme vient de perdre connaissance et que son état est grave ; aus- 
sitôt elle court vers l'église en entraînant après elle toutes les petites filles 
qu'elle rencontre sur son chemin, et, de concert avec elles, récite le rosaire 
avec une grande ferveur. Avant de s'éloigner de son troupeau, elle lui avait 
dit avec cette foi qui transporte les montagnes : « Tu ne toucheras point à 
ce pré, ni à celui-ci, ni à celui-là », et le troupeau, pendant son absence, 
resta à brouter paisiblement dans le lieu qu'elle lui avait désigné. 

Après le Rosaire, la troupe enfantine vint voir la malade, toute prête à 
retourner à l'église s'il en était besoin. Mais Dieu l'avait exaucée : la malade 
avait recouvré la connaissance et la parole, et le premier usage qu'elle en 
fit, fut pour remercier et bénir ces enfants et surtout Benoîte. Aux prières, 
la jeune et sainte bergère savait à l'occasion joindre les exhortations. Elle 
parlait avec tant d'éloquence de Dieu, du ciel, de l'enfer, qu'elle trouvait 
le chemin des cœurs les plus endurcis. C'est ainsi que Jean Rolland, l'un des 
deux maîtres qu'elle servait à la fois, homme brutal, colère et blasphéma- 
teur, vaincu par l'éloquence de sa douce bergère , donna à tout le pays 
l'exemple d'une conversion aussi inattendue qu'éclatante. C'était donc par 
l'exercice des plus sublimes vertus que Benoîte se préparait, sans le savoir, 
pour la plus grande mission à laquelle elle était prédestinée. 

Benoîte comptait dix-sept printemps; son angélique pureté qui réjouis- 
sait le regard des anges et impressionnait même les gens grossiers au milieu 
desquels elle vivait, l'avait rendue particulièrement chère à la Reine des 
Yierges. 

Un beau jour du mois de mai 1664, elle avait conduit ses troupeaux sur 
la montagne de Saint-Maurice, et elle était entrée dans la chapelle en ruine * 
dédiée à l'illustre chef de la légion thébaine, pour y réciter son chapelet, 
lorsque ce saint lui apparut et l'engagea à conduire désormais son troupeau 
dans la vallée de Saint-Etienne, parce que ce serait là que, selon son désir, 
elle verrait la sainte Vierge. 

Le lendemain, dès l'aurore, le troupeau prenait de lui-même le chemin 
de la vallée, et Benoîte le suivait d'un air joyeux, sans se rendre compte de 

1. Cette chapelle a depuis été restaurée. 



NOTEE-DAME DU LAUS, ET LA VÉNÉRABLE BENOÎTE RENCUBEL. 219 

ses pensées. Il y avait au fond du vallon et à l'entrée du bois une petite 
grotte où elle avait l'habitude de se retirer pour dire son Rosaire. 

A peine arrivée en face de la grotte, Benoîte y vit une dame d'une 
beauté incomparable tenant entre ses bras un enfant d'une beauté non 
moins admirable. Malgré la prédiction du Saint, la sainte et naïve bergère 
ne pouvait croire que la sainte Vierge fût descendue du ciel pour exaucer 
l'immense désir qu'elle avait de la contempler ; elle croyait donc n'avoir 
devant les yeux qu'une simple mortelle, et elle lui offre ingénument un 
morceau de son pain noir. La dame sourit de cette simplicité enfantine et 
ne lui répond rien. 

Le jour suivant et pendant tout près de quatre mois, Benoîte contempla 
dans ce lieu celle qui fait la joie des anges et l'ornement du ciel. Dès le 
premier jour, la figure de la jeune bergère parut aux yeux de tous transfi- 
gurée comme son âme, sa beauté avait pris un cachet tout céleste, et ses 
paroles avaient acquis une vertu irrésistible. Elle faisait part de son bonheur 
à tout le monde avec une simplicité joyeuse, et chacun, en voyant le chan- 
gement qui s'était opéré en elle, se disait : « Si c'était la sainte Vierge 
qu'elle voit ! » Quant à l'humble bergère, elle ne le savait point encore et 
ne songeait même point à demander à celle qui lui donnait toute cette joie 
qui elle était. 

Avant de faire de Benoîte son amie et la dispensatrice de ses grâces, la 
sainte Vierge daigna en faire son élève, et lorsqu'elle se fut étroitement at- 
taché l'âme de la jeune bergère par l'attrait irrésistible de sa beauté, elle 
commença à lui parler, et ce fut pour l'instruire, l'éprouver, l'encourager. 
Pour se mettre à la portée de l'intelligence peu cultivée de l'enfant des 
montagnes, elle descendit à des familiarités qui nous étonneraient, si nous 
ne savions que la bonté de Marie est sans borne. Elle ne dédaigna même 
pas de lui apprendre à prier, comme le font les mères, en répétant mot à 
mot une prière à leurs enfants ; c'est ainsi qu'elle lui apprit ses litanies, 
encore inconnues dans le pays, et en lui enjoignant de les apprendre à son 
tour à ses compagnes et de les répéter chaque soir avec elles. Les jeunes 
filles d'Avançon et de Valserre se mirent promptement comme celles de 
Saint-Etienne à réciter chaque soir les litanies de la divine Vierge ; toutes 
les processions qui arrivent au Laus les chantent en gravissant la monta- 
gne ; toute messe célébrée à l'autel de Marie est suivie de ses litanies, qu'on 
redit encore tous les samedis et tous les dimanches sur un air qui ne s'en- 
tend qu'au Laus et qui remue toutes les fibres de l'âme 1 . Si presque tous 
les habitants de la vallée croyaient que c'était vraiment la très-sainte Vierge 
qui apparaissait à Benoîte, quelques-uns doutaient encore ; mais lorsque 
deux impies, qui avaient blasphémé publiquement contre la belle dame de 
Benoîte, eurent reçu un châtiment rigoureux et exemplaire, tout le monde 
crut qu'en effet l'Etoile de la mer s'était levée sur cette heureuse val- 
lée. Le bruit de ces choses traversa les montagnes et arriva à Gap, tandis 
que M. Grimaud, homme capable et intègre, juge de la vallée, ordonna à 
Benoîte de demander à celle qui lui apparaissait si elle ne serait point la 
Mère de Dieu, et si elle ne voulait point qu'on lui élevât en ce lieu une 
chapelle ? 

Benoîte adressa donc à la belle dame la demande que le pieux juge lui 
avait suggérée ; la sainte Vierge lui répondit : 

« Je suis Marie, Mère de Jésus », puis elle ajouta : « Mon Fils veut être 

1. Les titanes apprises par la très-sainte Vierge a sœur Benoîte sont celles connues clans toute l'EgliM 
«ous le nom de Litanies de Lorette. Elles n'ont de local que Tair sur lequel on les chante au Laus. 



220 1 er mai. 

honoré dans cette paroisse, mais non dans ce lieu... » La sainte Vierge, vou- 
lant autoriser publiquement la croyance à la révélation qu'elle venait de 
faire, commanda ensuite à Benoîte d'amener les filles de Saint-Etienne en 
procession à la grotte ; celle-ci répondit à cet ordre avec sa profonde ingé- 
nuité : « Possible qu'elles ne voudront pas croire : écrivez-le ». — « Cela 
n'est pas nécessaire », répondit la Mère des miséricordes en disparaissant. 

Non-seulement les filles de Saint-Etienne se rendirent avec empresse- 
ment à la procession ordonnée par Marie, qui eut lieu le 30 août ; mais 
M. Fraisse, curé de la paroisse, et le juge de paix, y vinrent aussi pour ob- 
server attentivement ce qui se passerait, et ils en dressèrent procès-verbal. 
La très-sainte Vierge apparut à Benoîte devant tous, et comme, lorsque 
tout le monde fut retiré, elle était restée à prier dans le vallon, Marie lui 
apparut de nouveau et lui dit : « Vous ne me verrez plus dans ce lieu * ». 
Cette vallée était en effet trop peu étendue pour qu'on pût y élever une 
église. 

Pendant un mois entier, Benoîte ne vit plus sa divine maîtresse ; elle en 
éprouvait une si vive douleur que, encore un peu de temps, elle n'aurait pu 
y survivre. Elle dirigeait de préférence son troupeau dans un pâturage d'où 
son œil explorait sans cesse les deux versants de la montagne, tandis qu'elle, 
demandait en gémissant aux nuages qui passaient sur sa tête, aux oiseaux 
qui voltigeaient aux quatre vents du ciel, s'ils ne lui apporteraient pas 
bientôt des nouvelles de sa bien-aimée. 

Un jour béni, de l'autre côté du torrent et à mi-côte de la colline der- 
rière laquelle s'abrite le Laus, elle reconnaît, malgré l'éclat extraordinaire 
qui l'environne, la divine Vierge ; elle s'écrie : « Oh ! ma bonne mère, 
pourquoi m'avez-vous si longtemps privée du bonheur de vous voir ? » puis 
elle traverse, avec le secours d'une de ses chèvres, le torrent grossi, et se 
jette aux pieds de la Reine du ciel. 

Tout ce que Benoîte révéla de cette apparition, c'est que la sainte Vierge 
lui dit : a Vous ne me reverrez plus que dans la chapelle du Laus, cher- 
chez-la, vous la reconnaîtrez aux suaves odeurs qui s'en exhaleront dès la 
porte * » . 

Dans la solitude si profonde alors du Laus, quelques pieux montagnards 
avaient, en 1640, élevé une petite chapelle dédiée à Notre-Dame de Bon- 
Rencontre. Cet humble édifice, couvert en chaume, ne renfermait qu'un 
espace d'un peu plus de deux mètres, un autel en maçonnerie qui, pour 
tout ornement, avait deux flambeaux de bois et un saint ciboire en étain. 
C'était là que la Reine du ciel attendait la jeune bergère, comme dans re- 
table de Bethléem elle avait reçu les bergers de la Judée. Benoîte ne con- 
naissait pas cette chapelle, elle la cherchait en pleurant, lorsque attirée par 
l'odeur des parfums annoncés, elle la découvre enfin ; elle entre, et en 
voyant la radieuse Vierge sur l'autel, elle tombe à genoux, muette de bon- 
heur. La Mère de Jésus lui fait entendre sa voix céleste, mais c'est pour lui 
reprocher doucement les larmes qu'elle a versées et l'exhorter à la résigna- 
tion. Benoîte répond humblement à sa bonne Mère : ce n'est plus qu'ainsi 
qu'elle parlera de Marie, et cette appellation, nouvelle dans l'église, est 
restée dans toute la vallée où la très-sainte Vierge est toujours invoquée 
sous le nom de la Bonne-Mère. 

1. Sur l'emplacement de la grotte oh Marie se montra si souvent à Benoîte, on a élevé une petite cha- 
pelle sous le vocable de Notre-Dame des Fours. 

2. Un petit monument commémora tif de cette apparition a été élevé sur le chemin de Saint-Etienne 
au Laus ; eut endroit se nomme Pindrau. 



NOTRE-DAME DU IATJS, ET LA VÉNÉRABLE BENOÎTE RENCUREL. 221 

Benoîte, en se relevant, voit l'autel déjà si pauvre par lui-même, et où 
la Reine du ciel ne dédaigne pas de poser ses pieds tout couverts de pous- 
sière; elle s'écrie : « Ma bonne Mère, agréez que je détache mon tablier 
pour le mettre sous vos pieds, il est tout blanc. — Non, répond la sainte 
Vierge, gardez-le ; dans peu, rien ne manquera ici, ni nappes, ni orne- 
ments ; je veux y faire bâtir une église en l'honneur de mon très-cher Fils 
et au mien, où beaucoup de pécheurs et de pécheresses viendront se con- 
vertir ; elle sera grande comme je la veux ; et c'est là que je vous apparaî- 
trai souvent. — Où prendra-t-on de l'argent pour bâtir cette église? de- 
manda la jeune fille qui connaissait la grande misère du pays. — Soyez sans 
inquiétude, l'argent ne manquera pas, et je veux que ce soit celui des 
pauvres » . 

On était alors à la fin de septembre 1664 ; après un long entretien, Marie 
congédia la bergère pour qu'elle fût rentrée chez ses maîtres avant la nuit. 
Chaque jour, jusqu'au printemps suivant, Benoîte revint passer de longues 
heures aux pieds de sa céleste maîtresse, autant que la neige et ses devoirs 
le lui permettaient. 

Marie, qui la préparait à entrer dans le Tiers Ordre de Saint-Dominique, 
lui apprenait dès lors à unir la vie active à la vie contemplative, et l'aver- 
tissait toujours, afin qu'elle la quittât assez à temps pour que son devoir 
n'en souffrît pas et qu'elle continuât à travailler et à obéir dans son humble 
condition de bergère. Elle voulait lui apprendre à mépriser les vaines paru- 
res du monde et à ne s'occuper que de l'ornement de son âme ; elle lui dé- 
fendit donc de porter une belle robe que le gouverneur de Gap, M. du Saix, 
lui avait envoyée. Elle la formait peu à peu, avec une douceur et une pa- 
tience de mère, pour la mission à laquelle elle la destinait, et elle lui recom- 
mandait sans cesse de bien prier pour les pécheurs. Elle lui en fit si bien 
sentir l'importance, que déjà la jeune bergère se montrait animée du plus 
grand zèle de remplir sa tâche sublime. On ne la rencontrait plus que les 
yeux empreints d'une douce gravité et son rosaire à la main. Dans ses appa- 
ritions, la sainte Vierge lui avait appris que nulle offrande ne lui était plus 
agréable que celle de la couronne mystique du Rosaire, que nulle prière 
n'était plus efficace pour arracher les pécheurs de l'abîme du mal et les 
âmes souffrantes de l'abîme du purgatoire : aussi prit-elle depuis lors la ré- 
solution à laquelle elle ne faillit jamais, de réciter chaque jour, en outre de 
plusieurs autres prières, quinze rosaires et quinze chapelets pour honorer 
doublement le nombre sacré des mystères du Rosaire, et comme le jour ne 
lui suffisait pas pour tant de prières, pendant le sommeil de ses maîtres, elle 
quittait sans bruit la maison, et, malgré les ténèbres, le froid et la pluie, 
elle allait s'agenouiller sur le seuil de l'église du village, où les premiers 
rayons du jour la trouvaient souvent encore. Quelquefois, ainsi que cela 
arriva au glorieux saint Dominique, un ange lui ouvrait la porte de l'é- 
glise, et depuis les anges l'assistèrent dans plusieurs circonstances de sa vie. 
Un jour de ce même automne 1664, ses maîtres l'avaient envoyée couper de 
l'herbe, non loin de l'église de Valserre ; elle entra dans le lieu saint avec 
l'intention de n'y faire qu'une courte prière ; mais bientôt son âme quitta 
la terre et s'éleva vers les régions célestes. Lorsqu'elle revint de son extase, 
le soleil avait déjà disparu derrière les montagnes, et la nuit arrivait rapi- 
dement; elle sort avec inquiétude de l'église et trouve, avec une joyeuse 
surprise, que pendant qu'elle faisait l'office des anges, un esprit céleste avait 
fait le sien, coupé et lié un gros paquet d'herbes avec la corde qu'elle avait 
laissée à la porte de l'église. 



222 1" MAI. 

Pendant ce temps, le public attendait avec une religieuse impatience, 
pressentant que de grandes choses se préparaient dans ce lieu, et pendant 
tout l'hiver, les filles d'Avançon bravèrent les glaces et les neiges pour aller 
chaque jour chanter au Laus les litanies et les cantiques de la divine 
Marie. 

Le nombre des visiteurs devint bientôt si grand, qu'il fallut, pour en- 
tendre leurs aveux et leur donner la communion, dresser des confession- 
naux et des autels dans la campagne. Le 25 mars 1665, en particulier, moins 
d'un an après la première apparition, des flots de peuples envahirent la 
chapelle, autrefois déserte; et le 3 mai suivant, il s'y rencontra trente-cinq 
paroisses à la fois, marchant chacune sous sa bannière. Marie récompensa 
tant de zèle pour sa chapelle par des guérisons miraculeuses, des conver- 
sions inattendues , des prodiges divers dont le récit est consigné dans les 
volumineux manuscrits qu'on conserve au Laus. Un des plus remarquables 
fut obtenu par le juge même du lieu : il avait une fille muette de nais- 
sance ; il en demanda la guérison dans la sainte chapelle, et elle lui fut aus- 
sitôt accordée. 

Le 14 septembre de la même année, arriva au Laus le vicaire général 
du diocèse, accompagné de plusieurs hommes de grand mérite; il venait 
faire une enquête juridique sur les faits dont tout le monde parlait. A l'an- 
nonce de cette enquête, l'humble bergère s'enfuit effrayée dans le bois, pour 
prier et consulter la sainte Vierge, et revint bientôt rassurée par elle. Be- 
noîte répondit à tout avec beaucoup de calme et d'à-propos; et sur l'obser- 
vation qu'on lui fit que, s'il ne se faisait plus de miracles, on l'éloignerait 
du Laus, et qu'on démolirait la chapelle : « Après tout ce que j'ai vu et 
entendu », dit-elle, « je ne doute pas qu'il ne s'en fasse encore plus à l'ave- 
nir que par le passé ». L'enquête terminée, le vicaire général tenta deux 
fois de partir; et deux fois il en fut empêché par une pluie violente, qui 
commençait au moment où il montait à cheval. Ce ne fut pas sans un des- 
sein de Dieu. Car le lendemain même, il fut témoin d'un miracle éclatant 
qui s'opéra dans la chapelle du Laus. Catherine Yial, privée de l'usage de 
ses jambes desséchées, et tellement repliées en arrière qu'elles paraissaient 
collées sur son corps, fut subitement guérie, le dernier jour de sa neuvaine. 
Le grand vicaire dressa procès-verbal du fait; les témoins le signèrent, et 
la guérison fut si complète, qu'un mois après, sa paroisse étant venue en 
procession remercier la sainte Vierge, c'était Catherine Vial elle-même qui 
portait la bannière. 

Nonobstant ces faits, il y eut des hommes qui accusèrent Benoîte de 
tromper le peuple par ses rêveries; on voulut l'arrêter et la mettre en pri- 
son; et trois fois la sainte Vierge la déroba aux poursuites de ses persécu- 
teurs. Des personnes pieuses même se liguèrent contre elle, soutenant 
qu'elle n'avait aucune vertu, et essayèrent de la faire chasser du Laus par 
les supérieurs ecclésiastiques. En réponse à ces accusations, Dieu, vers ce 
même temps, opéra au Laus un nouveau miracle. Un des premiers officiers 
de la cour de Savoie, orgueilleux et impudique, violent et emporté, entre 
dans la chapelle la tête haute, les yeux égarés, sans donner aucune marque 
de respect. Tout à coup, il se sent saisi d'horreur de lui-même; et immo- 
bile pendant plus d'une heure, il repasse dcns sa conscience les crimes de 
sa vie, en conçoit une douleur profonde, va se confesser et sort converti, 
pleinement réconcilié avec Dieu. 

Cette chapelle où s'opéraient tant de prodiges, pouvait à peine contenir 
dix à douze personnes; et la foule, qui se pressait tout autour, avait à subir 



NOTRE-DAME DU LAUS, ET LA VÉNÉRABLE BENOÎTE RENCUREL. 223 

les intempéries des saisons. Il était donc indispensable de la remplacer par 
une église plus vaste. En 1665, Benoîte, sans ressource aucune que sa con- 
fiance en Marie, entreprend l'œuvre. Elle en trace les fondations, de ma- 
nière à établir le chœur et le maître-autel de la nouvelle église dans l'em- 
placement môme de la chapelle de Bon-Rencontre; puis elle appelle à son 
aide toutes les âmes qui aiment la sainte Vierge, et leur communique sa 
sainte ardeur. Une pauvre femme, qui vivait d'aumônes, se présente la pre- 
mière, et offre une pièce d'or; les habitants des environs apportent chacun 
son offrande, les uns en nature, les autres en argent; tous ceux qui montent 
au Laus prennent une ou plusieurs pierres dans le torrent qui coule au bas 
du vallon, et les apportent sur la hauteur. Un an fut ainsi employé à pré- 
parer les matériaux; et quand tout fut prêt, on se mit à l'œuvre. Benoîte, 
de son côté, présidait elle-même aux travaux, les activait et les dirigeait. 
Elle préparait les repas des ouvriers, faisait la prière avec eux, et leur di- 
sait de temps en temps des paroles de salut; d'autres fois elle y entremêlait 
des avis utiles pour prévenir les accidents, de sorte que, pendant toute la 
durée des constructions, pas un seul blasphème ne fut entendu, pas un seul 
accident n'arriva. En quatre ans, cette église fut achevée. Ce grand édifice 
avait commencé avec rien ; les mains des pauvres en avaient assemblé les 
matériaux, les aumônes des fidèles en avaient creusé les fondements, la Pro- 
vidence en éleva les murs, et la confiance en Dieu l'acheva. Le portail seul 
restait à faire, mais l'archevêque d'Embrun, ambassadeur de France en Es- 
pagne, étant tombé à Madrid gravement malade, se souvint des prodiges 
qu'opérait Notre-Dame du Laus. Il l'invoqua, et fit vœu de bâtir le portail 
s'il revenait à la santé. Promptement guéri, il exécuta promptement son 
vœu; et ainsi il ne manqua plus rien au saint édifice. 

Benoîte était dans sa vingtième année lorsqu'on posa la première pierre 
de l'église qui, quatre années après, fut achevée et reçut le nom de Notre- 
Dame du Laus. Le 25 décembre, après la messe de minuit, un grand nombre 
d'esprits célestes célébrèrent l'inauguration de la nouvelle église, en faisant 
trois fois le tour de l'édifice sacré au chant du Gloria in excelsis. Sœur Be- 
noîte, qui était restée, selon sa coutume, à prier dans le lieu saint, suivait 
la procession angélique. Les personnes qui se trouvaient à l'extérieur étaient 
pour ainsi dire éblouies par la vive clarté qui brillait par les fenêtres et 
enivrées par les suaves parfums qui s'exhalaient de l'église, quoique les 
portes en fussent fermées. Les premiers historiens de Notre-Dame du Laus 
sont unanimes pour parler des suaves et célestes parfums du Laus, et ils en 
parlent comme d'un fait public dont une infinité de personnes peuvent 
rendre témoignage. Ces parfums étaient quelquefois si intenses, qu'ils se 
répandaient de la chapelle dans toute la vallée. Le vicaire général de Gap 
s'exprime ainsi à ce sujet : « Les odeurs de Marie sont si suaves, si déli- 
cieuses, et donnent une si grande consolation que celui qui les sent croit 
déjà jouir par avant-goût du ciel. A mesure qu'elles frappent l'odorat, elles 
élèvent l'âme et toutes ses puissances, et remplissent le cœur de joie; les 
parfums des fleurs ne sont rien en comparaison de ceux-ci, parce qu'ils sont 
des écoulements de la divinité ». 

Sœur Benoîte, qui respirait ces parfums à leur source et dont tous les 
sens étaient épurés par la sainteté, en était toute pénétrée. Lorsqu'elle reve- 
nait d'avec sa bonne Mère, son visage, comme celui de Moïse descendant du 
Sinaï, paraissait tout lumineux, ses vêtements restaient longtemps et pro- 
fondément imprégnés de la céleste odeur, et son âme était tellement enivrée 
de consolations, que pendant plusieurs jours elle ne pouvait ni boire, ni 



224 1 er mai. 

manger, ni dormir. Les suaves parfums étaient donc pour la foule qui ne 
voyait pas la sainte Mère de Dieu, une preuve sensible de sa présence, puis- 
qu'ils étaient moins une grâce particulière qu'un attribut de la nature cé- 
leste de Marie. 

D'après les observations de Benoîte, les hiérarchies angéliques se distin- 
gueraient par des parfums que Dieu répand en abondance sur toute l'étendue 
des cieux comme un élément de bonheur, aussi bien que par la clarté, l'agi- 
lité et les autres éléments plus ou moins connus de la céleste félicité. Ainsi 
la jeune bergère avait remarqué que, si tous les anges exhalent de doux 
parfums, tel ange embaumait plus fortement ou différemment de tel autre, 
mais toujours d'une manière bien inférieure à la Reine des anges et des 
hommes. Pour les parfums qui s'exhalaient de la sacrée et adorable per- 
sonne de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'elle eut le bonheur de contempler 
plusieurs fois, ils surpassaient d'une manière infinie tout ce qu'elle avait 
éprouvé en ce genre. Nous ne pouvons nous étonner qu'il en soit ainsi des 
âmes bienheureuses, puisque notre Père Saint-Dominique et sœur Benoîte 
sa digne fille ont donné, étant encore sur la terre, des marques de ce privi- 
lège, ainsi que plusieurs autres Saints. Tout ce qui appartenait à la sainte 
bergère était parfumé; son haleine, tout ce qu'elle touchait et l'air qu'elle 
traversait. Elle n'avait point encore parlé que le souffle de ses lèvres préve- 
nait délicieusement l'odorat avant d'aller remuer le cœur, et ce parfum 
était d'autant plus suave et plus pénétrant, que les transports de son amour 
actuel pour Dieu étaient plus grands. Lorsque son cœur s'était encore ré- 
chauffé au foyer de l'amour par une fervente communion, une extase, une 
vision, elle enivrait alors de ses parfums tous ceux qui l'approchaient. 

Les parfums de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la sainte Vierge, des 
anges et de notre sœur Benoîte, composent ce que la tradition a nommé les 
bonnes odeurs du Laus : le charme si pieux de ce mot dure encore, et de 
loin en loin des âmes privilégiées perçoivent les célestes parfums du Laus. 

Au moment où Benoîte jouissait du succès de son œuvre, il s'éleva contre 
elle des contradictions inouïes, surtout dans les rangs du clergé alors infecté 
du venin janséniste. La haine alla jusqu'à fabriquer et afficher, aux portes 
de la cathédrale d'Embrun, un interdit contre cette sainte fille, avec me- 
nace d'excommunication contre tout prêtre qui célébrerait dans la chapelle 
du Laus. On mit en jeu la jalousie et l'intérêt, en représentant que la dévo- 
tion nouvelle à Notre-Dame du Laus détruirait l'antique dévotion à Notre- 
Dame d'Embrun, qui était en possession de recevoir de nombreux pèlerins 
apportant de riches offrandes. L'ancien grand vicaire, protecteur du Laus, 
était mort; celui qui le remplaçait ne connaissait point l'état des choses. 
Mais, dans cet abandon général, Benoîte ne désespéra point. « La dévotion 
du Laus, lui dit son bon ange, le 18 mars 1700, est l'œuvre de Dieu, que ni 
l'homme ni le démon ne sauraient détruire, et qui subsistera jusqu'à la fin 
du monde, fleurissant toujours plus, et faisant de grands fruits partout ». 
En effet, le nouveau grand vicaire mande Benoîte à Embrun, la soumet à 
un sérieux examen, en conclut que la dévotion à la chapelle du Laus vient 
de Dieu, et que la vertu de l'humble bergère est non-seulement incontes- 
table, mais éminente. Chose remarquable, pendant quatorze jours que Be- 
noîte resta à Embrun pour cette affaire, elle ne prit aucune nourriture; et 
ni sa santé ni ses forces n'en furent altérées. La veille de son départ, passant 
la journée en prières à la métropole, elle reçut pendant la grand'messe une 
visite de la sainte Vierge, laquelle l'exhorta à la patience contre les persé- 
cutions qui pourraient lui survenir encore. Le lendemain, au moment d'ar- 



NOTRE-DAME DU LAUS, ET LA VÉNÉRABLE BENOÎTE RENCUREL. 225 

river au Laus, elle vit en vision Jésus crucifié, tout couvert de sang; et cette 
vue lui déchira le cœur, au point qu'elle en perdit la parole pendant deux 
jours. Marie vint la consoler, en lui recommandant de prier pour les pé- 
cheurs, pour qui Jésus-Christ a tant souffert. Le nouvel archevêque d'Em- 
brun, Mgr de Genlis, fut pour elle un second consolateur. Ce prélat, venu 
au Laus, fut tellement ému en entrant dans l'église, qu'il s'écria : Vere Do- 
minus est in loco isto ; vraiment Dieu est ici. Il interrogea ensuite Benoîte; 
et ses réponses, qu'il écrivit de sa propre main, lui inspirèrent tant de vé- 
nération pour sa personne, qu'il déclara n'avoir jamais rencontré ni vertu 
plus solide ni fille plus simple. 

Néanmoins, sans cesser d'admirer Benoîte, Mgr de Genlis la laissa 
persécuter. A la pitoyable rivalité de la métropole, le Jansénisme, fort 
puissant alors, vint prêter son concours et livra à notre héroïque ber- 
gère une guerre longue, perfide et ténébreuse. On attribue aussi aux 
Jansénistes le dessein de la faire passer pour sorcière et condamner comme 
telle. Il fut encore question d'enlever, en même temps que Benoîte, le pieux 
ermite de Notre-Dame de l'Erable, voisin du Laus, pour publier ensuite 
qu'ils s'étaient sauvés ensemble 

Cependant les populations, toujours entraînées par la grande voix des 
miracles, continuaient à affuer au Laus, lorsqu'on trouva moyen de ralentir 
leur zèle en remplaçant les saints prêtres qui, dès l'origine, s'étaient consa- 
crés au nouveau pèlerinage, par des directeurs Jansénistes qui firent péné- 
trer avec eux le désespoir et le découragement dans le sanctuaire de Marie. 
L'ennemi était donc au cœur de la place; le refuge des pécheurs était 
fermé, Benoîte elle-même n'avait plus de confesseur ! Il y eut alors dans 
l'élan des populations vers le Laus un temps d'arrêt forcé que ses historiens 
ont appelé : Eclipse du Laus.... Mais bientôt à l'éclipsé devait succéder un 
radieux soleil. 

L'image de Marie, qui faisait la gloire d'Embrun, disparut sans qu'on 
pût la retrouver, et un demi-siècle plus tard, non-seulement le Laus, mais 
Embrun, était donné au diocèse de Gap, qui, dès l'origine, s'était montré 
dévoué au nouveau sanctuaire de Marie. 

Benoîte, de son côté, reçut des consolations proportionnées à ses terribles 
épreuves. Outre les fréquentes apparitions des anges et de quelques Saints, 
notre sœur jouit à six reprises différentes de la vision du chaste Joseph, l'époux 
de Marie et le père nourricier de l'Enfant Jésus, qu'elle eut le bonheur de 
contempler plusieurs fois sous la forme d'un gracieux enfant, dans la sainte 
Eucharistie, avant que, devenue plus avancée encore dans les voies de la 
perfection, elle le contemplât dans les douleurs de sa passion. De toutes ces 
apparitions, celle qui la charmait le plus était la douce présence de sa bonne 
Mère qui la comblait de mille faveurs. Un jour, quelques bons ouvriers 
ayant offert, par charité, à la pauvre mère de Benoîte de donner à sa petite 
vigne la culture dont elle avait besoin, elle chargea sa fille de les y conduire 
et de leur servir leur modeste repas. En attendant, Benoîte entre dans 
l'église ' qui était tout près de la vigne. A peine y était-elle entrée, que la 
divine Vierge lui apparaît, et qu'elle tombe dans une extase qui dura le reste 
de la journée et toute la nuit suivante, de sorte que les ouvriers durent pour- 
voir eux-mêmes à leurs besoins. Leur charité ne s'en était pas formalisée, 
et le lendemain matin on les vit continuer leur travail dans la petite vigne 
de la pauvre veuve. Benoîte ne savait avec quelle excuse elle pourrait abor- 
der ces braves gens, lorsque la Reine du ciel, avant de la laisser sortir de la 

1. L'antique église de Valserres est toujours debout au milieu des vignes. 

Vies des Saints. — Tome V. 15 



I e * MAI. 

chapelle le matin, remplit son tablier de roses fraîches et d'un parfum 
exquis pour qu'elle les distribue aux ouvriers, qui les reçurent comme un 
précieux don du ciel, car on n'était qu'au 15 mars, et aucune végétation ne 
paraissait encore sous l'âpre climat alpestre. 

Plus tard, dans sa cinquante-deuxième année, Marie accorda, le jour de 
l'Assomption 1698, une grâce plus signalée encore à notre pieuse sœur, en 
l'emmenant après elle au ciel, où bientôt, sans qu'avec saint Paul elle pût 
dire si c'était avec ou sans son corps, elle nagea dans des flots de lumière, 
d'harmonie et de parfums, en traversant les diverses phalanges des bienheu- 
reux : « Au rang le plus élevé », lui dit sa divine conductrice, « sont les 
martyrs vêtus de rouge ; viennent ensuite les vierges vêtues de blanc, et les 
couleurs variées distinguent au rang inférieur les autres bienheureux ». 
Parmi ceux-ci, Benoîte reconnut ses deux directeurs, morts depuis plusieurs 
années, et sa pieuse mère qui la regardait avec une tendresse ineffable. Elle 
eût voulu leur parler, mais Marie l'entraîna plus loin, et elle vit encore 
beaucoup de choses si admirables qu'elle ne pouvait pas les rendre. Au mo- 
ment où la nuit touchait à son terme, le même cortège angélique, qui avait 
emmené la sainte bergère, la rapportait dans sa cellule, tellement enivrée 
de consolations qu'elle passa quinze jours sans prendre aucune nourriture. 
Ce ne fut que par obéissance qu'elle confia à son directeur cette vision si 
remarquable. Un soir de la Toussaint, notre sœur resta fort tard au pied de 
la croix d'Avançon à prier pour les âmes du purgatoire, lorsque, selon son 
expression, elle aperçut sortir de la vallée une nuée d'un quart de lieue, et 
composée d'une multitude d'âmes sous formes humaines, ayant à leur tête 
la sainte Vierge et deux anges. Une âme, se détachant de l'immense 
cohorte, vint à elle et lui dit : « Nous sommes des âmes qui sortons du pur- 
gatoire. Pendant notre vie, nous sommes venues ici prier avec confiance la 
Mère de Dieu, qui nous délivre dans ce beau jour; ses mérites, ainsi que 
vos prières et vos souffrances, chère sœur, ont abrégé le temps de notre 
expiation. Avant de nous introduire dans la céleste patrie, la divine Vierge 
nous conduit rendre grâces à Dieu dans son sanctuaire » . Lorsque cette 
multitude eut remercié, dans l'église du Laus, Jésus et Marie de sa déli- 
vrance, elle monta au ciel, où Benoîte la suivit du regard et de ses désirs. 
La familiarité des anges et de notre pieuse sœur était comme celle qui 
existe sur la terre entre des frères et sœurs bien unis, tant sa pureté sans 
tache la rapprochait des esprits angéliques. Lorsque le démon l'avait dépo- 
sée sur quelque roche inaccessible, son ange venait l'en retirer, il lui frayait 
le passage à travers les rocs, les glaces et les broussailles chargées de neiges ; 
il la ramenait des lieux inconnus où elle se trouvait perdue, il l'aidait à 
franchir le torrent impétueux qui lui barrait le passage, et, dans les nuits 
obscures, il devenait lumineux pour éclairer son chemin. Plus de vingt fois, 
lorsqu'elle fut laissée par le démon sur le toit de la chapelle de Notre-Dame 
de l'Erable 2 , un ange l'aidait à en descendre, lui ouvrait la porte delà cha- 
pelle et y récitait le rosaire avec elle. Sans doute, pour la soutenir dans ses 
cruelles épreuves, l'esprit céleste lui énumérait toutes les grâces qu'elle 
avait obtenues, tous les maux qu'elle avait détournés, tous les pécheurs 
qu'elle avait convertis. Lorsque les persécutions que le démon lui faisait 
endurer eurent atteint leur apogée, les anges, sous la forme nouvelle de petits 
oiseaux qui chantaient, priaient et parfumaient l'air, venaient assister à son 
sacrifice, non pour la soulager, mais pour la vénérer. Gomme ils étaient 

1. Mgr Depéry, qui ne recalait devant aucun sacrifies pour sauver quelque souvenir de Benoîte, 9 
acheté la chapelle de l'Erable, l'a agrandie et ornée. 






NOTRE-DAME DU LAUS, ET LA VÉNÉRABLE BENOÎTE RENGUREL. 227 

lumineux, elle les regardait de temps à autre : un jour, elle les voyait 
blancs ; le lendemain, rouges ; un autre jour, les deux couleurs s'alternaient 
dans la couronne qu'ils formaient en volant au-dessus de sa tête. Rien ne 
convenait mieux, en effet, autour d'une victime si pure et si éprouvée, que 
la couleur de la virginité unie à celle du martyre ; et, afin qu'elle n'oubliât 
pas les mystiques rapports qu'avaient ses douleurs avec la passion du Christ, 
les célestes oiseaux chantaient le plus habituellement, en l'accompagnant à 
son retour dans sa cellule, les litanies de la Passion. Cependant une fois, 
afin qu'elle éprouvât, comme son Sauveur, la douleur d'un complet isole- 
ment, elle resta deux jours, sans aucun secours, sur le roc où l'aigle niche, 
où Satan l'avait rudement laissée tomber. 

Pendant que les Jansénistes étaient les maîtres au Laus, un ange offrit à 
Benoîte de lui donner son Bien-Aimé ; le tabernacle s'ouvrit de lui-même, 
l'ange prit le ciboire et bientôt Jésus entrait dans le cœur de la sainte ber- 
gère, pendant qu'un autre ange assistait à la pieuse cérémonie. Les deux 
directeurs, qui l'avaient quittée pour aller recevoir au ciel la récompense 
de leur foi et de leur zèle, venaient, comme les anges, la visiter, l'encoura- 
ger et la consoler. Un jour, au moment où la vision s'éloignait, Benoîte té- 
moigna de son désir de quitter la terre pour la suivre au ciel : « Pas encore, 
répondit l'âme bienheureuse de son directeur, patience ; il faut encore 
souffrir ». 

Cependant les hommes hostiles qui desservaient le pèlerinage furent 
éloignés, et l'autorité diocésaine leur substitua les prêtres de Sainte-Garde, 
vrais hommes de Dieu, qui firent refleurir la solitude du Laus *. Benoîte, 
voyant ainsi toutes choses en bon état, comprit que sa mission était finie, et 
qu'elle n'avait plus qu'à se préparer à la mort. Un ange vint le lui annon- 
cer; et ce fut pour elle le sujet d'une grande joie. Elle mourut en odeur de 
sainteté, le jour des saints Innocents 1718, âgée de soixante et onze ans et 
trois mois; et, depuis ce moment, sa mémoire est de plus en plus vénérée; 
la voix publique demande sa canonisation, et cédant à tant de vœux autant 
qu'à ses convictions personnelles, Mgr Bernadou, évêque de Gap, instruit 
en ce moment le procès, recueille les informations pour les transmettre au 
Saint-Siège, auquel seul il appartient de prononcer. 

Sœur Benoîte fut ensevelie près du maître-autel et de cette balustrade de 
la communion, dont si souvent pendant sa vie mortelle elle avait éloigné les 
âmes indignes d'y participer. Quoiqu'une neige épaisse fût tombée les jours 
précédents et eût rendu les chemins impraticables, le concours du peuple qui 
assista à ses funérailles fut si considérable que l'acte mortuaire de notre 
sœur crut devoir en faire mention. La foule en larmes se pressait autour du 
cercueil découvert pour voir encore une fois les traits de celle qu'elle ap- 
pelait sa mère et sa bienfaitrice, et faire toucher à son corps ou à ses vête- 
ments des croix, des chapelets, des médailles, etc.; enfin une grosse pierre 
fut scellée sur le sépulcre et déroba, aux yeux de tous, ce corps saint, et le 
don des miracles, promis par la sainte Vierge, continua à faire connaître 
aux générations suivantes la puissance auprès de Dieu de l'intercession de 
sa servante. Cette pierre se voit toujours dans l'église du Laus, à fleur de 
sol, avec son inscription, gravée par une main inhabile, et ainsi conçue : 
Tombeau de la sœur Benoîte, morte en odeur de sainteté, le 28 décembre 1718. 
Un tableau de 1688, qui se voit encore dans l'église du Laus, nous donne 
une idée des traits de notre sainte bergère. Elle était grande et belle, tous 

1. La Congrégation des prêtres de Sainte-Garde fnt fondée, en 1699, par M. Berthet. prêtre d'Avignon, 
pour l'œuvre des missions et in retraites et pour l'éducation de la jeunesse ecclésiastique. 



228 1 er mai. 

ses membres étaient dans une parfaite harmonie avec sa taille. Les lignes 
de son visage sont si pures et si suaves, qu'en les considérant on est plutôt 
frappé de l'aspect d'une âme que de celui d'un corps. Sa petite bouche 
semble créée exclusivement pour prier. Ses cheveux sont noirs ainsi que ses 
yeux, qui ont quelque chose de voilé; sa figure pâle est brunie et dorée par 
le soleil, quoique la peau en soit restée fine et un peu brillante; un mélange 
de foi, de douce gravité et de résignation donne à tout son être une expres- 
sion de religieuse mélancolie. Elle est vêtue d'une serge grossière, filée et 
tissée au village, et quia pris la forme du costume habituel des montagnes. 
Depuis la mort de sœur Benoîte, les étrangers comme les habitants du 
pays vénéraient la pauvre chaumière où elle était née à Saint-Etienne, comme 
un lieu sacré ; Mgr Depéry l'avait acquise et l'avait restaurée lorsque, le 28 
janvier 1850, un violent incendie dévora presque tout le village de Saint- 
Etienne. Les flammes, qui auraient dû dévorer des premières et en entier 
la pauvre chaumière, s'arrêtèrent comme repoussées par une main puis- 
sante et invisible, lorsqu'elles furent entrées à l'endroit où était l'alcôve, 
berceau de Benoîte. Les débris que le feu avait respectés furent recueillis 
comme des reliques, et entrèrent dans la nouvelle construction. Sur une 
plaque de marbre noir, placée au front de la maison, on lit l'inscription 
suivante : 

ICI EST NÉE 

LE 29 SEPTEMBRE 1647, 

BENOÎTE RENCUREL, 

FONDATRICE DU LAOS. 

CETTE MAISON A ÉTÉ ACHETÉE ET RESTAURÉS 

EN 1850 

PAR M« r JEAN-IRÉNÉE DEPÉRY, 

ÉVÈQUE DE GAP. 

L'endroit où naquit notre sœur, et où la très-sainte Vierge daigna si 
souvent converser avec elle, a été converti en une gracieuse chapelle, pla- 
cée sous le vocable de Notre-Dame de l'Enfance. Dans cette maison de 
sœur Benoîte, Mgr Depéry a fondé une école pour les petites filles de Saint- 
Etienne; la religieuse, chargée de la diriger, devra toujours ajouter à son 
nom celui de Benoîte; elle aura aussi toujours un petit jardin, une chèvre 
et des brebis, pour ressembler à la sainte bergère du Laus. 

Les prêtres de Sainte-Garde continuèrent avec grandes bénédictions leur 
ministère à Notre-Dame du Laus jusqu'en 1791. Alors ils furent brutalement 
chassés : leur maison, leur mobilier, l'église, et ce qu'elle contenait, les 
tableaux, les ex-voto, les riches ornements de la statue, tout fut vendu à 
vil prix ou livré aux flammes; ce qui n'empêcha pas les habitants de Réa- 
lon, paroisse à quelque distance d'Embrun, de venir processionnellement 
au Laus prier pour la cessation de la sécheresse qui désolait le pays. Sous 
le règne même de la Terreur, les pèlerins venaient prier à genoux devant 
la porte de la chapelle fermée. Au retour de l'ordre, Mgr Miollis, qui, comme 
évèque de Digne, avait le Laus sous sa juridiction, en vertu du concordat, 
racheta la sainte chapelle avec le presbytère, obtint, quelques années après, 
le couvent avec les biens qui en dépendaient, et y établit les Oblats de 
Marie, fondés à Marseille par Mgr de Mazenod. Ceux-ci y demeurèrent jus- 
qu'en 1841, où ils cédèrent la place à la société des missionnaires du dio- 
cèse de Gap, qui y exercent encore et y exerceront longtemps leur saint 
ministère. 



iAINT JÉRÉMIE, PROPHÈTE. 229 

Le pèlerinage, ainsi pourvu de bons ouvriers, reçut de Pie IX, quelques 
années après, le plus grand honneur que puisse accorder le Saint-Siège. Le 
souverain Pontife envoya, par deux protonotaires apostoliques, deux magni- 
fiques couronnes, l'une destinée à la Vierge, l'autre à l'Enfant Jésus; et le 
23 mai 1855, eut lieu, pour la cérémonie du couronnement, une des plus 
magnifiques fêtes qui se puissent voir sur la terre. Le Cardinal de Bordeaux 
la présidait, entouré des archevêques d'Aix, d'Avignon, de Turin, des 
évêques de Digne, de Grenoble, de Gap, de six cents prêtres et de quarante 
mille fidèles. C'était plus qu'il n'en fallait pour réveiller la dévotion au 
pèlerinage et rehausser sa célébrité. Aussi, depuis cette époque, la foule y 
est prodigieuse; on y compte, chaque année, jusqu'à quatre-vingt mille 
pèlerins. Les uns choisissent, pour ce pieux voyage, le jour de la Nativité, 
qui en est la fête patronale; les autres, la Fête-Dieu, la Saint-Jean, la 
Saint-Pierre ou le Rosaire; d'autres le 23 mai, anniversaire du couronne- 
ment; mais le plus grand nombre viennent aux fêtes de la Pentecôte. 

Année dominicaine et Notre-Dame de France. 



SAINT JÉRÉMIE, PROPHÈTE (590 av. J.-C). 

Jérémie, le second des quatre grands prophètes, sortait d'une famille sacerdotale , et naquit à 
Anatlroth, petit bourg près de Jérusalem, vers l'an 645 avant Jésus-Christ. Il fut sanctifié dans le 
sein de sa mère, et destiné dès lors à la mission qu'il devait bientôt remplir ; car il commença à 
prophétiser, étant à peine sorti de l'enfance, vers l'an 629 avant Jésus-Christ, sous le règne de 
Josias, roi de Juda, et il continua sous ses ssficessîBn, Les malheurs qu'il prédisait aux Juifs de 
la part de Dieu, tels que la prise de Jérusalem, la captivité de ses habitants, la peste et les autres 
fléaux, indisposèrent contre lui les principaux de la nation ; mais ce qui mit le comble à leur 
colère, c'est la sainte liberté avec laquelle il les reprenait de leurs désordres. Lorsque Jérusalem 
fut prise, l'an 606 avant Jésus-Christ, par Nabazardin, général des Babyloniens, le vainqueur lui 
laissa la liberté de rester en Judée. Jérémie en profita pour consoler et encourager ceux de ses 
compatriotes qui avaient échappé à la mort et à la captivité. Mais, comme il continuait à leur 
prédire des calamités, en punition de leurs crimes, ils le jetèrent dans une fosse remplie de boue, 
et il y aurait péri sans un ministre du roi Sédécias, qui l'en fit retirer à temps. Lorsque les Baby- 
loniens vinrent de nouveau assiéger Jérusalem, l'an 598 avant Jésus-Christ, le saint Prophète était 
plongé dans un cachot, et la prise de la ville le rendit à la liberté. Ce fut contre son gré, et en 
foulant aux pieds ses menaces prophétiques, que les Juifs, pour se soustraire à la tyrannie de 
Nabuchodunosor, émigrèrent en Egypte, et il fut contraint de les y accompagner avec Baruch, son 
disciple et son secrétaire. Comme il ne cessait de leur annoncer de la part de Dieu les maux qui 
allaient fondre sur eux, ils résolurent de se débarrasser d'un homme qui ne leur faisait que de 
sinistres prédictions, et ils le lapidèrent à Taphné ou Tanès, l'an 590 avant Jésus-Christ. « Les 
chrétiens », dit saint Epiphane, « avaient coutume d'aller prier sur son tombeau, et la poussière 
qu'ils en détachaient leur servait d'autidote contre la morsure des aspics ». Il est honoré par les 
Grecs et par les Latins; chez ces derniers, sa fête n'est célébrée nulle part avec plus de pompe 
qu'à Venise, qui se glorifie de posséder une portion de ses ossements. Ses Prophéties, en cin- 
quante-deux chapitres, sont suivies de ses Lamentations. « Jérémie », dit saint Jérôme, « a une 
diction moius relevée qu'Isaïe et d'autres prophètes, mais sa simplicité est quelquefois sublime. 
Dans son langage typique, on rencontre des expressions pleines d'énergie. Rien de plus touchant 
et qui exhale une douleur plus profonde et mieux sentie que ses Lamentations ». 

Dans les arts, on caractérise Jérémie par un texte quelconque de ses prophéties, tracé sur sa 
Cartouche, et par des pierres — instrument de sa mort — qu'il tient dans les plis de sa robe. Voir 
les œuvres de Michel-Ange, de Martin de Vos, de Jean Leclerc, etc. 



230 1 er mai. 



S te GERMAINE ET S te HONORÉE, DE BAR-SUR-AUBE (451). 

La montagne qui domine Ta gracieuse ville de Bar-sur-Aube n'a pas toujours été déserte el 
solitaire comme nous la voyons aujourd'hui. Au v» siècle, une bourgade du nom de Florentia 
couvrait son sommet escarpé. C'est là que vivait une jeune fille appelée Germaine, d'une exquise 
beauté, mais d'une foi et d'une vertu plus grandes encore. Seule avec son vieux père, déjà veut 
depuis longtemps, la jeune enfant n'avait jamais connu les tendresses maternelles, mais elle en 
cherchait le dédommagement dans les chastes embrassements du Sauveur. 

Le détail de la plupart de ses actions n'est pas venu jusqu'à nous. On sait toutefois que, lorsque 
ses occupations habituelles lui en laissaient le loisir, elle allait visiter, dans les environs de la 
ville, une de ses parentes, vierge comme elle, et son émule dans la pratique des préceptes et de» 
conseils de l'Evangile. C'était sainte Honorée, dont les reliques ont été conservées jusqu'à la Révo- 
lution dans l'église de l'hôpital Saint-Nicolas. 

« Chaque matin aussi », disent ses Actes, a Germaine se plaisait à aller puiser à la fontaine, qui, 
depuis, a reçu son nom, une onde pure pour l'usage des autels ; et quand, plus tard, la piété 
publique érigea sur la montagne une basilique à saint Etienne, premier martyr, Germaine y con- 
tribua selon ses faibles forces, en fournissant aux travailleurs, autant qu'elle le pouvait, l'eau qui 
leur était nécessaire ». 

Malgré son zèle et sa vertu, la jeune vierge ne fut point à l'abri de la malveillance. Quelques- 
uns de ces hommes, pour qui la simplicité du juste est un objet de dérision 1 , jetant un regard 
de mépris sur les humbles fonctions auxquelles elle se dévouait, ne virent en elle qu'une personne 
vile dont ils pouvaient se jouer impunément. Hardis contre la douceur et la piété, parce qu'elles 
sont sans défense, ils se firent un passe-temps de briser dans ses mains le vase fragile qu'elle 
portait, et, lui jetant un vieux crible, l'engagèrent, avec un rire moqueur, à continuer son noble 
service. Germaine, sans proférer une parole, mais pleine de foi dans la toute-puissance de son Dieu, 
relève le crible, va, sans hésiter, le remplir à la fontaine, et l'apporte aux travailleurs, sans qu'une 
seule goutte d'eau s'en soit échappée. C'est, en souvenir de ce miracle, comme aussi du soin 
constant avec lequel Germaine pourvoyait aux besoins des autels, qu'on ne la représente jamais 
sans placer en ses mains ou sans déposer à ses pieds les deux vases, emblème de la fonction qu'elle 
s'était imposée. 

Ce n'est pas tout : on prétend, aujourd'hui encore, reconnaître le chemin que Germaine suivait 
le long de la colline pour venir à la fontaine qui coule au pied : les habitants de Bar-sur-Aube ne 
manquent jamais de le montrer aux voyageurs ou de le signaler, lorsque la conversation tombe 
sur sainte Germaine. L'herbe, dit-on, y croit plus verte et plus vivace ; le blé, plus vigoureux. 

Mais la voix de l'Epoux, l'appelant au banquet éternel, ne devait pas tarder à se faire entendre. 
Attila avait passé le Rhin. Bientôt ses farouches soldats sont sous les murs de Bar. Germaine, 
sans déliance, était descendue de la montagne, selon sa coutume, pour aller puiser à la fontaine. 
Elle est aperçue par les soldats ; ils courent à elle, l'arrêtent et l'amènent à leur général. Le 
barbare la voit : elle attire son attention et captive ses regards. Il prétend en faire sa compagne, 
mais Germaine résiste. Promesses, menaces, tout est employé pour la séduire ou la vaincre : tout 
est inutile. 

La vierge lui apprend qu'elle est chrétienne : c'en est assez. Furieux contre le Dieu dont il sent 
malgré lui la force irrésistible, le tyran livre Germaine au bourreau, et ordonne de lui trancher la 
tête. Les dignes satellites de ce maître farouche entraînent la jeune héroïne ; mais elle loue et 
bénit le Seigneur, qui, non-seulement lui conserve la fleur de son innocence, mais daigne encore 
la faire triompher d'un tyran barbare. Enfin, le glaive est tiré ; la tête de Germaine tombe, et son 
âme prend son essor vers les cieux. 

A la nouvelle de cette glorieuse mort, les fidèles de la montagne, tout en larmes, coururent 
vers le corps précieux de leur chère concitoyenne ; ils le recueillirent avec amour et l'ensevelirent 
religieusement dans la basilique de Saint-Etienne, aux lieux mêmes sanctifiés par les vertus, le 
zèle et les prières de l'humble vierge. 

Dans les mauvais jours de 1793, le corps de sainte Germaine ne fut pas plus épargné que celui 
d'un grand nombre d'autres serviteurs de Dieu. Quelques ossements échappèrent à la fureur des 

1. Deridetur justi simplicité». (S. Grégoire, pape.) 



SAINTE GERTRUDE DE VAUX-EN-DIEULET. 231 

patriotes, et sont aujourd'hui vénérés dans les deux églises de Bar-sur-Anbe et dans l'humble 
oratoire élevé en 1076, détruit depuis, rebâti plus tard au sommet de la montagne, sur les ruines 
de l'ancienne basilique. 

A quelque distance de la chapelle est le lieu où Germaine reçut la couronne du martyre. Une 
croix de fer y fut posée en 1840, et sur sa base en pierre une inscription commémorative. 

Souvent dans l'année, mais surtout au jour anniversaire de son triomphe (19 janvier) et 
durant le mois que la foi de nos pères lui a consacré (mois de mai), on voit les pèlerins gravir la 
montagne qui porte le nom de la vierge-martyre ou visiter les autels dédiés sous son vocable dans 
les deux églises de Bar-sur-Aube, et qui couservent quelques-unes de ses précieuses reliques. 

La pieuse vierge Honorée n'est pas oubliée des fidèles de Bar-sur-Aube. Après avoir vénéré les 
reliques de sainte Germaine dans la chapelle de la montagne, ils vont s'agenouiller devant celles 
de sa glorieuse parente, et hii adressent leurs prières avec la plus grande confiance. Autrefois, le 
corps de cette Sainte reposait, en grande partie, dans l'église du prieuré Saint-Nicolas (aujourd'hui 
l'hôpital), et sa fête se célébrait le lundi de la Pentecôte. Le souvenir s'en est perpétué jusqu'à 
ces derniers temps dans l'église de l'hôpital. Il y a vingt ans environ, on y célébrait, en ce même 
jour, en l'honneur de sainte Honorée, une grand'messe, des vêpres solennelles, suivies du Salut 
du très-saint Sacrement. Enfin, naguère encore, il existait, à Bar-sur-Aube, une confrérie sous 
son vocable. 

Vie de sainte Germaine, par il. l'abbé Blainpignon et M. Defer. 



SAINTE GERTRUDE DE VAUX-EN-DIEULET (fin du v e siècle). 

La paroisse de Vaux-en-Dieulet, vulgairement Dieulet *, est ainsi nommée, parce qu'elle est 
située dans la principale vallée d'une petite contrée, appelée anciennement le Dieulet, entre 
Beaumont, au nord, et Buzancy, au midi; à trois moyennes lieues, ou quinze kilomètres de 
Mouzon, ci-devant province de Champagne, et diocèse de Reims, maintenant département des Ardennes. 

La Sainte, révérée à Vaux-Dieulet, était originaire du diocèse de Châlons-sur-Marne, et y vivait 
dans le mêue temps que sainte Houe, sainte Ménehould, sainte Manne, sainte Ame, sainte Susanne^etc. 

On rapporte le martyre de sainte Gertrude au temps que les Francs, encore païens, établissaient 
leur monarchie dans les Gaules, avant la conversion du roi Clovis au christianisme, c'est-à-dire, 
avant l'an 480. Quoique née d'un père attaché opiniâtrement aux erreurs du paganisme, elle eut le 
bonheur de croire en Jésus-Christ et de renaître spirituellement dans les eaux du baptême. 

Arrivée à l'âge de choisir un état, elle préféra celui de la virginité. Elle suivit l'avis de saint 
Paul, en refusant de s'allier par le mariage à un époux qui, n'étant pas chrétien, l'eût gênée dans 
les exercices de sa religion, ou ne lui eût pas permis d'élever ses enfants chrétiennement. Sa 
fermeté dans cette sainte résolution, lui attira des mauvais traitements de la part de son père 
barbare ; ses propres frères furent ses persécuteurs. 

Gertrude, pour se soustraire aux traitements inhumains et au danger de perdre la foi, s'éloigna 
de sa famille : Dieu la conduisit dans le Dieulet, à dix-huit lieues de Chàlons v dans le diocèse de Reims. 

Elle se retira d'abord dans une vallée, dite de la Vuamelle, où l'abbaye de Belval fut 
fondée vers l'an 1130 par les disciples de saint Norbert. Elle passa ensuite à l'autre extrémité 
du Dieulet, vers le couchan